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vierge à portée de Taudaee ou de Thabileté du blasé.
N'ayant point vécu, timide, presque sauvage, Raymond ressentait devant toute femme une espèce de malaise ferouche que ne lui causait point Noris. Il avait des colères instinctives contre les flUes qui se vendent et une horreur des femmes du monde qui se donnent. Le marquis, son père, disait en riant que si Raymond ne se faisait point marin, il se ferait prêtre.
— C'est un mystique. Sa mère était ainsi. Mais je serais désolé que le fils d'une sainte fût un saint 1 Quand j'aurai brûlé le balai que je rôtis, il ne me déplaira pas d'avoir autour de moi, gentils, joufflus c-t blonds comme des Reynolds, des petits Ferdys, à qui je pourrai faire de la morale de grand-papa.
Raymond, en eflet, entrait dans la lutte avec une résolution de paladin, des timidités de sensitive et des préjugés de rural. Il était, dès le seuil, un peu attristé ? presque en ouvrant les yeux il. avait vu sa mère pleurer. La délaissée l'avait embrassé trop éperdûmentet de trop près pour que, sur la douce joue maternelle, Tenfant n'eût pas connu, avant de connaître la vie, Tamer arrière-goût des pleurs.
L'^u lustrale devrait être composée de larmes ; ce sont elles qui font le baptême de l'homme.
L'enfant avait donc grandi avec l'image attristée de kt jolie marquise devant les yeux. Et, jeune homme, il en demeurait un peu sombre encore et farouche, mais tout naturellement attiré vers les mélancolies féminines et les sourires doux, aux tristesses estompées, qui lui irapjpe.Iaieiil le sourire dlwte», Npris^ mêjggie fc^^reuse
de se sentir aimée, avait cette expression de vague souffrance, comme. d'une blessure cachée. C'est par là qu'elle plaisait à Raymond, qu'il se sentait devant elle moins intimidé et moins gauche, et, confiant, il avait fait naître aussi, en elle, dès coite première entrevue, une confiance profonde.
Le premier mot de Ferdys, en quittant Noris, fut à René:
— Elle est charmante.
— N'est-ce pas? dit le prince fièrement.
— Et tu l'aimes réellement?
— Comme un fou !
— Elle est ta maîtresse?
— Tu dis ? fit René assez surpris. •
Il regardait,. de ses yeux pâles, Raymond qui, très sérieux, répétait la question trouvée par René saugrenue.
— Je te demande si Mlle Féraud est ta maîtresse?
— En voilà une idée!... Tu me prendrais pour un imbécile si elle ne l'était pasi
— Cela dépend, dit le marquis. C'était une honnête fille avant que tu ne l'eusses rencontrée?
— Tout ce qu'il y a de plus honnête. Un diamant, une goutte d'eau, ce que tu voudras. Pure..., pure... Du cristal!
— Alors, demanda Raymond, qu'est-ce que tu vas en faire maintenant?
— Moi? De Noris?
— De Mlle Féraud?
— Je l'adorerai, je la parerai, je la lancerai. Je ferai
des bêtises pour elle. Ça m'est égal. Je te dis que j'en suis fou I
— Pourquoi ne Tépouses-tu pas?
Cette fois, dans le coup 3 qui les ramenait au pare Monceau, René se mit à rire, d'u.a bon rire de belle humeur, contrastant avec une sorte de gloussement nerveux, un rire de tic, qui lui était habituel, et qu'on imitait aussi parmi les jeunes gens.
— Pourquoi je ne Tépouse pas?... Laisse-moi poulTer! Mais parce qu'on n'épouse pas sa maîtresse...
— Je te demande pardon. On épouse sa maîtresse quand cette maîtresse est une honnête fille!
— Tu es à peindre I fit René. Vrai, Raymond, tu es d'un complet, dans ta candeur I L'âge d'or, quoi!..^ Tu me représentes l'â^e d'orl Une âme d'avant le déluge! Je t'embrasserais, je demanderais pour toi le prix Montyon, mais je te ferai remarquer que le temps est passé, passé, où les rois épousaient des bergères!
Le coupé s'arrêtait devait l'hôtel. Raymond ne voulut rien ajouter. D'ailleurs, c'était une impression purement personnelle, une sensation tout simplement et il ne connaissait pas Noris. Mais son instinct de droiture lui faisait aboutir sans hésiter à l'absolu de la situation. En toute occasion, Raymond de Ferdys allait ainsi droit à ce qui devait être fait et disait nettement ce qui devait être dit. Le marquis de Ferdys retrouvait en son fils le cœur haut et bien placé de la mère.
Ainsi pétri, ce Raymond avait tout à fait enchanté Norîs. Elle devinait qu'elle avait désormais un ami de plus,
fOt I*ORIS.
et, en dépit de sa confiance dans le résultat définitif du procès Vérignon, elle éprouvait une joie à sentir a atour d'elle une affection nouvelle possible. Et puis Ferdys était le cousin du prince î Elle aimait tout ce qui touchait à ce René qu'elle regardait naïvement comme le sâuvèiir' du vieux Féraud.
Étklt-il donc sauvé, le pauvre romancier qui venait de payer de lant de souffrances son amour du rêve, son chevaùëhement de chimères? L'affaire n'était pas encore révenue en appel ; mais, à des indices multiples, "à des paroles qui réconfortaient et consolaient, Noris croyait être sûre d'un acquittement. Les magistrats qu'elle avait pu voir le lui donnaient du moins à entendre dans leurs réponses vaguement sybillines, polies ot accompagnées de sourires entendus. L'un d'eux, qui passait pour sceptique et avait de l'esprit, lui avait même dit, tout franchement : t Ne craignez rien, mademoiselle. Même au Palais, le bon droit reste le bon droit et la raison finit toujours par avoir raison ». Elle espérait donc, et elle avait hâte de voir arriver le procès en appel.
Si elle se trompait pourtant et si elle marchait à une* déception nouvelle, sinistre celle-là I Car enfin elle avait espéré, aussi, même dans cette chambre de la place Dauphine où elle avait tant souffert, le cœur poignardé, et oùj cette fois, elle ne voulait à aucijri prix revenir^;.. Oh! la chambre ïeV Hôtel Hmri IV l Noris avait cette superstition des malheureux qui attribuent leur peine aux choses inertes et au cadre naêipe 4e leur douleuf .
NORIÔ. lOÏ
Non, non, elle braverait là fonle même. Elle serait attprès^ de son père, pour lui sauter au oou si on lé liii rendait, pour le couvrir de son affection et de i^on riespect si on le frappait encore iniquement. Elle se sentait maintenant des appétits de bataille. Mais bab! elle n^aur'ait pas à lutter, à défendre, à prêtes.ter... On acquitterait Eugène Péraud. Le procès mieux examiné, on devait bien voir pourtant que le brave hoitime était innocent I
Seul, Uû mot des hommes de loi qu'elle avait consultés et suppliés la faisait frémir et lui donnait une angoisse, (f Votre père est tellement innocent qu'il Test trop ! » avait dit un des juges. Celui-là doutait donc de Tingenuité même de Péraud ?
Du moins le Tribunal ne douta point. Noris après la douleui* d"* apercevoir entre les gendarmes, son père accolé toujours à Vérignon éternellement élégant et imj)ertinent, eut du moins cette joie, qui la secoua à la Êdi^ crier, d'entendre prononcer l'acquittement de Péraud. Elle ne guettait, n'attendait dans l'arrêt des juges que ce nom de « Péraud. » Peu lui importait Vérignon dont la Cour purement et simplement confirmait la coûdamnâtion à cinq ans de détention ! Peu lui importait l'ingénieur, dont on réduisait la peine à deux ans. C'était le sort de son père qui la tenait là comme pétrifiée dans l'auditoire et, blême, la suspendait à chaque parole, lourde d'inconnu, du président.
Quand eïle entendit prononcer la mise en liberté du pauvre homme, un sanglot lui monta à la gorge; elle yétonff^L sQus son mouchoir et elle çri|t qu'elle allait
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S évanouir dans cette foule. C'était la sensation qu'avait éprouvée la première fois, le père condamné. Autour d'elle tout se fondait et tournoyait dans un brouillard. Les têtes des juges, des auditeurs, les murailles mêmes devenaient confuses. Elle eut comme un élJouis se«ient, Timpression d'une sorte de syncope, puis rêve nue à elle brusquement elle regarda, cherchant Férautl sur le banc des accusés. Féraud n'était plus là, ni les condamnés. La salle se vidait, les auditeurs sortaient, dans un bruissement de pas, échangeant leurs impressions comme après le baisser de rideau d'une comédie.
Noris ne savait où aller pour retrouver Féraud. M . de Chantenay n'avait point voulu paraître au Palais, Victorine, malade, peureuse, n'avait pas osé venir; Noris était presque seule, tournant autour d'elle son regard, ne voyant pas d'huissier. Un reporter de journal, Gardanne, du Parisien de Paris, l'aperçut, la connaissant, et s'offrit à elle pour la conduire vers son père acquitté. Elle le remercia, prit le bras que le jeune homme lui tendit courtoisement, et, à travers des couloirs, arriva au seuil d'une salle d'où Féraud sortait, un peu ébloui, marchant devant lui sans rien voir.
Ilétaittoutpàle, hagard, souriant d'un sourire vague.
Pour la première fois depuis des mois Noris put l'embrasser autrement qu'à travers des barreaux î Elle sentit les mains du pauvre homme la serrer violemment, et, sous des gouttes de larmes chaudes, les bons baisers du père sur son front, sur ses cheveux, les chères caresses paternelles dont elle était sevrée depuis si longtemps.
NORIS. iOo
Gardanne s'était retiré, par discrétion.
Ces deux êtres, battus de la vie, restaient donc là, seuls, embrassés, se serrant Tun contre l'autre, mettant toutes leurs souffrances passées dans cette première étreinte qui ressemblait à un baiser de joie, après un naufrage. Elle pleurait, enfonçait sa tête brune dans la poitrine de Féraud, et lui éprouvait une volupté tendre à passer sur les joues de sa fille ses mains qui tremblaient, déjà séniles.
— Eh bîeni disait-il, tu vois, Dinorette, tu vois! Ils ont bien reconnu qu'ils se trompaient... Acquitté!... Ce sont de braves gens, ces juges î Et pas bêtes ! Le Vérignon, ils le gardent! Ils font bien... Je n'en veux qu'à lui, cet animal-là... Eh! non, je ne lui en veux même plus, je n'en veux à personne! Je suis content, si content... ma Noris, ma bonne chère fille! Va, embrassemoi, embrasse-moi toujours, toujours ! C'est si bon !
Elle ne répondait pas, folle de joie, ayant hâte d*entraînef Féraud vers le logis, là-bas. Ah! cette fois, Victorine mettrait le couvert pour deux ! Libre, le père était libre ! Elle le regardait, l'embrassait, coulait dans la voiture qui les emportait vers le square des BatignoUes, sa tête contre la joue de son père, se blottissait dans ses bras, les frisons noirs de ses cheveux se mêlant aux mèches de la barbe grise, et elle lui disait tout bas, à demi bercée par le cahot du fiacre comme par le hamac d'une rêverie :
— Nous allons être si heureux maintenant, père ! Je luis si contente, va, si contente et je t'aime tant I
Il semblait à Eugène Féraud qu'u venait de ûure une maladie ou un mauvais rêve. L'aventure des mines de Sierra-Fuente, Tarrestation, ^ CMbunal, les jQurnées lentes de Mazas, le tête à tête avec Potier, son compagnon de cellule, toute cette fantasmagorie mauvaise se dissipait comme des visions de fiévreux après Taccès. Il se retrouvait, avec des joies alanguies et douces de convalescent, dans ce petit logis d'où il était sorti — Tambitieux I — pour aller trôner dans le cabinet solennel de • Monsieur le Secrétaire-Général ». Coname on était bien, dans un cher repos, à la fenêtre de la rue Bro:chant, les yeux sur la verdure des arbres du square et, le soir, sur la pourpre des couchers de soleil 1
Le vieux romancier regardai, reprenait ua à un et feuilletait les livres de sa biblir^'iiéque, ne retrouvant plus, hélas I tous ses papiers qpa le greffe ou L'expert en écritures avait gardés ; mais, à la place habituelle* revoyant ses gravures, ses dessins, le portrait à la nua^ de plomb de sa pauvre femme> la Juive du Maroc, d'Eugène Delacroix, t son Delacroix! » Il jouissait 4 pioiivçau de .tout ce qui avait été ses jouissances d'au-
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«iiaft
tretols. 11 se retîNouvait, courtataW et vieilli davantage, tomme apfès un très long Voyage, dans feon filtiteuil d'habitude, entre la vieille Victorlne, plus dévouée, et Noris, sa Dinorah, plus belle que Jamais.
— On est bien, on est tfèà bien ici. Ahî que j'èd été bête de souhaiter mieux que ça!... Je vous deniande un peu! Au liju d'écrivailler deô ma(*.hineà pour SlerM- Fuente et de rehausser d*adjectij& les mensonges de ces coquins-là, est-ce que Je n'aurais pas inieux fait de suivre tout uniment mon train-traiu littéraire? Je ne siiis pas usé, que diable, et j'y vois clair à présent! Oui, l'y vois clair! Je connais la vie!
Ail I Maintenant, ce grand enfant qui l'apprenait, cette vie, à soixante ans passés, il était bien guéri de lamaiiie des aventures! Quelle leçon! Il avait laissé un peu de flia tdisofi aux ifoûoes, le pauvre mouton traîné à Ma^as par Véfîgnoiî comme à la boucherie. Il en avait assez supporté, des avanies et des outrages ! . . . Ouf! il respirait eofln^ libre et acquitté, avec des considérants qui étaient la reecttitiaissance éclatante de son hoftnêteté. On pouvait la lire, la Oazette des Tribunatiœ, Superbes, ces considérants! Le tribunal lui avait fs^it t un bon article. »
Mais quand il pensait tout de même qu'il pouvait, avec tin pelf de malechance, rester soas le coup d'un arrêt déftfiîtîl, ôh! alo*s il frissonnait comme le condamné iou» le couperet.
Dans les heures d'insomnie et de solitude, là-bas, il àiràît eu le temps de réfléchir sur sa vie manquée, âur cette dernière aventure funèbre. Les aventures! Ah! il ai^se2 décidément. C'était fini. II voyait Irien que
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cela ne menait qu'à des désastres de rêver, et de rêver, comme il Tavait toujours fait. Pauvre Don Quichotte de ridéal, battu de rois3au et souffleté par les ailes de ses moulins à vent, il rentrait au logis, rompu et navré, au fond, malgré ses sourires.
Ah I il en avait plus appris en six mois de détention, ce vieil innocent naïf, qu'en des années et des années-. Il savait le fond, la valeur et la vanité des chimères. Il connaissait les hommes I Oui, oui, il les connaissait maintenant ! Et puisqu'on voulait aujourd'hui des choses vraies, poignantes et vécues, eh bien ! on verrait, on allait voir!
— Je viens d'en vivrj un rude roman, disait Féraud en hochant la tête. Et, après l'avoir vécu, je vais l'écHre. Oui, je vais l'écrire, ah! mais!... On n'en veut plus de l'imagination?... Boni On va voir ce que c'est que de l'observation! Et de la vraie! Ça saignera! Ça criera! C'est avec ma chair à moi que je ferai mon livre. Et quel livre! On va voir, on va voir!
Alors, peu à peu, U s'était, en effet, remis à l'œuvre. Il se congestionnait à pencher sur son papier sa tête chauve. II faisait, avec une âpreté vaillante -^ à son âge! — l'apprentissage d'un genre nouveau. Plus de Coupeurs de ChGvolures, de Gauchos Mexicains, de Chasseurs au Lasso, de Boucaniers, de Chercheurs d'Or et de Batteurs d'Estrade; non, il avait écrit lentement, — mettant déjà dans ce titre tout un monde de tristesses et de revanches, — il avait, sur une page blanche, tracé ces mots, gros de promesses : Un Honnête Homme, Histoire d'un Vaincu.
Et, après son rêve d'idéal, U vieux romancier perdu
NORIS. IQC)
dans le logis des BatignoUes, s'éprenait maintenant d'un autre rêve, d'un rêve poignant de Réalité. . Noris slnquiétait un peu de le voir travailler. Elle remarquait en lui une fatigue. N'osant le lui dire, elle le suppliait de laisser là cet âpre travail qui le passionnait et lui mettait le sang aux yeux:. Mais c'était son bonheur, à lui, ce labeur acharné, et elle redoutait aussi de lui enlever cet'e joie.
Elle lui parlait quelquefois de René* Il savait quel dévouement avait, à sa défense, apporté M. de Chantenay. Mais, avant de lui avouer la puissance absolue que le prince avait prise sur elle, Noris voulait obtenir de René lui-même l'autorisation de cette confidence. Et, dans son absolue franchise, elle avait hâte de sortir par un aveu d'une situation qu'elle trouvait coupable et qui, maintenant, lui faisait honte puisqu'elle était forcée de la cacher.
Tant qu'elle avait été seule dans la lutte, il avait semblé à la jeune fille qu'elle pouvait, devant sa conscience même, porter la respo:isabilité de sa chute. Et puis elle avait, avec René, échangé un de ces serments gui lient deux êtres pour la vie, devant l'honneur comme devant une loi.
Il était à elle comme elle était à lui.
Elle ne songeait même pas à lui rappeler jamais cette promesse. Féraud prisonnier, elle ne pensait qu'à Féraud, et elle ne voulait pas ajouter aux tristesses du pauvre homme la cx)nfidence de cet amour, coupable tant qu'il ne serait pas proclamé devant tous.
Elle avait donc gardé ep elle tout le cuisant, le dou-
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loureux et Tenivrant de ce secret. Elle était à René sans que nul être au monde ne le sût. La vieille Victo rine avait de trop mauvais yeux, et, pauvre tâclieronn<5 de la vie, ignorait trop ce qu'est Tamour pour avoir rien vu ou rien deviné. Devant Raymond de Ferdys seul Noris pouvait rougir, mais le jeune marquis ne lui témoignait que le plus affectueux et le plus profond des respects.
Jusque-là, Noris avait regardé René moins comme un amant que comme un fiancé.
Mais à présent il était temps de tout dire. Se taire devant le père, entrevu au parloir, c'était lui éviter une angoisse; ne rien révéler à Féraud, devenu libre, c'était le tromper.
Noris parlerait.
Il fallait seulement que M. de Chanteuay y consentît, et, depuis l'acquittement du brave homme, le prince était venu une fois seulement rue Brochant faire une courte visite de compliments banals et à demi embarrassés. Puis, prétextant un voyage, il n'avait plus reparu. Noris lui écrivait, en province, en Normandie, et René répondait ou faisait répondre. Il reviendrait avant peu. Lui aussi, disait-il, avait hâte de revoir « son vivant amour. » Les lettres étaient jpliment tournées, mais sans trait, d'une vulgarité distinguée. Il y avait parfois un vernis d'esprit; du cœur, jamais. C'était le contraire dans les lettres de Noris Féraud.
L'absence de René était réelle. Il se reposait, se metlait au vert, loin du foyer de la danse. Dès qu\l revint, et caprice le prit de revoir Noris. Il Taimait encore
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vraiment. Elle eût consenti à s'afficher avec lui, à se laisser montrer comme il eût porté un bijou en broche, il en eût été fier et fou, par conséquent. Mais les timidités, les appétits de solitude de la jeune fille le lassaient. On n'a pas une jolie maîtresse pour la cacher. Et puis il y a^wiit ce père, ce diable de père 1 ... Un père qui sortait de Mazas 1 Le prince en arrivait à regretter presque d'avoir fait pour lui la moindre démarche et qu'on n'eût pas gardé Féraud en cellule. C'était si commode !
A la première allusion que fit Noris aux serments passés — des serments d'hier, — René répondit par une stupéfaction qui dut enlever brutalement toute illusion à la malheureuse. 11 eut, du reste, le mérite de la franchise. Comment Noris pouvait- elle s'imaginer qu'on prenait pour femme, quand on s'appelait Beaumartel de Chantenay, la fille d'un littérateur qui sortait d'une maison d'arrêt ?
Il fut si net et si absolu que Noris, écrasée, se demanda s'il était fou ou s'il était ivre. Elle ne s'attendait pas à la netteté cruelle d'une pareille réponse. Elle s'imaginait que son père étant innocent, déclaré, proclamé innocent, on pouvait bien épouser sa fille!
Et elle découvrait, effarée, un certain rictus d'un joli dédain à la fois poli et outrageant sur les lèvres minces de René. Un regard vague tombant d'un monocle soulignait encore l'expression narquoise de ce sourire.
Noris crut se trouver devant un autre homme. Elle ne reC/Onnaissait point le prince.
C'était dans le petit salon de l'hôtel Chantenay que Repassait I*entrevue ; Noris, la gorge serrée, en sortit
brusquement, s'y sentant étouffer. En traversant Tantichambre, elle se heurta presque contre un jeune homme qui entrait, accrochant son pardessus à une patère.
Elle reconnut Raymond de Ferdys, le salua machinalement, et lui, la trouvant très pâle, avec un visage presque convulsé, Farréta en lui prenant la main :
— Qu'avez- vous donc, mademoiselle?
— Moi? rien !
— Je vous jure... vous me faites peur... Qu'y a-t-il donc?
— Demandez le à votre cousin, répondit Noris. Il trouve qu'on fait, paraît-il, beaucoup d'honneur à une fiUé comme moi en la prenant pour maîtresse, et je m'en vais, car après m'avoir perdue, il serait capable, devant moi, d'insulter mon père!
Elle passa rapidement devant Raymond, la laissant stupéfait, avec une envie de courir après elle, de la retenir et delà ramener vers René, dans le petit salon.
Mais Noris était partie.
Le jeune marquis entra chez René qui, déjà assis, fumait une cigarette en coupant, comme une grisette, avec son index en guise de couteau, un roman pornographique nouveau, très drôle, qu'il avait commencé la veille, et qui l'émoustillait. 11 y avait, à deux pas de lui, un coupe-papier d'ivoire, à ses armes, chiffré d'argent. C'était trop loin.
— Tiens, Raymond 1 Comment va, cher?
— C'est Mlle Féraud qui sort d'ici? demanda Ferdjsu
— En personne. Tu l'as rencontrée?
— Et elle m'a dit que tu la chassais.
NORIS. il
— Tu es son confident?
— Je serais honoré d'être son ami.
— Son ami 1 Tu ne la connais même pas. .
— Je la devine. Pauvre fille I Elle t'aime et elle souflfte. Le prince regardait, de ses yeux bleus et vagues, qtii
se faisaient ironiques, son cousin, tout prêt à entamer ce que René appelait nnpi^éche.
Raymond, en effet, n'entendait rien aux subtilités et au laisser- aller, au dégrafé de la vie parisienne. Il était, de pied en cap, le portrait de sa mère, cette adorable, fière et simple marquise de Ferdys qui, s'apercevant que son mari donnait, dans ce contrat où Pamour parle si drôlement la langue du notariat, non seulement des coups de canif, mais des coups de yatagan, — tant et si bien que ce malheureux contrat n'était plus que de la dentelle, — gardait doucement pour elle le secret de « cette guipure », comme elle disait, et n'avait rien confié de ses déceptions ni aux indiflférents qui s'en moquent, ni aux amis qui s'en amusent. Mme de Ferdys connaissait assez le monde pour savoir que lorsqu'on demande des consolations aux amies, elles se cachent les lèvres, pour ne pas rire, avec ce même mouchoir dont elles ont essuyé vos larmes. D'autres délaissées, en pareil cas, ne j>ouvant devenir poules couveuses, deviennent des linottes, avec ou sans coups dé becs. La marquise était demeurée mère et uniquemehl mère. Son fils, son Raymond, c'était sa revanche, le rival heureux du mari qui oubliait. Elle avait donc pétri à son image morale ce fils qui la consolait et qui, physiquement, paT Vi^^tîi?. i»»* ^.bres, était sa mère. Et ces deux êtres se
il4 NORIS.
trouvaient odieusement séparés par la mort, habile aux cruautés raffinées, à l'heure même où Mme de Ferdys allait ayoir la joie de voir Raymond devenir un homme.
Il éprouva, lui, un navrement profond de déchirement et, trouvant vide ce Paris où elle n'était plus, il voulut le fuir. Son appétit de recherches, sa soif de nouveau l'attiraient vers la mer.
— Soit, dit M. de Ferdys. Tu seras marin I II y a eu des amiraux chez les Ferdys.
Et, à seize ans, Raymond était entré à l'Ecole navale. Sorti à dix-huit ans, aspirant de deuxième classe, il « embarquait » sur le vaisseau-école d'application, le Jean-Bart, faisait, à bord d'un bâjtiment, une campagne'^de circumnavigation sur les côtes d'Afrique et revenait à Brest pour les examens. Aspirant de première classe à vingt ans, après six mois passés sur les bâtiments de la flotte, huit mois de station navale dans les mers de la Chine, à vingt et un ans, enseigne de vaisseau, il promenait depuis quelque temps, à Paris, pendant un congé de six mois, son an visage patiné par le hâle et ses favoris naissants.
Ce sérieux jeune homme, aimable et souriant cependant, sans pose et sans morgue, mais poursuivant, dans la vie, un but utile, formait avec René un contraste absolu. Il livrait parfois à son cousin, qui n'y entendait rien, le secret de ses ambitions, toutes tournées vers un pôle unique : le devoir.
— Vois-tu, René, disait-il au prince blond qui ouvrait de grands yeux, nous sommes, nous qui portons des
NORIS. lis
noms lourds de passé dans un temps qui travaille pour l'avenir et se débat dans le présent comme dans une mare, tenus de nous utiliser nous-mêmes sous peine de devenir des non-valeurs sociales à une époque où Tindividu est tout et la race rien. Qu'est-ce qui nous reste des privilèges d'autrefois? Celui que se febriquent, dans le négoce ou à la Bourse, les parvenus de la fortune : un peu d'argent. Eh bieni profitons de cet avantage qui nous assure une supériorité d'éducation pour nous tailler une place dans Tétat-major du pays et rendons-nous dignes de rester à Tavant-garde en donnant comme nos anciens, ceux qui ont illustré le nom qui nous reste, notre sang pour les autres. Ce n'est pas assez, je te l'avoue, d'en verser un peu à l'heure du danger, et on ne sauve guères que l'honneur d'une race comme on sauve l'honneur d'un pays, en se faisant trouer la poitrine sous la veste du zouave de Patay. Ce qu'il faut pour assurer la suprématie du rang et du nom, c'est reforger cela au feu du travail, c'est travailler em haut comme un pauvre diable travaillerait en bas, comprends-tu? Et puisqu'il ne nous est pas permis de nous faire gratte-papiers ou boutiquiers, gardons la charrue ou l'épée. Labourons la terre ou défendons-la. Donnons honte à ceux des nôtres qui traînent leur nom dans les spéculations louches de la finance et le louent pour une affiche, recevant des jetons de présence comme leurs pères recevaient des grands cordons pour les blessures bien gagnées. Il y a autre chose que l'Opéra, le boulevard, le gun-club et la plage de Trou ville au monde, et ce monde, eh bienI je vais le voir, Tét^-
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dier, et je me jette à la mer comme Télcmaque, hop-là; mais sans Mentor 1
René avait son idée à lui sur le jeune Ferdys: Raymond était un bon garçon qui « la faisait un peu, à là pose. » Le prince n'entendait rien à la générosité d'àme et à l'inquiétude vaillante de ce jeune homme un peu mélancolique, ferme et doux, éprouvant à la fois la crainte et le dégoût de Paris, et, toutenadoiant le marquis, enchanté de le fuir pourtant et d'aller dans ces mers de la Chine, où il était du moins certain de ne point se heurter contre une maîtresse de son père.
"Volontiers René trouvait que Raymond, lorsqu'il causait, tournait au conférencier. C'était donc, puisqu'on parlait de Noris, t une conférence » évidemment, une conférence sur les devoirs du séducteur envers la fille séduite que ce bon Ferdys, qui entrait là, allait lui servir toute chaude.
— Tu n'es pas seulement un enseigne, disait en riant Chantenay, tu es un enseignement !
Raymond, en effet, poussé par un double sentiment, — l'instinctive sympathie qu'il éprouvait pour Noris et la rectitude morale qui était sa loi — voulait s'efforcer de faire comprendre à René cette idée de justice dont il était imprégné, nourri : le prince ayant juré à Mlle Féraud qu'elle serait sa femme (René ne le niait pas, ce serment), Mlle Féraud avait le droit de réclamer à M. de Chantenay la réalisation de sa promesse.
— Tu es fou ! tu es fou ! répondait à cela René. Mais, mon cherj tu n'as pas vécu 1 Tu es un sauvage. Voyons,
toi, épouserais tu une Chinoise que tu aurais trouvée gentille à Pékin et la conduirais-tu à la mairie de ton arrondissement? Va donc le dire à ma mère, toi, que tu me conseilles d'épouser NorisI Elle te recevra gentiment.
— La princesse sait que tu as Mlle Féraud pour maîtresse?
— Elle s'en doute. Elle a trouvé sur ma cheminée le portrait de Noris. Elle Ta prise pour une actrice. Je lui ai dit l'histoire. Cela l'intéressait. Elle avait lu le procès des Mines de Sierra-Fuente,
— La princesse a pour toi des faiblesses qui te coûteront cher I
— Allons bon ! fit le prince en riant beaucoup. Tu vas me dire que c'est ma mère qui m*a gâté !
— Non, dit Ferdys. Ta mère est une honnête femme. Celles qui t'ont gâté, ce sont les autres.
— Et vivent les autres I conclut René en reprenant son livre interrompu.
Raymond éprouvait une tristesse vraie à voir que le prince de Chantenay était décidément incorrigible. Il trouvait en lui tout le factice, le pimenté, la drôlerie, le simili-esprit et le simili-charme de la vie de Paris. Il avait hâte de retourner à ses matelots et l'odeur de goudron de sa cabine lui déplaisait moins que le relent d'ylang-ylang du boudoir de René.
Cette belle fille à lui apparue, dans la fierté d'une beauté honnête, le troublait d'ailleurs et le hantait. Il sentait bien qu'il éprouvait contre son cousin une irritation d'autant plus grande que Noris lui semblait
lis NORIS.
plus charmante. Sentiment ou sensation vague mais réelle, indéniable. Il en était venu à rendre visite à Mlle Feraad, pour la consoler, se disait-il à lui-même, n'osant s'avouer que c'était peut-être aussi un peu pour la revoir.
La jeune fille se confiait à lui, tout franchement, attirée, elle aussi, par cette loyauté, ne rencontrant, au fond des yeux noirs de Raymond, qu'une expression de dévouement et de respect. Il avait pourtant des colères aussi contre René et décidément le trouvait coupable et lâche. Il le lui dirait quelque jour.
Il le dit presque nettement à la princesse, un soir qu'il vint l'avertir de son prochain départ.
Mme de Chantenay occupait, donnant sur le parc Monceau, un hôtel, avenue Van-Dycfc, contigu à celui de son fils et elle vivait là, d'une existence très distincte, rapprochée pourtant de René, mais perdue, comme en un brouillard malsain, dans les vapeurs de la morphine.
Grêle, nerveuse, minée par la migraine, la princesse demandait tour à tour au chloral un peu de sommeil aux heures d'insomnie et aux injections de morphine un peu de calme aux moments de crises névralgiques. Elle sortait peu, vivant enveloppée de son luxe dans une sorte de somnambulisme heureux qui était déjà, à de certains instants, comme une demi-démence. Lisant beaucoup, sans tout comprendre, et adorant son fils, — le héros des chroniques qui Tamusaient — au point de lui tout pardonner, elle trouvait parfois très drôle de l'appeler Fleur de chiCy comme les autres.
Le soir de la visite d'adieu de Raymond, la princesse,
en son petit salon que deux lampes à panses japonaises éclairaient à travers des abat-jour fantastiques, était> selon son habitude, étendue sur un sopha, nonchalante, le regard vague, comme engourdie, indifférente, les pu* pilles resserrées, dans une sorte de kiêf heureux, une prostration douce, cette langueur blottie des morphinomanes ou des opiophages, rêvassante, enivrée; et, à la lueur rosée des lampes, flllapée à travers les yeux ronds et les becs de chouette des abat-jour, elle regardait Raymond avec un sourire indistinct relevant à peine ses lèvres minces dans son maigre visage, aux cheveux d'un blond grisonnant et qui, poudrés de poudre d'aN gent, semblaient tout blancs déjà.
Elle eut pourtant, en apercevant son neveu, la perception nette d'un souvenir et elle lui dit, dès Tabord, en lui tendant la main :
— Ah ! c'est vous, marquis, mon neveu, qui conseillez si bien à un prince de Chantenay d'épouser une aventurière I
Raymond, un peu surpris de l'accueil atl premier moment, se remit bien vite.
— René vous a dit ?...
r- Oh ! le prince me dit tout, & moi t Ça l'amuse et ça ne m'ennuie pas !
— Eh bien ! répliqua Raymond très résolument. Vous savez alors, princesse, quel est mon sentiment en tout ceci I
A travers le voile opaque de la morphine, la princesse éprouvait du moins un désir, celui d'apprendre, de voir distinctement la vérité. Il ne lui déplaisait pas
de questionner Raymond, de connaître par lui le roman même de René.
Et c'était, pour Ferdys, une belle occasion de plaider, auprès de la mère, comme il Favait fait auprès du fils, la cause de Noris.
Il le fit avec une absolue conviction, une vaillante chaleur d'âme, proclamant devant la grande dame rhonnêteté absolue de la jeune fille, même séduite, même tombée, affirmant que la parole d'un Chantenay ayant été donnée, le devoir du prince de Chantenay était d'y flaire honneur..
— C'est-à-dire, demanda la princesse, que vous revenez à votre dadaf II faut donc, cher, que René
épouse?...
Elle riait, laissant tomber et retomber sa tête, mollement, sur les coussins du sopha, et le jeune marquis lu: semblait « très étonnant, très étonnant ».
— Supposez, dit Raymond, que René ait séduit une jeune fille rencontrée dans le monde, qu'il lui ait fait ce serment et qu'elle aille à lui maintena\it, en réclamant la parole donnée
— Oh! dit la princesse, la voix toujours lente, à demi chantante, à demi empâtée, ce ne serait donc pas la même chose I
— Pourquoi?
Vous le demandez! C'est pourtant bien simple.
Parce que cette jeune fille serait, je suppose, l'égale de votre cousin et, par conséquent...
Elle n'acheva la phrase que du geste et, d'ailleurs, Raymond, un peu nerveux^ interrompit sa tante vive-
ment, disant du ton bref dont il eût parlé à bord :
— Je croyais que la parole valait par celui qui 1 1 donnait, et non par la personne à qui on la donnait.
— C'est-à-dire, cher, que vous trouvez René engage d'honneur envers Mlle Féraud?
— Absolument.
La princesse avait porté à sa tête blanche ses deux mains maigres et elle regardait le jeune mtrquis avec un air de pitié profonde, — retrouvant peu à peu une gouaillerie qui lui était familière, — comme si Ténormité des opinions de Raymond eût dissipé tout à coup l'ivresse de la morphine :
— Ah I mon cher Ferdys, si tu débutes comme ça, à vingt et un ans, dans les don Quichotte, tu iras peutêtre très haut... très haut... sur les ailes de tes moulins à vent, mais tu n'iras donc pas bien loin, je t'en avertis!
Raymond haussa les épaules légèrement, comme pour dire : « Il s'agit bien de moil » et, revenant à Noris, essaya de faire entendre à la princesse que Mlle Féraud n'était ni une coureuse d'aventures, ni même une jeune fille ordinaire, mais une créature d'élite, remarquable, instruite, dévouée à son père, digne de respect.
— Et si vous vouliez la voir, ma chère tante I
— La voir, elle! Et à quoi bon? Et en quoi me regarde, je vous prie, Mlle Féraud?
Elle s'était à demi-soulevée sur le sopha de satin et, les yeux sur les yeux de son neveu, son mince visage anguleux tout à coup animé brutalement, le regard ]>rillant comme si quelque flambée intérieure eût pris
feu, passant des mouvements de la demi-somnolence, lents, dédaigneux et comme pénibles de tout à l'heure, à une impatience saccadée, d'une nervosité loquace :
— Mon cher enfant, dit-elle, tantôt le tutoyant et tantôt lui disant vous, traduisant par des mots déséquilibrés une idée absolument fixe, il faut pourtant bien vous figurer donc qu'il y a, en ce monde, des mondes très divers : le monde, d'abord, dont vous êtes, et qui est d'autant plus fermé que la... la démocratie de ces messieurs est plus envahissante., puis un tas de mondes distincts, fractionnés, bizarres, que je ne connais pas, qui m'importent peu et dont, à mon avis, on parle beaucoup trop dans vos gazettes... Vous êtes du monde..., cher, vous vous devez au monde... La société est un dernier bastion des traditions qui tient bon et résiste ^erme à tous les assauts... Il ne faut donc déjà laisser entrer personne, personne, tu entends I Aujourd'hui, ce serait une petite bourgeoise comme mainzelle,.. comment dis-tu?... mam'zelle Péraud,..trèsgentille, j'y consens bien; passable, si tu veux... Demain, ce serait donc une fille, tout simplement, cette fois, une crocheteuse dô blasons, est-ce que je sais?... Et puis, Raymond, ma parole, vous me parlez là de la vertu de cette Noris, de son honnêteté, de ses qualités... Êtes-vous bien certain qu'elle soit la perfection que vous vous imaginez, cher? Si elle était si parfaite, elle se serait donc mieux défendue et ne serait pas la maîtresse de mon fils!
— Elle n'est tombée que parce que René Ta séduit©., lui a juré...
— Quoi? Qu'il l'épouserait?
— Oui.
— Alors, c'est un marché! Ces sortes de transactîong ïie m'intéressent donc guère. Une femme se donne, je le veux bien! Quand elle se vend, c'est autre chose.
— Mlle Féraud s'est-elle vendue?
— Pour un titre, oui. Pour le profit d'être princesse I . . . Princesse de Chantenay! Diable! Comme elle y va, mademoiselle Féraud!...
— Elle aime René, elle l'aime réellement^
— Ça ne m'étonne pas, donc! Il est assez gentil garçon pour ça, votre cousin ! Mais elle l'aimerait moins, s'il était saute-ruisseau ou petit commis. Ah! çà, mais, Ferdys, tu tombes de la lune? Consulte donc un peu ton pk^î II connaît la vie, ton père, et tu ne connais rien que tes bâtiments. . . On ne vous donne donc pas une boussole, à Brest, pour éviter les bêtises des amourettes? Ton père te regarderait comme un apôtre de la duperie, mon bon Ferdys. Il a vécu, ton pèrei
— Et je suis certain qu'il a tenu, lui, tous les serments qu'il a faits.
— Aux femmes?...
D'un rire nerveux, très gai malgré sa nervosité un peu stridente, la princesse soulignait son mot: t Aux femmes? » et elle trouvait décidément son neveu un peu nigaud.
— Mais, mon pauvre ami, les hommes passent leur vie à nous jurer un tas de choses dont ils ne pensent pas le premier mot. Ton père ! Mais, cher, il n'a pas même tenu le serment qu'il avait fait devant un prêtre à ta sainte femme de mè^e !... Les serments qu'on nous fait.
bahl... c'est comme les billets de complaisance des traitants: ça ne compte pasi...
Elle riait toujours, de son rire à cascatelles sautillantes, tandis que, debout devant elle, Raymond de Ferdys, très pâle, pris d'une atroce envie de pleurer, se sentait emporté par une rage sourde, retrouvant là, chez la princesse, l'implacable raisonnement, — juste peut-être — ou plutôt tous les préjugés, tous les égoïsmes de René.
Tout à COUD, Mme de Chantenay se leva, tendit à son neveu une main longue où les veines bleues faisaient saillie dans la pâleur de la chair, une main, sèche, fiévreuse ; et, rompant l'entretien :
— Là-dessus, dit-elle, je vous quitte, cher! Je n'ai pas le goût des bavardages!... Adieu!... Je te reverrai avant ton départ, j'espère I Va prêcher le mariage obligatoire à Madagascar ou à Taïti, je ne sais où, mais n'en dis rien à Paris. On ne te prendrait pas au sérieux, donc!... Bonjour, Raymond!
Elle souleva une tapisserie qui retomba sur elle avec des frissons de satin et, traversant un nouveau salon, elle alla chercher un peu de rêve et un peu de cette ivresse souriante qui la fuyait depuis un moment, dans une injection de morphine.
Raymond était navré, éprouvant la sensation d'un (50up brutal, reçu en pleine poitrine. Avec ses fières idées d'absolu et de rectitude en toutes choses, il ressentait comme une honte de rencontrer une telle science du relatif, si subtile et si habile, chez des êtres qui lui tenaient au cœur et qui étaient de son sang»
Don Quichotte, soiti II ne lui déplaisait pas de faire € triste figure » parmi ces égoïsmes. Mais ce qui l'aifligeait, indépendamment du souvenir de sa mère presque raillé par la princesse, c'était la déception à laquelle on condamnait cette Noris, éveillée brusquement d'un beau songe. Il lui semblait que Ton commettait envers elle un crime sans pitié. Il avait deviné toutes les confiances, toutes les naïvetés qui se cachaient sous les élans et la passion de la jeune fille. Il la sentait de sa race à lui, de la race des crédules et des dupes qui vont, à travers la vie, comme ouvrant leur poitrine en njontrant niaisement au monde la place du cœur — la place même où il faut frapper.
Comment cette enfant, qu'il connaissait depuis si peu de temps, lui élait-elle devenue aussi présente, faisant partie de ses préoccupations mêmes; — par quelle attraction, si ce n'était par le magnétisme des natures condamnées aux mêmes chimères et marquées pour les mêmes souffrances?
Il lui semblait maintenant qu'elle n'avait plus que lui pour la défendre contre ce René qui se parait de la jeune fille, se vantait de l'aimer et ne l'aimait pas. Et, dans quelques jours, Noris n'aurait plus personne à qui se confier et sur qui compter. Raymond en effet partirait. Le congé était fini; Ferdys avait hâte de reprendre son métier. Oe Paris lui pesait, comme une atmosphère épaisse. Il y était plus isolé presque qu'en sa cabine où, l'œil sur un lambeau de ciel, il laissait monter ses rêves de vingt ans que le vent emportait comme la famée du navire. René sceptique, Mme de
Chantenay inflexible, le marquis, son père, indifférent — et, comme contraste, Noris attristée pencliée à demi sur la table où Féraud écrivaillait son Histoire d'un Vaincu^ Tantithèse paraissait féroce à Raymond.
Ce cœur de vingt ans sautait de colère devant cette réalité brutale. Si c'était cela la vie, la vie était donc une balance fausse? Toute la loyauté du jeune homme s'en irritait, souffletée et blessée.
Et vivent donc la mer et la solitude, les livres, les songeries s'ir le pont, les journées passées coude à coude avec les rudes gars, ses compagnons de route, vive tout le hasard de l'existence livrée à Tinconnu ! Raymond se sentait pris d'une sorte de frénésie de départ. Il s'ennuyait et s'énervait. Son cousin, son père même lui semblaient parler une autre langue que la sienne. Il ne les comprenait pas, ils ne s'entendaient plus.
— J'ai besoin de l'eau salée 1 disait-il en essayant de sourire.
Il avança son départ de quelques jours, alla rue Brochant pour revoir Mlle Féraud, lui dit sincèrement quelle estime affectueuse il éprouvait pour elle, la supplia de se rappeler qu'elle avait désormais quelque part, au bout du monde, un ami tout prêt à lui prouver son dévouement, et, sans phrases romanesques, essaya de lui donner courage. Lorsqu'il voulut lui parler de René, elle l'interrompit, disant d'un ton bref : « Laissez. Je ne songe qu'à mon père qui est malade. Le reste ne compte plus ! »
Le ton net doot elle avait jeté ces mots coupants où
il y avait comme un sacrifice saignant du passé frappa Raymond. Il eût voulu que René entendit. Peut-être le prince eût-il été frappé de cette âpreté dans la voix, une âpreté où il y avait presque autant de menace que de dégoût.
Raymond quitta cependant Paris sans dire à son cousin qu'il avait vu Noris.
A quoi bon?
Le prince de Chantenay était averti; il savait de reste où se trouvait le devoir.
— Tu ne connais pas ton cousin, dit le marquis à son fils qu'il accompagna jusqu'à Brest et qui lui contait, en wagon, l'aventure de Noris. René a un sentiment du devoir tout particulier. Le devoir, pour lui, c'est son plaisir. S'il aiine encore cette fille, elle peut compter sur lui ; il n'est pas méchant. S'il ne l'aime plus, elle n'a rien à en attendre et il la traitera avec une certaine rusticité de pêcheur de la Baltique qu'il tient de sa mère. Ohl la sentimentalité n'est ni le fort ni le faible de ton cousin ou de la princesse ! Ne t'occupe donc pas de cela et laisse la fillette à sa destinée.
— Mais, demanda Raymond, si j'avais juré, comme René, trouveriez-vous, comme Mme de Chantenay, inutile que je tinsse mon serment?
— Mon cher, répondit le marquis, un gentilhomme ne signe jamais de billets à ordre, mais quand il a signé, il doit payer! ^
— A la bonne heure ! Je vous retrouve I Et je me retrouve, cria le jeune homme.
Et le marquis, riant un peu :
— Seulement ne me prends pas au mot surtout. — Diable I El ne me ramène pas une petite peau-rouge à qui tu aurais promis le mariage. J'en serais fâché. Règle générale et conseil pratique : ne ramasser que les fruits tombés de Tarbre; ce sont les meilleurs le plus souvent; ils ne demandent en outre qu*à être mangés et, de la sorte, on ne peut être accusé d'avoir saccagé les primeurs I Et, quand on se marie, ahl alors, par exemple, bien chercher et bien choisir : — à la plus haute branche, et en plein soleil !
Le marquis accompagna Raymond jusque sur le navire en rade, Tembrassa de toutes ses forces et, très ému, redescendit dans le canot qui Tavait amené, en souhaitant galamment A tout l'équipage « bon vent, bonne mer ».
Il se demandait s'il ne se ramollissait pas un peu, ce vieux boulevardier de Ferdys, en sentant ses prunelles troubles et en trouvant légèrement mouillé la bout de ses gants qu'il portait à ses yeux.
Ramolli, allons doncl Avant de repartir pour Paris, il passa au télégraphe, nlace de la Comédie, expédia une dépêche à Louise Gagnon, Gagnon 11% un des pages des Huguenots — maillots et pourpoints blancs — en l'invitant à déjeuner pour le lendemain.
— Pommes tombées ! songeait-il en rédigeant la dépêche. A la bonne heure I... Avec ces jolies filles qu'ou épouse tant, on ne risque pas d'épouser jamais!
Vn Honnêie Homme : Histoire d^un Vaincu.
Eugène Féraua le regardait souvent ce titre qu'il avait tracé en belles majuscules, au haut d'une feuille de papier ministre qull couvrait de son écriture un peu tremblée. Il le contemplait comme un auteur regarderait l'affiche de sa pièce ; il le copiait, le recopiait, le calligraphiait, de temps à autre, trouvant aux paraphes qu'il y ajoutait des harmonies singulières et, en l'écrivant tantôt en anglaise allongée, tantôt en ronde, il semblait le presser et le fouler sous sa plume pour en exprimer toute l'amère philosophie qu'il voulait donner à son livre, ce pauvre brave homme un moment calomnié.
Histoire d'un Vaincu 1 Son histoire, à lui, et l'histoire de tant de malheureux, dupes de la vie où d'euxmêmes, illusionnés, confiants, chiMériques, se livrant, piçds et points Jiés, à ce monde retors ou féroce de finassiers et de fauves. Tout, «oui, tout ce qu'il avait supporté dans son existence, il entendait le faire passer dans ce livre écrit avec son sang, disait-il, et trempé de ses larmes. Des larmes vraies, puisqu'on en voulait de la vérité I...
Il s'apercevait maintenant, le pauvre vieux, qu'il avait marché dans la vie comme un enfant qui, la main tendue, montrerait aux mouches son morceau de pain couvert de miel. Elles s'étaient abattues sur la bonté de Féraud, les mouches humaines : camarades, confrères, solliciteurs, quémandeurs (car on avait mendié bien des fois sa protection et son argent à lui, ' si pauvre), un tas de voracités bourdonnantes qui, le miel pompé, s'en allaient sucer quelque autre dupe et méprisaient cet imbécile catalogué dans la série des • faibles », des • bons enfants d et des « sympathiques. » Honnête?... indulgent?... Rien à redouter de lui. A la hotte maintenant qu'il était vieux !
Il voulait aussi, dans cette Histoire de ses défaites, montrer ce qu'il avait souffert à se voir mis à nu, déshabillé brutalement, par ces magistrats et ces avocats qui, lorsqu'ils ne montrent pas la chair troublante de la Phryné qu'ils défendent, ont une joie mauvaise à faire toucher du doigt les gibbosités ou les hernies de ceux qu'ils accusent. Lui en avait-on dit en face, à ce pauvre diable, des injures! Lui en avait-on jeté des accusations, en plein tribunal, comme des poignées de boue I
— On dit souvent, murmurait-il depuis, que les journalistes diffament les gens. Oui, trop souvent la plume est méchante. Mais la langue I La salive des gens de loi est bien aussi corrosive que l'encre des biographes!... Ils calomnient aussi, les magistrats, les avocats, et en moins bon françaL^" encore que les gazetiers 1
NÔRIS. 131
Eh bien! tout cela, Féraud le dirait dans son Histoire dTun Vaincu. Son Honnête Hommes ce serait lui. Son livre, c^était sa revanche, la revanche et la couronnement de toute sa vie ; — pas un pamphlet, une confession, une déposition, terrible, soit, mais (le romancier laissait tomber le mot tout bas) académique encore... Ahl si, par une bonne fortune inespérée, l'Académie, par hasard, le vengeait plus solennellement encore que la Cour d'appel! Non pas en rappelant à elle. Dieu non ! Penser à cela seulement eût paru audacieusement sacrilège à Féraud, mais en le couronnant, ce dernier livre, le résumé ou le post-scriptum d'une existence grise, sans la moindre chance!...
Un prix de l'Institut et une mention dans le discours du Secrétaire Perpétuel, une gloire d'un jour, — de la poussière de gloire, — pourquoi pas?...
Et Féraud travaillait, voulait travailler, du moins, et se sentait, avec des étonnements qui devenaient peu à peu des désespoirs, fatigué, les jambes lasses et tiraillées, la tête lourde, avec quelque chose comme la pression dure de deux doigts sur le front et, souvent, des élancements au cœur, des palpitations quiTétouffaient. La souffrance physique n'eût été rien encore si l'esprit eût été libre. Ahl bien oui! Il sentait bien ce qu'il voulait dire, le « vaincu », et pourtant l'expression lui manquait. Tous ses souvenirs affluaient à son cerveau, l'emplissaient, le congestionnaient et, au moment de prendre forme, coulaient comme l'eau d'une carafe trop pleine. Les mots lui échappaient. Ils n'exprimaient pas ce qu'il voulait dire. La réalité qu'il vou-
lait traduire, saisir à bras le corps et garrotter, devenait tPTne, exsangue, quand il la poussait sur le papier. Ce sang, ce fameux sang et ces larmes qu'il voulait mettre dans son livre s'évaporaient et, de rage, il déchirait la (euille commencée, la froissait ou la jetait au feu et, reprenant une page blanche, il écrivait lentement, en tête, avec une sensation nouvelle de volupté et des espoirs qui reverdissaient: Un Honnête Homme. Histoire d^un Vaincu.
Noris assistait, navrée, à ce duel d'un homme avec sa pensée, à cette décadence plus accusée chaque jour, à cette décrépitude cruellement avancée comme par le coup de pouce du geôlier de Mazas. Elle voulait arracher Féraud à ce travail contre lequel il se débattait. Souvent elle mettait sa jolie main fine sur les feuillets que le romancier couvrait de ratures. Elle disait doucement, approchant sajoue de ce front chauve qui s'échauffait à penser : « Laisse cela, val Vois comme il fait 1 eau dans le square ! Allons prendre Pair I » Mais il saisissait les doigts de sa fille, les portait à ses lèvres ou les gardait entre ses deux mains de vieillard et suppliait Noris de le laisser là, dans la joie de la compositionf — une « composition » stérile, qui se réduisait à des efforts, — aux pages déchirées qui se consumaient et s'envolaient en cendres, dans la cheminée, avec des étincelles, étoiles filantes des espoirs!...
Cette lassitude trop visible chez Féraud ajoutait pour Noris une douleur sourde à la souffrance irritée que lui faisait éprouver la conduite de René. Il ne reparaissait pas. Elle avait été trop blessée pouf
retourner chez lui I Elle écrivait, il répondait, mais, sous des protestations banales, le prince restait ce qu'il était, cantonné dans sa réserve, priant Noris de venir à l'hôtel de l'avenue Van-Dyck quand elle le voudrait, rassurant d'un dévouement absolu, laissant même percer des flambées de désirs qu'elle trouvait insultants maintenant et mettaient à la fille tombée du rouge au visage. Le revoir à présent? Le revoir? Non, elle ressentait encore trop de honte de l'accueil qui lui avait été fait. Elle Taimait toujours. Plus qu'autrefois peutêtre elle Taimaît; seulement sa fierté s'indignait et l'attachait à ce logis où son père, ignorant de ce drame de passion cachée, disait souvent :
— Eh bieni et le prince? M. de Chantenay ne vient donc plus? J'aurais pourtant voulu lui dire combien je lui étais reconnaissant de son intervention. Il a été si bon, si bon pour nous!
Elle ne répondait pas ou seulement évasivement. Un prince de Chantenay avait bien d'autres occupations au monde que de s'occuper d'eux. Il reviendrait, d'ailleurs, un jour ou l'autre.
Et, le sang lui gonflant la poitrine, elle se sentait devenir glacée à cette idée que le malheureux pouvait soupçonner une réalité qui lui causait, à elle, tant de colère et de honte. Au prix de sa vie, elle eût empèclié qu'on apprît rien à ce pauvre homme et, le cœur broyé dans un étau, elle ne disait rien, no laissait rien soupçonner de la douleur que lui causait René. Seul, l'absent, Raymond de Ferdys, avait pu voir, mesurer ce qu'elle avait souffert.
134 NdkiS.
Ah! certes, il avait bien assez, Eugène Féraud, de ses angoisses de forçat littéraire anémié et incapable maintenant de traîner sa chaîne, de soulever son boulet I Lui apprendre que Noris aimait, que sa Noris étouffait dans son oreiller ses sanglots de femme trahie, c'eût été le tuer net, le pauvre Féraud. Ou plutôt c'eût été achever un mourant.
Il B'en allait, en effet, comme disait tout bas Victorine en parlant de Monsieur. Il mourait de la prison. L'affaire de Sierra-Fuente l'avait frappé au profond de l'être. Ils avaient cru le condamner à cinq ans; ils l'avaient condamné à mort. En sortant de Mazas, il avait eu un moment de joie fiévreuse. Une vie nouvelle s'ouvrait. L'idée de la revanche littéraire lui cinglait la chair, lui fouettait le sang. Il avait semblé rajeuni. Et puis ce roman, — ce maître roman, son testament., V Histoire d'un Vaincu — donnait de l'huile à la lampe usée. Au bout de peu de jours, tout déclinait.
Il se traînait, sortait à peine, allait voir, près aes rochers gris, du côté de la grotte du square, l'eau couler, couler, amenant à son esprit cette inévitable réflexion banale que la vie coule encore plus vite, — la vie, cette rapide plaisanterie !. .. — mais il rentrait vite, n'aimait que sa chambre, ses livres, son Delacroix
— Une belle fille tout de même, cette Marocaine I disait-il à Noris, je l'ai achetée parce qu'elle ressemblait à ta mère, à qui tu ressembles tant 1. ..
Un jour, il revint plus triste. Il s'était arrêté à l'angle de la place des Batignolles, devant une petite boutiqu'" te librairie et^ machinalement, parmi les livrai-
voKis. 13K
sons illustrées accrochées a des ficelles, derrière la vitrine, il lisait en grosses lettres, en tête d'un petit journal populaire, à images, cette annonce qui le flattait et le navrait :
A partir du prochat?^ numéro^ nouê commence9*ons la
publication, de s