‹ NorineChapitre 15 sur 25 · RENE L · texte numérisé non relu

RENE L

ne de millet PEU 1à.

qu ’après un repas, une liesse de de “ une demi- 1

heure, il se désaltère tranquillement à l’eau claire

1 de mon godet, je pousse la porte de la cage.

Il est pris.

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Allons bon! Joséphine.

— Qu’'y a-t-il encore?

— Monsieur, c’est une femme.

— Quelle femme?

— L'ancienne charbonnière de la rue Visconti.

— Payez-la et qu’elle s’en aille.

— Mais je neluidoisrien, monsieur. D'ailleurs, il y a beau jour qu'elle a vendu son fonds.

— Que veut-elle, votre charbonnière?

— Je ne sais pas... J'ai idée qu’elle vient pour le chardonneret.

— Le chardonneret! mon chardonneret!…..

Faites entrer, dis-je, après avoir caché la cage

derrière les grands rideaux de ma fenêtre.

Üne femme de soixante à soixante-cinq ans, haute à passer difficilement par la porte de mon cabinet, laquelle est basse comme toutes les portes de mon entresol, se courbe, s’insinue. Elle m'honore de cette révérence humble et cordiale des gens de nos Cévennes devant les riches de la paroisse, devant M. le curé particulièrement. Je subodore à plein nez l'odeur du pays natal, lequel, depuis une éternité, produit plus de charbonniers, de frotteurs, de porteurs d’eau, de commissionnaires, de desservants, soit dit sans t'offenser, que d'hommes de génie.

Ma visiteuse me regarde. Elle ne souffle mot. Elle aurait beaucoup de peine à parler, car sa respiration est haletante. Elle vient de loin sans doute, comme mon chardonneret qui tremblait pour le moins autant de fatigue que de peur quand il s'est introduit chez moi.

— Que désirez-vous, madame ?

Ne pouvant me répondre, elle ramène sa main droite sur sa poitrine oppressée pour m'en prévenir.

Je lui offre un siège. Elle me salue de nouveau et s’assied.

Cette charbonnière de la rue Visconti estextraordinairement propre et mieux vêtue que les autres charbonnières des rues de Paris, plantées au pas de leur boutique, aussi dépenaillées que des mendiantes, plus noires que les blocs de houille, les tas de briquettes accumulés jusque dans leurs jupons. Puis la grande taille de cette inconnue, qui, malgré la soixantaine bien sonnée, a conservé Je ne sais quoi de souple, de dégagé, communique à toute sa personne un air de résolution robuste qui me reporte despotiquement à mon enfance.

Que de fois, le dimanche, à Camplong, après le dernier coup de la grand’messe, mon oncle achevant de s’habiller pour l’autel devant le vestiaire, je me tins debout à la porte de la sacristie

et regardai entrer le monde dans l’église. Je

voyais défiler Verdier, Birot, Bassac, puis les

femmes de ces paysans au boursicaut garni : la Bassague, la Birotte, la Verdière. Oh! cette Verdière. quelle noble et superbe tournure je lui trouvais! Tandis que la Bassague, pleine d’écus, pour parler comme là-bas, avançait courbée sur son bâton; que la Birotte, épuisée par l’avarice

et le travail des champs si rude dans notre chaîne, venait tout de guingois, tordue par sa sciatique, là Verdière, la moins riche des trois, de la plus haute rue du village descendait vers nous avec laisance, la liberté, l'apparat, le bruit d’une reine. Son beau visage, clair, épanoui, bienveillant, presque rieur, m'éblouissait. Si les faces racorñies, parcheminées de la Bassague, de la Birotte m'avaient fait peur, j'étais rassuré maintenant. Voir la'Verdière, qui, même en hiver, au temps des neiges, n'avait jamais chaussé notre lourd sabot cévenol, poser son pied mince et long parmi les cailloux roulants de nos ruelles m'était joie céleste. Je ne sais trop quel âge elle avait; quarante ans peut-être.

Élevé au presbytère, sans communication possible avec un autre monde que le monde étroit de Prudence etde mon cher oncle, j'étais doublement enfant, et mille choses menues auxquelles toi, Prosper, tu ne prêtais nulle attention à la métairie des Passettes, sans livres, presque sans prières, bruissante du caquet des servantes, du tapage des journaliers, du tumulte des bêtes, me

touchaient, me troublaient, moi. Ainsi que pen-

NORINE eee serais-tu si te je t'avouais que, chez la Verdière.. la vue du beau paroissien dont sa main fort habilement faisait miroiter la tranche dorée, me bouleversait, me transportait autant que sa démarche et son visage. Ce paroissien merveilleux, unique, qui — Ô allégresse! — devait contenir les offices de n'importe quelle fête de l’année, ressemblait extraordinairement au bréviaire de mon oncle, et même la housse enveloppant la reliure me paraissait d’étoffe plus fine, mieux taillée que la housse en lasting du bréviaire, oùvrage de notre gouvernante, plus habituée à garder notre chèvre qu'à se servir de l'aiguille et des ciseaux. Quand la radieuse femme de Verdier, adjoint au maire, passait devant la porte de la sacristie, me frôlant de sa robe à ramages légèrement relevée, mon envie de m'emparer de son paroissien était égale à mon envie de l’embrasser. Ma nature et mon éducation luttaient une seconde; mais finalement, empli d’épouvante, je me rencoignais dans la sacristie, accompagnais l'officiant à l’autel, et l’Asperges me... entonné, me donnais du chant à pleine voix et à plein cœur.

La charbonnièredeJoséphine, c'était la Verdière

arrivée sur l’âge. Je lui trouvais la même allure de grande dame de Camplong, fière et glorieuse, presque les mêmes traits allongés, aimables et doux. Mais, par exemple, je ne retrouvais niia gaieté, ni les sourires, n1 l’entrain, ni les gracieux mouvements de tête qui m'émouvaient au pas de la sacristie. À tout propos, la Verdière, pour | montrer le luxe de sa coiffe, en agitait les barbes, les dentelles, avec les caprices d'une mulette de prix donnant le branle à quelque magnifique caparacon. L’étrangère assise dans mon cabinet avait peut-être connu ces coquetteries; mais, hélas! le feu d’artifice de la jeunesse avait pris fin depuis longtemps, et maintenant on était grave, On était triste, On était taciturne, on était accablé. Ah! les ans, les ans, mon cher Arribas, ce qu'ils font de ce qu’il y a de plus beau chez les homtnes!

Un détail me frappe tout à coup : son fichu noir à franges, à courte pointe, noué négligemnment derrière le dos à la mode des Cévenoles. Pour uñe vieille, c’est hardi.

Je vous prie de m'excuser. monsieur, si je vous dérange, mé dit-elle un peu remise. Voici

ce qui m amène : il s’agit d’un chardonneret qui s'est échappé de la rue Visconti.

— Un chardonneret?

— Les voisins, qui l’ont suivi des yeux, viennent de m’apprendre qu'il a gagné les bâtiments de l’Institut, et votre concierge croit qu'il s’est réfugié chez vous. Si c'était un effet de votre bonté de me le rendre.

Un chant clair, vif, à la fois pétillant et dru, coupe la parole à la charbonnière de Joséphine, qui se plante debout d’un élan, rejette le grand rideau de ma fenêtre et s'empare de la cage sans m'en demander la permission.

— Cardy!mon Cardy!...répétait-elle, étreignant l’objet de ses deux bras, la voix tremblante, les yeux troubies.

Et l'oiseau, de gonfler son gosier à force et de lui en décocher les notes vibrantes comme autant

de caresses, autant de remerciements.

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