‹ NorineChapitre 5 sur 25 · TASSE · texte numérisé non relu

TASSE

Je ne saurais dire comment tu te comportas à la table des Jalaguier, mon cher Arribas. Pour moi, je dévorai comme un loup. Après plus de quarante-cinq ans, — plus de quarante-cinq ans, hélas! — j'ai encore au palais le goût des œufs, du jambon des Cérisoles, relevés d’un filet de vinaigre passé à la poêle. Tandis que les meules de mon moulin viraient à broyer toute la fournée de ces braves gens, je relevais la tête de temps à autre, mâchant mes bouchées de Gargantua.

Alors, je regardais l’aveugle assis en face de moi, et j'étais émerveillé de la justesse tout ensemble et de l’aisance de ses mouvements. Honorine,

pour ne pas troubler les habitudes de son grand,

après avoir retiré une marmite de la crémaillère, lui avait servi une copieuse assiettée de soupe aux choux. La cuiller du vieillard s’y tenait droite. |

On aurait entendu voler une mouche, tant chacun était absorbé dans l’œuvre de ses dents. Chez les paysans de nos Cévennes, le repas est ce que la nature a voulu qu'il fût : un recueillement après la fatigue, une minute silencieuse, d’un caractère très haut, presque sacré. La pauvre créa- | ture humaine a sué pour arracher à un sol ingrat | le pain de chaque jour; maintenant, elle mange | ce pain savoureux, et elle ne sait que se taire et respecter.

Jalaguier se débattit pour refuser un morceau | de notre saucisse, débitée par moi en quatre ron- | delles assez minces; mais finalement je trouvai de telles expressions pour lui vanter la charcuterie de Prudence, qu'il se rendit à la goûter. Par exemple, les efforts de mon éloquence échouèrent auprès d'Honorine, laquelle du reste n’avait pas touché à grand’chose pendant que nous touchions à tout, se contentant de nous servir, de voltiger sans cesse autour de la table, légère, vive, dia-

prée commé un papillon,

— Manges-tu, au moins, ma Norine? lui demandait parfois le grand-père.

— Oui, oui, répondait-elle.

— Îl me semble que je ne t’entends point.

— Si! si!

— Voyez-vous, mes enfants, je lui demande ça parce que, d'ordinaire, une miette lui suffit, ainsi qu'une grenaille à une linotte de nos cerisiers. Il ne faut pas toujours penser à travailler, il faut penser aussi à se nourrir. Tu es trop vaillante, ma fille, et c’est un défaut de tant réclamer de ses bras. Le bon Dieu, qui nous gouverne à son plaisir, t'a taillée sur le patron de ton père défunt. Je me plains à lui de cela, matin et soir, dans ma prière. Mon pauvre garçon est mort d’avoir trop trimé, Il ne pouvait tenir en place, quand :il s’agissait de se ramasser des sous dans les champs. Les champs l’ont pris et l’ont dévoré.

— Oh! mon grand! interrompit la jeune fille, les yeux soudainement noyés de pleurs.

— Oui, tu as raison, ma Norine, tu as raison, il ne convient pas de parler de ce qui attriste. Il te faut tant de courage pour faire face à tout ici! Moi. je ne vaux plus rien; je suis la branche morte

qui s’est détachée de l'arbre et qu'on doit jeter au feu sans y regarder.

— Vous, mon grand! vous!.…..

Le visage ruisselant, elle se précipita au cou du vieillard. Un sanglot s’échappa de la poitrine profonde de Jalaguier. Il étreignit longtemps sa petite-fille, puis, par un geste de caresse, lui détacha les bras.

— Allons, Norine ! allons! balbutia-t-il.

— Et que deviendrais-je sans vous? sanglotat-elle. J’ai perdu mon père, j'ai perdu ma mère, je viens de perdre ma mère-grand.

— Mais tu sais bien, fillette, que le bon Dieu a mis quelqu'un en réserve pour toi.

— C'est vous que je veux garder.

— Tu me garderas, sois tranquille... Pourtant, je ne serais pas fâché, après le deuil de ta grand, de te passer le bras au bras d’un garçon robuste, travailleur comme tu l’es, honnête comme tu l'es.

— Ne parlez pas de cela, murmura-t-elle, se redressant d’un élan brusque et se retournant vers le foyer éteint pour nous cacher son visage.

Cette scène bien inattendue ne te mit pas à

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