‹ NorineChapitre 11 sur 25 · VEUT EE A · texte numérisé non relu

VEUT EE A

As-tu gardé souvenance des accordailles de Louise Bassac, fille unique du marguillier Bassac, le plus riche parti de la paroisse de Camplong? Ton père et toi, vous fûtes de la cérémonie en qualité de parents du fiancé, lequel était un Arribas, des Passettes. J’ignore si les choses ont changé depuis; à cette époque, sauf le vieux Lasserre et sa lignée, aussi nombreuse que les étoiles du firmament, tout le monde, aux Passettes, s'appelait Arribas. Mon oncle venait de réciter les grâces, et, avant de se retirer, — nous nous étions mis à table à deux heures, et cinq heures sonnaient, — il se disposait à bénir les

jeunes gens, têtes penchées, riant sous cape, plus

folâtres et plus divertis qu’il n'aurait convenu, me semblait-il, quand un merle énorme, d’un noir d'encre, passant son bec long, pointu, jaune comme la fleur de nos genêts, entre les branchettes d’un néflier, se prit à siffler bruyamment. Chacun leva le nez, et mon oncle, considérant l'oiseau d’un air ravi, ouvrit la bouche, puis murmura des paroles entrecoupées auxquelles 1l me fut impossible d’attribuer un sens. Peut-être, à l'exemple de saint François d'Assise, si expert au

langage de n'importe quelle bête de la création,

particulièrement des oiseaux, M. le curé Fulcran

Jouissait-il de l'extraordinaire privilège de se faire entendre de la gent picorant, chantant, volant.

Quoi qu’il en soit, tandis que mon oncle articulait des mots inintelligibles, que je le voyais, fluet dans sa soutane des dimanches, les bras étendus vers le néflier, que je n'étais pas loin de démêler autour de sa tête nue, un peu au-dessus de la tonsure plus blanche qu’une hostie, le nimbe d’or des Bienheureux, j'éprouvais je ne sais quel trouble, quelle agitation, quelle inquiétude. C'é-

tait à n’y pas croire : pour le mariage qu’on pré-

Et

parait, je n'augurais rien de bon de la présence de ce gros merle de Bataillo, — il descendait du Roc de Bataïllo immanquablement, l’endroit le plus dévasté, le plus sinistre de la montagne. Par intervalles, il laissait tomber des notes douces; mais, le plus souvent, son bec, fait pour exprimer plutôt l'ironie que la tendresse, partaiten modulations longues, filées, étendues, coupées d’éclats moqueurs qui leur enlevaient tout leur charme, en rompaient toute la séduction. Évidemment, ce merle avait volé de Bataillo jusqu'à la cour des Bassac pour se gausser de nous.

Au moment où mon oncle, après deux phrases très émues, allongeait les mains vers les fiancés, trop distraits, je l’avoue, la bête au long plumage en deuil eut une poussée du gosier qui fut un rire sec, strident, diabolique. — Ca, c’est un malheur qui menace quelqu'un d'ici, pensai-je. — Et je ne me trompais point, car, moins d’un an après, la jeune Louise Arribas, née Bassac, plantait là son mari et s’en allait on ne sait où... Tous les Arribas, aux Passettes, pleuraient.

Comme les chardonnerets des Cérisoles res-

semblaient peu au merle insolent de Bataillo'

Quelle autre tenue ils eurent durant les accordailles d'Honorine Jalaguier et de Justin Lebasset!

Ces accordailles sous les cerisiers furent une harmonie. Entre les oisillons accourus par bandes à la fête, la célébrant de leurs chansons, et les fiancés sérieux, recueillis, pas une dissonance ; 1l y eut une entente secrète, une sorte d’intime communion. Je n’en pouvais douter, les jeunes gens, incapables de traduire au dehors les sensations tout ensemble terribles et délicieuses quiles comblaient jusqu’à l’étouffement, avaient appelé les chardonnerets à leur aide. et les chardonnerets, par des trilles alternés, se renforçant de bec en bec, s’acquittaient à merveille de leur mandat. Il était bien évident que ces notes doucement flûtées qui ricochaient vers nous de feuille en feuille, c'était Honorine penchée vers justin et lui contant sa peine, et que ces ariettes alertes, partant en fusées. c'était Justin incliné vers Honorine et lui déclarant son amitié.

Du reste, ni l’un ni l’autre ne perdaient les bestioles de vue, les encourageant d'un geste, d’un

mot. d'un sifflement très atténué, si le concert

Des

= FPS,

Un

venait à languir. Oh! alors, à travers les arbres où le soleil glissait des barrettes d'or, parmi le feuillage ému, les fruits agités, quelles reprises retentissantes! Une fois, deux chardonnerets, leurs magnifiques ailes déployées, se posèrent tout chantants à l’un des bouts de la table. Leur petit œil noir s'arrêta sur nous une seconde; puis ils repiquèrént vers les cerisiers, qu'ils traversèrent sans une halte, tirant en droiture devant eux.

— C'est fini, ils s’en vont, murmura Honorine, suivant d’un regard attristé le vol ondulé, capricieux des oiseaux.

— Ils reviendront pour la noce, mes enfants, dit Barthélemy Jalaguier d’un ton joyeux.

— Etquand la noce? demanda le jeune homme.

— À la Saint-Michel de septembre.

D'un mouvement simultané, Honorine et Justin se précipitèrent vers l’aveugle. Chacun à son tour l’embrassa : Justin le premier et violemment, Honorine après lui avec plus de retenue, les yeux débordant de pleurs.

Sous cette double étreinte, Jalaguier ne bougea; ses traits seulement, très animés tout à l’heure, pâlirent. Il avait gardé sa petite-fille dans ses bras,

puis s'était retourné vers elle, visage à visage, comme s’il pouvait la voir.

Cependant le vieillard, ébranlé jusqu'au fond

de l’âme, sans force et sans voix, demeurait assis.

Par intervalles, il secouait sa tête qui allait de droite à gauche, puis de gauche à droite. Soudain, d’un élan des jarrets, il se planta debout de toute sa haute taille de peuplier. Ses mains laissèrent glisser les mains d'Honorine, et gravement il prononça ces paroles :

— Justin Lebasset, à dater d'aujourd'hui, tu deviens mon fils ; tu pourras donc vaquer en toute aisance à travers ma maison et mon bien, qui sont à l’avenir ta maison et ton bien.

Après cet énorme effort, il retomba sur sa chaise, harassé. Il régnait partout autour de nous un silence religieux. Je ne sais, mais à ce moment, aux Cérisoles, on se serait cru dans une église. Toi, mon cher Arribas, moins touché que moi, tu profitas de la circonstance : tu amenas notre panier vide, déposé sous la table, me fis un signe, et nous nous esquivâmes vers Truscas sans un remerciement.

Ingrats! ingrats! ingrats!

JL sp ae

Je clos ici cette lettre, la plus longue assurément que tu aies reçue jamais, plus longue qu’une lettre de saint Jérôme à son frère Politien.

Et maintenant, que dis-tu de ma petite histoire amoureuse des Cérisoles, — histoire, le mot est Juste, puisque je n'ai rien inventé, — cet qu’en dit ta gouvernante Mirette? Mirette, dévote timorée, scrupuleuse, en dépit de ses soixante ans, a rougi peut-être plus d’une fois sous la dentelle de son béguin, quand tu lisais les déclarations de Justin Lebasset à Honorine Jalaguier; car, si je m'en souviens bien, te conduisant en cela comme mon oncle Fuicran, de sainte mé-

moire, tu lui lis tout, à ta gouvernante, même ta

correspondance avec l'évêché. Pour toi, franc, délibéré, joyeux, ne comprenant guère ceux dont la religion fait trembler l’âme au lieu de l’affermir, tu as pris, j'en suis sûr, les choses par le large et bon côté de la vie humaine, et, loin de te scandaliser, tu as ri.

Du reste, en t'envoyant ces pages interminables, j’ai mon but caché. Je t’édifierai bientôt.

Ne serais-tu pas bien surpris si je t'apprenais qu'Honorine Jalaguier, femme de Justin Lebasset, laquelle, vers 1842, quitta les Cérisoles, une annexe de la paroisse de Rocaillet, qu'Honorine Jalaguier vit, que je l’ai vue, que je lui ai parlé?

— Où donc? allez-vous vous écrier ensemble, Mirette et toi, car ta cousine et gouvernante Mirette Arribas, originaire des Passettes, a connu Honorine l’année où elle y fit les châtaignes chez vous et pourrait ne pas l'avoir oubliée.

Où? à Paris, parbleu! à Paris. As-tu un parent qui ait déserté la montagne cévenole et n'y soit pas revenu, un ami qu’on croie perdu à jamais? Viens à Paris, tu l'y trouveras. On découvre toujours à Paris les gens que l’on cher-

che — et d'aventure ceux qu’on ne cherche point.

J'entends Mirette, curieuse comme une pie, me demander à présent de continuer ma lettre, et Je t’entends, toi, curieux comme un merle, — le merle ironique de la cour des Bassac, — m'inviter également à poursuivre. Je poursuivrai, et dans les plus minutieux détails, mais pas aujourd'hui.

Pour t'intéresser à Honorine Jalaguier, qui aura besoin, grandement besoin de toi, mon ami, Je me suis évertué à réveiller les souvenirs très enfouis de notre enfance vagabonde, libre, agreste, pastorale, sur les bords de l’Espase, entre le Jougla et le Roc de Bataillo, entre votre métairie des Passettes et notre presbytère de Camplong. Je tiens à te laisser quelques jours en proie à ces souvenirs. S'il t’arrive ce qui m'arrive, si, au fur et à mesure que les années tombent sur toi, te marquant toujours davantage pour l'oubli suprême, pour le départ suprême, pour la séparation suprême d'avec tout ce qui est, ton enfance prend une place démesurée dans ta vie, accapare la moitié de ton cerveau, tu auras goûté l’idylle des Cérisoles, où nous fûmes un peu acteurs

avec les fameux chardonnerets, et tu ne refuseras

Jalaguier, veuve de Justin Lebasset.. Oh! puis: j'ai un service, un très grand service à te de-+

{1 mander. |

À bientôt donc une seconde lettre.

Je t'embrasse, Arribassou, de tous mes bras, | de tout mon cœur de 1842, quand tu avais quinze ans et que j'en avais douze, au long du sentier ronceux de Truscas qui passe par Rocaillet. |

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