CHAPITRE V
LES CARACTÈRES SE DESSINENT, ET MÊME TROP BIEN
e lendemain de cette belle journée le ciel et les eaux avaient recommencé à être très tristes; en revanche l'intérieur de l'arche était devenu beaucoup plus gai.
Au dehors, aussi loin que le regard pouvait s'étendre, l'on se trouvait comme emprisonné entre deux immenses étendues de velours gris, celle sur laquelle on naviguait, et celle qui, au-dessus des têtes semblait avoir à jamais caché le bleu du ciel. C'est très joli certainement de naviguer dans du velours gns, mais à la condition que cela ne dure pas trop longtemps, et que parfois l'on voie tout de même un petit rayon de soleil. Puis, c'était du velours gris qui tombait aussi par petits morceaux, et cette pluie grise, longue, épaisse, interminable, qui ruisselait doucement, doucement, doucement, faisait presque regretter la fureur des orages et des bourrasques qui avaient si fort effrayé. En même temps, on sentait que presque d'heure en heure, la masse des eaux continuait à s'enfler, et
cela aussi causait une sorte d'oppression, comme si l'on se fût attendu à ce que les deux nappes de velours gris finissent par se rejoindre et par étouffer l'arche et son contenu, - ■ avec beaucoup de douceur.
Dans l'intérieur de l'arche, au contraire, grâce aux bons rapports qui s'étaient établis entre tous, on était tout réjoui par un spectacle et un bruit d'animation et de vie. D'abord, le matin, au point du jour, ou à ce qui en tenait lieu, le réveil sonnait joyeusement, grâce au sonore clairon du coq. Celui-ci faisait entendre trois fois sa fanfare, et à la troisième reprise, tout le poulailler installé dans la cabane supérieure se mettait à ramager, à piailler, à coqueter, gaîment.
A ce moment-là, Madame Noé allait jeter du grain à toutes ses poules, et elle recueillait, aidée de ses belles-filles, les œufs qui se trouvaient dans les nids. Il y en avait des quantités. La famille en mangeait une partie à la coque au petit déjeuner, brouillés au grand déjeuner, et en omelette le soir. Ce n'était pas très varié, mais ces œufs étaient si frais et si bons qu'on ne s'en lassait pas. D'ailleurs on en mettait encore de côté pour que les poules eussent de quoi couver quand elles redescendraient sur la terre.
De même, on rangeait soigneusement aussi tous les œufs des oiseaux pour la même raison. Ils étaient étiquetés et numérotés avec beaucoup d'ordre par Sem et sa femme, chargés tout spécialement de cette tâche. Les oiseaux, qui se réveillaient en même temps que les poules, se mettaient à leur tour de la partie, et s'il y avait des paresseux dans les cabines, il leur était assez difficile avec tout ce beau tapage, de faire la grasse matinée. Aussi au bout d'une heure, on aurait pu compter ceux qui dor-
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