‹ Noris: mœurs du jourChapitre 10 sur 22 · EUGÈNE FÉRAUD · texte numérisé non relu

EUGÈNE FÉRAUD

V auteur devenu ii justement célèbre depuis V affaire

des Mines de Sierra-Fuente,

Célèbre depuis un procès I Célèbre par un scandale! Ah ! renommée, renommée, éternelle courtisane I

Féraud hochait la tête et rentra chez lui, écœuré, mais n'ayant pas le courage d'empêcher la reproduction de ce vieux roman oublié qui, réapparaissant, lui donnait un regain, un reflet, un fantôme de gloire.

Bientôt il ne sortit plus. Il allait d'une pièce à l'autre lentement ou devant la fenêtre, regardait les passants de la rue, les enfants qui jouaient dans les allées du square, la fumée du chemin de fer qui s'évaporait au loin, dans la tranchée, le long de la rue de Rome. Ses yeux fatigués, aux paupières rouges, son visage blême dans sa barbe grise, pale du reflet de tant de papier blanc qu'il avait griffonné durant sa vie, apparaissaient là, et, dans son fauteuil, Eugène Féraud

ne bougeait plus, aspirant l'air et voyant passer, passer, s'enfuir dans la nuée les rêves de ses rêves.

Noris le sentait perdu. Elle Tentouiait de soins arlents, le disputant à la maladie, voulant lui donner Tombre de la joie pendant ses derniers jours. On n'était pas riche dans le logis du vaincu. Les petites économies d'autrefois avaient sombré peu à peu dans le grand naufrage de Sierra-Fuente dont Tor aussi s'était évaporé en fumée. Partout de la fumée, au bout du compte, et l'idéal même, Tidéal que le conteur avait cru saisir n'était qu'une fumée aussi qui lui avait passé à travers les doigts. Noris avait cependant encore quelques économies dernières, du temps que Féraud tenait à ce qu'elle se fit sa bourse de jeune fille. Des actions à lots dont le T»omancier, toujours chevauchant la chimère, disait que Tune d'elles les ferait certainement riches, un jour. C'était maintenant ces actions vendues qui faisaient vivre Tbumble maisonnée et aidaient Thonnête homme à mourir en paix.

Pou A peu il semblait qu'un sommeil, chaque jour plus long, s'emparât du malade. Il s'endormait, allongeant ses membres las, comme quelqu'un qui a trop marché. L'étape de labeur était longue. Cet ouvrier du rêve avait bien le droit de plier les épaules sous le fardeau.

A présent, il n'avait même plus goût à sa tâche. Il laissait traîner le papier sur son bureau. Il regardait le titre de son roman, tant de fois calligraphié, sous tant de formes d'écritures diverses, et iJ hochait la tête, devinant bien qu'il ne l'é: rirait plu^. cette fois :

— C*est dommage... C'eût été bien!

El il se le racontait à lui-même, en de longiTes songeries confuses , ce roman d'un bafoué et d'un méconnu.

Puis il s'était alité, n'ayant plus même la force de vivre assis. Les bouillons de poule de la vieille Victorine n'y faisaient rien. Les forces s'en allaient. Le médecin avait dit le mot brutal ! t II n'y a pins d'huile! * Bahl Eugène Féraud n^était pas mécontent d'en finir I Il avait bien droit au repos, peut-être. Se readait-il compte, d'ailleurs, de celte douce mort qui venait comme un assoupissement? Noris lui souriait, Victorine le dorlotait comme un enfant. Les soucis matériels n'étaient plus que des fantômes; il n'y songeait pas, dans ce bienheureux' état d'inconscience où la maladie met parfois ceux qu'elle touche. Il n'^ivait qu'une idée de regret, mais persistante, par exemple, entêtée et fixe : il redoutait de se montrer ingrait envers M. de Chantenay. Il ressassait encore cette crainte. L'ingratitude, cette peste noire, lui faisait horreur. Quand il pensait que seul, seul en tout ce monde, le prince René Beaumartel de Chantenay avait songé à lui, au moment de ses déboires 1 II suppliait Noris d'écrire au prince, de lui demander qu'il voulût bien venir au chevet de son • protégé », — « car j'ai été son protégé t, — et il ne s'apercevait pas du tremblement, de la pâleur qui envahissaient alors la malheureuse.

Elle avait envie de mettre sa main sur les lèvres du mourant et de tomber à genoux auprès de son lit en criant : Pardon!

iS8 NORIS.

Cette confiance I naïve du pauvre homme dans le séducteur de sa fille semblait sacrilège à Noris, étranglant sa souffrance pour que le père eût, au moins, jusqu'à la fin, une illusion : la pureté d'âme de sa fille.

Cette illusion, il ne devait même pas la garder. Un déchirement de l'être entier de la pauvre fille révéla tout à Féraud, un soir que, revenant à son dada navrant, il demandait à Victorine, avec une sorte, d'insistance fébrile , d'aller prier M. de Chantenay de venir.

— Vous connaissez l'hôtel, Victorine, ce n'est pas loin... Allez-y... Je veux qu'il vienne 1

— Il ne viendra pas I disait Noris.

— Il viendra si je l'en priel II viendra! C'est un si ftharmânt garçon, si charmant... Voyons, Noris, ne sois pas ingrate 1 il n'y a pas déjà tant de gens qui nous soient venus en aide au moment de Sierra-Fuente. Pas d'ingratitude, je te le répète... Je voudrais du papier... Je voudrais lui écrire!... Si je lui écris, il viendra!

Victorine, soumise aveuglément à son maître, apportait déjà un buvard, le posait sur les genoux de Féraud assis dans son lit avec des tas d'oreillers pour dossier, et la servante mettait l'encrier sur une table à portée de la main du malade, en disant tout bas à Mademoiselle^ dont le cœur gonflé allait éclater :

— Il faut feire leurs volontés toujours. C'est sacré. Il semblait que Féraud fàt déjà moribond. A. la

lumière de la lampe, Noris le regardait, amaigri, la tête lui oscillant aux épaules et, sur la muraille^ elle retrouvait une ombre agrandie, remuée des mêmes

mouvements de fantôme. Tout son être alors se souleva à cette idée que, de ses pauvres mains ridées, cet homme, haletant, suant de peine à ce dernier laheur, écrivait à qui? — à celui qui avait perdu sa fille!:..

Elle se sentait, — à cette idée, à ce spectacle de Teffort d'un mourant tourné vers la reconnaissance qui s'égarait avec une si affreuse ironie ; qui allait, sinistre, à ce horseman spirituel et sceptique, amant d'une heure, chercheur d'aventures, séducteur, parjure, — elle se sentait remuée et poussée vers Féraud invinciblement, trouvant qu'il y avait là comme un vol de la confiance du pauvre homme et, brusquement, sans savoir ce qu'elle faisait, efii*ayée même de s'entendre parler dans le silence de cette chambre de malade, comme si la voix qui disait cela n'était point la sienne :

— N'écris rien! N'écris pasi cria-t-elle... M. de Chantenay n'est pas digne de tes respects. M. de Chantenay est un mis...

Elle s'arrêta, stupéÊdte de son cri, de son geste, de ce mouvement qui l'avait jetée vers le lit du mourant et l'avait fait arracher aux doigts de Féraud la page commencée, la lettre tremblée où ce malheureux remerciait et suppliait le prince.

Elle resta là, immobile, et elle eût donné toute sa vie pour avoir résisté à cet instinctif mouvement de colère. Les yeux élargis de Féraud la regardaient. Ils la regardaient jusqu'au fond de l'âme. La lampe claire mettait à la fois dans la lumière la tête grise du mourant et le visage terrifié de Noris. Ce père et cette fille, ces deux chers êtres qui n'avaient eu que des joies,

des chimères et des pensées communes, seuls, là, face à face, — Victorine s'étant éloignée, — se contemplèrent un moment, comme si chacun d'eux eût voulu lire dans Pâme de Fautre. Et le mourant, à l'autre clarté, à la lueur de l'au-delà, à cette lumière de la mort qui Tenveloppait, lut, le premier, la vérité, devina tout, se redressant lentement sur ses coussins, et laissant à terre glisser le huvard couvert de papiers où, sur un des feuillets, on eût pu lire Téternel : Un honnête homme. Histoire d'un.,.

Alors Noris vit, dans la barbe grise, les lèvres de Féraud s'agiter un moment, elle entendit un sanglot monter, elle saisit ces mots, dits dans un murmure : € Pauvre petite... pauvre enfant »,et, avide de pardon, de baisers, de larmes, elle laissa tomber sa tête brune sur la poitrine du père, et elle resta là, ne disant rien, mais pleurant et embrassant le pauvre homme, tandis qu'il la caressait et lui passait les mains sur les cheveux et dans le co.u, comme lorsqu'elle était petite

Eugène Féraud n'écrivit pas à M. de Chantenay et Noris n'avertit même point le prince de la mort du pauvre homme. Elle se réservait d'aller tout apprendre à René bien en face. Une note rapide, insérée dans les journaux, annonça seule aux indifférents que « M. Eugène Féraud, un romancier, qui avait eu quelque vogue autrefois, mais dont le nom eût été oublié depuis longtemps s'il n'avait retenti plus récemment dans une affaire judiciaire, venait de mourir. » Trois ou quatre personnes, pas plus, suivirent le convoi, parmi lesquelles uii monsieur que Noris ne connaissait pas, et

qui vint faire, au bord de la fosse du cimetière Montmartre, un petit cours d'esthétique littéraire qu'il termina en tutoyant Féraud auquel il n'avait jamais parlé : « Adieu, Féraud, tu n'auras pas, sans doute, hélas î une première place au Panthéon des romanciers, mais la Société des Gens de Lettres t'en garde une, je te le jure, et éclatante, dans son cœur ! »

Le monsieur avait appuyé sur l'adjectif : une place éclatante!

Noris avait envie de s'avancer vers lui et de lui dire :

— Il dort tranquille, maintenant. Que venez-vous donc le troubler?

Depuis que son père était mort, la jeune fille sentait en son être des révoltes indignées. Tout ce qu'elle avait supporté, tout ce qu'on avait fait souffrir à cette pauvre dupe disparue, lui remontait au cœur comme un tropplein amer. Elle eifrayait presque Victorine qui se demandait ce que « Mademoiselle » roulait dans sa tête, secouée si souvent comme dans une bravade. Noris n'avait de calme qu'agenouillée au bord de la tombe, près du mur gris dentelé de lierre qui sépare le cimetière du chantier d'un tailleur de pierre où les vivants taillent les sépulcres des morts. Là, dans un fouillis de monuments pressés, accotés les uns aux autres, promiscuités de pierres et de grilles de fonte, où, sous un acacia grêle et rongé, dormait, à côté de sa chère femme et du dernier sommeil, bercé par le lointain murmure des voitures, des tramways, du bruit de boule du boulevard de Clichy, Eugène Féraud, consolé du peu de bruit qu'il avait fait parmi les homme»,

par le grand silence calmant de la cité des mortrx.

Noris, à genoux là, éprouvait des déchirements qui n'étaient pas sans joie. Elle eût volontiers baisé cette tombe qui recouvrait ses chers morts, et c'est de là que, s'arrachant à la pierre où l'on allait bientôt écrire le nom de Féraud à côté du nom de la mère, un soir, peu de jours après les funérailles, elle alla tout droit du cimetière au parc Monceau, de la tombe où reposaient les deux êtres qui lui avaient donné la vie à ce petit hôtel où elle savait rencontrer celui qui l'avait gâchée et empoisonnée, cette vie, en la lui volant pour ses plaisirs.

Qu'allait-elle faire, avenue Van-Dyck, chez M. de Chantenay? Elle ne savait pas. Un instinct de colère la poussait, un besoin de revendication aussi et de justice. Il lui semblait que le mort lui criait de demander, en son nom à lui, si le prince, ayant juré, allait tenir sa parole.

Un crépuscule gris tombait sur les allées, derrière la grille que Noris longea, sans la voir, jusqu'à l'avenue Van-Dyck. Elle s'arrêta là machinalement.

Elle sonna à l'hôtel, franchit le vestibule; et le portier, tirant un timbre pour signaler l'arrivée de la visiteuse, elle monta droit aux appartements et traversa l'antichambre qui menait chez le prince. En apercevant Noris, le valet de chambre parut un peu surpris et enveloppa d'un regard cette belle fille, drapée dans ses vêtements de laine, son teint mat ressortant dans ce deuil avec une vigueur de marbre.

Le valet s'empressa d'avertir René et revint bien vite. Le prince achevait sa toilette. Il priait mademoi-

selle d'attendre , une minute, dans le petit salon Noris, debout, regarda un moment à travers les rideaux, les arbres grêles du parc Monceau qui lui rappelaient ces arbres du square tant de fois contemplés, là-bas, par le mourant. Le froid de la vitre, près de son front, lui faisait du bien. Elle restait immobile et pensait. Tout à coup elle se retourna au bruit de la porte. Le prince était entré, en costume de soirée, la chevelure parfumée, souriant d'un air un peu contraint. Il s'avança vers Noris, lui tendant doucement sa jolie main qu'elle ne prit pas.

Elle le regarda, un moment, troublée malgré elle en le revoyant avec son immuable sourire sous sa moustache fine et cette élégance savante, un peu anglaise, qui lui plaisait; mais, brusquement, allant droit à ce qu'elle voulait lui dire, à ce René :

— Mon père est morti fit-elle.

Il laissa échapper un ah! diplomatique et correct où il y avait un peu de tout ce qu'on voulait, de la tristesse polie et de l'indifférence crêpée de deuil.

— Il est mort d'avoir été soupçonné... Cette condamnation, qu'un nouvel arrêt effaçait, c'était une condamnation à mort. Mon pauvre père I

Elle resta un moment sans parler, puis, redressant le front :

— Mieux vaut peut-être qu'il soit mort puisqu'il avait deviné que sa fille était indigne do lui!... Maintenant, je viens vous demander ce que vous allez faire de moi I

Il était debout contre la cheminée, le dos appuyé au lambrequin de peluche, brodé à ses armes, où parmi

les bibelots jetés au hasard, dans des coupes d'émail cloisonné et sur la peluche même, des netzkes d'ivoire japonais, des aciers damasquinés de Zuloaga, un petit revolver, avec ses attirants reflets clairs, brillait sous la lampe, fin comme un bijou.

Elle, assise devant René, dans un fauteuil bas, penchée à demi, le regardait en scrutant âprement l'expression de ce visage froid, souriant et aimable, comme si elle eût voulu arracher oe masque de chair et voir, à nu, et saignante, Tâme...

Il avait machinalement, tandis qu'elle disait : t Je vous demande ce que vous allez faire de moi, » mis son monocle rond, comme pour mieux étudier et de plus près quelque choso d'inattendu. Sous ses paupières lourde.?, battues de fatigue, le regard coulait lentement, indéchiffrable, vers cette belle fille qui, en face, les yeux francs et colères, lui répétait encore :

-- Eh bien! voyons, oui... qu'est-ce que je suis ici?... qu'est-ce que je serai pour vous, à présent?

Un madrigal bête, insultant de niaise galanterie, souleva sous les petites moustaches, les lèvres lasses du prince de Chantenay :

— Mais vous êtes, ma chère, la plus charmante et la plus adorée des femmes 1

— Votre maîtresse alors ?

— La femme que j'aime le plus au monde I

— Votre maîtresse? répéta Noris, toujours pliée en deux, le corps en avant sur son fauteuil, et la tête haute, guettant la pensée de cet homme dans le sourira indécis de sa bouche.

Brusquement elle se leva, droite et redressant plus encore le front, hautaine, presque menaçante maintenant.

-—Vous m'aviez dit pourtant que je serais votre femme!

Il ne répondait pas, essuyait son monocle doucement et son visage froid était devenu presque aussi immor bile que du carton.

— C'était insensé peut-être, fit Noris, mais vous me l'aviez juré I...

Elle voulait, du moins, lui cracher à la face iout ce qu'elle avait de mépris, tout ce qu'elle avait souffert en l'entendant louer, appeler, réclamer, ce prince, par le malheureux qui s'accusait d'être « ingrat »..

— L'avez-vous juré, oui ou non?...

Il ne répondait pas et, résolue à tout, Noris répétait sa question, voulant du moins lui faire avouer tout haut qu'il avait menti :

— M'avez-vous juré, oui ou non?

— Serment d'amoureux, dit enfin René en essayant de sourire. D'ailleurs étais-je et suis-je libre de disposer de moi?... De mon cœur, sans doute. Mais de mon nom?... Ma pauvre Noris, nous ne sommes pas du même monde... et ma mère...

— Votre mère ?

-^ ... Jamais ma mère ne consentirait à ce qu'un prince de Chantenay...

— Épousât la fille d'Eugène Féraud I... Mais que dirait-elle, votre mère, qui n'est pas de mon monde, soit, ou plutôt qui est du monde tandis que je n'en suis pas, que dirait-elle, elle qui est femme et qui, par conséquent, doit mépriser tout mensonge fait à une femme

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dont on vole la confiance et dont on extorque Tamour, eh bien! oui, qu'est-ce qu'elle dirait, la princesse de Chantenay, si elle savait qu'un Chantenay a odieusement menti? Menti à une jeune fille, qui, à cause de lui, est aussi tombée qu'une fille ? Oui, oui, voyons, qu'est-ce qu'elle dirait, votre mère, si j'allais lui crier : I Votre fils est le dernier des misérables; il a profité de ma douleur, spéculé sur mon isolement, et sil avait fait à un homme la moitié du mensonge qu'il a impunément fait à une femme, cet homme aurait le droit de lui demander compte de sa lâcheté! i Eh bien! c'est bien simple î Puisque mon père est mort maintenant, c'est moi qui vous en demande compte, comme il l'eût fait, comme il eût été en droit de le faire. Et je vous le répète : Qu'est-ceque vous voulez que je devienne?

Elle avait croisé les bras, rivant ses prunelles sur celles de René, embarrassé, presque blafard et ayant envie de sonner pour qu'on jetât cette folle à la porte.

— Avanttout, dit-il, il faut vous calmer. Vous n'êtes pas raisonnable... Vous avez cru à l'éternité d'une aventure... oui, je dis bien, une aventure...

Elle releva le front comme sous un coup de fouet, «e tordant les doigts avec une colère nerveuse. Une aventure l C'était une aventure, une aventure et rien de plus, cet amour où elle avait mis toute sa vie ?

Il la regardait, d'un air maussade, fort ennuyé de cette scène de grisette sentimentale et qui manquait un peu de tenue.

— Vous devez bien penser, Noris, dit-il, que je ne

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VOUS abandonnerai pas ainsi ! Je vous aime beaucoup. Vous êtes une fille charmante...

Elle se redressa plus vivement encore, sous ce mot que René prononçait maladroitement, mais sans lui donner un sens qu'il n'avait point.

Sur la joue devenue rouge on, Noris, le mot touba comme un outrage.

— C'est-à-dire que, (ille, vou allez me traiter comme une fllle ?

— Ai-je dit cela ? fit le prince d'un ton las.

— Votre abandon, comme vous dites, ou votre secours — que vous allez m'offrir — me sont parfaitement indifférents, si vous ne m'aimez pas et si vous m'avez trompée ! Ce n'est pas une aumône que je vous demande, c'est votre amour ! C'est plus que votre amour, c'est l'accomplissement de votre serment de gentilhomme I

René n'avait d'autre impression, tandis qu'elle parlait,- qu'un certain malaise craintif, trouvant que la jeune fille criait décidément un peu trop des phrases un peu mélodramatiques et redoutant que ses gens, aux aguets, pussent l'entendre. Puis il se disait, en somme, que le secret de l'aventure lui importait médiocrement, lien avait vu, il en verrait, lui, et ses gens en entendraient bien d'autres !

— Ouij dit fermement Noris. Votre serment. Encore une fois, j'ai cru à la parole d'un Chantenay et à «pn amour, j'y ai cru de toute mon âme, je veux •avckr ce qu'il y avait de vrai au fond de tout ça !

— i Je vous aimais, j'étais sincère^ je vous aime encore.

— Vraiment?

— iSôrieusenient.

— Alors, tenez votre parole. Sur mon honneur, ou ce qui me reste d'honneur, ce n'est pas pour moi que je supplie, c'est pour celui qui, de son dernier regard, a lu ma faute au fond de mes yeux. Il n'aurait pas osé rêver que je devinsse votre femme, mais il n'aurait jamais cru à la honte de me voir votre maîtresse I

— C'est pour votre père que vous voulez que je vous épouse ? dit lentement René ramenant presque narquoisement tout le flot de paroles exaltées de Noris, cette cuestioh, nette comme un théorème.

Il trouvait même une certaine drôlerie à cette idée saugrenue : C'eU 'pour mon père! Il eût ri de cela, très fort, dans un mélodrame ou une chansonnette.

— Oui, répondit Noris avec une sorte de fierté, c'est pour lui. La volonté de mon père mort vaut bien celle de votre mère vivante.

— Vous dites ? fit René en assujettissant son •monocle qui était tombé.

Il restait là, impassible, attendant la fin de l'orage, de l'ondée, de ce flux de paroles, Toeil morne, comme un homme qui, sous un portail, attend la fin d'une averse.

— Après ça, dit-elle en haussant les épaules, je suis absurde! Un serment fait à une femme, est-ce que ça compte, même quand cette femme est une honnête fille et que cet homme est un prince de Chantenay? J'ai cru à votre parole. Tant pis pour moi ! C'est ce que vous allez me répondre, n'est-ce pas ? C'est ce que me dit et yuk crie votre silence ? C'est cela, n'est-ce pas, c'est cela ?

NORIS. l 'ift

Elle avait des tentations de se jeter à ses pieds, de lui prendre les mains, de s'attacher à lui dans une caresse, de retrouver, sous la froideur factice du mondain, cet amoureux qu'elle avait aimé, Thomme jeune, ardent et spirituel qu'elle avait trouva et adoré en lui ; et elle avait honte de cet élan instinctif qui était comme un sursaut de sa passion, et qu'elle refoulait pour ne point paraître lâche.

Alors, elle s'exaltait, suppliait René de répondre, lui rappelait encore les serments donnés, les serments sacrés, d'autant plus sacrés que c'était pour le mort, non pour elle, qu'elle voulait une réparation.

— Votre père? Eh! dit René en faisant claquer sa langue contre son palais. Voulez-vous que je sois franc? Eh bien 1 ce qui m'empêche de tenir ma parole, c'est moins la volonté de ma mère que le souvenir de... d'Eugène Féraud.

— Son souvenir?

— Sa méchante aflaire, si vous voulez I

— Est-ce que vous allez me rappeler qu'on Ta calomnié... calomnié indignement ?

— Non, Dieu m'en garde. Moi, je l'ai oublié ! Mais moi... moi...

— Eh bien ! vous ?

— Moi, je ne suis pas tout le monde I Moi, je suis indulgent, moi, j'ai connu votre père, moi je vous aime I

— Ne dites pas cela, fît Noris avec rage. Vous ne m'aimez pas. Ce n'est pas vrai.

Chantenay souriait,

— Voyons, dit le prince, je n'ai pas voulu vous le

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rappeler, mais on a beau être sorti les main» nettes de la correctionnelle, il en reste toujours quelque chose... une ombre, si vous voulez, mais une ombre. Vous n'avez donc pas lu Tarticle du Reporter?

— Non.

— Et le Bitume f

— Je n'ai rien lu.

— Eh bien! lisez, ma. chère Noris, dit René, c'est symptomatique. On ne désarme pas : on biographie votre père, on Taccuse comme si les gazetiers étaient des procureurs généraux.

— Ah çà! mais, cria Noris, on n'est donc jamais innocent pour ces juges-là?

— Vous voyez, fit René. Et que dirait-on de vous si vous deveniez la femme du prince de Chantenay?

— Ce qu'on dirait de moi? Alors c'est ce qu'on dit de vousqui vous guide, ce n'est pas votre conscience, àvous?

— J'appartiens à ceux qui m'entourent... aux miens... à mes amis!

— Et parce qu'un journal imprime je ne sais quoi, insinue peut-être que mon père acquitté est coupable, il reste coupable mon père?... Et parce qu'on me traiterait d'aventurière heureuse ou habile, si je devenais votre femme, je serais une aventurière? Et c'est vous qui me dites celai C'est indigne I

Noris sentait toutes ses rancunes lui monter aux lèvres en un accès de rage. Elle trouvait dans la politesse glacée de René des insultes nouvelles. Elle sentait que l'amour de cet homme avait fini avec la possession, que la passion qu'il avait su feindre n'était rien

qu'un désir de débauché, désir satisfait maintenant. Elle retrouvait sur Jes lèvres adorées du prince les mêmes calomnies ou les mémos réticences qui avaient frappé le vieux romancier au cœur.

Tout, autour d'elle, roulait emporté dans un tourbillon de colère.

Elle saisit brusquement René par le poignet, le regardant en face :

— Eh bien 1 c'estdit, fit-elle, tout près de lui, sonsouffle courant sur la peau du jeune homme. Je ne suis plus rien qu'une fille ! Tu ne m'as aimée que comme une courtisane? Tu m'as perdue et, las de moi, tu me rejettes à ma faute?

— Noris... je vous en prie..

— Et tu crois que, tombée, je veux vivre, maintenant?... Tu le crois?... Ah! tu ne me connais pas, tiens!

Elle avait repoussé nerveusement le prince et allongeant la main vers le petit revolver qui, sous la lampe, jetait ses clairs reflets d'acier, elle le saisit, hagarde, poussant un cri et regardant ce bijou de mort avec des poyyeux égarés,resque jeux, fous de colère.

— Qu'est-ce que vous faites là? dit le prince. Noris! Noris i Es-tu folle?

Elle l'avait pris et elle l'armait, le revolver, et, en la voyant qui tenait dans ses doigts cette arme fine comme un bibelot, instinctivement René fit un mouvement en arrière comme si c'était lui et Don pas elle que l'afiblée eût menacé.

— Noris... voyons, au nom du ciel !

Et il y avait dans le cri qu'il venait de pousser, dans

réffarement de ses yeux, dans son geste de mains jetées en avant, dans son aplatissement de tout le corps contre le lambrequin armorié de la cheminée, une expression telle que Non* Féraud se sentit tout à coup arrêtée, tirée brusquement de sa folie, pénétrée d'un sentiment inattendu, — désarmée.

— Comment I c'est pour vous... pour vous, que vous avez peur!

Elle laissa glisser, le long de son corps, ses mains, regarda le prince René Beaumartel de Chantenay bien en face et dit simplement un oh/ profond, plein de stupéfaction et de mépris.

Il avait cru que c'était lui qu'elle voulait châtier, il Tavait cru, et ce jeune homme, qui, dans ses duels, ne reculait pas d'une semelle, qui n'eût point rompu si on Ten eût défié, devant le fleuret d'un spadassin, reculait, avait eu peur un moment, — le temps d'un éclair — oui, avait eu peur devant ce joyau chargé saisi par la main crispée d'une femme. Et, pâle tout à l'heure, il était maintenant devenu d'une rougeur subite, mécontent de lui-même, devinant au regard ironique, au rictus de pitié que lui jetait Noris, qu'elle avait lu clairement dans sa crainte, et que cette femme le méprisait — le méprisait jusqu'au cœur de l'avoir vu trembler, ne fût-ce qu'une seconde, devant elle, elle qui voulait se tuer, là, l'insensée, d'une balle de revolver, devant lui.

Alors, il bondit brusquement vers elle et voulut la lui reprendre, cette arme, craignant qu'elle ne la tournât vers elle comme il sentait à présent qu'elle voulait le faire — et sa main cherchait la main de Noris^

pour la tordre s'il le fallait et lui arracher le revolver. La jeune fille se recula très rapidement, laissant une petite table entre elle et René, puis, tenant toujours Tarme, elle se donna — subitement ramenée à elle — cette joie de lui dire :

— Mais ne soyez donc pas tremblant comme ça... Non, non, allez, non, je ne me tuerai pas I

Et un rire de spasme souffletant Chantenay en plein vfeagé :

— Vous avez cru que c'était vous que je voulais tuer? Je Tai bien vu, vous Tavez cru, et, moi qui ne peux pas vous attendrir. Je vous ai fait peur! Ohl un Chantenay, un prince de Chantenay, trembler devant une fem'me I Eh bien I non, je ne voulais pas vous tuer. C'est moi qui voulais mourir, mourir pour vous, par vous, chez vous! Ah! imbécile que j'étais! Vous n'au- Kiee pas même eu de pitié pour moi ! Je vous aurais gêné aprèe ma mort comme je vous gêne maintenant ! Me tuer pour vous, non, vrai, vous n'en valez pas la peine!

Elle avait laissé tomber ces mots insultants avec une expression de dégoût qui fit passer un frisson sur l'épiderme du prince. Puis, jetant le revolver à terre, sur le tapis, elle dit insolemment à René :

— Adieu! Je n'ai pas été folle de vous aimer, j'ai été bête et si quelqu'un s'est mésallié, c'est moi ! — Ne me reconduisez pas, je connais le chemin — et vous ne m'y retrouverez plus I

Elle lui jetait encore, au seuil de la porte, la portière de Flandres encadrée t cette sorte de noire apparition, un regard chargé de mépris. Il ne répondit pas et lors-

qu'elle eut disparu, passant droite devant le valet de chambre qui la contemplait avec une certaine admiration et qui avait dû écouter, — il sonna et dit simplement en prenant, sur un pouf où il les avait posés en entrant, ses gants glissés dans les plis de son claque fermé :

— Attelez !

Noris Féraud était déjà au pied de Tescalier.

Elle fuyait, partait au hasard, n'ayant qu'une idée, s'éloigner de cet homme qui , devant l'exaltation d'une malheureuse fille, n'avait tremblé que pour lui ! Ah ! oui, elle voulait le fuir, ce René, dont la pâleur, quand elle avait saisi le revolver, lui faisait honte pour luimême; — elle avait hâte de se retrouver à l'air, au grand air qui calmât sa fièvre. Alors elle marchait, marchait, longeant le parc Monceau, ne sachant où elle allait, un

désir deconnaîtrepourtantcesjournauxquis'occupaient de son père lui entrant au cœur comme une vrille. ' — Oui, je veux voir ça... Je veux savoir 1

Et elle allait toujours, s'arrêtant parfois pour se dire, presque tout haut songeant à lui, à cet homme qu'elle avait adoré, qui incarnait naguère pour elle toutes les séductions.

- Est-il lâche ! Mais est-il lâche !

Puis elle revenait, par la pensée, à son père. Voyons de quels articles de journaux le prince avait-il voulu parler? Quel anonyme gazetier, qui n'avait jamais connu Féraud, souffletait, insultait la face du mort? Et pourquoi ? Parce que, à court de copie, il lui fallait, à ce chroniqueur, un sujet d'article f

NOKIS. 155

£t elle cherchait les titres des feuilles queChantenay lui avait citées. Le Reporter, le Bitume, avait dit le prince. £t, machinalement, en descendant le boulevard Malesherbes, de kiosque en kiosque, Noris s'arrêtait, demandant les numéros du matin, quand elle trouvait encore une marchande derrière son guichet» Le Bitume f Le Reporter f II n'y en avait plus. On. les avait beaucoup» beaucoup achetés, ces numéros. Il devait y avoir dedans quelque article drôle. Enlevés tous, depuis midi !

Et, le sang lui sifflant aux oreilles, Noris se demandait si c'était parce qu'on y pouvait lire quelque infamie relative à son père, que ces numéros s'étaient si bien vendus et que les curiosités viles se les étaient voracement arrachés. Elle n'en trouvait pas. Plus de journaux. Elle voulait savoir pourtant. Elle voulait lire. La plupart des kiosques, intérieurement allumés comme de grosses lanternes rouges, étaient fermés ; elle les interrogeait tous du regard, espérant trouver sur la planchette de bois, parmi les petits tas des invendus, quelque Reporter, un numéro du Bitume, Rien. Sur l'un de ces kiosques, une vieille annonce peinte et restée là depuis que Vérignon l'avait louée, la poignarda de colère. Elle lisait, en lettres rouges sur le transparent : Cornpagnie des mines â!or de Sierra-Fuente, capital t2 millions. C'était cela pourtant, c'était cela qui avait tué, aidé à tuer son père I

Elle s'éloigna avec colère, se trouvant maintenant près de la Madeleine. Là, vers ces boulevards, l'activité de la vie de Paris était comme fouettée et plus bruyante. Noris se jeta à travers les voitures, les p»*

1,^"6 NORÎS.

m bus, dans la cohue des trottoirs encombrés, vers le Grand-Hôtel et le Vaudeville. Elle trouverait certainement là un des numéros de ces journaux que lui avait nommés M. de Chantenay, et avec quel sourire I

Elle regardait autour d'elle. Devant un café, deux jeunes gens, lisant le Bitume , riant tout haut. Le titre du journal, maintenu par un bâton comme un drapeau à sa hampe, était tourné vers Naris. Elle avait envie de Tarracher à ces gens dont les gros rires Finsultaiènt. Il lui semblait qu'ils riaient de son père. Oui, ils en riaient. Pourquoi pas? Ah! ce journal, ce journal, elle voulait le lire maintenant, le connaître, savoir ce qu'il contenait. La fièvre lui montait aux tempes, lui battait aux poignets. Et pourquoi ne pas entrer dans un café et demander le Reporter et le Bit urne ?..,

Il lui eût semblé que tout le monde *— tout le monde — eût deviné qu'elle était la fille de Féraud et qu'elle venait là pour savoir ce qu'on disait du mort.

— Eh bien 1 quand on me reconnaîtrait? Après?

Devant le Vaudeville, pendus au kiosque, parmi des journaux à images et des gazettes étrangères, elle les aperçut, à la fin, ces feuilles qu'elle avait l'avidité de déplier, de dévorer; ils étaient là, côte à côte, \q Bitume sur papier rose, et le Reporter avec sa vignette représentant un gommeux en habit noir promenant, comme un microscope, une lorgnette énorme sur Paris. Elle les arracha presque au fil qui les retenait, jeta une pièce de monnaie à la marchande et, pendant que la vendeuse camptaitles sous qu'elle avait à rendre, Noris 60US le bec de gaz, dépliant les journaux l'un aprè«

l'autre, cherchait l'article et, dans ces colonnes le nom de Féraud, son nom, elle lisait.

Elle lisait avec des frémissements et presque de petits cris nerveux qu'elle étouffait, un article intitulé dans le Reporter : Le Romancier de la Flibuste et quasi reproduit mot à mot dans le Bitume sous un titre nouveau, mouture avariée et empoisonnée tirée d'un même sac. C'était une biographie ironique do son père, signée d'un pseudonyme quelconque, où, gouailleusement, on évoquait les vieux romans poudreux du mort, les" héros en carton de ce conteur à la toise ; les Conchita, les Dolorès, les Don Ramon, la souquenille mexicaine de ce passé et, — ce qui était plus si* nistre, — où Ton racontait avec des sous-entendus mauvais, la fameuse affaire de VOr de Sierra-Fuente, en laissant entendre (il y a tant de jaloux ou de méchants en ce bas monde !) que le vieux Féraud pouvait bien avoir gardé aux doigts, malgré Tacquittement final, de la poussière de ces pépites qu'on avait lait reluire aux gros yeux des malheureux gogos actionnaires, que Vérignon et consorts avaient saignés, volés, ruinés.

Noris déchira le journal avec rage et le foula aux pieds comme elle eût craché dessus.

— C'est ignoble ! dit-elle. •

Et elle continua sa course comme au hasard, avec une sorte d'appétit de bruit et de lumière, s'ouvranl un passage dans tout ce monde qui, par la soirée chaude, encombrait le trottoir, 'se poussait autour d'elle. Et, peu à peu, chaque pas qu'elle faisait activaut sa fièvre, c'était une envie de bataille qui la

prenait, de bataille contre ces inconnus qui avaient sans doute en ricanant, lu Tarticle du Bitume et parmi lesquels se trouvait peut-être l'homme qui, ignorant ou niais, insultait encore du bout de sa plume, salissait de son encre, un mort, un cadavre. Un honnête homme! Histoire tVun vaincu!

Elle alors, marchait dans cette foule, le front haut comme dans une bravade. Blanche comme un marbre, un rictus de colère sur la lèvre, elle trouvait l'amertume cruelle d'une joie dans le choc de ces passants, le bruissement sourd de ce boulevard. Elle sentait sur son regard les mille regards de cette foule, et, au lieu de baisser la tète, elle se redressait nerveusement, roulant sous ce front altier des pensées de colère.

Toute cette cohue lui semblait si méprisable! Ces gens attablés aux portes des cafés, ces silhouettes de femmes entrevues comme des fantômes dans les pénombres du gaz, cette promiscuité de flânerie et de rôdements, lui donnaient Técœurement de quelque cloaque, et des révoltes atroces la secouaient quand <5ile songeait que tant de vices et de lâchetés s'étalaient sans pudeur sous la clarté des étoiles quand son -père, ce malheureux, n'était sorti innocent de la cellule de Mazas que pour emporter sa dernière illusion, couché, là-bas, sous les pelletées de terre.

Alors, elle se sentait devenir méchante. Des pensées mauvaises lui donnaient comme des poussées de délire. Sa souffrance se changeait en haine. Elle avait des soifs de revanche, un âpre appétit de cruauté, se sachant assez belle pour voir ramper devant elle toutes ces vilenies, et,

hautaine, répondant par un sourire glacé, féroce, à tous ces éclairs de luxure que sa beauté impérieuse accrochait au passage, dans le tohu-bôhu de ce boulevard.

Ah! toutes ses douleurs, comme elles devenaient alors des réToltes! Toutes ses illusions, comme elles se changeaient en mépris! Ce tremblement lâche qu'elle avait surpris dans le geste éperdu de René, elle le retrouvait encore là et le devinait dans toute cette cohue. Au ha* sard, pris dans ce tas de promeneurs, un homme était un homme pareil à M. Beaumartel de Chantenay, c'est-àdire un être vil, prêt à implorer et à mentir. Ah ! oui, cent fois oui, elle aurait ses revanches I Elle devinait sa toute-puissance, la toute-puissance de sa splendeur, dans la façon même dont on la regardait passer. Devant elle, on s'écartait, instinctivement, pris de ce magnétique respectqulmpose une certaine beauté. Et les yeux s'ouvraient, stupéfaits, devant cette statue qui marchait.

Et elle le voyait bien que cette beauté était une force, une force comme l'argent, une force comme le pouvoir, une force terriblement utilisable, une implacable force capable de contraindre à la supplication devant la fille, ceux qui avaient ricané jadis de la condamnation du père. Elle éprouvait cette sensation mauvaise qu'elle n'avait qu'à vouloir pour contraindre à des excuses et à des repentirs ceux qui l'insultaient ou, plus indulgents, haussaient les épaules devant le souvenir de son père disparu, t Un imbécile! Une dupe!... Une bête I » Et ce qu'elle souffrit dans cette heure de cohue où elle se mêlait à cette foule pour la braver, Noris était heureuse de le souffrir. Tout son être en elle se

redressait contre Tinjustice, la lâcheté, le mépris, Pinjure de ceux qu'elle méprisait à son tour.

Toute sa beauté étalée semblait dire :

— Eh bieni oui, c'est moi, regardez-moi bien, je suis la fille d'Eugène Féraud flétri par la loi, je suis la maîtresse du prince de Chantenay condamnée à vos mépris, et je proteste contre la loi et j'essuie vos insultes comme de la boue qui ne tache pas!

Elle était une révoltée. Elle déclarait une guerre sans merci à tout ce monde où elle ne pouvait trouver ni un défenseur ni un ami, rien que des mendiants d'amour, comme l'autre, Taw^re pour qui elle avait voulu mourir I Mourir, ah bien ouil..» Pourquoi mourir, puisque, vivante, elle pouvait se venger de luiy se venger de tous?

Et, dans la flambée et la fièvre de cette soirée de Paris enveloppée d'une poussière et d'une chaleur d'orago, dans cette étuve capiteuse, dans ce vent de ' di'sir, dans ce bruit de voitures, dans cette fausse lumière d'un appareil électrique qui faisait resplendir le boulevard et allongeait fantastiquement sur la chaussée les ombres des passants et des voitures, NorJs remontait lentement, seule, le cœur crevé, vers le logis désert des Batignolles, et elle avait envie de souffleter ces lâchetés, ces soupçons, ces vilenies, ces trahisons, ces dédains, ces luxures, d'un cri de défi jeté comme une bravade de douleur, et de planter cette étiquette à son front ou sur sa poitrine, â la place de son cœur où il n'y aurait désormais plus rien, mais rien, rien, pas même lo dégoût, rien que l'abandon, rien que le vide : — Femme à vendre!

I>EXT3CIÊ2!,^Eî FA-KTIB

En Avril, le matin, par quelque frileuse journée printanière, sous un ciel couleur de perle où un peu de bleu très doux, fin, opalin, entr'ouvre, çà et là, le gris tendre de riiorizon; — à Theure des cavaliers et des amazones, des chevauchées le long de TAlléedes Accacias ou des Poteaux le bois de Boulogne est charmant. Un veut léger court à travers les arbres où il semble que des gouttelettes vertes viennent perler au bout des branches. Une légère brume, qui, au soleil de Midi, s'envolera comme une fumée, flotte au fond des allées, semblable à une vapeur d'argent. L'herbe verdit. Les arbustes mêmes semblent humer la brise des avrils.

Et par un de ces frais matins, un jeune homme, bien en selle, cavalier éprouvé, qu'on regardait tant il se tenait droit, après avoir monté, au pas, l'avenue du Bois de Boulogne, donnait de l'éperon en arrivant à TAllée des Poteaux, heureux de l'air qui lui baignait la peau et de cette sensation de bien-être qui faisait à ses muscles ainsi trempés dans le plein air l'effet d*un bain

dans un ^w^. Vingt-six ou vingt-sept ans, taille joliment prise, le torse moulé dans sa veste de^cheval, un feutre élégant sur son visage assez brun, aux favoris corrects, figure de marin évidemment hâlée par le vent de mer, le jeune homme montait comme un écuyer et c'était pourtant, depuis Valparaiso, la première fois qu'il se remettait en selle, promenant un pur sang que le marquis, son père, trouvait difficile.

Raymond de Ferdys éprouvait des voluptés singulières à se retrouver, après des années, dans ces allées mêmes où il avait trotté, tout petit, à côté de son père, sur un poney que lui avait donné le marquis. Ces coins familiers, il les retrouvait avec une joie d'écolier en vacances, un rajeunissement de sensations, il aimait Paris, ce diantre de Paris, Ferdys, quoiqu'il Teût planté là, depuis son adolescence, pour coui ir le monde et, après dès mois et des mois de navigation, Dieu savait où, il ne lui déplaisait pas de se retrouver là où il savait bien qu'on vit surtout de la vie de l'esprit, de cette existence de batailles cérébrales dont il ne connaissait plus que des lambeaux, par des brins de lettres ou des morceaux de journaux lus au bout de la terre, par hasard.

Il lui plaisait surtout de revoir le Bois, — cette quintessence de Paris qui est le bain de Paris comme le Boulevard en est la fièvre, — le Bois à Theure du cheval, avec le bruit des galops dans la terre foulée, douce comme la piste d'un cirque, et les horizons d'un gris tendre, les bouts d'allées où les cavaliers, les amazones, à peine visibles, sautillent au loin, comme de

gentilles poupées soulevées par un fil, et les silhouettes de femmes, la jupe longue, le corsage collant, suivant le chic anglais ou le chic français, et toutes ces coquetteries du Bois paré, ratissé, lavé et propret comme une aquarelle, et avivé, de temps à autre, par Tapparition. de' quelque unifçrme militaire, la veste sombre d'un officier de dragons ou la pelisse bleue d'un officier de chasseurs.

Raymond respirait, trouvant délicieux ce matin d'un printemps qui hésitait encore. 10 avril I Des marronniers qui avaient peur, des folioles qui se dépliaient, comme peureuses, aux branches des aubépines. Un matin de renouveau qui, sans la vague teinte verte des choses, eût ressemblé à un hiver clément. Cela reposait Ferdys des chaudes journées de Nouka-Hiva ou des coups de soleil en mer, aux pays torrides. Il ne l'avait jamais vu aussi séduisant, le Bois. Il se demandait même s'il l'avait jamais vu jadis.

Joyeusement, le marin payait, en le retrouvant, sa dette de reconnaissance et de retour à Paris.

1877-1882. Comme le temps en avait roulé, semblable à la marée roulant les galets, des hommes et des choses ! Cinq ansi En cinq ans, quelles métamorphoses, visibles seulement pour ceux qui ne les suivent pas de seconde en seconde 1

Cinq ansI II avait, Raymond de Ferdys, pendant ces cinq années, fait bien des stations dans les mers du Sud, à Taïti ou aux Marquises, puis, plus tard, à Lima, à Valparaiso, attachant à son épaule, sur le Montcaïm, bâtiment- amiral en Chine, les aiguillettes

d'aide-de-camp de Tamiral commandant la station, et, à vingt-cinq ans, lieutenant de vaisseau, décoré d'un brin de ruban rouge, il se retrouvait, — comme en 1877, à Paris, mais attaché, celte fois, à Tétat-major du ministre, et portant, avec le chapeau à claque, '^s trois galons d'or sur la manche, Taiguillette et la ceinture rouge et or, à petites torsades, de l'offlcier d'ordonnance. C'était depuis quelques jours seulement qu'il était, de Brest, venu rue RoyaHe, occuper ce poste, son ancien amiral du Montcalm sachant ce que valait le jeune officier et le réclamant auprès de lui. Et après s'être montré, la casquette galonnée au front, dans les salons et les cercles, au bras de ce diable de marquis de Ferdys, son père, aussi jeune, plus jeune peut-être en 82 qu'autrefois, Raymond avait déposé l'uniforme et, voyageur redevenu Parisien, Parisien de ton et d'esprit, il menait maintenant une vie doublement occupée* d'aide-de-camp actif et de curieux, étudiant Paris, le Paris intellectuel, et en jouissant le plus possible, pendant les heures de liberté que lui laissaient ses occupations auprès du ministre.

Raymond avait, du reste, le travail facile et pouvait étonner à la fois, l'amiral Pradier du Resnei par son activité, et M. de Ferdys lui-même, par un cei'tain don d'ubiquité que le vieux marquis — si on pouvait l'appeler vieux — admirait beaucoup.

— Raymond? disait le père. Il est partout à la fois, à la Bibliothèque et au Gun Club, au Persil et à la sortie du Conseil des Ministres. Il est stupéfiant! Il me surprend moi-même. Et je le prenais pour un bénédictin

autrefois!... Après ça, il est vrai que sous le rapport des femmes... Et Ferdys hochait la tête, trouvant peutêtre, sur ce point spécial, — délicatement intime. — Raymond en retard.

Raymond n'était qu'un raffiné, méprisant les sensations banales qui se vendent au tas et gardant peutêtre en lui le secret de quelque idéal entrevu ou d'un espoir encore cherché. Ce qui était certain, c'est qu'il se retrouvait avec joie à Paris, humant la subtilité des parfums du Bois qui s'éveillait. Il ne rencontrait guère, par les allées, de visages de connaissance : quelques vieux généraux, amis de son père, conduisant leur fils ou leurs petits-fils trottant sur des poneys, et qui lui rendaient, sans le reconnaître, son salut, le prenant, avec le bout de ruban rouge piqué sur son veston, pour quelque officier en tenue bourgeoise. Mais Raymond avait décidément trop quitté le monde, depuis son premier départ pour Brest. Il était ici comme un étranger, un demi-sauvage.

Bah I cette sensation d'isolement, cette impression de solitude pleine de liberté le caressaient et lui semblaient exquises. Il aimait à passer inaperçu, en spectateur plutôt qu'en acteur, laissant le tapage ou la pose aux affamés d'attention qui jouent un rôle, et sont, dans le monde, les forçats mêmes de leur rôle, condamnés pendant des années au carcan d'une attitude. Se sentir maître de lui-même, regardant et non regardé, était sa joie. Et, ce matin-là, il regardait tout, trouvant délicieux ces «entiers assoupis, baignés d'une lumière gris d'argent comme d'un léger voile d'idylle.

i66 NORtB.

Raymond s'attarda ainsi assez longtemps, laissant les allées se dépeupler de cavaliers, et le Bois tomber dans un demi-silence, en attendant le fracas, le sourd roulement des voitures de l'après-midi. Il était demeuré, volontairement, à peu près seul sur la route, son cheval allant au pas, lorsque, de loin, il aperçut — de son œil de marin qui savait tout voir et deviner, — une amazone qui venait vers lui, parfois cachée par le mince rideau d*arbust(^s de la route.

Droite sur sa selle de cuir jaune, très élégante, lataille serrée dans son costume bleu sombre, un brin de lilas au corsage, elle paraissait et disparaissait derrière la fine dentelle verte des feuilles et lentement s'avançait, son groom derrière elle, correct, en culottes blanches, tenant à la main un stick à poignée d'ivoire transversalement posé sur le col du cheval.

A mesure que la jeune femme, très jolie de silhouette, approchait, Raymond la trouvait de plus en plus charmante et il éprouvait une singulière émotion comme s'il reconnaissait la cavalière et qu'elle vint à lui, l'ayant, elle aussi, reconnu.

Il se trompait évidemment, mais cette amazone un peu altière et très gracieuse à la fois, le chapeau hardiment planté sur des cheveux noirs, cette fine vignett€ anglaise avec des yeux de parisienne c'était — elle lui ressemblait du moins étrangement — c'était Norii Péraud, cette Noris emportée avec lui, là-bas, par le souvenir et dont, au retour, on lui avait, à Paris, vaguement conté l'histoire.

Une reine de Paris maintenant, Noris!,.. disait-oi^

KOJiis. 167

Il regardait la jeune femme venant vers lui et, le cavalier^t celle qu'il étudiait se rapprochant au pas de leurs montures, Raymond ne s'y trompait plus, maintenant; c'était bien ce visage fin de jolie brune, ces noirs cheveux frisés sur ces yeux profonds, doux et tristes jadis, ce teint de créole aux blancheurs de japonaise, oui, c'était Noris, Noris devenue femme, et Noris conservant pourtant, dans la floraison de ses. vingt-quatre ans, la sveltesse charmante, l'ondulation de jeune fille de la Noris d'autrefois. ^

— Noris ! répétait Raymond en lui-même. Noris !

Il lui semblait qu'un passé reverdissait, comme ces aubépines, avec ce nom de femme : Noris !

Et qu'allait-il lui dire, à Noris, qui ne fût point banal et niais, après cinq années où il ne lui avait pas écrit un mot et qu'il avait pourtant passées en songeant plus d'une fois à elle ? Il se sentait, le lieutenant de vaisseau, légèrement troublé, presque intimidé. Mais elle l'avait décidément reconnu aussi et, toute charmée, arrêtant son cheval, elle l'avait salué d'une main tendue, avec un gentil cri de joie :

— Ah ! M. de Ferdys !...

Raymond toucha cette main gantée.

— Comment n'êtes- vous pas déjà venu me voir, monsieur de Ferdys? Je savais que vous étiez à Paris!

— On m'a dit que vous ne receviez personne î

— C'est-à-dire que je ne reçois pas tout le monde. Ou plutôt, vous avez raison, je ne reçois personne. Mais vous, vous êtes quelqu'un !

Elle avait souri, la tête à demi penchée, enveloppant

168 NOBIB.

Ferdys d'un regard d'affection sincère, de vraie bonté, où un peu d'admiration féminine se glissait pour ce jeune homme énergique et bien planté qui était — elle l'avait bien remarqué — devenu un peu pâle en l'apercevant.

— Êtes-vous pressé de rentrer? Encore un touri II fait un bon temps de cheval I dit-elle.

Raymond prit sa droite et, dans la lenteur d'une promenade, leur causerie, tantôt furtive et tantôt rieuse, commença, ponctuée par le bruit sourd des sabots de leurs chevaux dans la terre rouge de l'allée .

Le soleil montait, perçant déjà le fin brouillard, dorant çà et là les folioles vert tendre, et les voix s'entendaieiit plus claires, dans le grand air de ce bois à demi-déserté.

— Eh bien," monsieur de Ferdys, vous voilà redevenu Parisien ! dit Noris. N'est-ce pas que c'est joli, Paris ?

— Cela dépend de ce qu'on y rencontre I dit Raymond.

Elle riait

— Oh I comme vous voilà devenu galant 1 Est^^ que ce sont les petites musiciennes chinoises qui vous ont appris les madrigaux?

— Je ne suis pas allé en Chine, cette fois.

— Où avez- vous stationné ?

— Un peu partout. Dans les mers du Sud. A Taïti.

— Ah ! Taïti ! dit Noris, riant toujours. C'est un paradis, à ce qu'il parait. Un vrai paradis!... Tout le monde y est heureux avec rien.

KORIS. 169

— On devait y vivre heureux, en effet, avec peu de chose avant que nous n'eussions apporté là notre civilisation. Mais la bijouterie et les robes européennes ont tout perdu I

— Ah I fit Noris. Cela ne m'étonne pas. Et avez- vous /encontre Rarahu là-bas?

— Rarahu ?

Elle se mit à rire encore.

— Vous devez bien avoir eu quelque aventure de voyage. Elles sont capiteuses les Taïtiennes, parait-il. Comment sont-elles, monsieur de Ferdys?

— Elles seraient fort laides à Paris et sont charmantes là-bas.

— Couleur brique ?

— Couleur café au lait.

— Bonnes ?

— Oui. Et curieuses. Elles aiment les étrangers par cette curiosité-là et n'aiment d'amour que leurs kanaks... Elles sont tendres, romanesques.

— Romanesques ! Ah 1 les pauvres filles î

Noris avait dit cela d'un ton bizarre, assez amer, qui frappa Raymond.

— Oh ! très romanesques, reprit-il. Quand on s'en va, elles vous disent : « Emporte de moi ce qui te plaît le plus. » Et qu'on leur réponde : « Ce qui me plaît le plus. Eh ! mais, tes cheveux ! » elles n'hésitent pas et la chevelure tombe. Un de mes amis était amoureux d'une petite Taïtienne dont la main était délicieuse, quoique tatouée... mais tatouée de bleu, très finement. « C'est ta main que j'aime le mieux, y> dit-il à la Taïtienne

qui lui demandait, comme elles le fout toutes : m Que veux-tu emporter en souvenir de moi? » — «Ma main? Eh bien ! Coupe-la ! »

— Ah bah I dit Noris, mais elles aiment vraiment, vos petites insulaires !... Se couper la main, brr! C'est à peine si les Parisiennes se couperaient leurs ongles roses. Elles y tiennent trop... ne fût-ce que pour égratigner I

Raymond cherchait, tandis que Noris pariait^ à rencontrer le regard , les yeux francs de là jeune femme. Il ne la voyait que de profil, ce fin profil de camée avec un charme oriental. Elle restait, allant au pas de son cheval, les yeux fixés sur les lointains des allées, les fonds tout à Theure embrumés et qui devenaient clairs. Elle semblait affecter de ne point regarder Raymond et, pourtant quand il eut parlé de cette main tatouée que, naïvement, la fillette de Taïti voulait, là-bas, couper et donner, — commecela, le plus simplement du monde, — elle se tourna d'un mouvement brusque vers Ferdys et après avoir ri une dernière fois, nerveusement : *

— Est-ce que c'est à vous que cette histoire est arrivée ? dit-elle.

Ferdys le retrouva alors, ce regard noir, profond et ardent d'autrefois, avec une expression de colère ou d'amertume hardie que n'avaient pas ces noires prunelles, quand Noris avait dix-neuf ans.

— Non, non, répondit il, ce n'est pas à moi qu'on a voulu faire ce cadeau 1

*- Elle croyait peut-être être très généreuse, votre

NORIS. 17i

Taîtienne!.,. dit Noris, la voix sèche, tout à coup. Se trancher la main, c'est héroïque, soit, et cruel. Il y a quelque chose de plus sinistre que ça : c'est...

— C'est?

— Vous allez me trouver trop romantique I C'est de s'arracher le cœur!

Une lueur passa dans le regard que Raymond buvait presque. Tout ce visage de femme avait eu brusquement une contraction nerveuse, puis le rire revint, sonnant un peu comme un cristal brisé, à ces belles lèvres rouges et, donnant à son cheval un coup de houssine, Noris dit encore :

— Vous me raconterez tout cela chez moi, j'espère, monsieur de Ferdys? Je tiens beaucoup à vous revoir. Il me semble que nous avons une infinité de choses à nous dire. Des riens, peut-être, mais des riens qui sont tout. Ah ! que je suis étourdie ! Je ne vous donne pas mon adresse I

— Je la connais, dit Ferdys. On m'a montré votre hôtel, Tautre jour. Il est fort joli !... digne de vous I

— Ah ! Et qui vous l'a montré?

Raymond sourit légèrement, avec une pointe de mélancolie :

— Mon père !

Noris attendait peut-être un autre nom. Elle aussi, à son tour, cherchait le regard de Raymond.

Quand il eut nommé le marquis, elle laissa partir encore une étincelle de son rire :

— Ah 1 parbleu , le marquis doit connaître la rue JouflTroy ! J'aperçois souvent son coupé à la porte de.,, d'une amie à moi... une charmante tille !

Elle s'arrêta, voyant que Raymond, le visage un peu assombri, faisait un effort pour ne point paraître mal à Taise.

— Que voulez- vous? dit-elle, votre père sera toujours votre frère cadet ! Mais, ne craignez rien, c'est un gentilhomme. Il peut brûler, comme avec un fer à papillotes, ses cheveux grisa la cigarette des Parisiennes, il ne les tachera jamais, et d'ailleurs Marguerite Brunier n'est ni une méchante, ni une dangereuse flUe. Elle aurait même fait, avec un peu plus d'énergie et un peu de chance, une honnête femme... Comme c'est étrange, la façon dont on tombe 1... Et si je vous disais comment je l'ai connue, cette Marguerite ! Au cimetière... Oui, au cimetière!... Voilà Paris! Je vous conterai cela à mon tour bientôt, j'espère!

Elle tendit encore à Raymond sa main, comme tout à l'heure il la prit, la gardant plus longtemps, cette fois, en tenant ses yeux fixés sur ceux de Noris.

Elle répéta : •

— A bientôt ?

— Oui, à bientôt.

Elle souriait,jolieà ravir, la tête un peu penchée, la bouche tordue légèrement comme par une caresse ironique.

— Vous avez l'air heureux! fit Raymond.

— Oui... je suis très contente.

Elle attendit un moment.

— Très contonte... aujourd'hui.

— Parce que ?...

— Parce que je vous vois. Et pourtant, quels souvenirs vous me rappelez, mon pauvre marquis !

— Ah ! dit-il, vous n'avez pas oublié ?

Il entendit, comme tout à Theure, dans le plein air du Bois, monter le rire brisé de Noris.

— Est-ce qu'on oublie ? fit-elle.

Elle fouetta son cheval qui prit le galop et s'enfonça dans l'allée, en jetant, retournée à demi, cet adieu à Ferdys :

^ — Ne m'oubliez pas, vous I A bientôt !

■ Raymond donnant de l'éperon, la suivit un moment, contemplant de loin cette fine silhouette sur laquelle, à travers les branchettes grêles qui la zébraient d'une guipure mouvante, semblait pleuvoir du soleil. Elle s'éloignait rapidement et sortait déjàde la Route des Poteaux, gagnant la porte du Bois par l'Allée Sablonneuse. Alors, la regardant entrer, à l'horizon, par la grande avenue, déjà ponctuée de voitures, il revint, comme à regret, vers Paris, les yeux fixés sur ce point noir qui sautillait là-bas en s'amoindrissant à chaque pas, et qui était une femme, une adorable femme, cette Noris qui avait en Jui éveillé le preemier frisson d'amour, amené à ses yeux la première larme et qu'il n'avait pas oubliée — qu'il n'oubliait pas.

. « Eit-ce qu*on oublie? i

jo;

Rue t^uffroy, un hôtel Louis XIII, aux sculptures blanches, d'un beau caractère artistique, entourant les briques rouges. La porte, assez petite, s'ouvrant sur un vestibule aux tapisseries sévères, éclairées des bleus ou des verts des faïences persanes et des reflets mordorés dé plats mezzo-arabes. Deux guerriers japonais, armés et cuirassés, veillant au seuil, avec leurs moustaches de chats hérissés et leurs masques d'Arlequins tragiques. Deux autres portant des torchères au bas de Tescalier conduisant aux appartements du premier étage. A leurs pieds des dragons de bronze ouvrant, comme des trous de tirelires, leurs bouches de crapauds énormes.

Une grande porte cochère, à guelques mètres de la petite porte d'entrée s'ouvrait, au signal du groom, lorsque Noris revenait du Bois, et montrait alors un coin de jardin, des arbustes grêles encore, des toufles de fleurs, av^c les murs rouges des communs, au bout da sable doré de Taliée. Au rez-de-chaussée, le boudoir, doublé par un window, donnait sur ce jardin improvisé, et ce petit salon Louis XVI, aux meubles blancs recouverte d'étoffes précieuses, de soies d'un rose

NOEIS. 175

passé anx fins semis de fleurettes, avait pour ornements, dans l'encadrement des panneaux sculptés, c^tte verdure fraîche qui riait, au fond, comme une tapisserie ou comme un décor.

Noris se tenait assez souvent dans ce salon blanc, où des livres de prix montraiorit leurs maroquins dorés dans une bibliothèque de Boule faisant pendant à une vitrine où les figurines de Saxe, les netzkés du Japon et les statuettes de Tanagra aux silhouettes d'une modernité troublante, se pressaient sur les tablettes de verre épais. Elle avait, à côté, un salon plus sévère et d'aspect presque sombre, grand, meublé de fauteuils Louis XIV et de crédences de chêne noir. Quelques tableaux, peu nombreux, et d'un grand style.

L'hôtel était vaste. Dans la salle à manger, aux panneaux brossés par Vollon, on eût pu donner un dîner préfectoral, et Noris y prenait ses repas presque toujours seule. Elle vivait isolée dans ces pièces d'un luxe superbe, sans tons criards, où sa fantaisie et son goût entassaient les objets d'art qui amusaient ses yeux et les livres qui fouettaient son esprit. Là-haut, dans une laçon de bibliothèque où elle se tenait assez souvent, elle avait sur des rayons spéciaux, les romans oubliés d'Eugène Féraud, en reliures pleines, à son chiffre et étiquetés de Vex-libris qu'elle avait choisi, avec sa devise attristée et révoltée : Je me survis.

Elle mettait, dans le luxe même dont elle enveloppait ces livres dédaignés du disparu, une des formes de su revanche. Le roman de sa vie — de sa vie nou-

17() NOHIS.

velle et survécue — était plus ironique d'ailleurs et plus étrange dans sa banalité que les inventions démodées de Féraud. Elle avait voulu mourir et elle s'était décidée à vivre, secouée par ce terrible appétit de représailles qui la faisait, cinq ans auparavant, regarder la cohue du boulevard avec des colères de bravade. Son père une fois m^rt, son amour bafoué, elle n'avait eu qu'une haine — ce Paris même où elle étouffait, prise de rage — et, confiant à la vieille Victorine les quelques débris qu'elle voulait sauver de cette débâcle, — les manuscrits de Féraud, des livres, des portraits, l'étude de Delacroix, la Juive du Maroc, — elle louait à la servante une chambre dans une maison de la rue Logendre, vendait tout ce qui, dans le logis de la rue Brochant, n'était pas des souvenirs, des reliques de son passé et, avec l'argent trouvé là ou tiré des reproductions d'ouvrages de Féraud, pauvre et se sentant riche avec une année ou deux d'existence médiocre devant elle, elle avait quitté Paris, heureuse jusqu'à l'ivresse, de le fuir,avec une sensation de délivrance comme si on y eût, à coups de calomnies, assassiné son père.

Et alors elle était partie pour Nice, cherchant un ciel nouveau, des coins inconnus. Ce n'était point Paris seulement qu'-elle fuyait, c'était aussi René, cet empoisonneur de sa foi, l'adoré devenu le méprisé, le misérable qui, d'une honnête fille avait fait une fille perdue. Elle ne songeait pas que, peut-être, là-bas, dans l'internationale cohue niçoise, elle pouvait se heurter à lui, Paris se dégorgeant sur la Jetée et le Cours Masséna aux

heures d'hiver. D'ailleurs, elle ne retrouva pas M. de Chantenay et, à Nice même, elle cherchait avec plus de volupté les bois déserts que la Promenade des Anglais. Elle aimait monter, dans une quasi-solitude, la route de Villefranche et, sur les hauteurs, les roches à ses pieds, et sous ses yeux, au loin, le plus bel horizon de la côt«, elle restait là, dans la lumière, dans l'air pur qui chassait ses colères, avec le sourd murmure de la mer berçant ses mélancolies et jetant à ce deuil terrestre borné à la vie, la plainte éternelle de l'infini.

Elle trouvait sinon des consolations, du moins des engourdissements à sa douleur dans les torpeurs qui s'emparaient d'elle, le cerveau plein d'une lourdeur vague, comme après une insomnie, et tout son être alangui par une sorte d'anémie physique et moralo, par un marasme du cœur. Et elle se laissait vivre ainsi, d'une sorte d'existence végétative, dans le calme suprême de cette nature qui ne s'inquiétait ni de Noris ni des autres, et faisait pousser ses fleurs et flambe;» son soleil indiffèrent sur toute cette souffrance.

Noris ne se demandait même pas maintenant comment elle vivrait le lendemain, après ce demi-sommeil endolori. Il lui semblait que sa destinée entière était bornée aux quelques jours,, aux quelques mois qu'elle pouvait librement passer, avec les débris de son naufrage, sans avoir besoin de personne. Il y avait devant elle comme une muraille de pierre et derrière cette muraille, rien. Quand elle serait lasse, elle se briserait la tête contre cet obstacle, et tout serait dit. Puisses idées de revanche la reprenaient. Ellevou-

lait sa place dans la cohue, la première place dans cette foule bestialement égoïste. Elle se rappelait les fauves regards que les luxures jetaient à sa désolation. Un hasard mit sur son chemin le Grand-Duc Vassili, qui Be reposait à Nice de la rude campagne menée dans les Balkans. Joli homme, très regardé et admiré sur la Promenade, lorgné des femmes qui Pavaient bombardé de violettes et de roses à la Bataille des Fleurs .Le Grand- Duc s'inquiéta de Noris, aperçue pour la première fois au théâtre où elle se rendait pour essayer de se re* prendre à quelque sensation d'art et secouer ces songeries torpides où s'attisaient ses révoltes, presque ses haines. Elle fut toute surprise, lorsque dans une rencontre sur la route de Villefranche, ce beau garçon aux tempes grisonnantes, entrevu l'avant-veille dans une avant-scène et qu'elle avait, autour d'elle, entendu appeler « le Grand-Duc » lui adressa la parole, la trouvant assise sur les roches, son ombrelle criblée de soleil.

Il était seul, aimant aussi à promener sa liberté loin des coins du high-life, comme en campagne il se plaisait, à galoper, sans escorte, aux avant-postes. Dans cette sorte de laisser-aller de ville d'eaux qui est le charme de Nice, le Grand-Duc "^^assili trouvait une certaine joie raffinée. Il y humait la vie comme un bouquet. Il y trouvait, à sa guise, des respects officiels et ies bonnes fortunes anonymes. Il ne doutait point que cette jolie parisienne aux traits orientaux qu'il rencontrait là, qu'il reconnaissait et qu'il avait vue sans cavalier au théâtre, ne fût éprise, comme lui, des séductions de l'inconnu. Il se hasarda à lui parler, fut

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tout "surpris de rencontrer une froideur hautaine répondant à la banalité de son madrigal, s'excusa, sentant qu'il s'était mépris, se piqua au jeu et n'eut qu'une idée, savoir exactement ce qu'était cette jeune fille qui, tout à coup, donnait pour lui au séjour de Nice le piquant d'un roman ou d'une aventure.

On lui dit, — car tout se sait, en ce monde, et tout se répète de bouche en bouche, même ce qui n'existe pas, — on lui apprit que cette jeune femme assez solitaire, quii beaucoup de gens avaient déjà remarquée depuis son arrivée à Nice, était la fille d'un pauvre diable d'écrivain, de plus de prison que de talent (et l'on rééditait ainsi un vieux mot pour envoyer encore à Féraud une ruade posthume), et qui, elle-même, assurait-on, avait eu quelque faiblesse ou quelque bonté pour le prince Beaumartel de Chantenay, le beau Chantenay, Fleur de Chic, Le Prince l'avait, du moins, laissé dire un soir, au Cercle, à l'heure où l'on parlait de certain procès financier où l'écrivain avait été fourré. Tous ces renseignements venaient au grand-duc Vassili par un reporter très élégant, le petit Gardanne, du Parisien de Paris f qui rédigeait en hiver une feuille niçoise spéciale, le Mont-Boron. Très renseigné, Gardanne ! Et •enchanté de donner, tout en causant, cette petite biographie à un personnage aussi important que le grand-duc.

Et, peu à peu, ainsi, le soldat, surpris agréablement de l'antithèse de cette vie intense de rivage méditerranéen avec la dure campagne qu'il venait de conduire, ressentait pour Noris un caprice qui devenait une sorte de désir «auvage, trouvant la jeune femme déli-

cieuse, troublé et charmé par Tesprit amer de la délaissée qui riait si volontiers, mécîiamment, lorsque l'Altesse lui parlait d'amour.

— Alors, vous m'aimez?

— Profondément.

— Vous ne me connaissiez pas il y a un mois!...

— Faut-il un mois pour devenir amoureux... surtoL u d'une femme comme vous 1

— J'ai vu affiché, quand j'étais toute petite,^ un vieux vaudeville qui portait ce titre (il m'intriguait beaucoup, ce titre) : V amour, que ce que c*est que ça ? Je sais ce que c'est maintenant ; si ce n'est pas admirable, héroïque, sublime, c'est hideux et c'est insultant. Vous êtes un héros, je le sais. Mais je parie que ce n'est pas héroïquement que vous m'aimez?

— Je vous aime comme on aime...

— Quand on n'aime pas et quand on désire I

Elle le souffletait ainsi de ses rires et le Grand-Duc, habitué à des réponses moins narquoises, se sentait parfois pris de colère comme devant une redoute qui se défendrait trop.

C'était peut-être une honnête fille, cette Noris ; et ce chroniqueur, Gardanne, l'avait peut-être calomniée !.. Toujours est-il que Mlle Féraud quitta Nice et revint à Paris sans que le grand-duc Vassili eût pu connaître le secret de cette belle fille, blanche comme un marbre dans ses vêtements de deuil.

A Paris, il chercha à la revoir et la retrrouva. Elle était revenue pour rencontrer un deuil nouveau après ses autres deuils. La vieille Victorine était morte.

NORIB. 181

C'était une solitude plus profonde qui commençait pour Noris et, avec la solitude, une menaçante misère. Sans état, isolée et perdue dans le brouhaha parisien, elle eût voulu demeurer une honnête fille qu'elle se fût heurtée à toutes les impossibilités écœurantes. Mais de quel droit la maîtresse dédaignée et presque chassée du prince Beaumartel de Chantenay eût-elle osé se dire encore une honnête fille ?

Femme tombée I Femme à vendre!

Elle s'était perdue avec toute llgnorance confiante de la bonté, de la foi, do Tamour, de cet odieux amour qu'elle connaissait maintenant. Elle se donna avec toute la colère, tout le besoin de gâcher, de souiller, de broyer sous ses pieds, — dans la boue, — un idéal détesté, espèce de névrose qui prend la femme à de certaines heures de révoltes où la rage de vengeance semble à tant d'autres le pseudonyme de la passion et le semblant de l'amour.

Noris ne s'y trompait point, ne se trompait pas elle-même. Elle s'insurgeait, offrant sa beauté au dégoût comme on offrirait sa poitrine aux balles. Elle voulait traîner à terre, semblable à un v^oile de fiancée qu'elle eût déchiré avec ses dents, cette confiante adoration qu'elle avait mise en René et qui avait été la déception détestée, le haut-de-cœur de sa vie.

Elle voulait qu'une autre créature succédât en elle â la crédule et romanesque fille qui avait été la digne enfant de ce chasseur de chimères et de cet amoureux des étoiles qui s'appelait Féraud. Elle voulait enfin que son existence nouvelle fût la rv'aiisalîjn

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fiévreuse, torturée peut-être en secret, mais inso* lente en apparence, mais implacable de cette devise, cri douloureux et sanglot de son cœur :

— € Je me survis ! »

Et Paris, le Paris des tapages et des luxes, cette grande province de Paris qui s*inquiète d'un visage nouveau dans une avant-scène plus que d'un poème ou d'une question politique, Paris et la crème de Paris avaient été intrigués, surpris, aiguillonnés de désirs, surexcités comme par un mystère, en voyant, un jour, parmi le personnel étiqueté et catalogué des premières représentations, une Jeune femme au noble profil de camée, très curieuse avec ses petits, cheveux frisés sur le front, sa coiffure de portrait d'Ingres rajeuni et bizarre, inquiétante lorsque, sous les gros yeux ronds des jumelles elle relevait sa tête brune, et répondait à (568 inquisitions des lorgnettes par un sourire de -dée, un regard noir, et» des balancements d'éventail savants comme le manège d'une Espagnole.

Presque toujours en noir, une fleur blanche au corsage, le ton lacté de sa peau rompait la monotonie de ces costumes de velours ou de satin. Toujours seule; ou accompagnée d'une suivante qui tenait plus de la femme de chambre que de l'amie et à laquelle elle parait peu. On avait chuchoté son nom, interrogé les clubmen, appelé les chroniqueurs à Taide. Et toujours ce bien informé de Gardanne s'était trouvé là pour couler quelque détail inédit à Toreille des autres courriéristes. Noris Péraud faisait, en moins de huit jours, partie de la nomenclature obligée dos Sjtrees Parisiennes. La

notoriété naît à Paris comme un grain de poudre éclate. On s'empressait autour de la loge où se tenait cette Noris, qui ne parlait à personne et analysait la salle avec autant de soin que la salle Fétudiait. Ce qui étonnait, c'était précisément le silence et l'isolement que cette femme cherchait. On n'était pas plus reçu dans sa loge que chez elle. Elle se cloîtrait. On savait parfaitement que rhôtel de la rue JoufiFroy s'entr'ouvrait parfois, lorsque le grand-duc Vassili venait de Pétersbourg à Paris, et la chronique n'était pas demeurée muette sur la première passion de Noris pour ce Don Juan ou Don Juanito de prince de Chantenay ; mais ce fameux hôtel que Noris tenait du grand seigneur russe, personne, les fournisseurs exceptés, les bijoutiers ou les maquignons, n'en avait franchi le seuil. Mademoiselle Péraud y vivait dans le didain savoureux de toutes ces côurtisaneries empressées autour de sa beauté.

Elle y vivait, amèrement heureuse , dans la lourdeur même de sa solitude, et se retrouvant seule encore, toujours seule, avec des joies agressives, lorsqu'elle allait à cheval, faire un tour au Bois, ou lorsque son coupé la promenait autour du Lac, en cet isolement presque insolent de mépris qui irritait les cavaliers abonnes fortunes. On a beau être la maîtresse d'un Grand-Duc, quand on est une parisienne notée, quelques faiblesses sont une politesse et comme un hommage rendu à la séduction même de Paris. Mais Noris n'avait pas même une de ces faiblesses-là. Elle était libre de ses fiertés, grâce à la libéralité du Grand- Duc qui trouvait galant de rencontrer un salon digrib

de le recevoir lorsqu'il passait par Paris et, d'ailleurs, se sentait pris, sérieusement pris, par cette créature d'élite, si différente de ses maîtresses ordinaires, bourgeoise déclassée au cœur de grande dame, capable de sortir sur-lechamp de l'hôtel, en se redressant sous l'outrage, si le Grand-Duc, assez timide devant elle, se fût avisé, par hasard, de lui manquer de respect.

Elle avait fait placer, au milieu du panneau central de son grand salon, au ton foncé, à ornements d'or, ta Marocaine d'Eugène Delacroix, magnifiquement encadrée ; et l'éclatante créature, aux épaules d'ambre baignées d'une cascatelle de cheveux sombres, semblait, avec ses sequins d'or collés au front et ses yeux do velours trouant la toile, le portrait même de Noris dans- quelque travestissement oriental. C'était sur cette image tant de fois contemplée par Féraud, que la jeune femme rivait ses yeux avec des fixités avides, lorsqu'elle passait des journées à ressaisir ses souvenirs, dans le silence de tombeau de son hôtel.

Elle recevait peu de gens, personne,, encore un coup, ou presque personne, comme elle l'avait dit à Raymond de Ferdys et, redressant le front sous le mépris des autres, elle le leur rendait, ce mépris, du haut de cette liberté qu'elle avait conquise, au prix de son corps. Elle sortait peu, n'avait point d'amies, et dans ce monde de déclassés ou de tristes parvenus qui était le sien maintenant, ne voyait guère qu'une certaine Marguerite Brunier, dont l'hôtel était voisin du sien, en ce quartier aouveau, aux maisons neuves et aux fortuaei subites.

NORIS. iSS

Le soir même de ce matin d'avril où elle avait encontre Raymond au Bois, Noris avait accepté, «ontre son ordinaire, de dîner avec Gardanne, le reporter Gardanne, qui l'amusait parfois comme une chronique vivante et qui lui apportait, chez elle, en une heure, la mousse de l'esprit de Paris, dégustée par elle comme un soda. Et c'était chez Marguerite Brunier, sa voisine, celle qu'on appelait Margot, et à la porte de qui s'arrêtait souvent le coupé du marquis de Ferdys, le père, que ce dîner devait avoir lieu.

Margot et Gardanne 1 Lorsque Noris recevait, à son tour, c'étaient là les deux hôtes . les plus habituels de son salon, les deux seuls hôtes, à dire vrai, de la maison de la rue JoufTroy : Gardanne, y venant en passant et s'imposant plus souvent que la jeune femme ne l'eût voulu, et Margot, apportant dans la solitude somptueuse de l'hôtel son rire gai de bonne fille, pas plus joyeuse qu'une autre, retrouvant parfois les mélancolies du passé au fond de ses souvenirs, comme une amertume au fond d'un verre de Champagne, mais n'y pensant pas, n'y voulant point penser et disant à Noris :

— Bai! la vie ne vaut pas qu'on se fisase tant de tracas pour elle. C'est si vite passé I...

Elle ajoutait :

— Je n'ai pas vingt-six ans et ça me semble déjà fini I Très jolie, du reste, cette Marguerite: grasse, la peau

blanche, des cheveux blonds, très épais, qu'elle teignait encore en roux, de petites oreilles ourlées de chair qu'on avait des envies de mordre, des yeux très bleus et des dents très blanches qui riaient ensemble; les mains

grassouillettes, chargées de bagues; toute sa petite personne crémeuse et fouettée comme une meringue fort appétissante, malgré la pâleur déjà venue aux lèvres et le léger cercle bleuâtre des yeux .

Elle avait, la jolie flUe, en dépit de sa gaieté, comme Noris elle-même, le vague ennui de cette existence éternellement identique et dont les perpétuels recommencements de fête et de remue-ménage lui donnaient une sorte de courbature. Aussi, parfois, éprouvait-elle une sensation de halte reposante à bavarder, comme ce soir-là, avec des amis, sans façon, sans pose, sans la présence du maître du logis, — très aimable, puisque c'était M. de Ferdys, — mais très pesant et lassant, tout simplement parce que c'était le maître.

Le bon Gardanne, placé chez Margot entre cette jolie fille amusante et gaie, et cette belle Noris, brune comme une fille de Bohême, — deux Parisiennes de race difForente, — éprouvait, dans la salle à manger tendue de cuir de Cordoue, éclairée par un lustre de fer forgé, aux enroulements copiés, disait Marguerite, sur les rinceaux du puits anversois de Quentin Metzys, une agréable impression de souper aimable, entre deux belles petites, dans un cabinet de restaurant. Lee fleurs blanches et roses de la corbeille éclataient, sous la lumière, avec des reflets de chair féminine. Tout était riant, les cristaux à reflets d'opales, le couvert martelé à la japonaise, les dessins rouges et blancs de la nappe russe. Il y avait un goût en tout cela que le reporter louait avec de grandes exclamations, tout en man^ géant, payant déjà son écot en réclames parlées.

Il avait son idée, Gardanne. Il voulait décrire, par le menu, Tintérieur de l'hôtel de Margot, et après celui-là, celui de Noris, de Norls surtout. Ahl Thôtel de Noris, ce petit hôtel clos et somptueux, voilà un sujet! Un sujet qu'on ne lui avait pas encore pris. Don- ' ner une Noris intime à son journal, c'était une primeur! Ça frapperait. C'était nouveau. On savait très bien, dans Paris, que la charmante fille était la maitresse du Grand- Duc, mais ce titre même donnait à sa vie quelque chose de mystérieux qui intéresserait beaucoup, évidemment, quand Gardanne soulèverait un coin du voile. Une surprise qu'il voulait faire à son journal : le premier article d'une série intitulée : Intérieurs féminins.

Il f ferait » Marguerite Brunier, Margot, après Noris, et Blanche Taverny après Margot, et M"° de Tressan après Blanche : les actrices, les duchesses, les écuyères, le gratin, le high-life, le low-life, un mélimélo, une purée; tout Paris, une série, une main...

Et, voulant des notes, l'aimable Gardanne glissait, tout en dînant, des questions plus intimes que d'habitude à Noris, qu'il trouvait un peu songeuse, non pas triste peutrétre, mais chiffonnée... chiffonnée, c'était le mot.

*^ Vous avez quelque chose décidément, lui dit- il au dessert. Est-ce que vous ne trouvez pas, ma chère Margot, que notre amie a l'air de broyer du noir?

Il avait pris un cigare dans la boite que le domestique apportait sur un signe de Marguerite et l'allumait

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