‹ Noris: mœurs du jourChapitre 11 sur 22 · NOR · texte numérisé non relu

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à un trépied d'argent, dn bout d'un porte-fea imbibé d'alcool.

La jeune femme, en entendant ce nom sortir de ce» lèvres de gouailleur boulevardier : • notre amie i n'avait pu s'em^ êcher de froncer les sourcils légèrement. Mais bail! Gardanne croyait peut-êlre Thonorer beaucoup en lui donnant ce titre qu'elle partageait ainsi avec un tas de bohèmes tapageurs ou faméliques. Elle répondit 1x)ut simplement en se défendant d'être triste, et elle se disait aussi qu'elle éprouvait, du reste, un sentiment assez étrange, en effet, depuis cette "rencontre avec Raymond, le matin. Elle attribuait peut-être à la griserie d'Avril cette espèce de trouble particulier qui l'enveloppait, Talourdissait, lui montait à la tête comme un premier bain de soleil.

La vérité est qu'elle avait peu parlé durant le repas, laissant Marguerite et Gardanne échanger les banalités du potin parisien, et, par la pensée, se retrouvant làbas, dans l'allée fraîche où les premières folioles riaient dans le fond verdâtre du dessous de bois.

Elle était loin, bien loin de cette salle à manger de Marguerite Brunier, dont la grande baie vitrée, donnant sur un jardin — comme la sienne — se teintait encore du bleu mourant de ce crépuscule printanier. Elle était loin de la jolie fille qui bavardait à ses côtés» avec ce jeune homme narquois dont l'esprit, brisé à cela comme les membres d'un clown, trouvait, sur toutes choses, des plaisanteries si drôles; et il lui semblait qu'elle galopait encore dans la terre brune de TAllée des Poteaux avec ce joli garçon au teint bronzé quj

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lui parlait des pays brûlés de lumière et d'amour où les fillettes se coupaient les cheveux ou la main pour quelque passant à épaulettes d'or...

Un nom, prononcé tout haut et qu^elle s'était contrainte, depuis des années, à entendre sans nulle émotion, un nom qui tenait à sa vie comme une lame d'acier à une blessure, la tira de cette espèce de torpeur i)ar une secousse presque douloureuse.

Gardanne parlait du prince Beaumartel de Chantenay. Noris redressa la tête, et brusquement à côté de cette franche figure juvénile de Raymond, elle revit le petit sourire froid et la légère moustache blonde de René. Cette dernière image venait méchamment de traverser la vision du vert paysage de printemps où galopait Raymond, sous les feuillages grêles.

Machinalement alors elle écouta.

— Il vient encore de faire parler de lui, ce diable de petit prince I disait Gardanne, en regardant la halo de cendre de son cigare.

Et Margot, s'accoudant à demi sur la nappe, ses' yeux dans les yeux de Gardanne avec la friandise de scandale des curieuses, de dire :

~ Ah! bah?

L'œil bleu pétillait de convoitise, la langue rose passait sur les lèvres comme celle d'un petit chat devant une jatte de lait.

— Parfaitement, répondit Gardanne. On prétend qu'il a, un peu beaucoup avancé le comte de Mont4* preux.

— Avancé?

— Oh ! parbleu, je ne dis pas qu'il lui a donné le coup de pouce. Mais la comtesse, qui est une toquée, s'était assez compromise avec Chantenay pour que Montépreux ne l'ignorât pas et ça n'est pas précisément cela qui a arrangé la maladie de foie dont il souffrait... Si le comte est mort, le petit Chantenay peut se vanter d'être pour quelque chose dans son i ictère »... dans sa t jaunisse, » reprit Gardanne en voyant que Margot ne comprenait pas et en appuyant sur le mot jaunisse qu'il trouvait très drôle.

Noris semblait très attentive et demanda, comme si elle eàt voulu un renseignement :

— La comtesse de Montépreux?

— Je la connais, dit Margot. Oh! très jolie! Blonde comme de l'or jaune... Une forêt de cheveux...

— Couleur de ce tabac turc ou de la bière de son pays, dit Gardanne. Elle est Autrichienne. Makart Ta exposée dans un de ses tableaux... Une peau superbe. Un teint! Une gorge 1

Et il détaillait la grande dame, comme il eût décrit une actrice entrant en scène décolletée pour une féerie ou un cheval de courses sur le turf.

Noris la connaissait, cette comtesse. Elle l'avait vue, lorgnée et admirée plus d'une fois, à l'Opéra, elle, assise dans l'amphithéâtre, la comtesse accoudée au rebord de sa loge, la tête haute, insolemment belle, l'air à la fois souriant et dédaigneux, avec de ces belles épaules viennoises que les jolies flUes laissent caresser, demi-nues, par leurs boucles blondes, quand la musique IfiiUtaire autrichienne les fait valser, squs les gra^dg

arbres du Prater. Ah ! la comtesse était maintenant la maîtresse du prince de Chantenay!

— On le dit, fit Gardanne. Et môme elle Vadorerait, parait-il. Elle en serait absolument foll».

— Depuis quand M. de Montépreux est-il mort?

— Depuis Tété dernier... Juin 1881... J'ai fait le voyage de Normandie pour le compte-rendu des obsèques du comte qui revenait tout exprès de Vichy pour mourir chez lui. Très pittoresque, le château de Montépreux I Un donjon meublé comme un boudoir. Beaucoup de couleur. On a prononcé trois discours sur la tombe de M. de Mont.'preux : discours du maire, discours du président du conseil général, discours d'uu collègue de la Chambre. C'est Tàge des discours à pré» sent. Il était député, M. de Mont'preux. Député con servateur, naturellement. Il aurait bien dû conserver sa femme I

Noris ne disait pas un mot et tâchait de reconstruire, à travers les plaisanteries du reporter, le roman même de cette femme qui ai:i:ait à présent l'homme qu'elle, Noris, avait éperdûment adoré, cinq ans aupa ravant.

Quelle étrange chose qu'une femme honorée et riche portant un titre — comtesse! — commît cette folie de s'éprendre d'un homme qui pouvait abuser une ignorante mais ne pouvait que tenter, par une certaine dépravation, une mondaine au fait de la vie. Et c'était une infamie, en même temps, songeait-elle, oui, une infamie, que cette folie de perversité. Le comte de Montépreux étajt-îl vieux? Non. Jeune encore, joli

garçon, riche, un peu sombre, il est vrai, atrabilaire, tourmenté par la maladie de foie qui devait l'emporter, mais élégant, dévoué, très épris de sa jeune femme dont Téclat de beauté, éblouissant, le rendait fier. Et il la parait, ladorait, voulait que, recommencé par un Français pour le public français, le portrait de la belle Autrichienne blonde fût Tétonnement du Salon et, à Paris comme à Vienne, le triomphe d'un maître peintre des femmes.

— Et, en somme, continuait Gardanne, de tout ce qui était sa vie, ce pauvre comte n'aimait que cette créature divinement élégante, étalant son charme souverain, traversant les salons avec un port de tête royal, au bras de ce mari enchanté dont les yeux un peu injectés dejaune brillaient de joie aux succès delà comtesse. Montépreux n'avait, à la Chambre, montré aucune ambition; fort riche, envoyé à l'Assemblée à vingt-six ou vingt-sept ans, au lendemain de la guerre où il s'était joliment battu, à la tête d'une compagnie de mobiles de son département, il était demeuré là par habitude et, ma foi, puisque ses électeurs lui faisaient la galanterie de le réélire, il ne se croyait pas en droit de leur fausser la politesse. Mais il s'occupait diantrement plus de sa femme que de son mandat. La comtesse même effaçait dans ses préoccupations son âls, un petit monsieur qui, dans l'hôtel de la rue Saint- Dominique, a grandi comme il a pu, entre ses bonnes et ses gouvernantes, ayant à lui, à quatre ans, un appartement particu.^ t, des gens qui l'appelaient

Monsieur le comte •, et disant c vous • à sa mère, à

cet âge (et Gardanne perlait sa phrase) où le cher tutoiement du baby est aux oreilles de la maman comme la plus irrésistiblement douce desdéclarations d'amour.

Ainsi, cette femme adorée, d'un amour unique et aveugle, cette belle comtesse de vingt-trois ans, cette épouse heureuse, que des milliers et dos milliers de femmes enviaient, elle s'était éprise de Chantenay ! Elle avait — erreur à peine compréhensible chez la fille insensée d'Eugène Féraud, — commis cette folie de sacrifier alors au prince René, le repos même et l'honneur de M. de Montépreux, et le respect que le petit être grandissant devait porter, un jour, à sa mère.

C'était à cela — rien qu'à cela — que songeait Noris, pendant que Gardanne, de ce ton parisien tout plein des échos des coulisses de théâtres et des bureaux de rédaction, parlait, le plus naturellement du monde, des amours du prince Beaumartel de Chantenay et de la comtesse de Montépreux, absolument comme s'il se f&t agi de la liaison affichée d'un comédien avec une fille. Il donnait tous les détails, Gardanne, il savait tout, révélait tout. On avait vu, cet hiver, Mme de Montépreux encore en deuil, avec le prince, à Monaco et cette rencontre n'avait pas été même sans paraître un peu scandaleuse. La comtesse habitait une villa et le prince était à Thôtel, mais la chronique leur reprochait de se rencontrer trop souvent et le bruit ayant couru que Mme de Montépreux pouvait bien devenir princesse, on avait trouvé que l'annonce ou la demiannonce d'un tel mariage suivait d'un peu trop près l'envoi des lettres de faire part.

Ainsi, avec tout ce qu'il fallait pour mener, honorée dans le silence du veuvage et dans la sécurité de la richesse, la vie la plus respectée que femme au monde put rêver, cette comtesse de Montépreux faisait parler d'elle comme une cabotine de petit théâtre, et il fallait, pour l'excuser, que Gardanno trouvât de ces mots à la mode qui sont* comme les étiquettes de la femme moderne : déséquilibrée, ennuyée, tapageuse, paroxyste, fantaisiste, hystérique, est-ce qu'on sait?

Et peu à peu, en écoutant, en voyant revivre à demi son passé à travers ce présent remué ainsi, comme du bout de la plume, par le reporter, la fille d'Eugène Féraud éprouvait un sentiment bizarre de délabrement moral.

Qu'était-elle venue chercher au logis de Marguerite Brunier? Un peu d'oubli. Elle y trouvait, au contraire, un redoublement d'amertume.

Elle regardait, à travers la petite fumée bleue du cigare de Gardanne et de la cigarette de Margot, ces deux êtres qui, parfois, venaient aussi chez elle partager sa vie : ce journaliste hasardeux et cette fille tombée, son égale, vendant de l'amour comme l'autre vendait.de l'esprit, et elle se disait que, de ces deux êtres qui tenaient à son existence par ce besoin que tout être au monde a d'échanger ses vagues plaintes, de regarder ea mélancolie ou sa souffrance dans le visage d'autrui,. comme dans un miroir, c'était encore la malheureuse qui riait là, devant elle, insoucieuse de l'avenir, humant le présent macUiîialepient comme une bouffée dp

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ce tabac turc, qui pouvait le mieux la comprendre et la plaindre.

Ce n'était pas Margot, — Noris en était certaine, — non, ce n'était pas Margot qui, mariée par aventure à un brave garçon, eût gaspillé la joie de sa vie comme la comtesse Jacqueline de Montépreux abîmait volontairement la sienne. Une honnête fille en son genre, cette Margot. C'était si étrange, la façon dont Noris Tavait connue !

Elles étaient voisines sans le savoir, dans cette rue Jouffroy qui sortait alors de terre et elles ne s'étaient jamais rencontrées, leurs coupés se croisant ou se suivant dans l'avenue de Villers ; jamais elles ne s'étaient entrevues qu'au cimetière, près du petit mur de Montmartre où reposait le c vaincu ».

A deux pas de là, Noris souvent apercevait, portant machinalement des couronnes à une tombe sans s'agenouiller jamais devant, une jolie fille blonde qui la regardait aussi et la saluait, san§ lui parler.

Elles se coudoyaient parfois dans leurs visites à ce coin déterre. Elles étaient réunies, appelées là, côte à côte; par ceux qui dormaient: étrangers durant la vie et éternellement rapprochés pat" la promiscuité de la mort. Noris avait, une fois, r-ôgàrdé le nom gravé sur la pierre qui attirait là cette jeune femma élégante. Le nom ne lui avait rien appïîs : Brunier,

Mais, un jour qu'il s'était mis à pleuvoir, de, grosse» gouttes d'orage tombant, comme de larges pleurs sui tout le cimetière où tant de mausolées étaient déshabitués des larmes, la jolie blonde, Tair aimable, avait

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ouvert son parapluie pour accompagfter sa voisine de cimetière jusqu'à son coupé d'habitude.

— C'est que je ne l'ai pas, mon coupé. Je suis venue à pied, dit Noris.

Et la pluie grossissait, furieuse, sous un ciel tout noir, donnant à l'allée menant au cimetière, à tout ce coindu boulevard 4eClichy,un aspect barbouilléd'encre.

La jeune femme, tenant son parapluie sur la tête de Noris, disait alors, un peu embarrassée :

— Si j'osais pourtant, madame !

Elle ne savait pas qui était Noris. Une femme du monde sans doute. Et elle hésitait. Puis elle s'enhardit, offrit une place dans son . coupé et Noris donna son adresse. Elles rirent un peu, même en sortant du cimetière, en voyant qu'elles étaient si voisines dans la vie aussi. Était-ce drôle? Il y avait prédestination dans ce haSard. On se reverrait.

Et l'on se revit. Non seulement à Montmartre, près des tombes, mais rue Jouffroy, dans le va et vient de l'existence accoutumée. Margot connaissait de nom Noris, elle l'avait même vue au théâtre — cette place publique de la vie moderne — mais sans qu'on eût pu lui dire qui était celte jolie femme brune, vêtue de noir, et qu'elle prenait pour une étrangère, une créole, une hongroise, elle ne savait pas. Marguerite était enchantée de cette amitié qui la flattait . — amie de la maîtresse du Grand-Duc I — Noris trouvait dans Margot une nature aussi droite qu'avaient pu la laisser les coups de fouet de )a vie, et elle songeait précisément, tandis que Gardanne racontait les aventuré

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de la comtesse avec Chaiitenay, à ce que lui avait confié Marguerite Brunier sur cet autrefois que Margot ne regrettait pas, mais qui avait été lionnête et contra^itait si étrangement — si cruellement — avec la vie actuelle de la bonne fille !

Et Noris alors, tout en regardant Marguerite et le reporter, comparait à la fois l'existence de Mme de Montépreux avec celle de Margot et la chute de Margot avec sa propre chute.

Là-haut, dans une petite rue de la Chapelle, Marguerite avait grandi dans ce plein air des faubourgs de Paris, qui sent déjà le ruisseau, vivant au cinquième, dans un étroit appartement qu'emplissait l'humble famille, trois personnes, y compris la petite. Elle avait souvent raconté tout ça à Noris. Elle avait encore devantlos yeux l'intérieur pauvre de ce logis d'ouvrier. Le père était bon, un gentil garçon qui avait épousé sa femme par amour et continuait à l'adorer. Pas d'autres parents qu'une vieille grand'mère de méchante humeur, dont on payait le loyer hors de la maison pour que le petit ménage pût vivre en paix I

Marguerite frissonnait encore en pensant à la mégère, petite femme nerveuse, sèche, aux yeux de Tzigane, cernés et gonflés, et qui faisait peur à l'enfant lorsque Marguerite allait lui souhaiter sa fête. En revanche il lui revenait un sourire lorsqu'elle pensait à sa mère. Maman/ Une enfant comme elle, une de ces fillettes de Paris, gaies comme des fauvettes, écervelées comme elles, et qui se laissait vivre, se trouvant heureuse, très heureuse, entre son mari qu'elle chérii^

sait comme un amant, et sa fille qu'elle paraît, habillait, portait et fiiisait sauter comme une poupée.

Il y avait, comme dans le passé de Noris, des journées de soleil dans les souvenirs de Marguerite, des parties de plaisir à Saint-Denis, au bord de Teau, des repas dans Tîle, sur Therbe, et des promenades le long du fleuve où de grands bateaux, à Tancre, gros comme des baleines, amusaient l'enfant. Et les fêtes de banlieue, les chevaux de bois, les cornets de porcelaine gagnés au tourniquet!... Dans un des tiroirs d'un cabinet italien, à rinceaux d'ivoire, Margot conservait et regardait, parfois, un vieux daguerréotype ridicule, encadré d'un passe-partout à filets dorés, avec un anneau de cuivre pour l'accrocher et, dans Tovale de ce vieux cadre de papier, elle retrouvait, à demi effacées, et comme fondues sous la glace, trois figures groupées : — un homme jeune, à figure de soldat ou d'ouvrier, la redingote du dimanche, à collet de velours, et la chaîne d'or au gilet, debout à côté d'une femme assise, en châle français et en petit chapeau, tenant une enfant aux cheveux longs bouclés, vêtue comme une princesse.

Elle tirait, parfois, du tiroir, elle faisait voir à Noris, ce daguerréotype d'autrefois. C'était elle, cette enfant, parée comme un joujou, les petits bras nus, ronds et gras, avec des fossettes aux coudes, et elle sentait encore sur sa peau et dans ses cheveux les caresses de sa mère. Elle était si fière de sa 'petite^ l'ouvrière ! Elle passait ses journées à rhabiller, à la regarder, à la manger de bons gros baisers gourmands.

.Elle s'arrêtait aux devantures des grands magasins, regardant les confections, les chnpeaux pour enfants, cette peluche et ces rubans dont on parait les fillettes et, rentrée chez elle, elle se mettait à Tœuvre, trouvant des ingéniosités de fée parisienne pour composer à Marguerite des coquetteries de costumes aussi attirantes que celles des petites riches. C'était des nœuds dans les cheveux, des touffes de rubans sur les épaules, des ceintures, des jupes, des pompons, des chapeaux :

— Hortense, disait Charles Brunier, tu la gâtes, vois-tu, ta mioche I Elle ne pourra pas toujours avoir de ces fanfreluches...

— Bah! répondait la mère. C'est toujours autant de gagné pour la chérie. Et puis quoi, j'en suis fière ! Je veux qu'elle soit jolie comme celles qui jouent aux Tuileries. Ça ne fait de mal à personne.

Brunier aimait la maman, aimait la fillet'.e; il les embrassait l'une après l'autre et Ton n'en parlait plus. Au reste, ce semblant de luxe ne coûtait pas cher, et Brunier gagnait alors de bonnes journées. Hortense avait peut-être raison. Autant de pris sur la vie. Et Marguerite était si gentille !

Elle grandissait, avec cet instinctif sentiment de sa beauté. Les enfants devinent ce qu'on pense d'euxmêmes et, retiennent, comme dans une tirelire, les paroles qu'on laisse tomber sur leur intelligence ou leur grâce. Elle le voyait bien qu'elle plaisait; au square, quand elle allait jouer, il y avait des dames qui se détournaient pour admirer la petite blonde avec l'œil inquiet et fier à la fois des mères.

De ces premiers succès d'enfant, il lui restait encore aujourd'hui, étant femme, des sensations exquises. Elle entendait le rire content d'Hortense lorsque pour contempler la petite, elle s'éloignait, à la distance d'un tableau, disant : ce Est-elle jolie 1 Est-elle jolie ! » Et des caresses suivaient, des baisers éperdus, ardents comme des morsures. « J'en suis folle, » disait l'ouvrière.

Et lui aussi, songeait Noris, lui aussi Eugène Féraud, était fou et affolé de cette belle Dinorah qui se trouvait maintenant, dans la société, l'égale de Marguerite, de Margot 1

Hortense Brunier l'avait déguisée, sa Marguerite, un jour de mi-carême, en Pompadour, avec des bribes de vieilles soieries blanches à semis de roses, achetées au bric à brac, et Tenfent s'était promenée, ravie, regardée comme une reine. Les exclamations de tous ces gens extasiés par cette chair rose, les flots de cheveux de cette marquise de sept ans, chatouillaient encore, après des années, la vanité de Margot. Elle sentait à présent que, dans ses succès de gamine, il y avait un peu de la joie coquette d'une femme.

Le père, lui, haussait les épaules. Il trouvait Hortense imprudente. On développait là, à son avis, toui les instincts troubles des enfants, Marguerite n'était pas faite, malheureusement, pour porter des soies brochées, des paniers à la Du Barry. En voilà des idées de l'élever à faire la jolie ! Oh ! gentille, elle Tétait. Gentille à croquer. Mais enfin, la fille d'un ébéniste n'était pas destinée à poser pour les cheveux et les bras nus, n'est ^e pas? A moii\s d*en faire une actrice!

— Eh î mais, répondait la vieille grand'mère, — quand elle se trouvait là, — pourquoi pas ?

— Parce que ma petite n'est pas faite pour ça, répliquait Brunier.

Il ne s'apercevait pas du singulier regard qui passait dans les yeux de sa mère.

. L'ouvrier mourut. Une fièvre typhoïde remporta. Marguerite avait neuf ans. Elle Taimait, et ne plus le voir là, au logis, lui fit un vide. Elle avait peur, le soir, dans la chambre, et pourtant, comme si sa pauvre voix eût pu être entendue du mort, elle appelait papa. Le daguerréotype de la fête de Saint-Cloud était accroché à la muraille. L'enfant le regardait toujours. On l'avait mise en classe à l'école communale. Elle était intelligente, elle savait tout. Elle étonnait la directrice. On l'appelait : « la princesse ». Elle grandissait en se trouvant tout naïvement comme pétrie d*vïne autre pâte.

— C'est vrai, disait Margot quand elle racontait cela à Noris, voilà ce qui nous perd, nous autres !

La mère cependant ne lui disait plus qu'elle était jolie. Elle travaillait pour achever Téducation de la petite. Elle avait pris, avec elle, sa belle-mère qui ne l'aidait pas et, quelquefois, au contraire, dans ses appétits de luxe, lorsqu'elle avait de l'argent achetait, en hiver, des inutilités, des brins de lilas blanc tout étonnés de se &ner dans un logis si pauvre. Hortense se tuait de travail à présent, Brunier n'ayant laissé que de misérables économies, ébréchées par les honoraire du médecin. Cette linotte parisienne était devenue sérieuse,

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résolue, luttant pour sa fille de toute la force nerveuse des femmes. Un jour, Marguerite allant à recelé . vec la vieille mère Brunier, une voiture la renversa, faillit Técraser. On la rapporta à la maison et la frayeur de la mère fut telle qu'une névrose se déclara, une maladie choréique, paralysant à demi la pauvre femme, et grandissant malgré les soins, les bains, la valériane... C'était la misère maintenant, une misère noire, sans issue, les livrets de la caisse d'épargne mangés, les journées de travail d'Hortense terriblement réduites par les chômages qu'imposait la chorée... Elle se désespérait, regardait sa fille, et, songeant au mort : « Charles avait bien raison! Mon pauvre Charles! On ne sait jamais ! »

Seule, la mère Brunier, promenant ses yeux noirs sur la fillette grêle, fine comme un lys, que devenait déjà l'enfmt, voyait le salut dans Marguerite. Elle roulait dans sa tête chimérique des avenirs fous, des avenirs de richesses, des triomphes de théâtre... L'aïeule continuait le rêve dont la mère était revenue. Elle réédiflait le château de cartes abattu. Ah! ces autres châteaux de cartes, construits par Eugène Féraud et renversés aussi par un coup d'ongle du sort ! Décidément toutes les existences humaines se ressemblent.

La vieille disait tout bas à Marguerite, lui soufflant des folies dans sa petite oreille rose : « Ne t'inquiète pas... quand on est à croquer, comme toi, on se tire toujours d'affaire! »

Marguerite ne s'inquiétait pas d'elle-même. Seule-

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ment, à douze ans, elle avait peur de sa mère vivante et malade) comme à huit elle à-*aît eu peur de son père mort. Les crises de la soujffrance secouaient les nerfs de l'enfant qui se sentait, elle aussi, gagnée par le magnétisme douloureux des névroses. Puis tout à coup elle regretta àprement cette pauvre dolente qui refTrayait tant. Elle s'éveilla, un matin, stupéfaite, dans, le délabrement du logis pauvre. L'ouvrière était morte. Maintenant Marguerite balbutiait ce nom qui lui faisait un effet cruel : orpheline,

— Maman à présent!... Maman!... Maman après papa!

A des années de distance, lorsqu'elle évoquait au milieu même de son luxe, ces souvenirs d'enfance triste, lorsqu'elle ouvrait, comme en le déchirant, son cœur à Noris, Marguerite Brunier retrouvait encore la sensation d'amère solitude qui entrait dans la chambre vide, dont la vieille aïeule allait faire un taudis. Et toute sa vie, toute sa triste vie déjeune fille lui remontait comme un sanglot. Elle revivait ce tête à tête lugubre avec cette grand'mère insensée qui ne développait en elle que des appétits de richesses, des instincts de révolte, des désirs d'impossible affranchissement. Il lui semblait qu'elle revoyait, dans son costume noir, bizarre comme les haillons d'une aliénée, cette pâle figure aux ombres jaunes, remâchant ses chimères, lui promettant une prodigieuse existence de joie, et la poussant, la poussant jour par jour, vers cette atroce vie, tapageuse et lugubre, qui était, depuis des années, ia vie de Margot.

Et Noris frissonnait aussi — frissonnait jusqu'aux

os — la Chimère, ce spectre, Tayant aussi poussée là où elle rencontrait Marg;|Lierit6.

La folle qui avait été Taïeule de Margot lui parlait du théâtre et de ses fortunes comme le pauvre Féraud parlait à sa fille des beaux songes d'or du roman. Le théâtre ! Marguerite n'en avait ni le don ni le goût. Elle écoutait la vieille mère lui vanter les luxes des actrices, tout ce que donnent ces planchers poussiéreux qui ont remplacé les planches des trônes. Eh bien! puisque le théâtre était cela, elle entrerait au théâtre, Marguerite. Et, à l'atelier elle rêvait, à son tour, ce que la mère Brunier rêvait pour elle. Des frissons la prenaient quand elle songeait à ce qu'elle avait fait de sa jeunesse, de sa première jeunesse, de ces heures où, — en des jours printaniers semblables à ce soir d'Avril qui réunissait chez elle Noris et Gardanne, — elle restait à sa fenêtre, sentant en elle des éveils de puberté, comme des senteurs de vie dans les parfums du vent. Il y avait des femmes qui avaient été des jeunes filles, qui avaient eu des virginités, des rougeurs, des pudeurs 1 Comme elle les enviait! Ahl son avril gâché, sali comme la floraison des amandiers lorsque la grêle les coupe et fait tomber leurs blancheurs dans la boue! Toutes ses ignorances déflorées par cette vieille i demi démente, inconsciente, et éprise de llmpossible! Elle savait, Margot, ce que coûtait le réveil de tous ces songes 1 Elle se revoyait, conduite par la mère Brunier dans le cabinet du directeur d'un petit théâtre et elle avait encore sur ses yeux l'impression brûlante du regard de cet homme. Il lui avait pris la main en signant

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le traité et jamais, jamais elle n'avait oublié cette grosse patte visqueuse. Des débuts ignorés dans un trou de faubourg, les obsessions des maigres cabotins de ces coulisses grasses, la nausée d'un tel métier, la révolte, ^â fuite, une misère féroce, la chute, le hasard mettant sur son chemin un bourgeois ennuyé, ni bon, ni méchant, ni débauché, ni généreux, ramassant presque par pitié cette jolie fille écœurée et la perdant paternellement, en lui donnant des conseils de morale pratique... Voilà. C'était son premier amour I Pouah !

Et cet homme, aidé de la mère Brunier, avait fait de Marguerite Mlle Margot, échappée à la misère qui mord au ventre et livrée à cette misère de haute vie qui mord au cœur...

Quelle ironie 1 Tandis que le père et la mère reposaient à Montmartre on ne savait plus où, dans le tas de la fosse commune — Marguerite n'ayant pas eu d'argent à Theure voulue pour renouveler les conces-^ sions — la vieille mère Brunier, morte quand Marguerite était Margot, Taïeule détestée, avait un monument de pierre, très cher, que Margot lui avait fait élever, non pour lui rendre hommage, mais pour voir ce nom : Brunier gravé sur une tombe. Et de ceux qui avaient eu ses premiers baisers honnêtes, Margot ne gardait plus rien dans la mélancolie de sa vie, rien que le vieux daguerréotype de hasard qui jaunissait, passait^ «'effaçait, s'effaçait...

Jamais Noris n'avait oublié la confidence que lui avait faite ainsi, un jour, par hasard — car Margot n'était pas mélancolique, — la jolie blonde qui, après

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avoir, comme on ramerait sur une galère, mené cette vie sans amour, se trouvait aujourd'hui flattée d*avoir inspiré une passion, — non, elle n'avait pas cette iEatuité, — un caprice au marquis de Perdys, moitié ami, moitié amant, mais plus jeune certes et plus charmant et plus amusant, avec ses cheveux gris bouclés, et qui frisaient presque la cinquantaine ; plus séduisant cent fois encore que les élégants de la crème, les boudinés; les t pchutteux 1, les € juteux i qui avaient succédé à ceux de sa génération aux Gérard de Chantenay et aux Courmont- Canterousse sans les remplacer. Ce qui n'empêchait point Margot de répéter naïvement, en riant, pour finir, quand elle revenait sur ce passé devant Noris :

— Voulez- vous que je vous dise? J'aime assez M. de Perdys. C'est un camarade 1 Mais, ma parole, — au fond du cœur, — eh bien I vrai, je n'ai jamais aimé personnel

* — C'est peut-être pour cela que vous êtes heureuse, répondait Noris.

Et Margot, dans un éclat de rire :

— Bahl Est-on jamais heureuse? Moi qui vous parle, je finirai peut-être à l'hôpital !

Noris, qui songeait ainsi à ces confessions de la jolie fille qu'elle aimait pour sa franchise et dont elle acceptait, comme ce soir-là, l'invitation, elle qui se plaisait en sa sauvagerie, interrompit tout à coup les c racontages » de Gardanne en disant brusquement, comparant sa vie et celle de Margot à l'existence de la comtesse de Montépreux :

— Savez-^oufl ce que cela m« prouve, votre histoire^

Ôardaime? Oui, l'histoire de votre comtesse?... Ça me prouve que mon fameux axiome, à moi, n'est pas ton* jours vrai.

— Un axiome I Quel axiome? Vous avez un axiome Et le journaliste s'amusait.

— Dites-le-moi. Cela me fera le mot de la fin... pour 9otre article!

— Eh bien ! fit Noris, puisque axiome il y a, le voici : c Quatre-vingts fois sur cent, la faute de la femme est le crime de Vhomme, •

— Oh! oh! dit Gardanne. Mais c'est un thème de conférence pour une révoltée de réunion publique, ça!... A deux pas d'ici, Salle Lévis, on vous applaudirait à tout rompre!

Noris haussa les épaules. Elle se souciait bien de la politique! La politique de la femme, c'est Tamour, qui révolutionne aussi et broie les destinées. Mais elle avait au cœur, avec un dédain et une amertume qui débordaient, une plaie toujours vive : le souvenir de cette trahison que lui rappelait là le nom de Chantenay, prononcé peut-être avec intention — qui sait? — par ce trappeur de l'actualité tenant à grossir son dossier de copie.

Le prince René Beaumartel de Chantenayl Fleur de chic/ Le roi de Paris et que cinq ans n'avaient pas détrôné I Elle se mit peu à peu à parler de lui, d'abord comme d'un parisien quelconque, d'un être rencontré jadis et qui avait été un passant dans sa vie, puis — machinalement, par la pente des souvenirs — elle en arrivait, devant cet indifférent qui était Gar-

206 NORia.

danue et cette âlle inférieure à elle, mais bonne âUe, à évoquer tout le drame de ses dis i^euf ans, aussi oublié te Paris qu'une pièce qui a quitté Taffiche.

Gardanne seul s'en souvenait peut-être, mais Gfardanne se souvenait de tout, c était son métier. Et Margot éprouvait une sorte de volupté de curieuse à entendre parler de René comme elle eût parlé elle-même de ce premier amant qui avait décidé de sa vie.

Le matin, Raymond rencontré, le soir Chantenay évoqué par un propos de chroniqueur, il semblait à Noris qu'elle avait cinq ans de moins, que le Grand-Duc n'existait pas et qu'elle se retrouvait face à face avec le prince. Mais quelle différence! René avait fait d'elle, vivante, une morte et s'il restait encore une passion en son cœur, il n'y en avait qu'une peut-être, l'envie de se venger de ses lâchetés à lui sur tous à la fois. Et elle s'en vantait hardiment, presque fièrement, devant le journaliste et devant la fille.

— Nous sommes ainsi, nous autres I disait-elle. Un homme nous trompe : ce sont les hommes quipayent 1

Gardanne souriait, tandis que Marguerite approuvait et le jeune homme murmura, en jetant son cigare dans le cendrier •

— Il faut prendre garde... Si Ton vous prenait au mot on croirait que vous aimez encore le prince!

— Moi? Ah! Dieu ! Je n'aime plus personnel

— Et le grand-duc?

— Je le respecte, je l'estime...

— Combien?... dit tout bas Gardanne à l'oreille de

Margot qui lui donna une petite tape sur les doigts pour le faire taire. , .

— Je suis, continuait Noris, très heureuse de l'avoir rencontré puisqu'il me permet de vivre à ma guise et d'obéir à ma propre loi, mais je ne l'aime pas et je ne crois pas qu'il tienne beaucoup à ce que je l'aime.

— Un père alors? demanda Gardanne, avecunsourire,en assujettissant son monocle devant l'œil droit — comme Chantenay.

Noris ne répondait pas.

— Eh bien ! dit le reporter, si vous n'aimez plus personne, je ne parierais, point, moi, que le prince Beaumartel de Chantenay ne soit pas encore fou de vous !

— Ah! bah! fit Noris.

— Parfaitement. Je me suis trouvé avec lui à un souper donné par le Yachting-Club. On a parlé de vous, par hasard... Très gentiment du reste!

— Beaucoup d'honneur que me faisaient ces messieurs !

— Eh bien ! ... le prince avait l'air. . . comment dire ?. . . il avait l'air gêné! .

— Ah ! bah ! dit-elle encore.

— Mal à l'aise, positivement Surtout quand

M. d'Yseux, le grand d'Yseux, vous savez, lui a demandé s'il ne vous voyait plus... Chantenay a répondu : € Plus du tout, • d'un ton très drôle...

— Qu'appelez -vous : très drôle?

— Triste, si vous voulez... ou vexé!...

— Ce doit être le second mot qui est le vrai. Mon cher monsieur Gardanne, j'ai dans mon salon une magnifique étude de Delacroix...

— Superbe ! dit Gardanne.

. — Votre Marocaine^ demanda Margot.

— M.a, Marocaine, Quand j'étais... ailleurs que chez moi,,, cette Marocaine, très-embue et piteusement encadrée d'une bordure noire, n'attirait même pas l'attention... Aujourd'hui, dans son cadre d'or flambant neuf, avec du vernis, elle fait un trou de lumière dans mon salon. Tout le monde regarde. . . • Ah ! tiens, mais c'est magnifique, ce que vous avez là I C'esl un Delacroix I . . . • Un peu de vernis, il n'en faut pas plus pour enthousiasmer les connaisseurs. C'est peut-être le vernis qui fait illusion à M. de Chantenay sur mon compte!

'^ Non, je vous jure, j'ai causé avec lui... Il y a... je m'y connais... un peu de remords dans son casi Noris se mit à rire franchement.

— Des remords? Ah! bah! si ça pouvait se vendre à l'hôtel Drouot, ça monterait très cher. Un remords du prince René, une pièce rare I

Marguerite essayait de plaisanter, ne connaissant pas tout à fait Noris Féraud :

— Oh I oh I ce qui n'empêche pas que s'il se présentait jamais rue Jouffroy...

Noris l'interrompit, une flamme dans ses yeux :

— Je ne le recevrais pas.

— Vous auriez raison de lui faire faire antichambre, conclut Gardanne. C'est la bonne méthode, celle des dentistes : ça enlève la rage de dents et ça augmente la rage d'amour I

— Allons, dit Margot, votre bras, Gardanne !

CSomme ils {>assaiept de la salle à manger daqs 1^

petit salon où Marguerite avait fait disposer le piano pour que Noris put jouer, un domestique annonça M. de Perdys, le père, qui arrivait, son claque sous le bras, en tenue d'Opéra, venant tuer le temps avant le ballet. Il était droit, bien pris, les moustaches en croc, toujours le même ; le frère aîné de son fils.

Il venait raconter une histoire très dramatique, celle d'une écuyère américaine, fort jolie, qui s'était tuée pour un clubman, M. de Sableuse.

— Tuée pour de bon? fit Marguerite.

Gardanne avait bondi vers son chapeau, flairant un article, prêt à courir aux nouvelles.

— Pour tout de bon tuée ! ... dit M. de Ferdys. Empoisonnée. Elle avait même manifesté la ferme volonté de se suicider en se jetant à bas de son cheval emporté, en plein Cirque. Un peu de laudanum lui a semblé préférable.

Et il montrait le portrait-carte de Técuyère qu'il venait d'acheter : une grande belle fille, blonde, une forêt de cheveux, avec des yeux hagards et un charme de sauvagesse. Une vraie femme.

— Il n'y a plus de femmes en Europe que les Américaines! dit le marquis en riant.

Marguerite répondit : « Eh! bien merci, » en riant à son tour, et Noris qui, debout devant le piano, regardait, à la clarté des bougies, le portrait de la jeune Yankee morte, les jambes nues dans son maillot d'écuyère, un gentil sourire courant sur ses lèvres maintenant violettes, demanda :

^ Pourquoi n'y a-t-il q.ue ce$ femmes-l4?... Parce

flf NOUS.

qu'il n'y a qu'elles qui se suicident par amour?

Et comme Ferdys ne répondait pas :

— Elle a été bien sotte, Fanny Love, de se tuer pour Sableuse I Peut-être que si elle eût vécu, il se fût traîné à ses pieds pour lui dénouer ses brodequins!

Gardanne, pressé, affairé, prenait déjà congé de Marguerite, ayant hâte de courir au logis de Fanny Love, avenue Montaigne, mais n'oubliant pas sa fameuse série d'Intérieurs Parisiens, il ajouta tout à coup, tendant la main à Noris :

— Je vous prierai de m'accorder, comme Mlle Brunier vient de le faire aujourd'hui, une demi-heure de pose demain... chez vous... comme à un photographe, dit-il, en se moquant de lui-même.

— Pourquoi?

— Je voudrais vous interwiever et il me manque encore bien des détails... par exemple...

— Quoi?

- Eh bien 1 grâce à vous, l'autre jour, j'ai pu voir 1 1 je pourrais décrire votre salon... le boudoir... la bibliothèque... Mais vous ne m'avez pas tout montré... Il reste...

— La chambre? C'est juste 1 Une visite à une courtisane! La chambre à coucher de la maîtresse du grandduc I Eh bien I ce n'est pas pour vous, ça, Gardanne, ça coûte trop cher I

Et Noris s'assit au piano, laissant le jeune homme un peu étourdi, mais ayant, en vérité, bien autre chose à Cure qu'à répondre : un intérieur de Fanny Love morte, cela valait bien qu'on se pressât !

Il n'était pas sorti que Noris, machinalement, s'était mise à toucher du piano, comme pour s'étourdir elle-même, jouant rapidement, avec une nervosité singulière, maladive, comme si aujourd'hui, décidément tout — depuis la rencontre avec Raymond jusqu'à l'annonce de cette mort romanesque de T Américaine — tout était combiné à souhait pour lui rappeler M. de Chantenay .

Le marquis s'était approché d'elle pendant que Marguerite, qui ne savait pas une note de musique, écoutait, ravie.

— Qu*est-ce que vous jouez là? demanda M. de Ferdys.

— Du Mendelssohn.

— C'est charmant.

— Oh! ça ne remplace pas le ballet, mon cher marquis, mais c'est mélancolique et cela me plaît. Quand je joue cela, — c'est très-drôle — je me revois toujours telle que jadis, en robe blanche de communiante, avec un voile tout blanc, flottant autour de moi comme un nuage ou comme des ailes. On n'est qu'une gamine alors, et ce voile blanc vous fait rêver I On se croit déjà une fiancée... Fiancée!.,. C'est un joli nom!

Elle cessa brusquement de faire courir ses doigts sur le clavier et fermant le piano avec une soudaine violence :

— Allons, allons, ne jouons pas ça! C'est de la musique d'honnête femme !

Et elle se retourna, sur le tabouret, du côté de Margot qui la regardait, étonnée.

2i4 NORIS.

M. de Ferdys ressentait toujours une impression de pitié très particulière lorsqu'il rencontrait Norîs. Il la trouvait charmante avec ses yeux profonds et ce gourire triste qui lui donnait une sorte de poésie inquiétante, mais surtout — connaissant les femmes, — ce qui lui plaisait en elle c'était sa franchise et la fierté qu'elle gardait, une franchise d'honnête fille. Le marquis se disait souvent que, n'ayant pas rencontré sur sa route le petit prince de Chantenay, cette Noris serait aujourd'hui la créature la plus accomplie du monde. Un esprit droit, une loyauté à toute épreuve, beaucoup de vaillance et, dans cette situation de maîtresse du Grand- Duc qui eût fait éclater de vanité toutes les petites têtes des petites demoiselles, n'éprouvant d'autre sentiment qu'une sorte de mélancolie amère et la nostalgie de l'humble existence d'autrefois.

Ce sentiment, Ferdys le retrouvait, chez Noris, en toute circonstance, et maintenant précisément dans le geste même qui lui faisait refermer le piano sur la symphonie de Mendelssohn comme un couvercle de cercueil sur un mort.

Le marquis, avec son flegme de vieux parisien, prenant toutes choses comme un spectacle, comparait alors cette pâle Noris à la jolie blonde stupéfaite, qui se demandait ce que pouvait donc bien avoir son amie à montrer comme cela ses nerfs.

« Ahl ce n'était pas Marguerite, se disait Fdrdys, non ce n'était pas Margot, qui pouvait ressentir de ces méancolies-là 1 » Et c'est bien pourquoi Margot lui plaisai t sans l'intriguer et l'amusait sans le passionner. Il eAt

été bien surpris si Margot lui eût conté ses visites au cimetière et les ressouvenirs amers qui lui venaient parfois, à elle aussi. Il en eût été stupéfait, mais bah î Ferdy s savait, dès longtemps, qu'avec les femmes il y a toujours une stupéfaction à attendre!

La soirée était îinie et Noris éprouvait comme un besoin d'être seule et de songer. La piano fermé, elle so In^a, tendant la main à Marguerite :

— Bonsoir! dit-elle.

— Vous partez?

— Om.

— Une tasse de thé, au moins, chère amie 1

— Non... merci... je ne sais pas ce qui vient de me passer par la tète... Je sens que je deviens maussade.,. Je vais me cacher, comme les enfants 1

— C'est votre musique, dit Marguerite. Moi aussi, cela m'attriste toujours. Voyons, vous ne restez pas?

— Non. J'ai peut-être aussi une lourdeur de-tète. Le soleil d'Avril! A bientôt.

— Je vous accompagne, dit Perdys... Mon coupé est là, je vous dépose à votre porte.

Marguerite riait.

— Si j'étais jalouse pourtant I

— Jalouse?

— Oui, oui, mon cher marquis, vous avez un faible pour Noris... Je ne suis pas la seule, à Paris, pour l'avoir remarqué !

— Eh tien I tant mieux; cela prouve que j'ai la fran* chise de mes sentiments. C'est vrai, je suis un dos grands admirateurs de Mlle Féraud !

— Comme performance? dit Noris en regardant froidement le marquis.

Il comprit toute Tamertume du mot et d'un toi sérieux :

— Je n'admire que ce que j'estime ! fit-il en tendant la main à la jeune femme, avec un joli geste élégant où il mettait toute sa gentilhommerie*

Elle fut touchée du mot, prit cette main et, la serrant de ses doigts qu'une émotion rendait nerveux :

— Vous êtes toujours excellent et exquis... Ahl qu'on a bien raison de dire que vous êtes le dernier marquis, mon cher Ferdys l

Ferdys devint presque grave.

— Pardon... Je ne suis pas le dernier.., Il y a mon fils!

Noris ne répondit rien. Margot, qui la regardait, remarqua qu'elle était devenue très sérieuse et qu'elle avait pâli un peu.

— Quand vous reverrai-je ? demanda Marguerite à Ferdys, quand il prit congé.

— Demain... Après-demain!

— Quand il vous plaira, fit la jolie fille. Mais, vrai, mon cher, nous nous voyons si peu qu'on pourrait nous croire mariés pour tout de bon!

— Oh! dit le marquis en riant, pardon!... Si nous étions mariés, vous ne me verriez pas du tout !

Il baisa galamment la main potelée de Marguerite, inclinant ses cheveux gris, frisés et comme pou» dxés, sur ces ongles roses, et cette douce chair qui jentait bon, puis, alerte, avec une grâce de joli homme,

il s'effaça pour laisser passer Noris, mit un vêtement gris, dans Tantichambre, par-dessus son frac, tandis que la jeune femme s'enveloppait d'une pelisse et ils sortirent, Noris refusant le coupé et voulant marcher, sous ce ciel de printemps dans le vent frais, jusqu'à son hôtel.

C'était, au bout de la longue rue à peu près déserte, comme une promenade à travers une banlieue élégante. Le marquis et Noris allaient à pied, elle appuyée à son bras, avec un sentiment de confiance profonde, reconnaissante de ce mot t estime » qu'il avait prononcé tout à rheure, avec une fermeté voulue.

Elle devinait que la sympathie de M. de Ferdys était vraie. Dans Taventure violente comraa une bourrasque où ses espoirs et sa foi avaient sombré, elle était certaine que le marquis avait pris sod parti, à elle, contre son neveu. Lr^ père devait penser d'elle ce qu'en pensait le fils. Et cela lui semblait eurieux, cette journée commencée, le matin, avec le jeune marquis, côte à côte dans une allée du Bois et terminée là, dans ce coude à coude d'une promenade lente, le long de la rue déserte où des ombres rares passaient et où les lanternes du coupé de M. de Ferdys suivant derrière, semblaient deux énormes yeux qui veillaient.

Elle n'éprouvait pas, en se trouvant avec le marquis, cette impression de contentement délicieux, de rajeunissement par le «ouvenir, qu'elle avait ressentie en rencontrant Raymond; mais Vautre/bis, — ce parium que le jeune homme semblait porter sur iui comme une capiteuse essence, — cet autrefois qui gardai f, pareil

tl8 iroRis.

au vent salin de la mer, Todenr et le goût des larmes, elle le retrouvait aussi avec le père; et tout co qi;i avait été ses chimères et ses déceptions il y a cinq ans, réapparaissait devant elle; oui, par deux fois aujourd'hui ce passé revenait, se dressait aux yeux de Noris, comme si l'Allée des Poteaux verdie par TAvril et la rueJouflBpoy enveloppée de ténèbres eussent été peuplées de &nt6mes.

Et, jusqu'à son hôtel, elle parla au père de ce fils qu^elle avait revu le matin même. Il en était très fier, Ferdys. Raymond promettait d'être un offteîer admirable. Un homme utile.

Utile! Alors le marquis, se raillant lui-même, comparait soti existence de mondain heureux à l'âpre vie, obscurément glorieuse, que Faym<MKl avait acceptée.

Quelle diffirence entre lui et son âls !

Sans doute il avsdt eu, lui, à l'occasion, ses heures de bravoure, comme tout le monde, mais par échappées, au moment du péril : — une partie d'héroïsme entre deux parties de plaisir. Il s'était bien battu, soit. Mais qu'est-ce que c'était que ça?

Tandis que Raymond! Toute sa vie, toute une vie donnée à une noble tâche ! Ses vingt ans offerts à son pays, ^ jeunesse passée sur le pont d'un navire, des paquets de mer menaçant de l'arracher de son banc de quart, tandis que le père faisait, au Cercle, une partie de baccarat. Quelle drôle d'antithèse et qui feisai* sourire le marquis, mais d^une façon singulière! ^ — Le plus «orien» ^lisait-il à Norts, tout en mar-

chant, c'est que celui de nous deux qui aura feit avec l'existence un marché de dupe, ce n'est pas lui, c'est moil... Je commence à m'apercevoir que c'est terriblement monotone, là vie de Paris, et que s'il est encore possible d'entrer, à cinquante ans, au foyer de la danse sans y paraître trop fené ou trop ridicule... dans sept ou huit ans... euh! euh!... Ah ! en huit ans^ on tombe dans les Géronte !

— Vous, marquis? Vous serez jusqu'à la fin de vos jours le plus jeune des Parisiens!

. — Ne craigne^ rien, je ne me laisserai pas devanceï parce diable de ridicule... Je m'enterrerai vivant à Ferdys ou ailleurs...

— Comme Charles-Quint ?

— Si vous voulez. Et je fonderai des prix de vertu pour les villageoises, comme il fabriquait des horloges.

— Eh bien ! dit gaiement Noris, je ne m'y fierais pas, moi, si j'étais homme, à des prix de vertu couronnés par vous î

Elle lui savait gré, d'ailleurs, de ces espèces de confidences qui lui prouvaient, encore une fois, l'estime dont le marquis lui avait parlé. Il se livrait à elle, tout naturellement, comme une âme confiante à une nature loyale. Il n'eût pas dit la moitié de cela à Margot, qui lui tenait pourtant de plus près. Mais, cette Noris, il lui semblait vaguement qu'il lui devait, comme pour eifttcer le souvenir de René, une sympathie et un dévouement. Il la traitait comme une anïie, trouvant d^illeurs un charme à Tamitié des femmes, la plus

120 ^oRIS•

sûre des amitiés quand elle ne précède ni ne suit l'amour. Et alors, dans le laisser-aller de ces confidences, dans cette nuit de printemps parisien, où passaien t des br ai ts vagues de sourds roulements de voitures qu'on ne voyait pas, de lointains sifflets de locomotives, le marquis de Ferdys, parlant de Raymond, laissait \oir maintenant, affichait avec joie tous les beaux espoirs que lui donnait ce fils. Glorieusement il le montrait dans le présent, honoré de tous, brave, intelligent, instruit comme personne, et, dans Ta venir, illustre peutêtre, marié à quelque brave fille digne de lui — une provinciale, disait Ferdys en riant — et donnant au sportman devenu gariache des bulletins d'expéditions lointaines pour le rendre gai, et de beaux enfants se roulant sur les pelouses de Ferdys, pour consoler, avec la jeune marquise, le vieux marquis de Tabsence du père.

Marié ! Raymond marié !

Ferdys, qui avait trouvé le mariage insupportable pour lui, le trouvait admirable pour son fils. Il bâtissait, en s'y logeant, des châteaux en avenir dont Raymond était le châtelain avec quelque jolie jeune fille pour châtelaine. Et sans trop s'expliquer le sentiment confus qu'elle éprouvait, Noris avait comme une oppression sur la poitrine et, dans les yeux, des larmes â ce rêve de famille, en écoutant Taïeul se révélant là ironiquement sous le viveur, avec des appétits de paternité et xm besoin de tisonner au coin du feu.

C'était peut-être ces bouffées de printemps passant dans la nuit; mais elle sentait, au cœur, un étouffement» une angoisse, et en alto des envies de sangloter

Pourquoi aussi Ferdys avait-il apporté là cette photographie de la petite Yankee, et raconté cette histoire de Fanny Love se tuant bêtement pour Sableuse comme elle avait eu la tentation de finir, elle, dans le petit hôtel de M. de Chantenay? Encore une fois, du matin au soir, le sort s'était fait comme un méchant plaisir à la ramener atrocement vers ce passé, ce cruel et méprisé passé.

Et, comme pour ajouter à cette ironie, les rêves de Ferdys, ses projets pour Raymond, semblaient à la jeune femme une mélancolie et une ironie nouvelles. Elle avait envie de se moquer de ce tableau de Greuze esquissé, tout en marchant, par ce clubman jouant les patriarches entre une visite à Marguerite Brunier et une apparition au foyer de la danse. Il quitta Noris au seuil de sa porte et, quand elle eut sonné, il lui baisa la main, monta dans son coupé. Alors elle rentra, gravissant lentement, comme si une tristesse eût appesanti son pas, Tescaliër qui menait à sa chambre.

— Il y a une dépêche pour madame, là-haut, dit le domestique.

. — Ah I fit-elle, sans que cette promesse d'inconnu éveillât rien en elle, aucune inquiétude ou aucun espoir. Elle n'avait dans le monde personne qui pût lui envoyer une dépêche lui apportant une nouvelle qui la fit sourire, frissonner ou tressaillir seulement, — personne, personne...

— Où est cette dépêche ? demanda-t-elle à sa femme de chambre en entrant dans le cabinet de toilette précédant cette chambre à coucher dont Gardanne» tout

natturellement, comme si le secret de la vie de Noris appartenait au premier venu, voulait donner la description dans les chroniques.

La dépêche était posée sur le marbre même de la toilette, parmi les brosseries d'ivoire chiffrées d'argent, et Noris la prit en s'asseyant devant sa glace, entre le^ candélabres allumés, pour que sa femme de chambre la décoiffât. Et elle lut la dépêche alors : une dépêche venue de loin, du Caucase, où le grand-<luc Yassiti passait une inspection, se rappelant, à Tiflis, que c'était précisément la veille du jour où il avait eu la bonne fortune de rencontrer Noris à Nice, et lui envoyant, avec ses souhaits de dévouement, un joyau d'une certaine rareté, disait-il, bijou d'art byzantin, qui, déjà expédié, parviendrait à la jeune femme en même temps que la dépêche, sous le couvert de l'ambassade.

Noris lisait avec un complet détachement, une indifférence blasée, cette dépêche dont le ton un peu froid, presque diplomatique, n'avait rien de bien amoureux mais qui, dans le souvenir apporté, dans l'espèce de célébration d*un anniversaire, à distance, dans ce salut de Tiflis à Paris, contenait plus d'affeotion sincère peut-être, ou d'estime, comme disait Ferdys, — d'estime! - que bien des banalités parisiennes.

Il y avait un écrin, sous enveloppe cachetée de rouge, aux armes de Russie, sur le marbre de la toilette.

Noris l'ouvrit, examina la croix moscovite aux émaux précieux, d'un bleu doux et d'un rouge saignant, qui entouraient une exquise figurine de Christ émacié, maigre ?t dolent^ et, regardant ce crucifié, ces încrus-

tations d'émail, cette joaillerie d'un art évanoui, séculaire :

— Ce pauvre Grand-Duel songeait-elle. C'est pourtant peut-être lui qui m'aura aimée le plus au monde ! Et tout simplement, parce que je ne l'aime pas et que luimême ne m'aime pas d'amour!

Et, riant presque, elle dit tout haut, sans que Sylvine, sa femme de chambre, les yeux rivés sur la croix russe que Noris tournait entre ses doigts, écoutât beaucoup :

— La vérité de la vie, c*est de se laisser aimer sans aimer soi-même... Oh! je vouo en prie, Sylvine, vous me tirez les cheveux, ma flUe. Faites donc attention !•.• Vous m'avez fait mal I

Le samedi qui suivit \a rencontre de Raymond et de Noris au Bois, le lieutenant de Ferdys entra au Cirque par désœuvrement. Il était allé, la veille, écouter l'opérette nouvelle. L'opérette et le Cirque, c'était un peu de ce tout Paru dont on parlait tant à la table des officiers, dans les mers du Sud. avec des soupirs : « Ah ! . si nous étions sur le boulevard î Et les Variétés I ... Et les chansons de Judicl... Et les samedis du Cirque! » Pour ces expatriés, le moindre morceau de journal apportant, au bout du monde, quelque vieille nouvelle, le compte rendu d'une pièce déjà morte, évoquait tout le charme même et le montant de Paris. Souvent, là-bas, Raymond était tombé, en haussant les épaules, sur quelque chronique mondaine, d'un style franco-international très bizarre, où il lisait :

I Hier, beaucoup de monde, — des shooters sterling — au water buU du Gun Club, au Bois de Boulogne. Il y a eu plusieurs matchs entre le prince de Chantenay, M. Goodson et le comte del Santo. Autour du buU-trapp, beaucoup d'amateurs du pur high-life se faisaient inscrire pour la poule handicap. »

Et cet argot anglo-français le reportait- alors vers ses années de prime jeunesse, évoquait l'élégance im-

NORIS. 2io

pertinente de René, et aussi, et surtout, le sourire triste, les yeux troublants de Mlle Féraud... Norisî...

Depuis son départ de France, Raymond de Ferdys était à peu près demeuré le même. Il n'avait réellement pas vécu, ou plutôt il avait vécu dans l'absolu de la passion et de la conscience; habitué dans la solitude de la cabine, en ses réflexions du banc de quart, à aller droit au fond des choses, à prendre le devoir dans son austérité la plus profonde, tout en dépouillant la vie des préjugés dont on rembarrasse. C'était une façon de philosophe en uniforme, et l'espèce de soldat solitaire, d'épave humaine abritée par un drapeau qu'est le marin, se doublait en lui d'un songeur bizarre, inquiet des destinées de son pays, de l'avenir, de toute une série de problèmes parfaitement indifférents aux superficiels ou aux sceptiques. Sévère, franc avec cela, et pur comme une barre d'or.

Raymond s'était fait une pensée à lui avec les livres qu'il avaitlus et avec ces marins qu'il coudoyait, interrogeait, les aimant pour l'inconscience même de leur quotidien héroïsme, se plaisant avec ces obscurs, trouvant une poésie à leur tâche vaillamment faite dans un dévouement ignoré et comme emporté par le vent du large. Lorsqu'on l'avait appelé, à Paris, au poste qu'il occupait auprès du ministre, Raymond avait éprouvé moins d'orgueil que de mélancolie. Il ressentait de la tristessa à quitter ses gabiers aux joues cuites comme des briques au soleil. Il aimait cette vie flottante du navire. L'odeur de la mer lui plaisait. Mais c'était un honneui que lui faisait M. Pradier du Resnel. A Paris,

226 NORis.

du reste, dans les bureaux du ministère, le Jeune officier aux idées nouvelles, pouvait être utile, vivant côte à côte avec le ministre. Et puis il verrait son père, ce diable'de marquis dont Téternelle jeunesse faisait vivre encore les reportages! Raymond Tavait retrouvé, en effet, ce galant Ferdys, aussi jeune qu'il l'avait laissé, la moustache retroussée et les cheveux blanc d'argent toujours bouclés et toujours solides. Le fils avait vieilli, le père semblait rajeuni.

Rajeuni peut-être aussi par le retour de cet enfant qui ressemblait à un jeune frère et qu'il promenait, dans Paris, orgueilleux de se montrer avec Tofficier comme avec une conquête et appuyant son épaule, avec des tendresses heureuses, contre Taiguillette d'or de Faide de camp de l'amiral*

Il semblait à M. de Ferdys qu'il avait là un camarade plus jeune, un ami, et que ses quarante-neuf ans devenaient des vingt ans en se promenant ainsi, bras dessus, bras dessous avec l'officier. La gravité de Raymond rétonnait bien un peu, mais ne lui déplaisait pas. Au contraire, il se sentait caressé dans son orgueil quand son fils lui contait ses campagnes, les dangers courus, telle expédition dramatique, la nuit, aux Marquises, alors qu'une troupe de Kanaks avait entouré la poignée d'hommes qu'il commandait.

— J'ai bien cru y rester, disait Raymond, souriant. Mais j'étais décidé à ne pas me rendre. Un soldat qui se rend, c'est un monsieur qui fait des excuses sur ]b terrain î

Bn rapprochant les dates, le marquis de Ferdys éprou-

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