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d'y croire les méchantes gens de Rocaillét ?
— Non! non! s’empresse-t-1l de dire. Vous n'y avez jamais cru. Vous n’y croirez jamais. n'est-ce pas?
— Jamais!
Elle tend une main vers lui. Lebasset saisit cette main qui tremble, la pose sur son cœur, et ce cri s'échappe de sa bouche avec un sanglot :
— Je suis innocent!
La jeune fille saute de son rocher, lui jette ses bras au cou, l'embrasse.
J'ouïs le claquement des baisers de la pastoure des Cérisoles aussi distinctement que j'avais ouï celui des baisers de Galibert, le pâtre des Bassac; mais ces baisers n'étaient pas de même nature assurément, car, loin de susciter chez moi la révolte, ils me laissèrent tout hésitant, tout attendri.
— Et pourquoi aurais-je volé des châtaignes?
reprit-il, tenant Honorine des deux mains. Qu'en aurais-je fait de ces châtaignes? Je surpris Siebel portant un sac plein à Antoinette Vignole, et Siebel, par crainte d’être dénoncé par moi, trouva
tout simple de m’accuser,
— Oubliez, Justin. :
— Quand nous serons mariés, nous quitterons | le pays. Nous irons loin, bien loin... J’ai des | bras solides, allez, et, dans n'importe quel pays, | je réponds de gagner plus de pain qu'il ne nous, en faudra.
— Et mon grand?
— Nous l'emmènerons.
— Îl est aveugle et vieux... Nous resterons pour lui.
— Comme vous voudrez, Norine. Pourvu que je vive avec vous, partout ce sera le paradis.
— Et les cerises! s’écria-t-elle avec un sourire | comme je n’en avais jamais vu aux filles de notre paroisse, presque le sourire de sainte Philomène | en sa châsse dorée au-dessus de l’autel de sa cha- | pelle, dans notre église de Camplong.
Ils plongèrent leurs quatre mains au courant des Cérisoles. Sans en être sûr positivement, je | crus remarquer que leurs doigts se rejoignaient | dans l’eau. [ls retirèrent les branchettes et dispa-
rurent à travers les saules.
Mon premier mouvement fut de me Jeter sur leurs traces, et mes jambes s’en allèrent à mon insu. Mais une pensée m'arrèta net : si J’arrivais avec eux à la maison, n’aurais-je pas l'air de les avoir suivis, de m'être attaché à eux pour les surveiller, les espionner?... Noble comme m'avait fait, en dépit de son étroitesse, l'éducation du presbytère, où était passée jour à Jour l’âme si noble de mon oncle, l’âme si noble aussi de Pru-
dence, je sentis une flamme de honte me brüler
les joues. Fort inquiet, je demeurai planté devant
le ruisseau des Cérisoles. J’accompagnai d’un regard morne et triste des feuilles éparses de
cerisier s’en allant au fil du courant avec quel-
62 ‘NORINE ques cerises qui étincelaient à fleur d’eau comme des rubis.
J'étais plongé en une méditation sans but, sans fin, lorsque, de l'endroit que j'avais traversé tout à l'heure parmi les menthes et les bruyères, une voix, une voix rude s’éleva. On m'’appelait.
— Monsieur le neveu! monsieur le neveu!
Je fis un bond et me trouvai nez à nez avec Justin.
— Vite, monsieur le neveu! les cerises sont.
fraîches à souhait, et craquent sous la dent
comme des perlettes de grésil.
Une de ses mains s’abattit sur l’une des mien- |
nes, et je me dépêtrai des souches où s’embar-
rassaient mes pas. Lebasset m'avait soulevé aussi |
légèrement qu'une plume.
— Vite! répétait-il, vite!
Avait-on troublé ta sieste? T'étais-tu réveillé
de toi-même, doucement? Je l’ignore, mon cher |
Arribas. Le fait est que je ne fus pas peu surpris
de te voir assis à côté de Barthélemy Jalaguier, les deux mains pleines de cerises. On avait retiré la table de l’intérieur de la hutte, et, le soleil dans
sa force transperçant les figuiers, on l'avait portée
| de l’autre côté de la maison où la toiture en
auvent, comme toutes les toitures aux environs de l’Espinouze neigeuse, projetait une ombre à la fois noire et transparente, pareille à un coin du ciel, la nuit.
— Âllez-y sans vergogne, monsieur le neveu, allez-y! me dit Jalaguier, à qui rien n’échappait.
Je ne me fis pas répéter l'invitation; à ton exemple, mon ami, je dépouillai les rameaux couchés devant nous.
Quelles cerises! En y songeant après tant d’années, j'en savoure la douceur, le rafraïchisse-
ment. Et cette douceur n'avait rien de fade, et ce
- rafraîchissement n’avait rien de brutal. Le goût
du fruit se fondait délicieusement avec le goût de l’eau des Cérisoles, car cette eau glacée, cette
« eau de neige », pour rappeler le mot de mon
oncle, n’était pas sans avoir ajouté quelque chose:
d’elle aux grappes qu’on lui avait confiées. Les noyaux étaient un peu gros, malheureusement; mais comment s’en étonner, quand les cerises avaient acquis le volume de petites pommettes
d'octobre! Du reste, les noyaux, en ‘se dévelop-
64 NORINÉ | pant outre mesure, n'avaient en nulle façon altéré la finesse de la chair, demeurée ferme et délicate, blanche et rosée, surette avec tout ce qu'il fallait de sucre pour la mettre à point.
Cependant, si Honorine et Justin, fort discrets, avaient rarement touché aux rameaux, toi, le! vieux Jalaguier, moi, nous étions à plusieurs reprises revenus à la charge, et on n'apercevait guère plus de points rouges parmi le feuillage, foulé, flétri, arraché, jonchant la table de bout en bout.
— Vous savez, monsieur le neveu, quan les cerises de Rocaillet seront finies, nous en aurons d’autres aux Cérisoles, me dit la jeune fille.
Et, levant un doigt, elle me montra ving cerisiers dont les troncs crevassés, brillants pa places d'énormes chatons de gomme d'un jaune d'ambre, se déployaient à la file le long d'un
verger jusqu’au ruisseau.
— Nos arbres n'étant guère soignés, ne | les fruits en sont maigres, mais ils ont beaucoup
de saveur. Goûtez-les, monsieur le neveu. Ett
toi aussi, Arribassou, goùte-les. ki)
ge au vent...
, tête rou
Plusieurs chardonnerets
Une ramille détachée d'un coup sec tomba sur la table.
— Bon! vous avez fait peur au chardonneret, dit Justin.
— Au chardonneret? demanda-t-elle.
— Il était là, juste sur cette branchette, quand vous y avez porté la main.
— Si j'avais su!
— Moi, je le suivais depuis une minute piquant son bec pointu dans un fruit mûr, et je me disais en mon dedans : S'il lui convenait, au moins, aujourd'hui que nous sommes si heureux aux Cérisoles, de nous régaler d’une aubade!
— Alors, tu es heureux aujourd’hui, mon garçon ? interrogea le vieillard avec un essoufilement de sa voix tremblante.
— Tenez! Jalaguier, ce matin j'avais encore un grand poids sur l'estomac, un poids plus
Jourd que toute la montagne de l’Espinouze; à
présent, Je n’ai plus rien, les anges me portent. — Norine t'a donc parlé?
— Oui, Jalaguier, Norine m'a parlé, — Et que t'a-t-elle dit, Norine, en son langage?
— En son langage, Noriné m'a dit qu'elle me
voulait pour mari... Vous comprenez, Jalaguier,
si mon cœur chante en mes intérieurs et si J'ai!
envie qu'un chardonneret, que cent chardonne-
AE
rets, que tous les chardonnerets des Cérisoles\ chantent avec lui! |
Il eut un long regard vers les arbres, puis 1ll sifla d’un sifflement très doux à la fois ettrès vif. Il s'arrêta... Il attendit.. I reprit... La note, d’abord assourdie, était devenue plus sonore, plus rapide. Quel homme étonnant, ce Justin Lebasset! Debout, sa barbe rouge portée en avant, lei
front renversé, les yeux au feuillage des cerisiers,,
les mains aux hanches, dans une attitude de repos aisé et superbe, il ressemblait à quelque
] ! : | Jeune dieu tout doré traversant la campagne, à
Pan qui se serait amusé à charmer les oiseaux. Il fallait voir de quels regards enthousiastes Honorine le couvait! Debout, elle aussi, mince.! droite, élancée, de temps à autre s’inclinant vers Justin dans un mouvement de fascination irrésis-: tible, elle suivait le chant de son ami et parfois. sa bouche s’entr'ouvant, elle y mêlait comme um soupir, comme un élan, comme une prière vers le chardonneret disparu.
LE r +
ar ETS RUES
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Des feuilles s’agitèrent dans la claire frondai-
son des arbres fruitiers, et tout à coup plusieurs
| RSS tête rouge au vent, ailes déployées bah demi, sautelèrent de branche en branche. On Fear cru, dans le fourmillement des fruits immobiles, des cerises qui auraient volé.
Justin amortit sa voix, la laissa tomber... Les
oiseaux, invités, préludèrent.
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