EV
À quelque cent pas, au long d’une pente rocheuse, une grande jeune filleseretourna. Appuyée de la main gauche à son bâton de pastoure qui lui dépassait la tête, elle se fit de la droite un auvent sur les yeux et regarda dans notre direction. Elle essayait de nous reconnaitre; vingt chèvres folâtraient à son environ sous les châtaigniers.
— C'est nous autres, Norine, lui crias-tu ÂArribassou et le neveu de M. le curé de Camplong.
Elle vint à nous tout courant; ses sabots faisaient un joli bruit parmi les pierrailles; elle était suivie de son troupeau lancé à fond de train.
Je connaissais Honorine Jalaguier... Réputée
pour sa vaillance dans l’étendue de la montagne cévenole, elle ne manquait jamais d'ouvrage.
C'était à qui l’'embaucherait à la saison des chàtaignes, et, l’année précédente, elle avait travaillé chez les Arribas. Durant les trois mois de som loyer à la métairie des Passettes, elle s'était plus: d’une fois approchée des sacrements, et, servantt la messe à mon oncle, j'avais remarqué à lai sainte table cette fillette des Cérisoles, un per-pétuel sujet d’édification pour notre paroisse, car: la paroisse de mon oncle était un peu notre! paroisse, à Prudence et à moi. Je la trouvai | grandie dans sa jupe de grosse toile de genêt: trop courte, mais un peu pâle, un peu triste. Tu | fus frappé toi-même du changement. Elle nous rejoignait à peine, que tu lui disais :,
— Est-ce que tu es malade, Norine?
— Oh! que non, Arribassou.
— Tu m'as l'air comme ça plus maigriotte que chez nous, aux Passettes.
— Faute à la croissance, sans doute.
— Il est de fait que tu montes, tu montes semblablement à la tige d’un saule blanc, au bord de l'Espase.
Far eie
— Je ne sais pas, moi, murmura-t-elle, rougissant un brin.
Puis, d’un accent moins assourdi, le visage plus clair :
— Est-ce que tu venais aux Cérisoles, Arribassou ?
— Non, nous allons à Truscas chercher des truites chez Joseph Cabassol.
— Monseigneur doit venir confirmer les enfants de la paroisse vendredi, ajoutai-Je, et ce jour-là on ne peut que lui donner des truites à manger.
— Monseigneur! s’écria-t-elle, joignant les deux mains.
Je profitai de ce mouvement de ferveur, qui fit ressembler Honorine Jalaguier à quantité de saintes de mes images favorites, surtout à sainte Germaine, la bergère de Pibrac, près Toulouse, et d’un air entendu, capable, important, je lui poussai cette question :
— Quel âge as-tu, Norine?
— J'aurai dix-huit ans, vienne Notre-Dame d'août, monsieur le neveu.
— Je suppose qu'à ton âge tu as reçu le saçre-
ment de la confirmation ?
— Oh! oui, monsieur le neveu, je l’ai reçu à! Saint-Gervais-sur-Mare, il y a trois ans, des mains: de Monseigneur.
— C'est bien, Norine, c’est très bien.
— Et vous n'allez pas vous arrêter un bout de temps aux Cérisoles, monsieurleneveu?demanda-. t-elle, comme nous faisions mine de nous remet-: tre en route.
— Pourquoi nous arrêterions-nous aux Cériso-: les? dis-je avec la moue dégoûtée qui convenait: à ma situation de neveu de M. le curé Fulcran, révéré à l’égal d'un saint dans sa paroisse et dans les paroisses des environs.
— Nous avons, pour le moment, des cerises | superbes, et, quand on a marché à la rage du soleil, une poignée de cerises qu’on peut rafraichir dans notre ruisseau.
— Nous te suivons, lui dis-tu, l’interrompant.
Il ne fallut pas une minute à la pastoure pour rassembler ses bêtes éparses, les contraindre à enfiler notre sentier. Elles s’en allaient l’une à la queue de l’autre, ne déviant d’une ligne, repues de pâture fraîche, n’aspirant plus qu'au repos savoureux, au repos ruminant de l’étable. Du reste,
nous avions quitté les châtaigneraies touffues, et le soleil, qui sans doute pressait les chèvres, nous appliquant de la tête aux pieds des baisers chauds comme des brûlures, nous forçait à doubler le pas.
Nous dégringolions toujours des hauteurs vers un ravin au creux duquel nous entendions comme un jasement d’eau courante. Le ruisseau des Cérisoles, apparemment. Nous l’apercûmes, clair malgré sa turbulence, se débattant parmi de grosses pierres moussues acharnées à lui barrer le passage. Ce fut un premier rafraîchissement.
Soudain, nous retrouvâmes l'ombre, non l'ombre épaisse, noire des vieux châtaigniers, mais l'ombre douce, l’ombre lumineuse des arbres fruitiers. À un coude brusque du ruisseau, dont nous suivions les marges gazonnées, le pays changea d’aspect. Il me parut tout rouge. Des cerises, par grappes énormes, pendillaient partout au-dessus de nos têtes.
— Que c’est joli! que c’est joli! répétai-je transporté.
Honorine leva la main et détacha une branchette chargée, criblée de fruits magnifiques,
qu'elle me tendit avec le plus gentil sourire.
— Goûtez-les, monsieur le neveu, goûtezeles, me dit-elle.
Puis, nous montrant une masure dans une profusion d’osiers, non guère loin du ruisseau :
— Nous allons là.
Tu m'aidas si bien à croquér mes cerises, = des bigarreaux lourds et fermes, — qu'il n’en restait plus une au rameau quand nous touchâmes
le seuil des Jalaguier.
Ë Nous entrons.
| C'était une hutte un peu basse, un peu obscure. Jne souché de châtaignier se consumait en un mas de cendres, et un morceau de braise, déta-
| p° | ché de la bûche, nous regardait comme un œil à |
Mravers des brindilles enfumées. Chaque objet
tait à sa place : la table au milieu de la pièce. les chaises contre les murailles, les assiettes aux Ætagères du vaisselier. Une fée régnait en ce trou ‘et sa baguette avait fait l’ordre, la propreté de toutes parts.
“ __ C’est toi, Norine? demanda une voix partie d'un coin très sombre; à trois pas de la cheminée.
| — Oui, men grand, c’est moi. Le chaud deve-
nant plus fort de minute en minute, J'ai rentr&
les bêtes.
— Il m'a semblé qu'avec tes pas, j'en entendais! d’autres.
— Oui, mon grand, les pas du neveu de M. lux curé de Camplong.
— De M. le curé Fulcran! s’écria la voix. Que le bon Dieu lui accorde longue vie pour sa cha rité, à M. le curé Fulcran!
Honorine entre-bâilla les volets d’une fenêtre hermétiquement close. Une lueur large se dé ploya sur la terre battue, pareille à une napp« blanche. La hutte, du sol au plafond, se trouva illuminée. Je vis un vieillard assis sur une escabelle, en une encoignure où un ample rideau de serge tombant semblait dissimuler un lit. Il sa tenait courbé, les deux mains portées en avant. réunies sur l'oreillette d’un bâton noueux très luisant.
Malgré ses quatre-vingts ans, — il pouvait avoin quatre-vingts ans, — le grand-père d'Honorine. le grand, pour parler comme là-bas, n'avait pas perdu un cheveu, et de belles mèches blanches.
un peu jaunies, lui retombaient sur les épaules,
épaisses, pointues, emmêlées, enroulées. Je pen-
sai aux belles perruques de chanvre ou de filasse
de genêt dont la quenouille de notre Prudence était sans cesse ébouriffée. Il était rasé fin à la
mode des paysans de chez nous, qui laissaient
rarement pousser leur barbe vers 1842, et tout le
masque apparaissait net, dans une franchise de lignes admirables, commandé par un nez volumineux sous lequel souriaient de bonnes grosses lèvres pleines de bonté. Par exemple, les yeux, encore que clairs et doux, avaient quelque chose de fixe qui m'efiraya.
— Alors, monsieur le neveu, me dit-il, vous
êtes venu aux Cérisoles ?
Norine lui conta le but de notre voyage. À ton nom d’Arribassou, le vieillard, péniblement
impressionné, fronça le sourcil. Puis, d’un ton
pétillant de brusque joie :
— Allons, Norine, allons, ma fille, vite, des
œufs et du jambon dans la poêle! Nous devons
réconforter ces jeunes gens. Il leur reste une Jolie
enjambée d'ici à Truscas. Je veux trinquer avec
- M. le neveu et avec Arribassou. Ça me rajeu-
- nira, moi, et ça ne les vieillira pas, eux. Dieu,
34 | NORINÉ soit béni! on me visite, et c'est fête aujourd’hui aux Cérisoles.
Ce disant, il s'était mis debout. Sa taille me parut démesurée. Il était vraiment beau avec le contentement de son visage, auss' droit que Île
tronc d’un châtaignier, sa vieille veste äe velours
rejetée, sa chemise de grosse toile écrue ouverte |
sur la poitrine, laissant voir la saillie des côtes
comme des branchettes repliées.
— Monsieur le neveu, dit-il, hochant la tête,
où êtes-vous? Venez à moi, je suis aveugle.
J’approchaï; il me palpa de ses dix doigts qui.
ne rétenaient plus le bâton.
— Et vous ne vous offenseriez point, monsieur le neveu, si un pauvre paysan comme moi se permettait de vous embrasser ?
— Vite, Jalaguier, vite! lui dis-je en me jetant dans ses bras.
Il me serra à me faire craquer les os. Appuyé sur sa poitrine large, velue, j'éntendis les battements de son cœur; il battait sous mon oreille aussi bruyamment que notre cloche de Camps long. Quelle vitalité puissante chez le grand d'Honorine!
Mage da
— Ga fait du bien à un vieux, une bonne embrassade qu'il donne, reprit-il, me laissant aller. Oh! puis j'ai tant d'obligations à votre oncle, monsieur le neveu! Que serions-nous devenus depuis quatre mois que j'ai perdu ma femme, si M. le curé Fulcran ne nous avait conservé ce brave Justin Lebasset, que Jacques Arribas voulait faire gripper par les gendarmes et faire mettre en prison? Arribassou, Justin n'avait pas touché à vos châtaignes de Jeanne-longue, et, si ton père l’ignore, apprends-lui que le colporteur Siebel a été condamné pour vol, cet hiver, en Aveyron. Or, il était aux Passettes, Siebel, à l’époque où
-l’on accusait Lebasset, et vous lui aviez donné la retirée à la ferme. Tout le monde dans la montagne sait la vie que ce malheureux mène. Vos
châtaignes, c’est la Vignole, de Camplong, qui les a mangées avec sa marmaille.
— Mon grand! mon grand! lui dit Honorine, avec une douceur ineffable.
Elle le prit par la main, le guida vers la table où les œufs frits avec le jambon crépitaient en une immense jatte brune. Toutes nos provisions :
le pan de saucisse, les deux fromages, les six gim-
blettes, les six biscotins se trouvaient étalés suri la nappe pompeusement. Était-ce toi, mon ami, qui avais vidé le panier? Alors, les reproches de: Barthélemy Jalaguier, qui me bouleversaient, ne: te touchaient guère? |
— À la pitance, mes enfants, à la pitance! etl que le bon Dieu du ciel accorde la paix aux hommes de bonne volonté!
| Nous nous signèmes tous quatre pour le béné-
dicité, puis nous nous assimes.