DES
Par delà les figuiers, un étroit sentier broussailleux zigzaguait parmi des touffes éparses de bruyères roses. Des menthes grasses, à la feuille bombée, chagrinée, velue, s'étalaient dans les intervalles, parfumant l’air très lourd de leurs essences capiteuses. J’allais devant moi, foulant les menthes, foulant les bruyères, d’où s’enlevaient des légions d’abeilles avec de furieux bourdonnements. Un bruit m'arrêta. Je tendis l'oreille. Des caquets clairs et vifs partaient de derrière une plantation assez fournie de saules blancs. Honorine et Justin, sans doute. Pourquoi s’attardaientils ainsi? Que pouvaient-ils donc se dire? Le bruit
clair et vif pérsistait, mais impossible de démêler
une parole. — Pourvu que ce Lebasset, lequel n'est pas un voleur, je veux le croire, ne joue pas à la pastoure des Cérisoles le méchant tour de l'embrasser! pensai-je. — Un élan de pudeur farouche me plaça partout des ailes et je piquai d'un vol vers les saules.
Personne, hélas! personne. Ah! s'ilsse fussent trouvés là et que j’eusse surpris le moindre mot, le moindre geste suspects, c’est moi qui leur aurais parlé! Dans les dispositions hostiles où m'avait mis ce vieux radoteur de Jalaguier, j'étais capable de me précipiter sur eux pour les séparer s'ils faisaient seulement mine de lever les bras l'un vers l’autre pour s’accoler et se tenir. A la fin des fins, le neveu de mon oncle, l'enfant du presbytère, se montrerait aux Cérisoles, ainsi : qu'il s'était montré à Camplong, un dimanche qu'au sortir de la grand'messe, Galibert, le pâtre du marguillier Bassac, s'était jeté sur Merlette, la fille de Virginie Merle, et lui avait criblé les joues de gros baisers claquant plus dru que des châtaignes au feu. Galibert ayant commis le péché en moins de temps que je n'en mets à
le dire, j’arrivai trop tard; mais tout de même,
comme 1l se sauvait après son mauvais coup, il
reçut de ma main une pierre à la cheville droite
qui le fit boiter pendant plus de huit jours. Attrape, Galibert. peste de la paroisse de Camplong !
Mais, ici, pas la moindre pierre à lancer. Les caquets perçus n'étaient point des caquets de langues, mais de simples bavardages du ruisseau des Cérisoles avec les cailloux de ses bords. Véritablement, ce ruisseau, roulant dans une rigole sinueuse, parmi des rocailles feutrées de mousse fraîche, arrondies à la longue comme des boules à jouer, avait un langage, articulait des mots. Je mecomplus à écouter ces voix de l’eau qui chantaient, tantôt plus douces que les flûtes des bergers dans la montagne, tantôt plus aiguës que les fifres de la fête patronale accompagnant dans l’église un cantique, à l'Élévation.
Par exemple, cette fois, c’est bien une parole, une véritable parole humaine, venue du milieu des osiers penchés sur le ruisseau. J’écarte quelques tiges, lance mon oreille et mon œil à la ronde. — Je les découvre, je les vois. ils sont à trois pas
de moi. Honorine, assise sur une roche plate,
laisse tremper ses pieds dans l'eau; Lebasset,, debout près d'elle, la regarde, ne cesse de la re garder. |
— Oui, Justin, oui, Justin, répète la petite-fille: de Barthélemy Jalaguier, dont jene puis débrouiller le visage, tourné du côté du ruisseau.
— Quel contentement est le mien! murmure
le jeune paysan, que je ne reconnais plus, tant, en dépit des poils rudes de sa barbe, ses traits me paraissent changés, presque beaux par uni éclat qui les illumine comme un coup de soléil..
Honorine s'est retournée. Les lis jumeaux de
ses joues ont fait place à deux roses jumelles, deuxi
roses un peu pâles encore, deux roses trémières : | dans le Jougla, si l’on veut. Elle n'a pas un mot..
Elle considère Justin avec des yeux mi-clos, pres
que fermés. | — Alors, vous avez eu peur? lui demanda-t-elle.. — Oui, Norine, j'ai eu peur de ne pas réussin à gagner votre amitié.
— Pourquoi? x — Vous savez bien. | — Vous pensez donc que j'ai pu croire à cette:
vilaine histoire des Passettes, ainsi qu'ont l'air: