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Que dirais-tu de moi, mon cher Arribas, si je t'avouais les préoccupations puériles dont je suis assiégé depuis la mort de Justin Lebasset? Fu hausserais les épaules, et Mirette avec toi certainement. Hausse les épaules, mon ami; mais laisse-moi te confesser que Cardy a toutes mes pensées, que Je suis infiniment moins sensible au deuil d'Honorine qu'au deuil de Cardy. Mme Lebasset, après tout, est un être humain armé pour se défendre contre la douleur : elle va et vient; elle parle; elle pleure; elle prie; elle
voisine avec les Birgassol; elle finira ‘par la con-
solation, cette suprême misère, ce comble de
notre fragilité, de notre néant. Mais lui, mon
adorable chardonneret des Cérisoles, prisonnier derrière des barreaux, à qui l'air manque, la patrie manque, son unique ami manque, que ne peut-il pas lui arriver dans la solitude affreuse où le voilà précipité? Les oiseaux participent-ils de cette infirmité qui ravale si bas les hommes: la consolation? Les oiseaux se consolent-ils?
Depuis une quinzaine que Justin Lebasset nous a quittés, je n'ai pas cessé un seul jour de monter au troisième étage de la rue Visconti pour
prendre des nouvelles d'Honorine, — je me
trompe, de Cardy, de mon cher, de mon unique
Cardy des Cérisoles. Il ne se porte pas trop mal, et cette après-midi, comme la veuve et moi, la cage posée sur la chaise habituelle, nous admirions l’oisillon, moins hérissé, plus mince, plus long, plus délié de tête en queue, il a préludé discrètement.
— Écoutez, monsieur, écoutez! m'a dit Honorine.
— Je trouve son chant d’une tristesse mortelle, ai-je murmuré.
— Oui, monsieur, vous avez raison, mortelle,
en effet.
— Pauvre Cardy! Il ne peut se consoler, lui.
La veuve m'a quitté brusquement, et, dans la pièce à côté, je l’ai entendue éclater en sanslots.
Cependant. Cardy, ayant commencé sur le ton allongé, trainant, plaintif, dont nous deux, acolvtes attitrés de la paroisse, nous commencions les Lamentations de Jérémie, le jeudi saint, dans l’église de Camplong, avait petit à petit renforcé sa voix, et, maintenant, il allait de toute l’aisance de son bec, de toute l’aisance de son haleine, comme nous deux à l’A//eluia de Pâques, quand le Seigneur était ressuscité. J'ai fait cette réflexion devant le gosier arrondi, gonflé à outrance du chardonneret : il veut distraire Honorine, l’obliger à reprendre vie,
L'aimable bestiole! quel grand cœur elle avait dans sa poitrine, moins grande que la feuille d’une rose trémière des haies de Rocaillet! Ma passion pour Cardy s’en est accrue subitement, je m'en suis senti brûlé, et cette idée s’est emparée avec force de mon esprit : demander à Honerine Lebasset de me confier, non, de me donner,
son chardonneret, Certes. les chardonnerets ne
lui manqueraient pas aux Cérisoles, tandis qu’à l’Institut, je.
On a frappé à la porte. J'ai rejoint la veuve. Elle causait avec l’abbé Birgassol. Le jeune vicaire s’est assis et a annoncé que toutes les affaires étaient terminées, que toutes les démarches étaient faites auprès de l'administration des pompes funèbres, qu’on était libre de partir le lendemain si l’on voulait. |
— ÏIlne nous reste plus, a-t-il ajouté, qu’à nous occuper de Cardy.
— De Cardy? me suis-je écrié.
— Je lui apporte sa maisonnette pour voyager, a poursuivi l'abbé, retirant d’une feuille de papier où elle était soigneusement pliée une cage en bois grosse comme le poing.
— Alors, madame Lebasset, vous emportez Cardy là-bas ? ai-je demandé avec un frisson.
— Justin l’aimait tant! a-t-elle répondu. Croiriez-vous, monsieur, que, m'en allant avec notre chardonneret des Cérisoles, il me semble que je m'en vais avec l'âme de Justin?
Il n’y avait pas un mot à répliquer. J'ai serré affectueusement, respectueusement les mains à
Honorine, et je lui ai promis qu’elle vous trouverait à Rocaïillet, Mirette et toi, pour lui faire accueil, la guider, la secourir en toutes façons. Va, mon bon Arribas, tu peux ouvrir toutes grandes les portes du presbytère, c’est une sainte
que le ciel t'envoie.
Maintenant, trois lignes absolument personnelles. Pourquoi ne profiterais-tu pas de la présence à Rocaillet de l'abbé Guillaume Birgassol pour descendre, à l’aube, vers un coin perdu du ruisseau des Cérisoles ct engluer une demi-douzaine de chardonnerets à mon intention? Les Jeunes ont grandi en septembre, et les vieux sont superbes en nos tènements aux environs des vendanges. Ne m'oppose pas la lourdeur de tes jambes, qui ne sont plus des jambes de cabri, la faiblesse de tes yeux, troublés par les premières ombres des ans. L'abbé Guillaume, à qui J'ai touché un mot de ma fantaisie, se montre très disposé à te prêter et son bras et sa vue pour cette chasse toute à mon profit. Ici, dans l'exil de cette énorme maison de l’Institut, j'ai besoin de mon pays; donne-
le-moi sous sa forme la plus aimable, la plus
gracieuse : la forme chantante et ailée. Jadis, tu as passé huit jours à Paris, et tu t'es trouvé fatigué, ahuri; songe un peu si tu y étais fésté muré plus de trente ans! Aie pitié. J’ai besoin d’entendre le son suaye des oiseaux dont il est parlé, m'a dit le vicaire de Saint-Germain-des-Prés, au septième chapitre du Livre de la Sagesse : « Avium SONUS SUAVIS. »
À propos de l'abbé Guillaume Birgassol, je ne veux pas négliger de te le recommander. Observe-le. [l est, selon moi, peu d’écclésiastiques aussi distingués. La vocation, je la trouve inscrite, et dans sa tenue discrète, et dans sa parole à la fois douce et ferme, et dans la culture de son esprit, capable d'’escalader les sommets. Qui sait si, un jour, le fils du charbonnier de la rue Visconti ne coiifera pas la mitre? Il n'y aurait assurément dans ce fait rien de bien extraordinaire : est-ce que Urbain IV, qui coiffa la tiare. n'était pas le fils d’un savetier de Troyes?
Je t'embrasse, mon vieux ami des Cévennés, et J'embrasse aussi ta cousine Mirette, si elle ne doit pas crier trop fort.
Mademoiselle Abeille
La Grange-du-Pin, 10 octobre 1847.
Nous avons loué Jacquet, l’äne du ménétrier Salvant, et, ce matin, vers dix heures, ma mère, ma tante et moi nous sommes partis pour la Grange-du-Pin. Le fils de Salvant, un garçonnet d’une quinzaine d’années, pâlot, un peu boiteux, auquel un défaut de langue a fait donner dans la ville, qu’il a scandalisée par mainte fredaine, le surnom de Baragouin, nous accompagne. Comme nous resterons quelque temps chez mon père, de Baragouin ramènera ce soir Jacquet à Bédarieux.
En attendant, le long de la rude montée du Col-du-Buis, il le fouaille à tour de bras avec un brin d'olivier. | — Vas-tu finir, polisson! crie ma mère, lui arrachant sa badine. |
Le Baragouin ne proteste pas; il nous laisse! aller en avant et s’'acharne après un roncier, qu'il dévalise de ses müres gloutonnement. |
Au ruisseau de Soumäâltre, ma tante, installée sur la barde de Jacquet depuis la ville, arrête la bête et descend en découvrant un peu ses mollets. La pauvre vieille fille pousse un gloussement d'oiseau pris au piège. Il y a soixante-dix ans que Dieu l’a envoyée en ce bas monde pour y faire son salut, et, depuis soixante-dix ans, elle n'en à jamais tant montré! Ma mère sourit.
— Allons, Rose, lui dit ma tante, c’est ton tour : monté!
— Et toi, tu n'es pas fatigué? me demande ma mère.
— Non! non!
De crainte qu'on ne m'oblige à chevauther Jacquet, je me rabats vers le Baragouin.
Quel singulier garcon, ce fils de Salvant! Assu-
rément le sentier où nous cheminons à travers le plateau de l’Yeuse est étroit; mais enfin nous y cheminons bien, nous autres, avec l’âne, et à notre aise, et sans nous détourner. Pourquoi, lui, ne peut-il suivre la ligne que nous suivons ? Tantôt il saute à droite, tantôt il saute à gauche; puis on le voit, malgré sa boiterie, malgré ses pieds nus, s’élancer par bonds à travers champs. On dirait d'un chien de chasse courant happer le gibier après le coup de fusil. Du reste, avec ses yeux jaunes, sa tignasse fauve emmêlée, ses hailions effilequés et tombant long, pareils à des poils, le Baragouin a bien plutôt l’air d’un chienloup en maraude que de l’enfant du ménétrier bédaricien, lequel est un brave homme, malgré son métier de hasard.
— Qu’as-tu donc à galoper ainsi? lui dis-je.
— Je vais ramasser mes oiseaux.
— Quels oiseaux ?
— Ceux que jé tue, pardi!
— Tu tues des oiseaux ?
I] glisse une main dans la veste qui }ui pendille aux reins et la retire hérissée de plumes.
“ — Voilà! ricane-t-il.
— Comment fais-tu ?
— Je prends un caillou, et vlan! Des fois,
ça y est.
— Alors, ça n’y est pas toujours ?
— Oh! non! Jutot, le berger de M. Vernazobres, au Pouget, touche à tout coup. Autant de pierres lancées, autant de bêtes par terre; mais moi! Voyez-vous, je ne sais pas m'approcher assez près. C’est plus fort que moi : de tant loin que j'apercçois un chardonneret, une linotte, il faut que mon caillou parte. Je suis comme ça... Sans compter, au fait, qu'il y a des oiseaux très difficiles.
— Ah! 1l y a des oiseaux plus difficiles que d’autres?
— Allez donc dire aux alouettes d'attendre mon plomb de rencontre! Ah bien, oui! Jutot, qui marche plus léger qu'un rat, en a tué plusieurs; moi, pas une. Oh! pour les rougesgorges, les becfigues, les bouvreuils, tout ce peuple-là me connaît.
— Mais les alouettes ?
— Chut!
Il roule au bout de ses doigts un morceau de
MADEMOISELLE ABEILLE 177 silex luisant, coupant comme verre, et sur la pointe des orteils s'éloigne furtivement. Tout un vol d’alouettes-coquillades vient de s’abattre à deux pas; la bande picore dans la poussière du chemin. Je demeure fixe, les yeux au Baragouin se dissimulant dans l’ombre des haies, les oreilles aux alouettes relevant leur houppette pointue et grisolant. Tout à l'heure, le jeu barbare de ce drôle m'avait indigné ; maintenant, dans le fond, je fais des vœux pour que ce sauvage — le fils de ce Salvant est un sauvage de Fenimore Cooper — ne manque pas son coup. Mais le voilà planté; il vise... V'’lan!... Les alouettes s’enlèvent, montent droit aux nuages.
— Eh bien? eh bien?
Le Baragouin ne m'écoute pas ; son silex a fait long feu; il est humilié et ne veut plus bavarder
avec moi. Il fuit.
Le plateau de l’Yeuse se développe à perte de vue, rocailleux, peu fertile, plan et nu comme la main. Par intervalles, du milieu d’un chaume où la récolte du seigle a été maigre, surgit un
bouquet de chênes verts rabougris, blancs de
178 MADÉMOISELLE ABEILLE
poussière, mangés aux pieds par l’euphorbe.
empoisonné, et c’est tout. À gauche, on distingue de lourdes ombres noires s’allongeant, s’étirant à l'infini. Ce sont les masses forestières de Pézènes et de Fos. Tandis que le plein soleil nous rôtit les côtes au long d’un sentier sans abri, qu’il ferait bon marcher dans la fraicheur des grands bois!
Nous avons dépassé le village de Faugères et abordé la route d'Agde à Castres, la fameuse route de mon père, sofre malheureuse route.
Bien entendu, je ne connais rien aux travaux exécutés par nos équipes de terrassiers, de pétardiers, de remblayeurs; pourtant il me semble que ces travaux, au milieu des difficultés qu'offrait un sous-sol de pierre dure, — nous cheminons dans un banc de marbre depuis Faugères, — ont été réalisés à nous mériter les éloges du gouvernement. Comme ces fossés creusés à vif dans le ‘roc, ces fossés par où s'épanche librement l’eau des orages, sont larges, profonds! Et l’empierrement, est-il assez solide, assez épais! Et les banquettes gazon-
nées tout du long sont-elles assez vertes, assez
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MADEMOISELLE ABEILLE 179 gaies avec leurs girandoles de pâquerettes blanches!
Je voudrais que M. Duponchel, ingénieur des ponts et chaussées, que M. Simonneau, conducteur des ponts et chaussées, vinssent par ici : ils Jugeraient combien ils avaient tort, sous un prétexte où sous un autre, de garder sur leurs bureaux les mandats de payement de mon père, de laisser mon pauvre père en proie à la meute hurlante de ses journaliers. Que de larmes ces messieurs ont fait répandre à ma mère! Un matin, — il y a deux ans, — par un froid dur de décembre, cette femme admirable, d’un caractère viril, voyant son mari découragé, désespéré, prêt à jeter le manche après la cognée, car la quinzaine de paye approchait et une somme de quatre mille francs légitimement due, réclamée, n’arrivait pas, quitta le lit où l’avait retenue de longs jours une fluxion de poitrine, et, se soutenant à peine, encore brülée par les vésicatoires, partit pour Montpellier. Je ne me souviens plus guère si c'est à la porte de M. Duponchel ou à celle de M. Simonneau qu’on la laissa se morfondre
toute une après-midi; ce que je n’ai pas oublié,
c'est que ni l’un ni l’autre de ces fonctionnaires. ne la reçut, qu’elle revint les poches vides à Bédarieux... Ce souvenir m'épouvante. Si tous les hommes étaient méchants, impitoyables comme l'ingénieur et le conducteur de la route d'Agde à Castres, tel que je me connais j'aurais beaucoup de peine à vivre parmi eux, et je ne devrais pas hésiter à m'engager dans la voie de paix, de lumière, que les mains amies de ma mère et de ma tante essayent d'ouvrir toujours plus large devant moi.
Le Baragouin, disparu depuis une heure, dégringole sur nous du haut d’une vigne par un talus escarpé. Il tient un raisin qu'il dévore de rage. [l est aspergé de jus.
— On n'a donc pas vendangé par là? lui demande ma mère.
— J'ai trouvé ça et je l’ai coupé. Ce n’est pas la première fois que je vais à la picorée.
— Ï] fallait avouer que tu avais faim, et je t'aurais donné à manger. J’ai des provisions.
— Vous avez des provisions, madame ? interroge-t-il, relevant sa frimousse luisante et se
pourléchant les babines,
— Angèle, dit ma mère, si nous prenions quelque chose? Il y a ici un endroit ombragé où nous serons très bien.
Elle montre, sur notre droite, à cinquante pas de la route, une de ces plantations de cyprès comme on en rencontre si fréquemment à la porte de nos métairies méridionales. Ces grands arbres, rigides, touffus, sans le plus mince ajourement, allongent parmi les éboulements d’une carrière de marbre une ombre épaisse qui nous
tente.
La dinette sous les cyprès aurait été délicieuse sans cet atroce, ce cynique Baragouin. Dans le panier ballant à l’encolure de Jacquet, ma mère avait plié des œufs durs, de la saucisse, un canard de la Tuilerie rôti la veille et flambé par Marion. Je renonce à peindre l’air à la fois ahuri et goulu du fils du ménétrier à ce déballage appétissant. Il regardait les victuailles de si près que c'était à croire qu'il voulait les manger avec ses yeux.
— Tiens! lui cria ma mère, lui mettant un œuf dans la patte.
— Tout ça? murmura-t-il, déçu. Vous me
flanquerez un morceau de pain sans doute avec! cette pitance ? |
— Tu auras de tout, lui répondit ma tante.
Et, le considérant d’un air apitoyé, elle ajouta avec douceur :
— Ce n’est pas nous qui ferons jamais tort aux | pauvres.
— Pardi! il ne manquerait plus que ca! mâ-
chonna-t-il, la bouche pleine de son œuf dont le jaune lui débordait les lèvres.
Puis, l’œuf englouti, il lâcha cette phrase insolemment :
— Eh bien! parlons-en. des pauvres : vous êtes si riches, vous autres! |
L'effet fut terrible : ma mère, qui découpait le canard, demeura le couteau suspendu ; ma tante laissa tomber parmi les pierres la poire dont elle se rafraîchissait frugalement; moi, qui mordais au rôti, J'eus les dents arrêtées du coup. Tous trois nous dévisagions le hideux gamin de Salvant, bouleversés par des pensées sinistres : — Alors tout le monde. à Bédarieux, connaissait notre situation ? Alors
notre ruine était déjà divulguée? Alors nous