‹ NorineChapitre 21 sur 25 · LÀ · texte numérisé non relu

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J'ai vu mourir Justin Lebasset, mon Arribas, et j'ai été touché, édifié jusqu'au fond de l'âme. Je demande à Dieu, quand mon heure sera venue, de m'accorder ce calme, cette force dans la suprême lutte avec la vie. Pas une plainte, pas un gémissement, une fois seulement il a dirigé vers sa femme un regard douloureux, déchirant, puis de sa bouche déjà glacée s’est exhalé ce mot unique : Théodore. Marc-Aurèle disait: « Il faut quitter la vie comme l’olive mûre tombe de l’arbre qui l’a portée, en baisant le sol qui l’a nourrie. » — Le paysan de Rocaillet a eu cette belle, cette simple, cette noble mort d’un fruit de la

terre qui s’en va au réservoir commun de tous les

êtres, sans cri, sans désespoir, sans arrachement. Ne t'effraye pas, je t'en prie, de cette citation de Marc-Aurèle, qui persécuta les chrétiens; Je te la donne avec le même respect que tu mettrais à me donner un texte sacré. Va, mon vieux Arribas, tous les saints ne sont pas canonisés.

Je ne saurais te dire à quel point la famille Birs'est

gassol — père, mère, fils, fille et gendre, montrée bonne pour Honorine, accablée, à moitié morte. Notre montagne pre et dure reste encorc le pays des cœurs solides, des cœurs honnêtes, des grands cœurs. L'abbé Guillaume a été particulièrement affectueux, délicat. Tandis que ses parents, empressés auprès de la veuve, à force de regrets, de franchise aussi, avaient la consola-

tion un peu rude, lui trouvait des paroles vrai-

ment célestes, quitombaient sur Honorine comme

une vivifiante et rafraîchissante rosée. J'ignore comment il est parvenu à mêler le nom de Théodore aux choses toutes de miel qu'il a su découvrir. Certains cœurs purs ont des secrets qui savent parler aux secrets d’un autre cœur pur sans le blesser.

C’est l'abbé Guillaume Birgassol qui a célébré

l'Office des Morts, et il s'est acquitté de ce grave devoir d'affection religieuse avec une ferveur, une dignité, une émotion qui m'ont pénétré. Du reste, ce jeune ecclésiastique, — il a trente ans peut-être, — grand, blond, ies traits longs et fins, le front haut, la bouche sérieuse, a fort bon air sous les habits sacerdotaux, qu’il porte avec une aisance du meilleur goût. Tandis qu'il priait . pour l’âme de Justin Lebasset avec une ardeur où son amitié de jadis pour son condisciple de Saint-Sulpice, ‘Théodore Lebasset, mêlait je ne sais quoi de tendre, moi j'examinais ses parents debout dans l'assistance, et, devant Antoine Birgassol, hérissé, rugueux, recouvert de sa veste de serge comme un chêne de l’Espinouze de son écorce, devant Annette Birgassol, ergotée, toute d’une venue, avec les raideurs de baliveau noirci à l’entrée de quelque mine de Graissessac, je me demandais par quel miracle, de ces souches emmêlées, sauvages, avait pu jaillir surgeon si élégant, si souple, si gracieux de tous points.

En entrant à Saint-Germain-des-Prés, nous

étions vingt personnes à peine; en sortant, nous

étions plus de cent. Les amis de Lebasset, prévenus à temps, arrivaient essoufflés des coins les plus opposés de Paris et se joignaient sans bruit au cortège. Que de feutres noirs à larges bords, de bourgerons bleus-raides comme des planches, de pantalons de velours vert-bouteille plus amples que des sacs! Au beau milieu de la rue de Rennes, parmi les tramways, les omnibus, les camions, les fiacres, allongeant un regard sur la file, je me suis cru un moment dans quelqu une de nos pittoresques vallées cévenoles, le jour où des funérailles riches — il y en a — ont mis tout le village sur pieds.

Au cimetière, l'abbé Guillaume a trouvé des paroles très justes, très élevées, pour marquer d’un trait vif aux yeux de tous la vie de ce travailleur qui avait nom Justin Lebasset. Empruntant à une « Prose » de saint Thomas ce verset :

In labore requies,

In æstu temperies,

In fletu solatium, il a monté doucement jusqu’à l’éloquence. Les yeux d'Honorine, un peu égarés, demeurés secs

depuis la veille, se sont mouillés, quand l’offi-

ciant, se détournant de la foule des invités à laquelle il avait vanté « le repos, la douceur, le rafraichissement du travail », s'est adressé à elle, à elle seule, et lui a révélé la consolation qu'elle découvrirait dans les larmes.

« Dieu est dans votre douleur, a-t-il conclu, et, dès que sa miséricorde jugera à propos d'ouvrir le réservoir de vos larmes, vous serez consolée, in fletu solatium.…. »

Nous avons reconduit Honorine rue Visconti.

Le petit appartement au troisième étage m'a paru sinistre. Cardy, roulé en boule à l'extrémité d’un barreau, demeurait là, immobile, ébouriffé, endormi, sans voix. La cage, avec son godet débordant, samangeoire pleine, son plancher négligé, souillé, avait un aspectde désolation qui m'a pincé au cœur.

Un à un, ayant bredouillé un mot non sans peine, nos Cévenols se sont retirés, et nous sommes restés les trois Pirgassol, les deux Lizier et moi. La veuve, accroupie sur une chaise basse, — une chaise des Cérisoles, la chaise du vieux Jalaguier, — se complaignait, et

à travers ses complaintes, passait toute espèce

de préoccupations : — Comment, elle qui ne savait ni À ni B, s'y prendrait-elle pour faire exhumer le corps de Théodore et retirer du caveau provisoire, où on venait de le déposer, le corps de son mari? Où trouverait-elle assez de courage, le jour venu de partir, pour se mettre en route? Elle était seule, seule au monde à présent.

— Alors, Norine, vous nous prenez pour des étrangers, nous autres? a interrompu Antoine Birgassol.

— Comment, Norine, vous nous croyez capables de vous laisser dans la peine? s’est écriée en pleurant Annette Birgassol.

— Madame Lebasset, est intervenu l'abbé Guillaume, soyez, je vous en prie, sans inquiétude.

Et, osant s'emparer des mains de la veuve et les garder dans les siennes avec cette simplicité des prêtres qui, jeunes ou vieux, ont le privilège de familiarités divines dont personne ne songerait à s’offenser :

— Vous savez, madame Lebasset, si mes parents vous sont dévoués, s'ils vous aiment. Pour

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NORINE 161 moi qui ai appris à vous honorer dès l'enfance, pour moi qui fus l'ami de votre fils qui est au ciel, je vous suis dévoué aussi et je vous aime. Veuillez compter sur mon zèle pour vos démarches quelconques, et ne vous laissez troubler par nul souci. Maintenant, permettez-moi d’ajouter que, le jour où vous aurez terminé vos affaires à Paris, où tout sera prêt, c'est moi qui vous accompagnerai Jusqu'à Rocaillet et irai vous installer là-bas.

— O monsieur l’abbé! s’est-elle écriée avec un sanglot.

Elle s’est mise debout, et, tendant ses bras au vicaire de Saint-Germain :

— Guillaume, mon bon Guillaume, l’ami intime de mon Théodore! a-t-elle bégayé.

Après l'abbé, elle a étreint toute la famille.

— Vous êtes mes vrais parents, les Birgassol, mes vrais parents:

En répétant ce mot de parents, elle a ouvert une armoire, et du fond d’un tiroir a retiré un papier qu’elle a montré au vieux Abo le successeur des Lebasset, rue Visconti.

— Antoine, lui a-t-elle dit, voici plus de trente

ans que nous nous connaissons, ét NOUS savons au juste, après si longue amitié, ée que nous valons les uns et les autres. Les Birgassol sont de l’or en barre, pour parler ainsi qu’à Rocaillet. Antoine, votre commerce n'a pas prospéré comme vous l’espériez, comme nous y comptions quand vous avez quitté la rue du Battoir, près l'hôpital de la Pitié, pour venir ici. Qui sait si vous n'êtes pas trop scrupuleux, trop honnête! Quoi qu'il en soit, voici ce que je fais du billet de cinq mille francs que vous avez souscrit autrefois à mon pauvre mari. Je le déchire.

Vous ne me devez rien, rien, rien. |

— Mais, Norine.…., mais, Norine... a balbutié le bonhomme, fléchissant sur ses genoux.

— Vous êtes mes parents! s’est-elle écriée avec exaltation.

— Mais, Norine..., a bredouillé Annette, plus blanche que sa coiffe fraîchement repassée,

— Vous êtes mes parents!

— Mais, madame Lebasset, j'aurais pu, moi, dans quelques années, acquitter une dette.

— Toi, Guillaume, tu es mon fils!

Et de nouveau elle l’a embrassé.

+ Le

DC: se ue et AE deci, re comm les grains d’or de quelque riche chapelet tom. bant un à un dans un plateau d’ argent, de rares

et timides modulations. TE

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