‹ Noëls anciens de la Nouvelle-France [microforme]Chapitre 48 sur 51 · VERSION ANCIENNE. VERSION MODERNE · texte numérisé non relu

VERSION ANCIENNE. VERSION MODERNE

J'entends, là-bas, dans la plaine, Les anges dans nos campagnes Les anges, descendus des cieux, Ont entonné l'hymne des cieux, Chanter à perte d’haleine Et l'écho de nos montagnes Ce cantique mélodieux : Redit ce chant mélodieux :

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Les friands de littérature fantastique savent par cœur un tout petit chef-d'œuvre datant de la première jeunesse d'Edgar Poe, et que, dans son admirable traduction française, Baudelaire a placé, je ne sais trop pourquoi, aux dernières pages des Vouvelles histoires extraordinaïres (1).

Cette bluette macabre—une perle noire d’un grand prix—a pour titre un mot vague, incolore, absolument inoffensif en apparence : Z’Ombre ! Mais cette étiquette très simple cache un récit très poignant, secoué d’émo. tions violentes, où le froid de la peur vous gèle à mort,

‘“ Une nuit, nous étions sept, au fond d’un noble palais, dans une sombre cité appelée Ptolémaiïs, buvant un vin pourpre de Chios. Et notre chambre n'avait d’autre entrée qu’une haute porte d’airain façonnée par l'artisan Corinnos, d’une rare main-d'œuvre. Pareillement, de noires draperies, protégeant cette chambre mélancolique, nous épargnaient l’aspect de la lune, des étoiles lugubres et des rues dépeuplés par la Peste.... Il y avait autour de nous, auprès de nous, une pesanteur dans l’atmosphère—une sensation d’étouffement, une angoisse affreuse. Un poids mortel nous écrasait.…… et toutes choses semblaient opprimées et prostrées dans cet accablement,—tout, excepté les flammes des sept lampes de fer qui éclairaient notre orgie. S’allongeant en minces filets de lumière, elles restaient toutes ainsi, et brûlaient pâles et immobiles ; et dans la table ronde d’ébène autour de laquelle nous étions assis, et que leur éclat transformait en miroir, chacun des convives contemplait la pâleur de sa propre figure et l'éclair inquiet des yeux mornes de ses camarades...

(1) Edgar Poe: MVouvelles histoires extraordinaires, pages

267, 268 et 269.

188 NOËELS ANCIENS

“Et voilà que du fond de ces draperies noires où s'en allait mourir le bruit des chansons—car nous étions gais à notre manière—une façon hystérique de chanter les chansons d’'Anacréon, qui ne sont que folies—et de boire largement, quoique la pourpre du vin nous rappelât la pourpre du sang—voilà, dis-je, que s'éleva du fond de ces draperies une ombre sombre, indéfinie,—nne ombre semblable à celle que la lune, quaud elle est basse dans le ciel, peut dessiner d’après le corps d’un homme. Mais ce n'était l'ombre ni d'un homme, ni d’un dieu, ni d'aucun être connu. Frissonnant un instant parmi les tentures, elle resta enfin visible et droite, sur la surface de la porte d’airain.

“ Mais nous, les sept compagnons, ayant vu l'ombre. comme elle sortait des draperies, nous n’osions pas la con. templer fixement ; nous baissions les yeux, et nous regardions toujours dans les profondeurs du miroir d’ébène, Et, à la longue, moi, Oinos, je me hasardai à prononcer quelques mots à voix basse, et je demandai à l'ombre sa demerre et son nom. Et l’ombre répondit :

—Je suis Ombre, et ma demeure est à côté des Catacombes de Ptolémais !

“ Et alors, tous les sept nous nous dressâmes d'horreur sur nos sièges, et nous nous tenions tremblants, frissonnants, effarés ; car le timbre de la voix de l'Ombre n'était pas le timbre d’un seul individu, mais d’une multitude d'êtres ; et cette voix, variant ses inflexions de syllabe en syllabe, tombait confusément dans nos oreilles en imitant les accents connus et familiers de mille et mille amis disparus ! ”

Voulez-vous maintenant, lecteurs, par un de ces merveilleux: coups de baquette magique que frappe, au caprice de notre volonté, la Fée Imagination, voulez-vous, instantanément, transformer en un paroxysme de joie ce paroxysme d’épouvante ?

Opérez, comme au théâtre, un changement à vue de décors et de personnages, remplacez le palais fantaisiste d'Edgar Poe par l’église centenaire de nos paroisses ; les tentures funèbres de la salle du banquet par les feux

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éblouissants du sanctuaire ; les constellations néfastes du ciel empesté de Ptolémaïs par l'étoile miraculeuse de Bethléem ; la table de l’orgie par le joyeux Réveillon de Noël : les sept lampes de fer, aux flammes immobiles et pâles comme le visage des sept convives fantastiques, par les douze enfants traditionnels de la famille canadienne-française. Au spectre hideux échappé du sépulcre, remonté de l’abîme, substituez un ange au radieux visage, penché, comme celui de Reboul, sur le bord d’un divin Berceau. Regardez fixement ce fantôme ami, demandezlui sans crainte sa demeure et son nom. Et l'esprit répondra :

—Je suis Lumière, mon séjour est auprès du Très-Haut dont je chante éternellement la louange: G/oria in altissimis Deo, et in terra pax hominibus bonæ voluntatis !

Et alors tous les sept, c’est-à-dire tous ensemble, nous les convives de la vie humaine, encore assis à son banquet, nous tressaillerons d’allégresse—une allégresse délirante, égale en intensité à cette horreur macabre qui faisait lever de leurs sièges, avec une brusquerie de détente mécanique, les personnages fictifs d'Edgar Poe— tous ensemble émus, frissonnants, effarés—la joie fait peur comme la mort—nous écouterons chanter cet Ange dans un silence extatique, ‘ car le timbre de sa voix ne “ sera plus le timbre d’un seul individu, mais d’une multitude d'êtres, et cette voix, variant ses inflexions de “ syllabe en syllabe, tombera disfnctement dans nos “ oreilles en imitant les accents connus, familiers de mille “et mille amis disparus,” qui chantaient avec nous autrefois sur la terre, et avec Lui maintenant dans le ciel, les Voëls anciens de la Nouvelle-France.

Un noble poète de l'école contemporaine, Suily- Prudhomme, a écrit ce vers immortel :

Les yeux qu'on ferme voient encore !

J'emprunte l'autorité de son magnifique talent pour dire à son exemple :

Bouches closes chantent toujours !

Lèvres muettes de nos enfants, lèvres scellées de nos ancêtres, lèvres silencieuses de nos chers morts—élus qui nous attendent dans les joies de la vie éternelle—chantent encore, chantent ailleurs que dans la solitude des cimetières ou le passé des générations évanouies. ‘Jef#ncti adhuc loguuntur ! Non seulement ils parlent, ces bienaimés absents, mais ils chantent, si près, si près de nous, que leurs voix semblent nôtres. (Cette pensée sereine, consolante, délicieuse à méditer, prête un charme exquis, une grâce suprême aux mélodies quatre fois centenaires des Voë/s anciens de la Nouvelle-France ainsi écoutées dans le majestueux silence de nos cathédrales, lui-même agrandi par le recueillement ému de nos propres âmes attentives et vibrantes aux plus lointains de leurs échos.

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La photogravure du titre représente Notre-Dame de Québec, l’Alma mater de tous les diocèses de l'Amérique du Nord. Vue sous cet aspect, dans son décor d'hiver, l'église métropolitaine m'a parue caractéristique, et bien en harmonie avec le sujet de ce livre. (1)

Nous sommes à la veille de Noël, très tard dans la nuit. La Basilique, étincelante de gaz et d'électricité, rayonne la lumière par toutes ses fenêtres sur les ténèbres extérieures. Son vieux clocher renaissance carillonne avec majesté l'appel de la messe de minuit. Au dehors le vent fait rage; une furieuse bourrasque s'élève ; la neige, affolée, tourbillonne, enveloppant comme d'un nuage de blanche fumée les courageux piétons qui se rendent à l'église.

La première pierre de Notre-Dame de Québec fut posée le 23 septembre 1647, par le Père jésuite Jérôme Lalemant,

‘ Le 23 septembre 1647, le R. P. Hiérosme Lallemant, Supé- ‘“ rieur de la mission, et M. de Montmagny, Gouverneur, ont ‘ mis la première pierre de l'église de Notre-Dame de la Concep- ‘“ tion à Québec, soubs le tiltre de Notre-Dame de la Paix. La ‘‘ dite première pierre est au coin de la croisée de main gauche, ‘en entrant à l'église, au costé et coin qui est le plus proche ‘“ du grand autel. Il y a un nom de /ésus et Maria gravé en la ‘ dite pierre, avec une plaque de plomb.

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