ARRET
— Joséphine! Joséphine! appelai-je, entrebâillant la porte.
— Monsieur ?
— Courez m'acheter une cage.
— Où donc, monsieur ?
— Quai de la Mégisserie, chez ie premier oiselier venu.
— Est-ce loin ?
— Non, près du Pont-Neuf, entre la Belle- Jardinière et le Châtelet... Vite!
— La faut-il grande, votre cage? :
— Moyenne. Galopez tout le temps.
— Combien dois-je y mettre:
— Ce qu'on vous démandera.
— Mais, monsieur, les marchands...
— Vous m’ennuyez, Allez!
— C'est que les marchands. | — Voulez-vous filer!
Gomme s'il avait compris ce dialogue drama- | tique, le chardonneret, qui peut-être vivait libre | à Paris où il était venu d’une volée, qui dans tous les cas avait vécu libre, soit aux monts d'Orb, soit aux monts de l’Espinouze, eut un soubresaut d’une telle énergie, d’un tel désespoir, que je manquai le laisser fuir. La perspective de
la prison que je lui préparais lui était insuppor-
table, et, de tout le demeurant de sa vie, il tentait un suprême effort pour s'échapper. Je ne sentis plus les palpitations de son cœur épuisé, qui sait? près de s’éteindre. Le sang, dans l’exaltation où tant d'émotions violentes mettaient le pauvre oiseau, s'était en quelque manière extravasé à travers toutes les parties du corps. Je n’avais pas un chardonneret dans la main, mais un charbon rouge qui me brülait.
— S'il allait étouffer par ma faute? périr par ma faute ?
La peur d’un crime abominable me coupa les jambes et, desserrant les doigts, je tombai dans mon fauteuil, devant ma table de travail.
Cet accablement ne dura guère. Une minute ne s'était pas écoulée, que mes yeux vaguaient de nouveau à travers mon cabinet, en quête de l’oisillon parti comme un trait. Je l’aperçus enfin. Il s'était perché sur le haut rebord d’une glace au cadre de chêne très épais et très lourd, au-dessus de la tablette dela cheminée. Le ton du bois, brun, mat, donnait un éclat incomparable à son ventre gris, qui me parut d’un blanc dé neige. Je
fis une remarque : mon chardonneret n’affichait
pas encore sous le bec la belle cravate fauve qui décore le cou des adultes de son espèce, ce qui prouvait son extrême jeunesse. Tant mieux! j’aurais la chance de le conserver plus longtemps.
Il avait, là-haut, sur son perchoir improvisé, des mines folàtres et coquettes, tournant sa tête rutilante à droite, à gauche, comme pour mieux observer toutes choses autour de lui, puis d’une de ses griffettes se grattant la robe gentiment. Soudain, son bec s’allongea vers moi et un bruit passa, plus fin, plus léger qu’un balbutiement de Jean, quand Jean daigne balbutier. Je fus secoué, me plantai debout, et, me souvenant que l’oisillon avait compris ces mots patois : Bênmi! Bémi! lancés à travers la cour, je hasardai un pas sur la pointe extrême des orteils et lui soufflai également en langage cévenol : |
— Canto! Canto! chante! chante!
C'est inouï, mon cher Arribas : je n’avais pas répété Canto! que l’aimable bête, docile au commandement, déployait ses ailes à demi, sa queue à demi, et préludait par des notes grêles, doucement modulées. À la longue, sa voix, plus nourrie, partit d’un éclat fulgurant. Par exemple, si
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NORINE 105 j'avais conservé des doutes sur le lieu d’origine de mon chardonneret, la crânerie, l'élévation, la puissance de son chant ne me laissaient désormais nulle incertitude. Aux Cévennes seulement, dans les combes boisées du Roc de Bataillo, les rudes contreforts de l'Espinouze, les chardonnerets possèdent ce gosier robuste, s'expriment avec
cette forte et mâle éloquence. Cent fois, ici, cher-
chant une agréable distraction de nature, j'ai
visité le Marché aux Oiseaux; jamais je n’ai rien ouï de pareil. Si, dans ces centaines de cages empilées, il se fût trouvé une bestiole de chez nous et qu'elle cût chanté, j'aurais été arrêté à l'instant. Toutes les ritournelles de nos buissons, de nos amandiers, de nos châtaigniers, de nos figuiers sont demeurées au fond de mon oreille, qui démélerait entre mille la voix d’un bouvreuil, d’un loriot, d’un verdier, d’une linotte, d’une mésange charbonnière du pays natal.
Mais la chanson s’est renforcée encore et remplit mon cabinet de ses éclats. Le chardonneret tient ses ailes tout à fait ouvertes maintenant, sa queue tout à fait étalée, et, droit sur ses jambes
plus longues, on le dirait grandi. Avec son bec
Lot 2 ge CR RL ET AU AL EEE 20 17 QE A OS ST 4 OA NE res d'OS D
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qui bat vivement, ses plumes, agitées d’un trans-: port frénétique, ont l'air aussi de chanter. Tout ce petit être est une harmonie qui S'épand, me: pénètre, m'enlève, me grise. Je songe aux Céri--
5 AE : À : | soles, mon ami; je songe à toi, Prosper; je songe:
à mon oncle Fulcran, et, l’âme pleine, — ma pauvre âme d’artiste dont cet oiseau fabuleux s'est emparé, — je laisse tomber de mes lèvres le verset d’un psaume que nous avons entonné ensemble aux jours heureux.
Joséphine, que je croyais très étourdie, mêmeun peu sotte, m'a donné une preuve non équivoque de prévoyance et d'esprit : je lui avais demandé une cage, et elle m’apporte une cage, en effet;
mais elle a eu la précaution d'acheter du millet
: et du chènevis en deux cornets de papier. Elle
a pensé, elle, que les chardonnerets se nourris-
sent, ce à quoi je n'avais pas songé le moins du monde, moi.
Quel plaisir j'ai pris, mon Arribas, à verser les graines dans les mangeoires de zinc accrochées aux barreaux, puis à remplir d'eau bien pure, d’eau filtrée, la longue bouteille étranglée par le
bout qui s'égoutte dans un godet à rebord très plat!
Mirette, habituée à voir les rossignols au prin:
temps, les rouges-sorges à l'automne, se nourrit tout seuls dans votre verger de Rocaillet, s'asseoir tout seuls au festin que la nature, sans se lasser, leur sert chaque matin dès l'aube, Mirette rit, j'en suis sûr, de mes soins minutieux à cette bête! tombée inopinément parmi les livres de moni petit-fils. Puisque tu as visité Paris, dis-lui que, dans nos rues, 1} passe moins de chariots d’avoine,, de blé, d'orge, de sainfoin, de luzerne mûre et: laissant fuir des grenailles à travers les claies,
que dans les sentes de ta paroisse de Rocaillet,,
et qu'ici les oiseaux mourraient de faim sil ceux qui les aiment ne s'en occupaient tendre-ment.
Pour toi, dont la pratique d’un ministère excep-. üonnel dans l’âpre solitude de nos Cévennes a monté l'âme très haut, l’a détachée de tant de choses, de tant de gens qui retiennent encore la mienne, tu ne t'es pas moqué de ton ami, c’est certain. Qui sait même situ n'as pas mieux aimé
le voir donner la becquée à un chardonneret que
in
le voir poursuivre le drame ou le roman com-
mencé?
ne nd im
L'oisillon a interrompu sa cantilène et, de làhaut, son petit œil pointu suit mes moindres mouvements. Ce que je fais pour lui rendre son nouveau logis agréable, pour qu'il n'y manque de rien, l’intéresse prodigieusement. Il a des piaulements très doux, articulés presque comme des paroles. Il est touché et me remercie. Pourtant, s’il lui prenait envie de décoller ses mignonnes griffettes du cadre de ma glace, de venir croquer son millet ou son chènevis? Je sème des grains sur le marbre de la cheminée où j'ai déposé la cage, et m'éloigne d’un air indifférent.
Il se défie, car il demeure à son poste, les ailes ramenées, plus mince par un resserrement singulier de ses plumes, le bec un peu incliné sur le cadre de chêne, où il a les éclats d’une perle fine. les miroitements d’une goutte d'argent vif.
— Béni! béni! ne puis-je m'empêcher de lui lancer après une longue attente.
Ce mot, ce mot magique qu'il a compris tout à l'heure, qui tout à l'heure l’a subjugué, ilne l’en-
tend plus.
110 NORINE — Bêni! béni!
Il relève la tête, me regarde; puis se met à chantonner. Pas une note distincte, un gazouil- | lis assourdi, embrouillé. On croirait un refrain |
dont on n’est pas sûr, qu'on répète timidement à |
la cantonade, avant de le jeter au public avec tous les moyens propres à en augmenter l'effet. Existerait-il des comédiens parmi les oiseaux, comme parmi les hommes? Ma foi, les loriots des châtaigneraies cévenoles seraient de fameux ténors, si les directions de nos scènes lyriques, si les maîtrises de nos cathédrales étaient assez habiles pour leur faire signer des engagements.
Chut! mon chardonneret a bougé; il s’agite,
s'ébouriffe. À quel parti s'est-il arrété? Bon! ses deux ailes s'entr'ouvrent. © joie! il a décrit une parabole gracieuse et s’est abattu sur la tablette de la cheminée... Il mange, mange, mange, mange... Pourvu que j'aie éparpilléassezde millet, assez de chènevis pour le rassasier! Mes yeux le dévorent avidement. Il va, il vient, pique à droite, pique à gauche, derrière et devant. Tiens! un grain de chènevis très dur qui lui résiste. Il le
fait éclater avec une telle force qu’une pellicule
Fa
de la gousse rejaillit jusqu’à moi. Brave bête! elle a le bec aussi robuste à la mangeaille qu'aux chansons.
Il ne reste plus miette le long du marbre.
Comme marcher sur une surface plane et glissante n’est pas pour lui chose commode, il va par petits bonds prestes, charmants. Il ne déploie pas les ailes pour ces courts élancements; l’extrémité de sa queue à peine appuyée lui suffit. Il faut voir la souplesse merveilleuse, la grâce infinie, les attitudes ravissantes de cette bestiole, toute fière maintenant qu’elle a le ventre plein, toute joyeuse, toute rayonnante, pour sentir avec quelle prodigalité la nature a partout épandu la beauté, du haut en bas de la création! Je crois
m'en souvenir, il est écrit en quelque endroit de
tes Livres saints : « Les cieux racontent la gloire
. de Dieu, Cœli enarrant gloriam Dei. » Et mon
Chardonneret, cher ami, mon chardonneret éblouissant ne raconte-t-il rien?
A cette minute, il furette derrière la pendule. Gare! la cage est là, ouverte à tout battant, tendue comme un piège. [Il la remarque en passant
et n’en a cure. Il revient de son voyage à la pen-
dule, le ne occupé : 14 ch nee une : der ël