FF
NORINE ë 4
ton aise, mon ami, car tu en avais abandonné la moitié de ta gimblette sur la table, et Dieu sait si tu les aimais, les gimblettes sucrées de Prudence! Pour moi, les paroles de Jalaguier m’avaient absolument coupé l'appétit, et ce n’était pas sans effort que je retenais mes larmes. [l avait bien raison, le grand-père d’Honorine, de songer, si près de la tombe, à marier sa petite-fille pour lui créer un appul.
Du reste, elleétait charmante avec sa taille fine
et souple de roseau, ses magnifiques cheveux
- blonds tombant comme les cheveux d’une sainte,
ses yeux plus bleus que l’eau du ruisselet des Cé-
risoles, ses deux joues un peu pâlies, semblables
à deux lis jumeaux, et bien difficile serait le paysan de la montagne cévenole, eût-1l boursicot sonnant, qui refuserait de l’épouser.
— J'’ignore comment sont les filles dans les autres pays, repartit l’aveugle; voilà comment elles sont chez nous. Elles prennent peur dès qu'il est question de les marier. Mais, si le parti est bon, s’il est excellent!
— Alors, Jalaguier, vous avez pour Norineun
bon parti, un parti excellent? Quel plaisir cela
va faire à mon oncle Fulcran! Vous vous souve- | nez que mon oncle Kuleran... |
— Vous faut-il des cerises, Norine? demanda | quelqu'un qui parut à la porte de la hutte, à. moitié caché de la tête aux pieds sous des branchettes luisantes de fruits mûrs.
— Toi, mon garçon! toi, mon fillot! s’écria le | vieillard se dirigeant vers la voix. Oui, nous en voulons, des cerises. Mais entre donc! entre donc!
Il entra. Malgré le feuillage qui le recouvrait, je
reconnus Justin Lebasset,
À la voix du nouveau venu, Honorine s'était retournée, et, quand il pénétra dans la maison,
elle hasarda un pas vers lui.
— Vous nous apportez donc tout un arbre? lui
dit-elle, le regardant de ses grands yeux bleus ravis.
Il fut muet trois secondes, puis il articula péni-
blement :
— Les cerises de mon clos sont plus en chair
- que celles du vôtre, et, comme vous avez du
monde, j'en ai cueilli quelques-unes pour vous et vos invités.
__ — Vous êtes toujours bon... Merci.
Et, lui prenant les branchettes qu’elle déposait
. avec précaution une à une sur la table :
— À propos, Justin, vous êtes venu aider mon grand à se lever?
— Vous étiez en garde de vos chèvres parmi les garrigues, et on ne savait si vous remiseriez vos bêtes tard ou tôt. J'ai proposé à votre grand, empêché par sa mauvaise vue de mettre la main
sur ses hardes, de l’assister un brin et il a accepté.
Du reste, je passais par ici.
— Oui, vous passez par ici toutes les fois que | nous avons besoin d’un service.
En vérité ce n'était plus Justin Lebasset, l'ours: que j'avais vu, dès mon entrée à Rocaillet, plié! en deux devant sa caverne, les pattes perdues! dans son poil. Le Justin Lebasset que je voyais. près d'Honorine était un homme rude d'écorce si l’on veut, rude de visage, mais un homme:
comme les autres, meilleur que les autres peut-: être. Il ne bougeait, plongé en une sorte d’extase; et la jeune fille, fascinée, ne bougeait non plus: que lui. Tout d'un coup, — j'ignore ce qui te prit. mon bon Arribas, — tu eus un mouvement de:
cœur admirable. Tu repoussas ta chaise, tu te: plantas droit et tu dis à Lebasset :
— Justin, on vous a accusé faussement chez.|
die er FCI ge LT SSP qe ET ER AS RO jet LD % É » k $ : j (ke Le
nous. Ce n'est pas vous qui étiez coupable, mais
ce misérable Siebel. Mon père saura tout, et, s’il vous convient, à la saison, de revenir faire les châtaignes aux Passettes, on vous recevra à la métairie avec plaisir.
Nul mot ne donnerait l’idée de l'effet que produisirent tes paroles, prononcées d’un petit air très crâne, très convaincu. Non seulement Justin Lebasset, sous sa barbe rougeoyante, devint plus pâle que notre nappe fraîchement retirée de l’armoire, mais il se mit à trembler des quatre membres, et si fort, qu’Honorine, l'âme ouverte sur lui. eut Juste le temps de lui tendre une chaise pour le faire asseoir. Un instant d’hésitation, il tombait.
Tandis que le jeune paysan se remettait d’une émotion qui l'avait terrassé malgré ses vingt ans, malgré ses muscles en pleine vigueur, malgré sa machine courte, ramassée, où l'énergie se lisait à fleur de peau, nous nous taisions tous, embarrassés, les yeux au plafond.
— Allons, les enfants, sus aux cerises de Justin! dit le vieux Jalaguier.
Comme j'allongeais la main, les rameaux furent
enlevés d’une brassée.
— Si on veut avoir un festin de roi, il faut mettre les cerises à rafraîchir dans le ruisseau! s'écria Lebasset se retrouvant tout lui-même et s'élançant hors de la masure des Jalaguier.
L'index aux lèvres, dans uñe attitude de réflexion, Honorine eut vers nous un regard timide, effarouché. Puis elle s’enhardit et sortit en nous jetant ces mots :
— Il faut que je lui montre l’endroit le plus profond du ruisseau.
Get endroit, le plus profond du ruisseau, Justin Lebasset, né à Rocaillet, à trois cents pas des Cérisoles, le connaissait assurément; mais il avait convenu à la jeune fille de le montrer au jeune homme, et, malgré notre présence, elle coufait après lui. Devinant quelle force, irrésistible comme l'instinct, enlevait sa Norine, Barthélèmy Jalaguier eut un sourire indulgent, non sans finesse, non sans malice.
— Voyez-vous, les enfants, articula-t-il, la jeunésse sera toujours la jeunesse, et on ne pourra jamais rien contre elle. De tous temps les jeunes gens se sont vus, se sont parlé, et de tout temps ils se verront, se parleront. Quand on ést en fleur
| NORINE 41 d’âge, il faut casser son licou. Dieu le permet à ce moment-là, qui est le plus beau moment de la vie, Ma foi, j'eus la mine un peu longue à ce discours peu catholique, sans rapport aucun avec les dis- Cours que me tenaient, au presbytère, tantôt Prudence, tantôt mon oncle Fulcran. Mais toi, tu te - pris à rire, et je me trouvai rassuré. Puisque les paroles du grand d’Honorine t’amusaient, c'est qu'elles n'étaient en aucune façon dangereuses - pour nous, que je les avais mal comprises, qu’elles |» n'avaient pas le sens que je leur prêétais. L — Alors, Jalaguier, vous n’avez pas peur qu’une |» fille, se trouvant seule avec un garcon? hasar- Édai-je.
— Je n'ai peur de rien.
— Cependant mon oncle Fulcran et notre Pru- #dence de la cure pensent que les filles sont faites | pour vivre avec les filles et les garcons avec les |» garçons, que ces deux peuples doivent être sépa- É rés, si on ne veut pas les exposer...
— Tout le monde. chez nous, se conduit selon -le devoir,
—— Quel bonheur pour M. le curé de Rocaillet!.…