VIT
: Cardy ne cessait de chanter et la charbonnière
de lui envoyer de longues paroles affectueuses,
puis des mots d’une tendresse émue qui me péné- È
‘traient.
# — Et où as-tu couché, mon cher petit, lui disait-elle, où as-tu trouvé la retirée cette nuit? Je t'ai cherché tout au long de la rue Visconti, de la rue de Seine. de la rue Bonaparte, et tu n'y étais pas. Ah! Cardy! Cardy! personne n'a fermé l'œil à la maison, à cause de toi.
Lui s'était perché sur l'extrême barreau de la cage, avait étiré son col ébouriffé, et, la tête passée entre les fils de fer, écoutait, écoutait. Par-
fois, sa maitresse s'arrêtant, il partait d'um
gazouillement très bas, lui donnait une réponse}
comme il pouvait.
— Alors, votre chardonneret s'est sauvé de}
chez vous, hier au soir? demandai-je.
— Hier au soir, vers sept heures... Voici com-:
ment la chose est arrivée. Il faut que je vous.
dise, monsieur, que je suis bien malheureuse en ce moment : mon mari est à la mort depuis huit jours.
— Pauvre femme!
— C'est sa poitrine qui manque d’air, ce qui
lui coupe la respiration et fait que, pour un rien,’
il se trouve mal. A Paris, où l’on a toujours trop de |
besogne sur les bras, où l’on se marche sur les talons les uns aux autres tant on est de monde,
le témps manque pour se reconnaître, et cé n’est
guère du bon Dieu qu'on s'occupe dans cette fourrilière enragée. Nous, malgré notre métier fort pénible, nous avons conduit notre traYail de façon à ne manquer jamais les offices, les dimanches et les jours de fête. Aussi le bon Diéu nous a-t-il comblés de $es bénédictions. Je dévinais bien que M. le docteur Barret, de la rue de Seine,
n'avait pas grand espoir: Ce néanmoins, je n’osais
NORINE 123 hasarder un mot à mon mari des derniers sacrements. Vous corhprenez, cela pouvait lui faire une révolution et, même pour lui ouvrir le ciel, je n'aurais pas voulu exposer sa vie. C'ést de
- lui-même, tout à fait de lui-même, que, hier
matin, après une longue toux où il a manqué passer, 1l m’a demandé de fäire venir M. l’abbé Birgassoi. M. l'abbé Guillaume Birgassol, quatfième vicaire de Saint-Germain-des-Prés, est le fils d'Antoine Birgassol, à qui nous avons véndu notre fonds, — des gens du pays.
— De quel pays?
— De Truscas, dans les Cévennes.
— Vous êtes de Truscas ?
— Les Birgassol sontde la paroisse de Truscas ; mais, nous autres, nous sommes de la paroisse de Rocaillet.
— Rocaillet! me suis-je écrié avec explosion.
— Vous connaissez notre endroit ?
— Si je le connais! C’est un de mes ais qui
actuellement en est curé.
— Un ami à vous, monsieur ?
— Et le meilleur des amis, l’abbé Prosper
Arribas, des Passettes, près Camplong.
HA EST NP ON TECNTÉES PE , nm!
— L'abbé Prosper Arribas!... Comment, Prosper ÂArribas, Arribassou, de la métairie des Passettes, est Curé ?
— Il l’est, et curé de Rocuaillet.
— Je ne suis pas étonnée : c'étaient de si braves et si dignes gens, ces Arribas, des Passettes! J'ai fait les châtaignes chez eux dans les temps, — oh! des temps bien anciens.
Aux souvenirs enlevants du pays natal, je ne sais quel souffle avait redressé cette vieille attristée, lui avait restitué une seconde de jeunesse. Dans cet éclair fulgurant de renaissance, je vis Honorine Jalaguier cheminant appuyée sur son bâton de pastoure, se retournant à ton appel, nous attendant au milieu de ses chèvres parmi les châtaigneraies de Rocaillet.
— Ne vous appelez-vous pas Honorine Jalaguier ?
— Vous savez mon nom?
— Vous êtes des Cérisoles, sur la paroisse de Rocaillet. Vers 1842, vous avez épousé Justin Lebasset.
— Mais, monsieur, qui vous a dit?
— J'étais là avec Prosper Arribas, avec Arri-
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NORINE 125 bassou, quand votre grand-père, votre grand, Barthélemy Jalaguier, vous donna à Justin. Vous en souvenez-vous ? les chardonnerets chantaient dans les cerisiers.
— Je m'en souviens! je m'en souviens! répétat-elle, appuyant une main sur son cœur et se rasseyant.
Elle haletait comme à son arrivée.
— Alors, articula-t-elle avec effort, vous êtes le neveu de M. l’abbé Fulcran, curé de Camplong ?
— Oui, je suis M. le neveu, un M. le neveu bien changé, bien vieilli, bien respectable... Hélas! les châtaigneraies de Rocaillet sont si loin!
Honorine Lebasset, après une hésitation respectueuse, céda à l'entrainement de son cœur empli de la vision des Cérisoles, de la vision de ses jeunes ans, et me tendit les deux mains. Quand mes doigts touchèrent les siens, des larmes me montèrent aux yeux.
— Si mon mari pouvait vous voir, quel bien ça lui ferait! murmura-t-elle.
— Il me verra, je vous le promets, 1] me verra.
— Nous ne demeurons pas loin de l'Institut.
Nous sommes rue Visconti, 6, au troisième. | Quelle joie pour mon pauvre Justin! Quand il | entend parler du pays, il ne sent plus son mal. Il | aime tant Rocaillet et les Cérisoles, qu'il aurait | sûrement guéri de son rhume là-bas, si j'avais | pu l'y faire transporter. Mais, en premier, la | liquidation de nos affaires avec les Birgassol nous a retenus six MOIS; puis, quand nous aurions pu partir, M. le docteur Barret l’a défendu, redoutant un malheur en route. Que voulez-vous?
Dieu est le maître de tout et de nous. Il faut se résigner.. Je dois l'avouer, du reste, le ciel a vu notre misère, et il ne nous a pas laissés sans consolation puisque Cardy.…..
— Alors, ce chardonneret?.…
— Si vous le connaissiez! si vous saviez comme il est obéissant, comme il se met à chanter pour peu que Justin lui envoie un signe du doigt ou un sifflement des lèvres! C'est le gendre des Birgassol, Baptiste Lizier, qui, étant allé à Truscas lan passé, nous le rapporta. Il l’avait pris dans un engluement au bord du ruisseau de Cérisoles, à trente pas de la hutte où vous avez vu mon grand-
père pour la première fois. Hier au soir, j'avais
NORINE 127 posé la cage de Cardy sur le lit de mon malade, et Justin, que ses souffrances ont rendu un peu sourd, entendait l'oiseau, jouissait de lui, l'ayant plus près de son oreille. Tout d’un coup, M. l'abbé Birgassol paraît, suivi d’un sacristain de Saint- Germain-des-Prés. Le bon Dieu entrait chez moi. Je suis troublée, je perds la tête, et j'enlève la cage d’un mouvement si brusque que la porte se prend à mon tablier, s'entr'ouvre, et Cardy se sauve, passant au-dessus de toute la famille Birgassol agenouillée.. Voilà.
Elle n’en pouvait plus.
Je lui remis la cage et la reconduisis, lui renouvelant ma promesse d’aller prendre bientôt des nouvelles de son mari. En traversant la cour de mon pavillon, ma cour de couvent, Cardy, ingrat,
avait des accents joyeux qui me fendaient le cœur.