‹ NorineChapitre 19 sur 25 · SUCCESSEUR DE JUSTIN LEBASSET · texte numérisé non relu

SUCCESSEUR DE JUSTIN LEBASSET

J'enfile l'allée.

Si tu te souviens, mon cher ami, de l'état de parfaite ordonnance, de reluisement, — pardonne-moi ce mot suspect, — où nous apparut la hutte des Jalaguier en 1842, le jour de notre excursion à Truscas pour des truites, tu te feras une idée de la propreté éblouissante où j'ai trouvé l'appartement des Lebasset. Que Mirette s’en étonne : l’'Honorine de Paris est restée la Norine des Cérisoles. C’ést elle qui est venue m'ouvrir la porte.

—. Ah! monsieur... Ah! monsieur..…., répétaitelle attendrie, ne sachant comment me remercier.

— Et votre mari?

— Hélas! je priais quand vous avez sonné.

— Alors?

Pau que le bon Dieu prenne pitié de nous, qu'il ne nous abandonne pas.

— Me sera-t-il permis de voir votre malade?

— Certes, si cela vous sera permis! J’en suis sûre d’ailleurs, votre visite lui donnera un peu de ton. Tout ce qui lui rappelle le pays lui est

profitable. Je lui ai conté que notre Cardy avait

eu la chance de se réfugier chez vous à l’Institut, et cela lui a fait un plaisir, mais un plaisir! Voudriez-vous vous asseoir une minute ?

J'ai pris le siège qu'elle me tendait.

— Je ne puis vous introduire tout de suite dans la chambre de mon Justin, a-t-elle repris s'excusant : M. l'abbé Guillaume Birgassol cause en ce moment avec lui. Vous arrivez juste à l'heure de la visite de M. l’abbé Guillaume, car M. l'abbé Guillaume, qui est un ange, le visite chaque jour dans l'après-midi... Mais, qui sait, peut-être n’avez-vous pas le temps d’attendre?

— J'ai le temps.

Une petite casserole pleine d’eau bouillait sur un trépied dans l’âtre. Elle y a jeté une poignée d'herbes sèches, recroquevillées.

— C'est du lichen de chez l’herboriste, a-t-elle dit en besognant. Je coupe cette tisane avec du lait, et Justin se trouve soulagé... Cette toux! cette toux! Que voulez-vous? il faut se faire une raison... Quand je songe pourtant que nous commencions à être un peu tranquilles, un peu heureux.. Après avoir tant trimé dans ce Paris où

les jours sont si longs pour le travail et les nuits

si courtes pour le repos! Encore si Théodore nous était resté...

— Théodore?

— Notre fils unique. Il nous était venu un peu tard, mais il était fort comme un rouvre de l’Espinouze. Eh bien! monsieur, nous l’avons perdu d’un chaud et froid, le matin même où il devait, à Saint-Sulpice, recevoir la tonsure des mains de Monseigneur l'archevêque. Il a beau y avoir six ans que ce malheur nous est arrivé, 1l me semble qu’il est d’hier.

Elle a retiré sa casserole du feu; puis, elle a murmuré très bas :

— Monsieur, mon idée est que mon marina jamais pu se consoler de la mort de notre enfant. Il me disait comme ça, quand je me désolais : — Auras-tu bientôt fini de pleurer! Tu sais bien, Norine, que ce ne sont pas tes pleurs qui nous rendront le fillot. — Tout de même, encore qu'il essayât de faire le fier au chagrin, son appétit s’en allait, s’en allait, et bientôt il ne mangea quasiment plus. Vous devinez si je lui en accommodai des sauces, et des sauces de Rocaillet, pour le

ravigoter un brin! Malheureusement, ma cuisine

NORINE 135 de là-bas ne lui disait pas plus que ma cuisine d'ici, etil maigrissait, maigrissait à faire peur...

Un soir, — en avril dernier, — nous étions assis

dans cette pièce, lui à la place où vous êtes, moi

à la place où je suis. Tout d’un coup, il se mit à tousser, mais à tousser!... Je fus prise d’un tremblement de tous les membres : je venais d’entendre la toux, la toux aigre et rauque de Théodore... Quand j'y pense!

— Qu'as-tu donc, Justin? qu’as-tu ? lui demandai-je.

— Rien, me répondit-il.

Puis, après la quinte, tournant vers moi une face toute blanche et me regardant avec des yeux qui n'étaient déjà plus de ce monde, il ajouta ces paroles :

— Théodore m'appelle... Je l’ai vu distinctement cette nuit... [1 m'a fait signe... A la fin des

fins, elle est bien lourde la vie sans le fillot, et, si

. tu n'étais pas là, il me serait bon d’en être allégé.

Une porte s’est ouverte. L'abbé Guillaume Birgassol a-paru.

— Madame Lebasset, a-t-il dit, si vous voulez

Lea

assister à la prière.

Honorine a rapidement essuyé son visage lui-|

sant de larmes. Elle a suivi le vicaire dans lai pièce à côté.

La porte de la chambre était demeurée entrebâillée. Peut-être n’avait-on pas osé m'inviter,, mais n'était-on pas fâché de me laisser entendre” la prière. Soudain, Cardy a lancé une fusée de: notes brillantes. J’ai hasardé trois pas, plongé: de l’œil en avant. La cage avait été retirée de: la fenêtre et installée sur une chaise au milieu | de la pièce. J'étais mal placé pour voir le ma-! lade, enveloppé de sa femme et de l'abbé;

mais par exemple, le chardonneret, immobile sur un barreau et chantant, m'apparaissait tout entier. Quelle ouverture admirable ce musicien ailé jouait en manière d'introduction à la prière !

— Chut! a dit Honorine, étendant une main vers Cardy. h

L’'oisillon s’est tu.

Alors, l'abbé Guillaume Birgassol, par un geste lent, a fait le signe de la croix; puis, dans notre patois cévenol, il a récité le Pater gravement,

solennellement :

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F L je ue : ET < FE ; !

E — Nostré Paiïré que siès alciel, qué bostré nou

que votre nom soit sanctifié.… HRPLRTES + Arribas, à moi aussi, des larmes me sont ve- | nues aux yeux. |

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Le vicaire de Saint-Germain-des-Prés parti, Honorine m'a fait un signe. Je suis entré dans la chambre. Je ne trouve pas d'expression pour te marquer la joie naïve de Justin Lebasset en m'apercevant. Sa faiblesse ne lui permettant pas de se lever du large fauteuil de paille où il se tenait à demi couché, comme sa femme l'avait osé à l’Institut avec une simplicité touchante, il m'a tendu les deux mains, puis m'a regardé longuement.

— Merci, monsieur, merci, m'a-t-il soupiré.

J'éprouvais un grand contentement tout à l’heure, tandis que M. l'abbé récitait Notre Père : Norine m'ayant prévenu que vous me feriez visite, je

sentais à quélque chose que vous étiez là. C’esti si doux à un pauvre homme comme moi, la vue des gens du pays, surtout de ceux qu’on a connus dans le bonheur. Vous souvenez-vous de notre rencontre au clos des Cérisoles, chez Barthélemy Jalaguier? Vous souvenez-vous de nos accordailles, à Norine et à moi, sous les arbres, près de la hutte, en plein soleil, au chant des chardonnerets de Rocaillet?

Un attendrissement subit lui a coupé, lui a noyé la voix; il est demeuré muet. Il a regardé sa femme, et, arrêtant sur elle deux yeux dilatés.! agrandis de tout le dépouillement du visage:

où la mort avait promené le bout de sa faux ::

— Ah! monsieur, avec quelle bonté de toutt

son être elle me soigne! C’est bien pénible cér-tainement de me trouver dans l’état où je suis;; mais aurais-Jé Jamais su Ce que vaut ma femme. si ce méchant rhume qui me prend les fortes:

goutte à goutte ne me tenait?

— Du courage, mon homme, du courage! a interrompu Honorine.

Elle lui a souri tendrement.

Après un silence, il s’est retourné vers moi.

— Monsieur, m'a-t-il dit, je voudrais vous demander un petit service.

— Petit ou grand, je serai heureux de vous le rendre.

Le creux de ses joues, car sa face ravagée montrait partout des creux, le creux de ses joues s’est coloré, ses grands yeux fixes se sont voilés à demi, et 1l a articulé timidement :

— Si notre connaissance datait d’hier, je n’oserais pas vous importuner; mais voici des ans et des ans que nous nous sommes vus pour la première fois. D'ailleurs, vous devez tenir un peu de votre oncle, M. le curé Fulcran, qui, dans ma jeunesse, chez les Arribas, à la métairie des Passettes, me tira d’un bien mauvais pas.

— De quoi s’agit-1l ?

— Il s’agit tout uniment de Norine.

— De moi, Justin?

— Situ me donnais un peu de ta bonne tisane ? a-t-il balbutié, le souffle lui expirant sur les lèvres.

— Justement, j'en ai de fraîche.

— Des picotements me font saigner la gorge.

La toux va suivre.

La quinte a été d’une violence extrême. Affreuse

misère de nous! ce malheureux Lebasset, en proie à une manière d'explosion intérieure à laquelle des organes encore trop résistants ne permettaient pas la libre expansion au dehors, était ébranlé, secoué, tordu membre à membre, nerf à nerf, pour ainsi parler fil à fil. Il soufflait, il suait, il était rendu. Tandis que sa femme filtrait, sucrait l’infusion de lichen, j'ai dû deux fois soutenir ce pauvre martyr, que la tempête effroyable de sa toux menacçait de renverser de son fauteuil, de précipiter dans le feu.

— Mon Dieu du ciel! gémissait-il, mon Dieu du ciel!

Trois ou quatre gorgées de lichen prises à la file ont atténué la crise, finalement en ont eu raison. Le malade, porté en avant, les poings à la poitrine, s'est renversé sur le dos avec des respirations saccadées, très douloureuses. Honorine le soutenait, l’'encourageait d’un mot, d’une caresse. À plusieurs reprises, ne résistant pas à sa tendresse demeurée entière depuis les jours anciens, les jours radieux des Cérisoles, elle a porté jusqu'à ses lèvres la main droite de son

mari et y a appliqué de longs baisers.

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Moi, mon cher Arribas, je demeurais attentif à la scène en un bouleversement profond, et, tandis que Justin et Honorine, mis l’un et l’autre au

« pressoir de la douieur », comme disent tes

Livres saints, se balbutiaient des paroles consolantes, Je revoyais ce couple jeune, beau, en pleine fleur de vie, sous les cerisiers fourmillant de chardonnerets de l’aveugle Barthélemy Jalaguier. Eh quoi! c'était ainsi qu’à quarante-cinq ans de distance, finissait, en une ruelle noire de Paris, cette fète magnifique, bénie en pleine nature par un vieillard auguste, célébrée par le chant alterné de tous les oiseaux de Rocaillet!

-O vie de l’homme, Ô vie de l’homme, ombre

d'un rêve!

Mais Lebasset, réconforté par le cœur héroïque de sa femme, se redresse légèrement; son regard erre, passe à côté de moi sans me voir, tombe sur la cage où Cardy picore à petits coups, sans désemparer. L'oisillon a été atteint, il quitte sa mangeoire, se perche, entonne. Le chant vaun peu au hasard de l'inspiration, un fragment de millet demeuré au bout de la langue le gêne sans

doute. Soudain l’ariette se corse. le dessin en

apparaît plus franc, plus net, plus développé, plus savant. Elle éclate enfin dans sa force. Justin semble ravi; il ne quitte pas le chardonneret des veux.

— Monsieur, me dit-il, dès que Cardy ouvre le bec, je me retrouve à Rocaillet. C’est une chose extraordinaire : lui lâche une note, et moi je revois le pays comme si j'y étais. Quand, au temps jadis, 7e faisais les châtaignes à Camplong, il m'est arrivé d'entendre M. l'abbé Fulcran dire que Dieu avait tiré l’homme du limon de la terre. Ah! comme je suis bien bâti de notre terre cévenole, moi! Aussi, monsieur, je veux y retourner à cette terre de mon enfance. et j y retournerai.

= Encore ton idée, Justin... Je ten suppliess

— Écoute-moi, Norine, tu connais mon vice :

je suis gourmand. Si tu allais m'acheter un éc/air chez Quillet, comme chaque jour. Je crois que je mangerais ça avec plaisir; dans tous les cas, Cardy est là pour m'aider, ce mignon... Allons, ma Norine, allons..…, a-t-1l ajouté avec l’accent de la prière.

Elle nous a laissés.

Honorine n'avait pas fermé la porte derrière elle, que Lebasset, allongeant vers moi sa tête amaigrie, évidée, où les deux pavillons des oreilles se déployaient immenses parmi de rares touffes de cheveux blancs ébouriffés, m'a appelé à lui d'un regard.

— Monsieur, m'a-t-il dit, ce qui me préoccupe à l'heure de ma mort, car je vais mourir, je le sens. c’est cette pauvre créature qui sort pour me chercher un gâteau, c’est ma femme. Si vous saviez ce qu’elle a été pour moi depuis Rocaillet! Enfin. Voici mon plan : je voudrais être enterré au pays de ma naissance. Une idée. Pour nous,

gens de la montagne cévenole, nous pouvons bien

la quitter pour aller gagner des sous au bout du monde; mais, le boursicaut une fois garni, nous n'avons qu'un désir : revoir les gens que nous avons connus, et les animaux avec, et les champs avec. et les arbres avec. C’est comme ca.

— C'est comme ca, en effet, et c’est bien.

—. En premier, quand j'ai ouvert la bouche de mes intentions à Norine. elle s’est fâchée et a pleuré toute l’eau de ses yeux; puis, moi repiquant mon raisonnement comme on enfoncerait un clou dans la muraille, elle s’est accoutumée petit à petit à mon voyage vers l’Espinouze, et hier, à son retour de l'Institut, où elle avait causé avec vous, nous sommes tombés d'accord. Une chose surtout la tourmentait : la pensée que moi je serais là-bas dans le cimetière de Rocaillet, au milieu des parents et des amis, à l'ombre de notre clocher. tandis que notre enfant. |

Un sanglot lui a coupé la voix.

— Je sais, mon brave Lebasset, quelle épreuve il vous a fallu traverser. Votre femme m'a tout

conté.

Il a poursuivi courageusement :

Tandis que notre enfant demeurerait au cimetière Montparnasse, sans une connaissance, seul dans ce Paris où personne ne s'occupe de vous quand vous passez, ne se retourne pour vous dire un mot. Je l’ai rassurée tout de suite, et je lui ai avoué qu'après nous en être concertés longuement, M. l'abbé Guillaume et moi, nous avons été d’avis l’un et l’autre que si, par la volonté de Dieu, j'étais enlevé de ce monde, Théodore me suivit au pays.

La respiration lui a manqué brusquement.

— Reposez-vous... Tout à l’heure..

— Non, monsieur, car Norine va rentrer.

Elle a pleuré, elle a pleuré en m'écoutant. Mais, le croiriez-vous, monsieur? ses larmes me semblaient moins tristes, lui coûter à présent moins de souffrance. Quand j'ai eu fini, elle m'a dit: — Mon Dieu, si, après mon enfant perdu, il me faut perdre mon mari, j'irai vivre près d’eux à Rocaillet, car je ne veux pas les abandonner. — Puis, elle est tombée à genoux et elle a dit encore ces mots qu’elle répète souvent : — Mon

Dieu, que votre volonté soit faite, non la mienne!

— Voilà où nous en sommes, monsieur, les Lebasset; voilà!

Ne trouvant pas une parole, j'ai pressé affectueusement ses deux mains dans les miennes. Il a paru fort touché.

— Oh! monsieur le neveu! monsieur le neveu! a-t-1l balbutié.

Puis, d’un ton plus ferme :

— Je pense à votre voyage à Truscas avec Ârribassou... A propos, d’après ce que vous avez conté à Norine, Arribassou, des Passettes, serait curé de Rocaillet à cette heure. Si c'était un effet de votre bonté de lui recommander Norine!.… Vous entendez, elle a perdu l’habitude du pays, et, quand elle y arrivera, si M. le curé Prosper Arribas voulait la conseiller, lui tendre tant seulement le bout d'un doigt! Elle a, de son côté, des cousins à Campilliergues, près Rocaillet, comme, du mien, j'en ai à Truscas. Mais les cousins, ça n’est capable que de vous dévorer dans l’occasion, et je voudrais que Norine, s’installant à Rocaillet avec son bien, leur fit tirer la langue le plus longtemps possible, à ces affamés de là-bas!

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