‹ NorineChapitre 23 sur 25 · MEN · texte numérisé non relu

MEN

étions déjà perdus, irrémédiablement perdus ?

— Dis-moi, mon petit Salvandou, comment

sais-tu que nous ne sommes pas riches, nous autres ?

Ma mère, dont les yeux luisaient de larmes contenues, avait mis une caresse sous chacun de ces mots.

— Est-ce que cela me regarde, moi, si vous êtes riches ou pauvres! riposta le Baragouin, insensible à des égards qui le dépassaient. Je sais seulement que, lorsqu'on voyage, si l’on est riche on va en voiture comme M. Vernazobres, du Pouget, et non pas à âne comme Salvant, de Bédarieux. Allez-vous musiquer à une noce, voyons ? Vous n’en avez pas l'air, toujours, avec vos mines d’enterrement.

Nos mines s’éclaircirent aussitôt. Le Baragouin ne savait rien de nos affaires. Peut-être, sauf le notaire Chavardez, n’en savait-on rien à Bédarieux, Chacun de nous se reprit à manger, et avec un redoublement d’appétit. Ma pauvre mère fut magnifique envers le conducteur de Jacquet : ayant détaché les deux cuisses et les deux ailes

du canard de la Tuilerie, elle lui tendit la car-

184 MADEMOISELLE ABEIELLE

casse chargée des filets et du croupion très |

charnu.

Comme un chien qui a recu un trop gros morceau et craint de se le voir arracher des dents, le Baragouin n’eut qu’un bond jusqu’à son âne broutant l'herbe rare parmi les blocs accumulés. Ce fut un nouveau soulagement de ne plus nous trouver sous le regard effronté de cet enfant abominable, sorte de monstre qui nous faisait

peur.

Dès le village de Roquesels, que nous apercümes à gauche, véritable amas de décombres parmi les ruines de son château, la contrée change d’as- . pect. Nous entrons dans le pays bas, cette immense plaine ondulée, riche des plus beaux vignobles du monde, qui, de l’âpre chaîne cévenole, coule en pente douce jusqu’à la mer. Ici point de beaux arbres, point de châtaigniers aux troncs populeux comme aux pentes du Saumail, aux flancs de l’Espinouze; partout des vignes, des vignes, des vignes jusque dans les flots.

Tiens! que me veut cet ignoble Baragouin? Il

ne cesse de tourner autour de moi et de me sourire d’un sourire qui me déplaît.

— Que me veux-tu ?

— Monsieur, me souffle-t-il bien bas, je connais une fille qui vous connaît.

— Une fille?

— Elle est en service à la Place-aux-Fruits, chez M. Lucien Vergély, le confiseur.

— Je ne sais de qui tu parles.

— Comment, vous avez oublié Marthe Vanneau, des Verreries?

— Marthe Vanneau!

— Elle a de l'amitié pour vous, c’est moi qui vous le dis.

— Va-t'en!

— Par exemple, si j'étais à votre place.

— Misérable!

Me précipitant, Je l’abats à mes pieds d’une poussée si rude que, blessé sans doute, il ne se relève pas. ;

— Madame ! madame! hurle-t-il, terrifié.

Ma mère, tenant son chapelet à la main, — elle le récitait avec ma tante, — accourt. Les paroles

sortent de ma bouche toutes seules, pressées les

unes contre les autres, abondantes, passionnées, pour la défense de Marthe, des Verreries, cette agnelle menacée par ce louveteau. Quand j'ai dégoisé ma haine sur le mauvais sujet qui halète devant moi, ma mère lui dit :

— Baragouin, nous sommes arrivés; ton père est payé; monte sur l'âne et retourne à BédarIeux.

Morne, ses yeux sournois au sol, il secoue ses hardes pouilleuses, enfourche Jacquet et s’éloigne avec un Juron.

Un grand pin s'élève à cinquante pas au-dessus de nous, ombrageant de son parasol très développé des toitures et des murailles. Nous

allons là.

er énergie

IT

La Grange-du-Pin, 20 octobre 1847.

L’air est singulièrement parfumé dans ce pays-ci. J’ai demandé à M. Aristide Vidal, le propriétaire de la Grange-du-Pin, la raison de ces odeurs balsamiques dont on vit enveloppé, enivré, qu'on n'est pas maître de ne pas respirer jusqu'à l’étourdissement; il n’a su que me montrer le sol couvert à perte de vue de bruyères, de lavandes, de romarins et d’un ciste résineux particulier à la contrée qu’on appelle mougère.

— C'estsurtoutla faute de la mougère. la faute de la mougère, m'a-t-il répété.

Et il est sauvé.

Ce pauvre M. Aristide ! Il passe ses journées à

vagabonder par la campagne. Avant-hier, n'osant interroger mes parents sur l'absence de ma tante Angèle, partie depuis huit jours pour Montpellier, j'ai arraché quelques brassées d'euphorbes, — ils pullulent aux alentours de la maison, — me suis fabriqué de la glu avec leur lait, ainsi que j'étais coutumier de le faire dans mon enfance, et j'ai remonté le ruisseau de Vignemäle pour y engluer des chardonnerets à la première flaque d’eau venue. L'endroit est âpre, rocailleux. Des mougères, puis des mougères, encore des mougères. Par-ci, par-là, un pin dressant sa colonne immobile, jetant son ombre claire sur les cistes verts qui suent au soleil.

J’escalade les bords du Vignemäle du pas filé de ma douzième année. Ah! que mes préoccu- .pations du grand séminaire sont loin! Un pot de glu dans la poche, à la main une cage bâtie vaille que vaille avec des brins de genêt, je suis redevenu enfant, tout à fait enfant. Sans compter que des pépiements, des chants, des bruits d'ailes, m’emplissant les oreilles, ne contribuent pas peu à me ramener aux jours délicieux d’au-

trefois, quand, en compagnie de Léon Bouc-

f quier, j'allais tendre des gluaux au long du Ver-

noubrel, près le Mas-Blanc.

Enfin je découvre un coin propice à ma chasse. À n'en pas douter, chardonnerets, linottes, verdiers, alouettes, avant d’aller se rouler en boule sur une branche ou dans. un sillon pour y passer la nuit, viendront boire ici leur coup du soir. L'eau n'abonde pas en ces parages arides où le soleil d'octobre a des ardeurs de soleil d’août, et celle-ci, retenue parmi des roches sur lesquelles les panaches entrecroisés des pins projettent une ombre épaisse, est bien tentante dans sa fraicheur.

Je m'accroupis et me mets en devoir de remparer de grosses pierres cette mare perdue, cette mare idéale, où vont accourir se désaltérer des bandes d'oiseaux, quand ces paroles partent d’un bouquet de mougères, un peu à droite du bassin, à la pente d'un talus :

— C'est toi, petit?

M. Aristide Vidal. Je reste interdit.

— Je m'étais assis là et Je me suis endormi, reprend-il.. Et Abeille? As-tu vu Abeille?

— Non, je n’ai pas vu Mi: Vidal.

Arrivé ici depuis depuis quinze jours, Je sais

par le berger, Alonzo Vargas, un Espagnol de: Cabrera, que M'e Vidal, laquelle en réalité s’appelle Marie, est plus connue sous le surnom d’A-: beille; mais moi qui n’ai pas encore rencontré Ja demoiselle de la Grange, je me garderais bien de la désigner par son sobriquet.

— Depuis quelque temps, je m’endors à tout propos, dit M. Aristide.

Puis, me regardant d’un œil fixe qui m'effraye,

il ajoute :

— Ah! sion pouvait dormir toujours!

— On ne vivrait pas, alors, monsieur Vidal.

— Tu as raison, petit, on ne vivrait pas... Que J'étais à mon aise!

[1 s’allonge de nouveau. je le trouve défaillant et me précipite vers lui.

— Si vous étiez malade, monsieur Vidal, j'irais vite appeler votre mère à la Grange-du-Pin.

— Non! non! La Vidale me ferait des reproches… Elle m'en fait du matin au soir, des reproches.

— Pourquoi vous en fait-elle ?

— La Vidale ne cesse de me répéter qu’elle n'entend rien à ma conduite, qu’au lieu de rôder

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