SECONDE LETTRE
À Monsieur Prosper Arribas, curé desservant, à Rocaillet.
Septembre 1887.
Appelle Mirette, mon cher Arribas, et lisez bien attentivement tous les deux ma seconde épitre. Il y a trois semaines environ, l’arrivée brusque d'un chardonneret dans les bâtiments du palais -de l’Institut causa de grands remue-ménage.
Cela se passa au numéro 25 du quai Conti, en une petite cour étroite, solitaire, recueillie dans l'ombre de la haute coupole, une cour mignonne,
souvent balayée, souvent arrosée, où des soins
‘minutieux entretiennent à la paroi des murs des ; 6
plantes qui grimpent, grimpent, et à la belle saison retombent de toutes parts en jolis bou! quets. |
Les fenêtres de mon appartement, très exigul très bas, s’embellissent durant plusieurs mois de l’année d’un cadre de feuillage mêlé de clochettes! bleues et roses, et, quand mon cerveau a vidé
sur le papier blanc sa mince provision d'idées!
journalières, les coudes à la barre d'appui, jé coule là, en une paresse délicieuse, de longue: heures à rêver. Mon âme alors s'envole au pays: natal si profondément incrusté en elle, ce pays que je retrouve dans le moindre pli de mes pen sées, ce pays qui, le plus ordinairement, lorsquél j'ose écrire, me commande et auquel j’obéis. |
Une nuit, je m'étais attardé sur une phrase que je m'entêtais à vouloir mener à bien et qui
ns
venait toujours à mal. Le tour, l'expression n’x
étaient pas. Harassé, meurtri par une lutte où je n'avais pas eu le dernier mot, — c'était, en effett un mot qu'il s'agissait de découvrir, d'avoir, Al je rejetai la plume, cette arme inutile, et m’accoui dai à la fenêtre. La tête me brülait; j'avais là
sensation très nette d’une boule de feu roulani
dans mon crâne avec une vertigineuse rapidité. — Quand cette boule de feu, qui menaçait de m'embraser toute la machine, cesserait-elle son tournoiement effroyable? — Oh! le terrible, l’atroce travail intellectuel!
Deux heures sonnèrent au-dessus de moi à l'horloge de l’Institut. J'écoutai en une sorte d’ensorcellement; puis j'essayai de suivre ces deux notes se détachant dans l’universel silence, se répandant sur le palais Mazarin et au loin à travers la ville endormie. Misère du cerveau humain, trop fragile pour supporter longtemps sans éclater la fièvre de l'esprit! je me trouvai tout à coup moins agité, comme rafraïchi. Était-ce l’horloge de la coupole qui m'avait distrait de l'effort où d’autres, plus acharnés, ont perdu la raison, la vie? — Non, Arribas, non! c'était la vue obscure de cette cour proprette, enfeuillée du numéro 25 du quai Conti, une vraie cour de couvent, que j'appelle désormais, pour la différencier des troïs autres, la cour du chardonneret.
Figure-toi que la lune, mince et blonde, seule au zénith sans une étoile pour l'accompagner,
plongeait des rayons droits au long des murs
84 NORINE tapissés de verdure. Les clochettes, réduites, presque fermées, se distinguaient à peine, de ci, de 1à; mais les feuilles des clématites, des volubi-. lis, des pois de senteur s'étalaient toutes grandes, | buvant, après les ardeurs du jour, la pàle lumière | qui leur versait la rosée. Par intervalles. une brise descendait des hautes toitures, soulevait le | rideau mouvant des plantes enchevètrées, l'agitait d’un bruissement léger.
De quels parfums délicats je me sentais enveloppé dans cette nuit claire, idéale, tout à fait comparable aux nuits de chez nous! Un peu, grisé, redevenu enfant, je me crus encore chez mon oncle l'abbé, et, par un mirage caressant, les murailles debout devant moi comme un rempart me représentèrent les murailles de la cure de Camplong, ces murailles si vieilles, si vermoulues, qu’elles seraient depuis longtemps à terre, n'était le lierre robuste qui les soutient encore aujourd'hui.
Dans mon rêve, je voyageais à travers les Cévennes avec toi, mon ami, avee mon oncle, | avec Prudence, avec d’autres que j'ai aimés Jàbas et qui ne sont plus, quand trois coups reten- |
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tissent bruyamment. Trois heures! J'écarquille
les yeux. — Hélas! je n'étais pas au presbytère avec mon oncle Fulcran, avec Prudence, avec toi; j'étais à l’Institut, à l'IxsriTur DE FRANCE, comme il est écrit au frontispice du palais.
Je fis des réflexions. Comment, moi, chétif,
venu à Paris avec des sabots aux pieds et à l’es-
- prit, m'étais-je faufilé en cette maison vénérable,
où ont travaillé, où travaillent tant d'hommes
illustres, la seule maison de Paris qui fleure la
. bonne odeur des livres dans tous les coins? Je fus honteux, et je pris la résolution de me remet-
+ tre à la besogne Ie lendemain, de recommencer
le lendemain la bataille rude de l'idée avec l'ex-
. pression, d'aller à ce combat, quiest le bon com-
bat, jusqu'à la mort.
Oui, mais voilà le diable, Arribas, le lendemain
c'a été le jour du chardonneret.
Il était dix heures du matin. Depuis de longues minutes, J'entendais des bruits singuliers dans la cour. C’étaient des chuchotements indistincts, puis des rires éclatants, puis des cris aigus avec ces mots entremêlés : — Le voilà! le voilà! — Je combinais le deuxième acte d’un drame rustique depuis longtemps sur le métier, et, à mon grand ennui, ce tapage inaccoutumé rompait à chaque instant les fils que je tâchais de nouer d’une scène à l’autre. Je me levais furieux pour faire cesser le vacarme, résolu au besoin, si ma voix n’était pas écoutée, à recourir à l'architecte de mon pavillon, M. Le Blanc, un homme très aimable
qui demeure au-dessus de moi, quand le silence | . se rétablit tout à coup. | Je crus à quelque hallucination, comme est | capable d'en procurer un travail trop soutenu, | trop attentif, trop plein de difficultés, et Je rega-: gnai ma table. Le silence continuait autour de | moi, ce silence de l’Institut qui ne ressemble à nul autre, ce silence particulier à une maison où tout doit se taire pour laisser libre carrière à | l'idée. Qui voudrait, en effet, assumer la responsabilité de troubler M. Berthelot, membre de l’A=: cadémie des sciences, dont les découvertes sont l'honneur du pays? d'interrompre M. Camille, Doucet, secrétaire perpétuel de l’Académie française, écrivant un de ses rapports hérissés de traits aigus, bourrés de bon sens, sur les concours littéraires? de couper en deux un chapitre d’his-
toire commencé par M. Wallon, secrétaire
perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-
lettres? d'empêcher le vicomte Delaborde, secré- |
taire perpétuel de l’Académie des beaux-arts, de
mener à bonne fin quelque noble étude sur les
maîtres français?
Après cette fausse alerte, — elle était fausse
assurément, — je m'étais remis à l’œuvre, et
comme si, de la secousse reçue, je venais de retirer une clarté subite, pénétrant plus à fond mon
sujet, je débrouillais l’écheveau de mon drame,
en saisissais tous les fils etles nouaïis, les nouaïis,
les nouais…
— Le voilà! le voilà!
Encore!
Je bondis à ma fenêtre, en fais sauter l’espagnolette violemment.
Vingt personnes se pressent, se bousculent à travers la cour si tranquille du numéro 25, à travers ma chère cour de couvent, et, les bras levés, vocifèrent :
— [Il est IX! il est là!
— Qui donc est la? crié-je à mon tour, montrant à ces gens affairés une face de mauvaise humeur, refrognée, — ma face de travail.
— L'oiseau, l'oiseau.
C'est la voix de Marie, petite fille de huit ans, aveugle, qui vend des fleurs avec sa mère dans le passage sur la rue de Seine, très familière de notre cour où, comme un moineau franc, elle
recoit d'aventure la becquée.
— Un oiseau? dis-je.
— Dans les capucines, monsieur, glapit une voix grêle de vieille femme.
— Sous le rebord de la grande fenêtre du dôme, parmi le treillis des lattes, ajoute un de nos gardiens de la bibliothèque Mazarine.
— C’est un serin, déclare Meslet, le menuisier de l’Institut.
— C’est un chardonneret, affirme Henri, le serrurier de l'Institut.
— C'est l'éléphant du Jardin des Plantes!
siffle un gamin à veste blanche, à béret blanc, un mitron de chez Quillet.
Mais un monsieur mince, de tournure distinguée, fend la foule qui baye à un oiseau perdu.
— Eh bien! eh bien! que signifie ?.. s’informe M. Le Blanc.
Ces mots ont un effet magique. Les quatre concierges du palais, — ils sont tous là bouche. bée, et celui du numéro 23, quai Conti, et celui du numéro 1, rue de Seine, et celui du numéro 3, rue Mazarine, et le nôtre, — les quatre concier-
ges repoussent la tourbe des curieux qui se retire
en maugréant, lui lancent lalourde porte cochère aux talons... Enfin!
La petite cour a repris son aspect ordinaire. Il me semble que j'apprécie mieux, que je goûte mieux sa paix à présent. Je reste à ma fenêtre, attentif au moindre mouvement de nos fleurs épanouies. Le serrurier de l’Institut a cru reconnaître par là un chardonneret, et ce simple mot me tient haletant. Le chardonneret est l’oisillon le plus habituel de nos Cévennes. Je repars pour le pays natal. En une seconde, des enfilades de sorbiers, de figuiers, de müriers, d’églantiers, des touffes hérissées de chardons me passent devant les yeux et, de toutes parts, des légions de chardonnerets battent des ailes, travaillent du bec. — Et les gros chardonnerets chantants de Cérisoles ? Tu penses, mon cher Arribas, si je les vois en pleine réalité de vie et si incontinent mon âme vole à toi.
Tiens! une campanule, suspendue au boutd’un fil en vrille, s’agite à droite dans le feuillage vert. On croirait la sonnette d’argent de mon oncie, que nous manœuvrions à tour de bras dans l’église de Camplong. La campanule tinte ; elle tinte
à me faire courber la tête, comme à la messe au moment solennel de l'Élévation. Que se passet-il par là? Ciel! une tête rouge glisse son œil entre les feuilles, discrètement, timidement. Un chardonneret! Sur la brindille qui le soutient, 1l étire l’une après l’une ses mignonnes jambettes roses, puis il déploie ses ailes également l’une après l’une, ainsi qu'il a fait pour les jambes, d’un air très las. Pauvre bestiole! qui sait d’où elle vient, les lieues qu’elle a faites? D'ailleurs, les cris des quatre concierges l'ont peut-être un peu ahurie.
Les pulsations de mon cœur redoublent, ce sont dans ma poitrine autant de coups de marteau... Le chardonneret m'a vu... Il me regarde. Jl ne paraît pas avoir peur... S'il lui convenait d'entrer chez moi, c’est lui qui seraitle bienvenu! L'envie me démange de l'appeler de ce mot patois unique, qui, sifflé d'une certaine façon, dans mon enfance, m'a toujours.réussi aux monts d'Orb : — Béni! béni! viens! viens! — Je n'ose. M'entendant, il n'aurait qu’à prendre peur, à s’envoler. Je l’admire et me tiens coi.
C'est égal, je serais bien surpris si ce ravissant
oisillon n'était pas né aux Cévennes comme moi,
s'il n’était pas mon compatriote. Il vient de voler de sa demi-cachette jusqu’au rebord de la grande baie éclairant l'escalier intérieur qui mène aux tribunes de la salle des séances, et je le vois dans toute la richesse de son plumage, jaune, noir, rouge, blanc, gris Un rayon très vif qui l’enveloppe le fait resplendir, lui donne l'apparence de quelque énorme joyau oublié Ià, tombé là du haut de la coupole, tombé du ciel. Si le vicomte Delaborde, qui s'entend mieux que moi à juger des couleurs, pouvait jouir de ce fourmillement de tons tout ensemble éclatants et doux !.…
Je n'y tiens plus, et, presque sans en avoir conscience, presque à mon insu, ce cri pour lequel je retrouve la voix fraîche de la douzième année s'échappe de mes lèvres : — Bêni! bên:! bêni!
Le chardonneret regarde, pique en droiture, pénètre dans mon cabinet.
Tout à l'heure, mon cher Arribas, j'avais fait sauter l’espagnolette d'un tour de main; cette fois, j'ai manqué casser les vitres de ma fenêtre en la refermant trop précipitamment. Le vieux
palais Mazarin en a gémi.