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vait, dans sa fierté, une singulière impression d'embar* ras aussi à se dire, en ore uiie fois, que, tandis que Raymond entendait siffler, là-bas, les balles des Eanaks, il inaugurait, ce jour-là, l'Exposition des Aquarellistes et finiss/iit sa soirée cbez Marguerite Bruuier qui donnait un bal.
Alors, il contemplait l'énergique figure de Raymond, il attirait à lui le jeune homme, l'embrassait, lui disait, tout bas, doucement, tendrement : c Tu vaux mieux que moi, petit, 3> et se sentait ainsi amnistié à ses propres yeux par ce noble fils qui portait son nom. Il avait vu des courtisanes qui s'étaient réhabilitées en faisant de leur fille une honnête fille. £h bieni il leur ressemblait un peu, le beau Ferdys, avec cette différence qu'il n'avait pas, en sa vie, une tache : adorant les courti-^ sanes et méprisant les âmes de courtisans.
Raymond n'essayait point de faire entendre à ce mon< dain, brûlant sa vie au gaz de Paris, une morale inutila Au surplus, il ne s'en reconnaissait pas le droit. Il trouvait naturel que son père traitât l'existence à sa guise comme il entendait qu'on lui laissât, à lui, comprendre la vie à son gré. Chaque individualité — c'était une de ses théories — devait agir, en ce monde, selon sa conscience. Sa conscience, à lui, lui criait : devoir. Et c'était tant pis si celle du marquis ne murmurait â l'oreille de M. de Ferdys que le mot ; caprice/ Le certain, c'est que Raymond de Ferdys adorait son père et l'estimait de toute son âme en le plaignant de tout fon cœur.
Qu^ut à Reué^e Çhantenay, sonoousiUi le.Uwt^uwt
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de F^rdys ne s'en inquiétait pas. C'était pour lui, plus que jamais, un papillon de Paris, voletant, tourbillon* nant, faisant dU bruit, inutile et tapageur. Il le laissait pour ce qu'il était. Il lui gardait même une vivanlo rancune de cette aventure passée et jamais il n'avait oublié les raisonnements égoïstes du jeune prince. L'image de Noris était là pour rappeler ce souvenir à Raymond, qui retrouvait partout, dans une irritante obsession, le regard franc et le fin profil arabe de la jeune fille.
L'autre matin il avait éprouvé une joie à la retrouver. Il lui semblait que Paris maintenant était plus peuplé, qull y avait, s'il le voulait, un but, à présent, et Raymond était allé, rue Joulïroy, devant riiotol de Noris sans oser entrer ou plutôt se donnant le plaisir bizarre de prolonger cette sorte d'irritation ou de chatouillement d'àme où la rencontre de Mlle Féraud l'avait mis. Il regardait, en passant à cheval, la façade aux briques rouges, les vitraux aux grandes baies, la porte fermée par où Noris pouvait se montrer, et il lui plaisait de ne pas s'y arrêter, de laisser là cette porte close, comme si, une fois ouverte, un inconnu eût, pour lui, commencé dans sa vie.
Il allait cependant au Bois, à l'heure même où il avait rencontré Noris, dans Tallée des Poteaux. Il eût aimé la retrouver là, sur cette route qui n'était pas la maison où un autre avait le droit d'entrer, quoique Mlle Féraud ne reçût, disait-elle, personne. Mais, au Bois, Noris n'était plus revenue. Elle attendait peutêtre que Ferdys se montrât chez elle^
Raymond ne songeait guère que, ce samedi où il entrait au Cirque, était le jour spécial, le jour choisi par les élégances, le jour des cohues qui semblent rechercher Tironie de certaines promiscuités et des cord-^s-à-coudes singuliers.
Le samedi soir, le prince René Beauraartel de Chantenay ne manquait jamais de se montrer au Cirque. C'était le jour officiel, poinçonné par le chic, le jour étiqueté comme le mardi de la Comédie-Française et le mercredi du Walhala-Théâtre. Raymond de Ferdys devait rencontrer là son cousin, certainement. René eût tout quitté pour arriver à Theure exacte, après l'entr'acte, et étaler sa cravate blanche à rentrée des écuries. Il lorgnait, se savait lorgné et demeurait là, sous le feu des jumelles, aussi admirablement impassible que son père sons les boulets des canons russes. C'est ainsi que Fleur de Chic montrait qu'il avait de la race.
En entrant, ce fut justement le prince que Raymond de Ferdys aperçut tout d'abord, en face de lui, de l'autre côté de la piste, très entouré par un tas de, petits jeunes gens presque imberbes qui détaillaient, des pied-s h la tête, la tenue de Chantenay pour l'imiter, plus tard, avec la précision d'un calque.
Raymond regarda. Le prince René étalait le costume de soirée dans toute la rigueur de la mode, la mode de demain — la mode de l'année prochaine — l'habit collant, aux pans arrondis avec de petits revers, et le col en satin, un gilet blanc à quatre boutons, l'escarpin décolleté et pointu, presque à la poulaine, et sur roreille
le chapeau haut de forme, les bords larges et cambrés, le chapeau prince de Galles, que les pasticheurs de Fleur de Chic s'étudiaient à camper géométriquement à la ligne exacte^ tentés de prendre au compas mesure de rinclinaison officielle. Ces petits détails échappaient à Raymond, mais il voyait fort bien. — lorgnant, lui aussi, son cousin — le gardénia que portait René à la boutonnière, les bagues qu'il avait aux doigts, le prince étalant sa main nue, car Chantenay ne portait plus de gants, laissant toujours voir ses mains, excepté le matin pour le sport ou le soir pour conduire une femme ou pour valser.
Raymond entendait, autour de lui, détailler par les connaisseurs ou les imitateurs, la tenue de René. On trouvait décidément le prince très swelL Plus de chaîne au gilet : un simple cachet au bout d'un ruban de moire noire. Au plastron de la chemise, au lieu d'un gros bouton, deux boutons faits d'un œil de chat ou de rubis entourés de petits diamants : — très pur tout çal Décidément personne, pas même le petit duc, ne démolirait Chantenay. Très correct, très anglais, tout à fait correct, Chantenay 1 II n'y avait que lui I On parlait déjà d'un petit chapeau pour bains de mer, qu'il allait inventer ; il le faisait fabriquer lui-même, en Angleterre. On ne porterait que ça en Août sur la plage. Mais Chantenay l'arborerait dès le mois de Juillet. On allait voir ça. Toujours bon premier, ce diable de Fleur de Chic!
Au milieu de ces spectateurs extasiés dé la tenue du prince, Raymond de Ferdys éprouvait une sensation très singulière. Il s'irritait, ressentant de nerveuses
envies de s'éloigner brusquement, d'échapper à ces bavardages ; et pourtant la niaiserie même de ces propos rattachait là par le magnétisme bizarre qu'ont les banalités. Il éprouvait une sorte d'amère révolte contre ces sottises, et il se demandait en quel pays nouveau iJ tombait tout à coup, à la descente de son navire.
Il regardait, avec des yeux stupéfaits, le spectacle de la salle qui, cent fois plus que les exercices des acrobâtes, émoustillait la eu iosité des habitués qui l'entouraient.
Les aficionados se tenaient debout à l'entrée du ring, cravatés de blanc, le jonc à la naain et, pendant qu'on tendait des cordes ou qu'on préparait des poteaux, s'avançaient parfois pour mieux jeter le regard circulaire des amateurs et juger de la valeur de là chambrée, Raymond, mêlé à eux, faisait, comme eux, quelques pas en avant, entendait les propos échangés, s'étonnait du mélange des noms cités autour de lui, au hasard des lorgnettes, de cette purée singulière de grandes dames et de filles, côte à côte, sur les mêmes bancs. Il entendait les biographies, les secrets dits tout haut, des détails scandaleux entrecoupés de rires, et, s'éloignant ensuite, grisé et mal à l'aise, il se demandait si c'était bien là Paris, cette crème et cette mousse de Paris, dont ses camarades, demeurés sur le Montcalm, rêvalent avec envie, à cette heure même, là-bas, dans les mers de la Chine.
Par la découpure géométrique de l'entrée, le Cirque apparaissait, avec la clarté de ses lustres, le fouillis de ses têtes, les caresses des toilettes clairesi des oravateg
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blanches^ des éventails rouges, les scintillements de quelque parure envoyant des éclairs parfois, comme si, çà et là, dans cette foule, f&t tombée quelque goutte de diamant.
Puis Raymond se rapprocha lorsque quelqu'un — il no savait qui — dit, tout près de lui :
— Tiens, Noris I
— Noris ?
Il ressentit une espèce de contraction dans la poitrine, comme un étouffement passager. Noris était là. Où était-elle ? Sa lorgnette cherchait, dans le tas des spectateurs, sans trouver. Celui qui avait parlé de Noris s'ttait peut-être trompé. Raymond, cependant, tenté de partir il n'y avait qu'un moment, restait décidément, et essayait de saisir une indication parmi les propos qui lui venaient, dans le brouhaha des préparatifs d'un tour de trapèze.
Des lambeaux de phrases accrochés et recousus par lui, le faisaient, avea.plus d'attention, interroger du «•égard ce cirque plein de monde. Des jeunes gens paria ient de Noris, du prince, du Grand-Duc et mêlaient à toaj ces noms qui sautaient au cœur de Raymond plus qu'à ses oreilles, un autre nom de femme dont il entendait dire tout bas, par quelqu'un :
— Elle est folle do Chantenay, folle littéralement! Alors, Raymond saisissait cette sorte de chuchotement rapide :
— Tais-toi donci
— Ohl.il n'y a pas d'indiscrétion, là-dedans. C'est le jiecret de Polichinellet On dit qu'il va même Tépouserl
— Ah bahl Chatitenay cadenassé!
— Fleur de Chic chez M. le maire?
— Don Juan marié?
— Officiellement! Pleurez, boudoirs!
Ferdys avait parfaitement entendu le nom de la femme. La comtesse de Montépreux. Jacqueline de Montépreux. Un grand nom de France, cité là, entra deux surnoms de demoiselles, à deux pas d'une écurie, parmi les cancans des habitués du Cirque.
Raymond Tavait entrevue, autrefois, quand elle étail jeune fille, cette comtesse de Montépreux, et il l'avait vue en visite chez la princesse de Chantenay avec Mme de Wertenheym, née de Langrenon, sa mère. Il en avait gardé comme un éblouissement passager, mais plein de clartés. Cette grande jeune fille autrichienne, et cependant française encore par sa mère, blonde, mince, lui pairaissait alors virginale et élancée comme un beau lis. Et maintenant il la retrouvait, Mlle de Wertenheym, assise dans une stalle de Cirque, à côté de la petite vicomtesse de Blignac, veuve comme elle, toute blonde, toute frisée, celle que Ton appelait le Caniche Infidèle. Les deux femmes avaient tout à l'heure changé de place, se trouvant trop rapprochées des chevaux, et Mme de Montépreux avait détaché sur le velours rouge des stalles et le liséré blanc des banquettes une superbe toilette blanche, dissimulée sous un manteau de velours frappé, couleur de vieil or et fouetté du ÀsiblQ jaune qui jaillissait sous les fers des chevaux.
Maintenant, Jacqueline de Montépreux, avec sa
haute taille fière, des cheveux blonds ardents, à prendre à poignées, portant droite sur u;i cou superbe sa belle tête impérieuse, promenait Finsolence de son regard surtout ce Cirque qui la lorgnait avec un acharnement admiratif.
Oh! elle ne s'en troublait guère ! Oii pouvait détailler sa beauté sans y trouver un défaut. Des épaules splendides dont le manteau, glissant à demi le long du corps sur la stalle, découvrait maintenant Topulente courbe, une taille et un sein merveilleux, placé bas, lais ant deviner la poitrine gonflée d'un sang clair courant soua le rose affiné de la peau.
Sa robe blanche, échancrée, la faisait presque comme décolletée, pareille à ce portrait fameux où, sur la couronne de ses cheveux blonds, frisés sur le front et tombant lourdement, en une masse d'or, sur la nuque, le peintre l'avait peinte une étoile dans la chevelure comme un croissant au front d'une Diane. Deux diamants brillaient, comme deux gouttes d'eau coulant sur une fleur vivante, aux oreilles de cette jeune femme, hautaine comme une déesse aux yeux bruns. Pas d'autre bijou. La splendeur seule de la jeunesse et de la chair. Raymond n'entendait, autour de lui, que des murmures avides, des éloges pimentés où revenait le nom de René. Il y avait autour de Chantenay des jalousies narquoises et, sur le nom de Montépreux, des plaisanteries infinies. Il avait bien fait de mourir, le pauvre comte ! Et ce Chantenay avait une chance à lui d'être adoré, positivement adoré, par une créature aussi admirable que la comtesse I...
^- Le plus drôle, dit encore quelqu'un, c'est que Mme de Montépreux lorgne maintenant Noris !
— Où cela, Noris? demandait un autre. Ou prenexvou? 2<ori8?
— Là-bas, à trois rangs au-dessous de Forchestre !
— Très bien, je vois 1
£t Raymond, suivant l'indication que cet inconnu cravaté de blanc donnait à un autre, retrouvait aussi Noris dans cette foule, la regardant longuement, trouvant, au bout de sa jumelle, cette figure fine et pâle, cette bouche un peu ironique, ce regard pensif, profondément triste et plein de lueurs ^issoupies, qu'il n'avait jamais oubliés, jamais. Noris était là, en toilette sombre, aussi correcte que Mme de Montépreux pouvait paraître excentrique, et elle parlait quelquefois, rarement, à une jolie ftlle blonde qui se penchait vers elle, et riait sans que le viaage de Mlle Féraud sourcillât.
Raymond entendit, autour de lui, nommer la belle blonde : Marguerite Brunier.
— Margot, dit un jeune homme.
Le nom fit à Raymond de Ferdys l'effet d'une sorte d'injure. Il lui déplaisait qu'on parlât ainsi tout haut de cette fille et qu'on accolât ce nom de Margot à celui de Noris.
Décidément il éprouvait un violent sentiment de malaisé dans ce Cirque. Il lui semblait qu'on y manquait d'air. Cette mêlée, ce coudoiement de grandes dames et do filles lui répugnait. Il s'étonnait moins de rencontrer Jacqueline de Montépreux dans cette cohue
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qae d'y trouver Noris. Mais réellenieut tout cela lui donnait sur les nerfs, l'exaspérait, Fécœurait. Eh! qu'était-il venu faire là, bon Dieul II n'avait plus maintenant qu'à y rencontrer son père, un gardénia à la boutonnière, et offrant son bras à Marguerite Brunier.
Margot, la maîtresse du marquis de Ferdysl Noris, la maîtresse du Grand-Duc I Jacqueline de Montépreux, la maîtresse du prince de Chantenayl
Et, de tous côtés, dans ce Cirque, on pouvait sans doute retrouver de pareils couples hasardeux, des amourettes de cette trempe! Raymond en avait la nausée. Il ressentait soudain la nostalgie des nuits d'insomnie, dans les veilles du banc de quart. Il avait des envies de retrouver ces solitudes, ces devoirs, ces rêves, de rembarquer avec joie! Et, sautillante, dansante, ironique, la musique de quadrille qui accompagnait maintenant les exercices d'un acrobate souffletait plus cruellement sa tristesse que ne le faisaient, là-bas, les écumes mêmes de la mer.
— Allons-nous-en !.. . dit-il presque tout haut, se parlant à lui-même.
Et il alla, erra, cherchant l'ouvreuse à qui il avait remis son pardessus, ne la trouvant pas, tournant par les corridors, autour de la piste, et, tout à coup, se rencontrant brusquement, à l'entrée des écuries, devant son cousin René qui, entouré d'un bataillon volant de / petits jeunes gens, guettait la comtesse de Montépreux et lui offrait le bras pour la guider jusqu'aux box des chevaux.
La comtesse, dans cette poussée de l'écurie où traînait
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un relent bizarre, fait des odeurs mêlées du cheval et du tabac, riait beaucoup à se sentir poussée par la foule, bousculée, et hiimait délicieusement la fumée bleue des cigares qui flottait au-dessus des têtes. Elle s'amusait de cette cohue de cravates blanches, de ce htgh life forain, des ronds de papier et des banderolles repliées posés dans des coins, d'un clown qui passait avec un paletot gris sur son maillot pailleté; elle avait des envies folles de tirer de son étui armorié des cigarettes du Khédive et de demander du feu à quelques-uns de ces gentlemen, clubmen parisiens, horsemen anglais ou rastaquouères hispano-américains qui se marchaient sur les pieds et se foulaient dans le fumoir.
Jacqueline de iV ontépreux redressait sa tête blonde, ouvrait les narines, se sentait heureuse, affranchie, au bras de ce joli garçon, choyé et envié, presque plus petit qu'elle de taille, et qu'elle adorait à crier son amour par-dessus les toits. Elle avait comme une joie pleine de bravade à s'afficher avec lui, à bien montrer qu'elle était à lui ou plutôt qu'il était à elle, et que ce roi de la mode lui obéissait, subissait la volonté de cette jolie tête de linotte impérieuse. Quand elle aperçut Raymond, qu'elle reconnut parfaitement, il fallut que René le lui présentât à nouveau, qu'elle soulignât, pour le cousin même du prince, l'intimité qui l'unissait àChantenay. t J'ai bien changé depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir, n'estrce pas, monsieur de Ferdys? • Elle était comme affolée de tout conter à tout le monde, déséquilibrée, prête à répéter très haut qu'elle jetait gaiement saconronne de comtesse pardessus lesmoulins.
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Après quoi, elle quitta le bras de René et pria, en riant, Raymond de la reconduire à sa place.
— Je veux vous compromettre aussi I dit^lle.
René s'amusait beaucoup de la contenance un peo embarrassée de son cousin. Ce purxtain promenait maintenant, devant tout Paris, la plus jolie femme de Paris ! Et le prince se plantait, à son tour, à l'entrée de la piste pour voir, de loin, la tête que ferait Ferdys en reconduisant Jacqueline à sa stalle.
Il faisait jouer le ressort de sa lorgnette, lorsque, comme tout à l'heure Raymond, il entendit quelqu'un dire : t Tiens, Noris I •
Alors il se retourna, oubliant Mme de Montépreux et Ferdys, regardant du côté que son voisin désignait lui-même. A dix pas de lui, passant avec Mai^ueritç Brunier, Noris — très regardée, et devant qui l'on s'écartait— entrait précisément dans cette écurie d'où sortait la comtesse. Elle parut, dans sa toilette sombre, — une grosse touffe de roses blanches sur la poitrine ^— tout à fait jolie à René.
Noris I Elle était là, si près de lui, cette Nori^ qui l'avait pour le moins autant aimé, autrefois, que Mme de Montépreux pouvait l'aimer aujourd'hui! C'était très drôle, mais t ça lui faisait quelque chose. • Il avait envie de s'approcher, de la vcnr... de lai parler presque...
D'autant plus que des murmures, autour d'elle, grandissaient, qu'il entendait ce bruit de haute admiration que fait naître l'apparition d'une jolie femme, ce bruit d'envie qui est une déclaration d'ainour inarticulée et
<iui montait, tout à Thenrc, aux oreilles de Jacqueline de Montépreux comme un hommage et presque comme une prière...
Noris! Tant de souvenirs tenaient, pour René, dans ce nom!
M. de Chantenay n'avait point parlé à Noris depuis des années. Il savait qu'elle existait, et comment elle ^existait, mais il ne s'inquiétait pas d'elle. Il avait, plus d'une fois, entendu son nom au cercle ou dans des chroniques, mais il n'y avait guère fait plus attention qu'à telle ou telle maîtresse ouHUée; quand on en parlait, i) avait parfois, sous sa moustache blonde, un petit sov rire heureux d'une fatuité rétrospective, comme s'u respirait. — en y retrouvant encore un peu de parfum^ — un, flacon vide I Pourtant la répétition de oe nom, NorïSf finissait par réveiller sa curiosité et il avait comme des velléités de retrouver cell^ dont le grand. d'Yseux. au Yachting-Club, lui demandait des nouvelles : M La voyez-vous toujours? »
Il l'avait aperçue, de temps à autre, rarement: Mais il ne s'était jamais, comme aujourd'hui, retrouvé feice à face. En la revoyant là, si près de lui, il éprouva une ;:^nsation très bizarre, la suivait des yeux, regardait le noir de sea cheveux, ce derrière de cou où il avait posé «es lèvres. Et il lui semblait qu'il Toyait, pour la première fois, une créature admirable, qui ' r étonnait et le charmait; puis il ressentait, en même temps, une satl faction très particulière à se dire qtie cette jolie fille élégant'^ admirée, elle l'avait aimé.
nO NORIS.
pourtant, profondément aimé, et que, s'il avait voulu...
Il manœuvra de manière à se trouver décidément face à face avec elle et quand elle, sortant des écuries et lui se tenant debout près du couloir, elle arriva devant lui^ tout à coup, il la salua de ce mécanique salut qu'on trouvait exquis et qu'on imitait.
Mais aussitôt il se repentit d'avoir abordé celle qu'il appelait jadis c Mademoiselle Féraud. i Le sentiment complexe, très particulier, qui l'avait poussé — un peu d'ennui, une certaine joie et la tentation singulière de mesurer, an juste, ce qui restait de lui-même dans le souvenir de la jeune fenmie, — se changea en une impression de gêne rapide. Elle le regardait d'un œil si calme, plein d'une froideur douce, qu'il se demandait si l'attitude n'était pas jouée, si Noris ne s'imposait point de paraître indiflérente.
Il avait une envie de savoir, comme il eût été tenté de se pencher sur une eau dormante pour voir si quelque caillou blanc, autrefois jeté là, n'était pas resté au fond. C'était une curiosité bizarre, presque lancinante. Il regardait ces beaux yeux noirs qui s'étaient autrefois emplis de clartés heureuses; ces lèvres ironiques maintenant, et qui lui avaient souri, ce visage impassible qui, sous ses baisers, avait des rougeurs et des pâleurs subites, autrefois. Il lui semblait ironique et insultant que toute cette beauté, qui lui avait appartenu, ne fût plus à lui encore. Il lui déplaisait que cette adorable créature, ainsi retrouvée, demeurât devant lui comme une étrangère, le contemplant d'un air de par&ite indifférence, sans tressailIeBientt sans colère,
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*» I ■■ I ■ in ■ ip II a
sans un reproche, sans même se donner la peine d'analyser ce quil pensait.
Était-ce ridicule pourtant I II devenait mal à Taise devant cette femme qu'il avait dominée de toute la science de sa séduction, et il se reprochait, comme une bêtise, de Tavoîv saluée, de s'être arrêté là, d'y rester encore.
Il sentait qu'on le regardait, qu'on les étudiait, elle et lui, qu'on chuchotait leurs noms et qu'on savait leur histoire.
Elle s'était, elle aussi, arrêtée un moment devant lui, très peu de temps, et elle allait, impassible, comme si elle ne mettait aucun nom sur cette physionomie, continuer son chemin sans prendre la peine de répondre au salut du prince, quand, apercevant Raymond, qui revenait, ayant quitté le bras de Mme de Montépreux, elle lui tendit la main, disant gaiement :
— Ah 1 monsieur de Ferdysî... C'egtdonc ici qu'il faut vous rencontrer?... Je croyais que vous m'aviez promis de venir chez moi?
Et comme Raymond s'excusait et que René, piqué et la lèvre un peu pincée sous sa moustache, s'approchait :
— Pardon, dit encore Noris à Raymond en montrant le prince, voulez- vous ma présenter monsieur?
René était devenu un peu pâle
— Me présenter? dit-il en essayant de sourire J-3 croyais que vous connaissiez parÉaitement le prince de Ghantenay.
Noris sembla chercher dans ses souvenirs, pui^ Aïa répondit, très haut :
3Ai N0KI8.
— J'ai beaucoup, en effet, entendu parler d'un prince de Chantenay. C'était un gentilhomme. Il payait ses dettes et tenait sa parole. Il est mort en Crimée, je crois?
SoQft l'impertinence et le coup de cravache d'un sourire exquis de mépris, René se sentit aussi furieux que sous un outrage. Il eût préféré l'injure d'un jockey qu'il eût pu hàtonner, ou d'un spectateur, que d'un coup d'épée, il eût fait taire.
Il restait là, tordant son stick sur le sable jaune, pendant que Noris suivie de Marguerite Brunier, s'éloignait, impérialement hautaine dans un grand murmure de scandale et dans un grand fracas d'admiration.
Et la musique du Cirque jouait ; et le baragouin assez loin d'un clown faisait éclater, là bas, une trombe de rires.
Très blême maintenant, le prince René demeurait là, à côté de Raymond, et, furieux, se demandait si ce n'était pas de lui que riait tout ce monde.
Il aperçut dans uii groupe, Gardanne le reporter, qui ricanait aussi et, sur son carnet, prenait une note.
Le prince ne réfléchit pas.
Il alla droit au jeûne homme et lui dit brusquement :
— Est-ce l'impertinence de Mlle Féraud que vous notez au passage?
— Pourquoi? demanda le reporter en le regardant, très froidement.
— Parce que si vous aviez le malheur de raconter cela dans votre journal je vous couperais la figure en deux!
— Eh bieni dit le journaliste, j'hésitais. Mais vous venez de donner le bon à Hrer!,,. A balle ou à l'épée? ajouta Gardanne en riant encore.
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Le prince avait saisi la pomme de sa canne et se redressant marchait droit sur le journaliste. Raymond Tarrêta par le bras.
— Es-tu fou, Renél
— Laisse-moi 1
— Allons doncIJe ne te reconnais pas, dit Ferdys en entraînant son cousin.
Autour d'eux, un brouhaha de voix, de ricanements, de lazzis, decob^res se déchaînait, et Gardanne, à la fois irrité et enchanté du tapage, se débattait dans un groupe pendant que Raymond emmenait le prince hors du Cirque.
Il pleuvait. Des ouvreurs de portières et des gamin? se précipitaient vers eux sous le péristyle et pendant que René restait là, maussade, attendant, mécontent de sa soirée, irrité de cette injure de Noris et de cette sotte incartade qui Tavait poussé, lui, à marcher sur Gardanne, on entendait, dans le croisement des voitures, à travers les lueurs des lanternes qui se mêlaient sous la chaude pluie de printemps, retentir ces appels qui semblaient ironiques à René et mélancoliques à Raymond de Ferdys :
— Le coupé de Mme de Béragues ! . . . La voiture di Mlle Féraudl... Le cocher de la rue JoufFroy I... La voiture de M. le comte Nidia!... La voiture de M. le prince de Chantenay!
Et toutes ces voitures, emportant des couples heureux ou des tristesses isolées, roulaient, disparaissaient dans les allées noires et s'effaçaient dans les Champs-Elysées comme des Ineu^" ^"^oile? Plantes.
L^aventure du prince de Chantenay courut les journaux plus rapidement que s'il se fût agi d'un gros événement diplomatique. Fleur de Chic était trop en vue pour qu'on ne profitât pas de Toccasion : on refit, dans les chroniques, son portrait, publié tant de fois. Gardanne raconta lui-même, sous un pseudonyme, le duel qui suivit. Le prince lui avait logé un peu de fer dans le côté gauche^ et malgré les recommandations de Raymond de Ferdys, qui avait réclamé le silence, les chroniqueurs ne dissimulèrent même point les champions sous des initiales. Quelques-uns saisirent même l'occasion pour laisser transparaître certaines allusions au passé de Noris et à ses premières amours.
C'était comme un mot d'ordre donné : le prince ne pouvait plus ouvrir un journal sans y rencontrer son nom ou celui d<* Noris. Ces rapprochements lui produisaient même un efiet singulier. Il épelait ces cinq lettres : Noris avec toutes sortes de réflexions bizarres, pleines de ressouvenirs. Depuis qu'il s'était retrouvé en £ace de la jeune femme, il se demandait si la fantaisie qu'il avait eue pour elle autrefois était bien morte décidément. Il s'étonnait de Taplomb superbe, de l'épanouissement de beauté que Noris avait pris. Il avait encore, comme un coup de soleil sur le visage, l'impres-
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sion de brûlure de ces deux grands vf-iix noirs insolemment braqués sur lui.
Drôle de fille ! Et jolie I Plus jolie que jamais ! Son insolence même lui donnait un montant qu'elle n'avait pas autrefois. René, émoustillé, stupéfait, se demandait si yraiment c'était bien la même femme. Il n'avait peut-être pas su la deviner jadis. Quand il se souvenait d'elle, c'était debout devant lui, dans la menace de la dernière entrevue qu'elle lui apparaissait. Elle était vraiment désirable et belle, mais ces cinq ans de solitude et de luxe passant sur la fllle de Féraud en avaient fait une sorte de grande dame hautaine, très différente des femmes qui souriaient d'ordinaire à Chantenay et, par son insolence, elle venait presque de le mettre au défi.
Au défi de quoi ? René se révoltait, trouvait insultant qu'une femme qu'il avait aimée ne gardât pas de lui un souvenir charmé. Sa vanité blessée, souffleté.e publiquement, eût voulu montrer à Noris qu'on n'échappe pas a un prince de Chantenay. Elle avait été sa maîtresse ; elle était, pour la vie, et quoiqu'elle l'oubliât ou s'en défendît, la maîtresse du prince René.
Du reste, il avait bien de la bonté de s'occuper d'elle. Que lui importait Noris? Et que signifiait une aneodote banale, cette incartade du Cirque niaisement répétée par les gazettes? Il se moquait bien de Noris! Il aimait Mme de Montépreux, Mme de Montépreux l'aimait. Son amour-propre n'avait à s'inquiéter, ni de Tinsblence d'une femme qui se vengeait, ni du ricanement d'un reporter qu'il avait châtié.
246 NORis.
Et le prince René fit tous ses efforts pour oublier cette Noris qui venait de rentrer ainsi, presque brutalement, dans sa vie.
Jacqueline de Montépreux ne laissait guère M. de Ohantenay à ses réflexions. Elle le surveillait avec un dévouement jaloux, s'étant presque donnée en spectacle, au moment du duel avec Gardanne, en assistant, de loin, à la rencontre, du fond de son coupé, ce coupé dans lequel elle emportait René vainqueur en le couvrant de larmes, en Fentourant de ses bras, secouée par une crise' de nerfs violente qui flattait beaucoup Fleur Me Chic et Tennuyait aussi un peu.
La comtesse était décidément folle de Chantenay. Elle se disqualifiait avec une sorte de frénésie nerveuse, trouvant des Joies à se montrer, à se parer de René comme d'un trophée. Elle disait à qui voulait Tentendre que c'était son premier, son unique amour. Et le comte? Ah ! Dieu, pauvre comte !
Jacqueline de Wertenheym s'était — comme l'avait dit Gardanne — mariée sans savoir pourquoi, ou plutôt on l'avait mariée, au sortir du couvent, à M. de Montépreux qui, riche, s'était épris de cette belle fille comme d'une maîtresse, la promenant partout, la montrant, lui aussi, avec des vanités d'homme heureux, l'affichant • dans une insolence de joie. On les avait vus partout, et partout la comtesse écrasait ses rivales sous la splendeur d'une beauté que la modestie ne faisait point pardonner. Le comte était enchanté. Il acceptait pour lui les murmures flatteurs qui suivaient l'apparition de Jacqueline con^me le sillage d'un n^^ire. Du mariage, il a§
NORis. 247
voyait guère que cette satisfaction de vanité physique, et la naissance d'un enfant l'avait contrarié, lui, le mari, comme la maternité eût contrarié une coquette.
Il perdait un hiver, en eôet. Pendant tout un hiver il devait se priver de ses triomphes d'amour-propre. C'était désolant. Il se rattrapa sur l'été, la saison venue. On ne vit que le comte et la comtesse en Normandie et en Bretagne. Aux courses de Trouville, aux régates de Dinard, la beauté de Jacqueline et l'épanouissement du comte de Montépreux avaient fait sensation. Pendant ces promenades.de beauté et ces exhibitions d'élégances, l'enfant vagissait à l'hôtel de Montépreux, à Paris, et la gouvernante donnait, chaque jour, à la comtesse, des nouvelles de la nourrice et du nourrisson par dépêche télégraphique. Cela suffisait à Jacqueline. Son amour de mère avait assez de nourriture avec ce télégramme quotidien.
Au fond de cette existence de parade éternelle et de perpétuel mouvement un grand vide attristait Jacqueline. Elle n'avait ni le temps d'être épouse, ni celui d'être mère. Elle passait ses journées à essayer des robes, à étudier des coiffures, et ses soirées à les montrer. Des mains de la couturière ou du coiffeur elle passait à celles des valseurs. Elle trouvait longues les journées qu'elle raccourcissait, et courtes, rapidement enfuies, les nuits qu'elle allongeait jusqu'aux aurores. Elle ne s'appartenait pas, elle appartenait au monde, aux indifférents, aux morceaux de carton armoriés qui étaient comme les tickets éternellement renouvelés d'un perpétuel voyage au plaisir. Elle apercevait son
248 NORis.
mari, yagnement : elle ne fondait pas son existence avec la sienne. 'Les seuls instants de causerie intime c'était leur tête à tête dans le coupé qui les emportait — toujours en retard — vers le repas prié ou le bal, Jacqueline s'inquiétant d'un pli de sa robe ou d'une boucle défrisée de ses cheveux, et qui les ramenait, silencieux, nerveux ou fatigués, chacun laissant aller sa tête dans un angle de la voiture et sommeillant à demi, la tête lourde ou pleine de visions.
Quanta Tenfent. on l'apportait, paré, pomponné, rose dans ses dentelle» blanches, comme un gros bouquet dans une collerette de papier, à sa mère qui l'embrassait, le trouvait gentil et le renvoyait à la nurèery n'ayant pas le temps d'y penser et, Dieu merci, lui ayant donné le beap .!fang clair et sain qui lui courait sous sa peau de blonde.
Jacqueline et le comte Montépreux, dans cette existence fouettée et surmenée, étaient deux associés qu'on rencontrait partout ensemble, ils n'étaient point devenus les deux êtres ne formant qu'un seul être, — unis dans les mêmes espoirs, le rêve d'avenir et dans la même espérance vivante, l'enfant — que doivent être deux époux qui s'aiment. Et peu à peu même, la comtesse en était venue à trouver gênant et maussade, cet éternel compagnon, dont la vanité devenait un peu jalouse, et qui la suivait et la traînait partout, Taffichanl comme une conquête. Elle éprouvait, sans qu'elle s'en rendît bien compte, une certaine nostalgie du repos qui était peut-être l'appétit d'un amour plus doux et d'une existence plus intime*
Ses éclatants succès de femme ne lui suffisaient plus.
Elle n'avait pas besoin, comme au sortir du couvent, de lire dans les prunelles des hommes qu'elle était belle admirablement. Son miroir le lui disait du matin au soir. Elle eût été heureuse et comme caressée qu'on lui dît cela tout bas, dans un murmure. Un aveu mys- '■;érieux lui eût causé plus de fierté maintenant que lette constatation publique de sa beauté par les hommages des habits noirs et les nervosités mécontentes des éventails. Elle devait donc inévitablement être enveloppée de charme et rap' dément conquise par le premier madrigal qui prendrait la tournure d'un aveu. Et ce demi-aveu, cette déclaration glissée dans la pénombre d'un petit salon, ce « je vous trouve adorable » qui fait frissonner, trembler et tomber la flUe d'Eve, c'était le duc de Chantenay qui devait, à Toreille rose de Jacqueline, le glisser dans un tour de valse, le répéter dans la causerie avivée par le pétillant du souper; et, avec son instinct singulier du tacticien, d'amour, le prince René était arrivé tout juste au moment exact de la crise, de l'ennui, du « vague à l'âme » d'autrefois, de la névrose d'aujourd'hui, à cet instant psychologique des défaillances sans cause et des chutes sans raison.
Le comte de Montépreux vivait encore lorsque Jacqueline s'était consolée avec une passion qui n'existait guère des déceptions d'un amour qui n'existait pas. Elle n'avait pas eu de remords et elle croyait, de toute la foi de son cœur, avoir pour Chanten^iy la plus absolue des tendresses. Elle aimait celui qu'elle devait
aimer et elle ne trompait pas, croyait-elle, ce compagnon de Toyage que le hasard lui avait donné et dont elle portait le nom, elle ne savait trop pourquoi.
Elle aimait si profondément qu'elle ne remarqua même pas Tespèce de refroidissement léger de René, lorsqu'une courte maladie du comte rendit veuve Jacqueline de Montépreux. Absorbée par sa passion, par son nerveux amour de toquée, elle ne soupçonnait pas que cette situation nouvelle put inquiéter M. de Chantenay. Le veuvage — donnant plus de liberté à Jacqueline, — faisait de cette maîtresse, tout à fait adorable, une fiancée possible. Et René, chose étrange, y avait songé tout de suite et après un premier mouvement de crainte, redoutant d'instinct le mariage comme une abdication, il s'était dit en y réfléchissant î f Après tout pourquoi pa« ?... »
Pourquoi pas, en effet V Jacqueline était ravissante, f La plus belle femme de Paris, » disait, avec ses admirations naïves, feu le comte de Montépreux. Riche, absolument folle de René, amusante, beaucoup d'esprit, d î cet esprit de boulevard et de boudoir qui plaisait à Chantenay et qu'il ne rencontrerait certainement point chez la première pensionnaire titrée que sa mère s'aviserait de lui destiner. Pourquoi ne s'en tiendrait-il pas à Mme de Montépreux, puisqu'il faut, tôt ou tard, (c — sauter le pas? » Il ne trouverait jamais une créature plus jolie et, chez une grande dame plus fantasque, des fusées d'esprit plus parisien, des caprices plus étourdissants et des drôleries plus entraînantes.
Ce qui le séduisait tout z>artîculièrement, c'est qu'avec
soD port de reine, Jacqueline avait des séductions -^Luasi-pimentées de cabotine élégante, et la comtesse TamusaU, par son imprévu, comme une r<M/5use de coulisses. Une telle femme, mobile, diverse, spirituelle, bavarde, toquée, changeant d'humeur comma de colliers, disant tout, risquant tout, riant, pleurant, jamais banale, ne pouvait jamais lasser Ghantenay. Jamais. Il en était certain. Et Voccasioj unique d'avoir pour femme une créature idéale, pétriô pour être la plus exquise des maîtresses, lui avait, à la longue, feit dire : « Eh bieni soitl > après le £ameux « Pourquoi pas? » Il le lui avait dit, à Jacqueline, qu'elle serait priai5esse, qu'il le voulait, qu'il n'attendait pour cela que la fin du deuil. Elle s'était alors mise à rire, dans ses vêtements noirs où sa aère beauté blanche et blonde éclatait de splendeur charnelle. Princesse 1 A quoi bon?
— M'aimoz vous?
— Je t'adore 1
— Eh bient qu'importe le redite? On ne demande la main que lorsqu'on n'a point le cœur. Tu l'as tout entier 1 Aimons-nous I
Elle n'éprouvait pas encore ce sentimi'nt qui allait naître en elle : le désir de garder, d'enchainer Cbantenay.
Et cette vie à deux, coupable selon le monde, sanctifiée aux yeux de Jacqueline par la bonne foi et Veor trainement qu'elle avait mis à se perdie et le pbjsi qu'elle mettait à s'afâcher, continuait, tout naturelle ment, sans que l'amour de Ghantenay diminuât et san^ qne Mme de Montépreux songeât à rappeler iamais an
252 MORis.
prince cette parole d'autrefois : t Princesse!... Voulezvous? »
La rencontre de Noris dans le couloir du Cirque, Talgarade qui se terminait par le coup d'épée donné à Gardanne, le bruit fiait autour du prince et (\k^ son nom rapproché de celui de Mlle Féraud, t'Dut ce tapage inattendu, qui changeait Thumeur de René, devait modifier aussi les sentiments de Jacqueline.
La comtesse n'était point jalouse et, peu à peu, elle sentait qu'elle le devenait.
Elle savait parfaitement que René avait aimé Noris. Cç petit roman, un des mille et trois romans dont le petit don Juan parisien avait été le héros jadis, avait même donné tout d'abord quelque piment au caprice de Mme de Montépreux. Il lui paraissait amusant d'qtre aimée d'un homme pour qui une des plus jolies filles de ce temps avait voulu se tuer. L'insensibilité correcte du prince ne lui causait, d'ailleurs, aucune inquiétude : le souvenir de Noris était parfaitement indifférent à René.
Indifférent, autrefois, certainement. Moins indiffèrent aujourd'hui. Jacqueline le devinait. Oui, le prince songeait maintenant à cette Noris. Pourquoi? Ah 1 pourquoi! Expliquez les fantaisies! On avait reparlé de Noris, dans les journaux. Jacqueline elle-même, avec la maladresse de toutes les jalousies, en parlait beaucoup trop à René, tantôt pour le railler, tantôt pour le questionner. Le prince, d'heure en heure, se sentait comme enveloppé de ce souvenir, hanté et exaspéré ar cette image.
Cette surexcitation bizarre que donne la publicité, ce coup d'éperon du journal, cette fièvre de la lettre imprimée, causaient à M. de Chantenay une sensation toute particulière : il se repreoiait, il ne savait trop pourquoi, à souhaiter de revoir Noris. Cette belle fille, deux fois le bravant et Técrasant de ses mépris, Tagaçait comme un adversaire dont il eût voulu dominer Tescrime ou comme un cheval qu'il tenait à dompter. Toute difficulté exaspérait ce froid jeune homme. Incapable de sensibilité, riant du mot, vieux comme le siècle passé, la sen-sï-bi-lt-téy sa fantaisie était facilement doublée, son caprice décuplé par un obstacle. Et Jacqueline qui, maintenant, en riant, venait à tout propos réveiller le désir endormi I
— Ah! je Tai vue, votre Mlle Féraud... A l'Opéra, l'autre jour!... Pas mal du tout... Très bien mise! Je lui ai même fait demander par le petit duc de Marsan l'adresse dé sa couturière !
— Jacqueline 1
— Eh bien ! mais, répondait la comtesse à René qui semblait vouloir se fâcher, ça ne doit pas vous déplaire que je trouve qu'elle a du goût, beaucoup de goût, votre ancienne passion !
Les plaisanteries mêmes de Jacqueline donnaient sur les nerfe à M. de Chantenay. Dans toutes ces cendres remuées, il restait encore des braisons qu'il retrouvait, avec un profond étonnement, brûlant encore sous la couche d'oubli. Il lui déplaisait qu'on lui parlât de Noris, et pourtant, de lointains souvenirs inassouvis s'éveillaient quand on lui en parlait.
2K4 jN^ORis.
Mme de Montépreux lui dit, un jour, railleusement •
— Vous savez qui est votre successeur dans les bonnes grâces de Mlle Féraud?
La question eût semblé, quelque temps auparavant, parfaitement indifférent-e au prince. Maintenant elle lui causait une sensation désagréable. Il était assez maître de lui pour n'en laisser rien paraître.
— Je ne m'inquiète nullement et n'ai pas à m'inquiéter de l'existence de Mlle Féraud, dit-il froidement.
Jacqueline le regardait de ses yeux clairs, jalouse, et comme pour surprendre une pensée qu'elle devinait en lui.
— Eh bien I ditrelle, Mlle Féraud passe pour avoir un fort caprice... une toquade... un amour même... pour... pour votre cousin Ferdys, mon cher René.
— Raymond?
— Il ne quitte pas le petit hôtel de la rue Jouffroy C'est Marsan qui me l'a dit.
— Je vous demande un peu de quoi se mêle Marsan?
— Si cela l'amuse de potiner, il en a bien le droit, Marsan!... Est-ce que ça vous contrarie?
Évidemment la confidence contrariait Reiié, et Mme de Montépreux constatait là, avec un profond dépit, que Chantenay pouvait encore être jaloux et très jaloux de Noris. Jaloux ou vexé?... Oh! visiblement, il lui déplaisait d'apprendre que Raymond, ami ou soupirant, ou mieux encore, était, d'une façon quelconque, dans les bonnes grâces de Mlle Féraud. Il n'y voulait plus penser, n'en voulait plus parler, et, navrée, Jacqueline le voyait revenir, avec une sorte de pera-»
NOHis. 258
tance, sur ce qu'elle avait appelé les potins du petit duc de Marsan, les visites fréquentes de Raymond chez Noris...
— Ah I il est aussi assidu que ça chez Mlle Péraud?... Et qu'en dit le grand-duc?
— Le grand-duc Vassili est au Caucase... chez les Kirghiz, on ne sait pas... Il n'a pas dé police pour le tenir au courant des faits et gestes de sa maîtresse... La police russe surveille les nihilistes 1 Mais vraiment, mon cher René, cette Noris vous tient hien âpremenfc au cceur que nous ne partons plus que d'elle, depuis que nous sommes là en tête-à-tête.
— A qui la faute ? dit le prince. Est-ce moi qui -en ai parlé le premier?
Il avait senti qu'il devait reprendre toute sa froideur diplomatique, ne fût-ce que pour prouver à Mme de Montépreux que Noris lui était parfaitement indifférente.
Jacqueline alors — : c'était dans son petit salon japo^ nais, à l'hôtel Montépreux, — se rapprocha doucement de René, lui prit les mains, le regarda profondément^ longuement, au fond de ses yeux froids et, penchée vers lui, glissant sur son épaule sa helle tête blonde dont les parfums montaient, grisants, au cerveau dé Chantenay :
— Alors, bien vrai René, tu m'aimes toujours?. . . ditelle.
/ — Toujours.
Il souriait, par habitude, et disait encore vraî, d'ailleurs, trouvant un charme à cette créatuie admirable
256 NORis.
et hautaine qui se faisait petite devant lui, se repliait pour se pelotonner, domptée, sous le regard de Fleur de chic.
— Eh bien! — et elle parlait tout bas, comme dans les aveux, — ce que tu m'as promis autrefois, je te le demande aujourd'hui.
— Qu'est-ce que j'ai promis? fit René.
— Tu m'as juré que nous ne nous quitterions Jamais. . Il m'importait fort peu d'être ta maîtresse ou ta femme... Aujourd'hui, Je tiens à être ta femme!
Elle dit, coquettement, ses beaux cheveux blonds caressant la joue de René :
— On sait que je suis à toi. Je veux pouvoir dire que tu es à mo% mon prince I
Jacqueline avait passé son bras autour du cou de René, attirait à elle cette tête qui restait impassible, souriant d'un rictus douteux, et se pendait, les yeux noyés d'amour, au prince, qui la regardant au fond des prunelles, l'étudiait impassiblement, de ses yeux froids.
Et, tandis qu'elle mettait, la femme perdue tout entière dans cet unique amour, toutes les ardeurs et les fièvres de son être dans ce regard dont elle le couvait, il demanda lentement, comme dans un interrogatoire :
— Alors vous êtes donc jalouse de Noris ?
Elle le repoussa brusquement.
— Ohl encore Noris !... Vous y tenez trop, à la fin, mon cher I Eh bien ! oui, je suis jalouse 1 C'est assez naturel puisque, quand je vous parle de moi, de nous, TOUS me jetez encore \e nom de cette fille t
NORis. 257
Elle s'était redressée, sa figure, tout à coup énergique, contractée par une sorte d'humiliation colère. René sentit qu'il Tavait blessée, lui prit la main et, douce' ment :
. — Je vous en prie, Jacqueline, calmez-vous. Je vous aime, je vous aime sérieusement. Ce que j'ai juré, je Taijuré. Vous serez princesse de Chantenay quand il vous plaira d'unir décidément votre existence à la mienne, je vous le répète, je vous aime...
— Oui, dit Jacqueline dont les yeux, les lèvres, dont le clair visage rayonnant de vie semblaient s'illuminer aux paroles de René... vous m'aimez sérieusement... vous venez de le dire... sérieusement... Sais-tu, René, j'aimerais mieux follement, et vivre au hasard, tous deux, en enfants perdus, en bohèmes, oui, follement et n'être jamais ta femme I
René essayait de sourire. Ses lèvres minces se crispaient sous ses petites moustaches blondes.
— Ma foi, comtesse, dit-il, si vous tenez à la bohème. . . eh bien! nous serons des bohèmes mariés, voilà tout!
Jacqueline était heureuse maintenant, ivre de joie d'avoir, sans calcul aucun, amené la conversation sur ce terrain. Il lui suffisait que René lui eût ainsi répondu pour que les idées de jalousie s'envolassent au vent... Pfsl Elle n'y pensait plus. Il l'aimait. Elle l'adorait. Le reste n'était rien. Elle la trouvait délicieuse, cette Noris, puisqu'elle était cause que M. de Chantenay renouvelait ainsi une promesse qui voulait tout dire, donnait vraiment à Jacqueline la certitude d'être aimée...
258 NORis.
Comme Chantenay prenait congé de Mme de Montépreux, la gouvernante amenait justement à Madame la comtesse, t Monsieur le comte » le petit Charles, pomponné, costumé, une collerette plus grande que lui et qui, timide, venait, avant sa promenade quotidienne, embrasser sa mère. L'enfant était appétissant comme un baby anglais, la figure crémeuse dans son grand chapeau de peluche qu'il ôta, pour saluer le prince, avec la correction d'un maître danseur, et ses longs ôheveux d'un blond d'or roulaient sur ses petites épaules, coulaient dans le dos de sa robe, jusqu'à sa ceinture. Botté, guêtre, bien planté, mais n'osant rien dire devant Chantenay, qu'il regardait de ses beaux yeux clairs, il tendait machinalement ses fraîches joues à sa mère et la gouvernante, le poussant un peu, lui disait en anglais : — Kiss mamma, Charleyl
Jacqueline s'était baissée pour l'embrasser, rapidement, ajoutant à ce baiser officiellement maternel une petite poignée de main de camarade :
'• — Surveillez-le bien, miss Bodway!
— Que madame la comtesse ne s'inquiéta de rien,,. Monsieur le comte est toujours très sage I
— Quel cheval John a-t-il attelé ?
— Yeddo,
— Il n'y a pas de danger?
— Aucun danger, madame la comtesse...
— Allons, Charley, dites: « Adieu, maman... >
— Good bye, mamma!
— Et M. le prince, Charley, vous oubliez M. le prince de Chantenay?
NORis. 289
— Good hye! — dit Tenfant, son large chapeau plaqué sur sa petite poitrine. Et inclinant sa tête d'un mouvement bref aussi joliment que le prince Beaumartel de Cliantenay Fleur de Chic eût pu le faire luimême, il salua.
— La main, Charleyl Un shako hand!
Le pauvre petit tendit sa main, sa pauvre chère menotte innocente à Tamant de sa mère qui la serra tout naturellement, puis, tournant rapidement sur ses petits talons, Tenfant s'enfuit du salon avec une hâte de courir, d'échapper à la serre chaude, de humer Tair, de ses petits poumons, de respirer, de vivre !
Lui aussi, Chantenay éprouvait comme un besoin de mouvement et de promenade au grand air. Jacqueline l'avait , tout à l'heure, agacé en lui parlant de Noris et de Raymond. Quelle curieuse sensation lui causaient donc ces propos du petit de Marsan ? Et que pouvait lui faire Une intimité quelconque entre Ferdys et Mlle Féraiid? Eh bieni — il fallait bien qu'il se l'avouât — cela lui était parfaitement désagréable. En quittant Mme de Montépreux, il se sentait maussade, trouvait détestable le havane qu'il fumait, et avait hâte de rentrer, le vent de Mai qui soufflait, sec et sifflant comme une bise, éveillant en lui des névralgies. Il revint chez lui maussade et, avant de s'habiller pour le dîner — un dîner au club — il voulut aller saluer sa mère, un peu soufflante.
Les deux hôtels étaient contigus. Au bas de l'escalier de la princesse, il rencontra Raymond. Ce n'était pas un hasard, Ferdys venait le plus souvent possible
faire visite à sa tante dont l'humeur quinteuse l'égayait un peu à travers Thébétude causée par la morphine, lorsqu'elle apercevait ce cher neveu.
René avait encore dans Toreille les confidences de Jacqueline, les racontars du duc de Marsan. Il ne put s'empêcher d'y songer dès qu'il aperçut Raymond et, avant de monter l'escalier qui conduisait aux appartements de sa mère, il prit Ferdys par le bras, le conduisit doucement dans un petit salon du rez-de-chaussée donnant sur le parc et lui dit, en essayant de rire :
— Tu ne te douterais pas que je viens de longuement parler de toi avec la plus jolie femme de Paris?
— Ah 1 bah I fit Raymond. Les jolies femmes s'occupent de moi? C'est très flatteur... ef très étonnant, je m'occupe si peu d'elles 1
— Crois-tu? demanda René. Il en est au moins une qui te prend un peu de ton temps et te trotte vraisemblablement par la cervelle I
Ferdys, qui n'attachait pas d'ordinaire grande importance aux causeries de son cousin, devina cependant très vite une allusion peut-être grave et, voulant -savoir, questionna du premier coup.
— Qu'est-ce que tu veux dire, mon cher René?
— Rien, je dis ce qu'on répète déjà ! Tu fais parler de toi.
— Par qui ?
— Par mes amis du club... partout le monde...
— Et que disent-ils, tes amis du club?
— Tu tiens à le savoir ?
— Il ne fallait pas piquer ma curiosité. Oui. puis-
qu'on se mêle de ma vie, moi, qui. Dieu merci, ne m'inquiète pas le moins du monde de Texistence des autres, je tiens à savoir ce qu'on en dit... Voyons, s'ils sont bien renseignés, tes bavards I
— Ohl à Paris, dit René, tout le monde est bien renseigné I On sait par exemple, et pertinemment, que tu vas assez souvent... très souvent... rue Jouffroy !
Raymond saisissait parfaitement l'intention ironique de son cousin.
Il répondit, d'un ton très net :
— J'y vais souvent en efifet, et j'irais plus souvent encore si je ne craignais d'imposer ma présence à Mlle Féraud.
— Et si tu ne craignais pas de rencontrer chez elle le grand-duc Vassili !
Le prince avait laissé tomber cette phrase avec un art parfait, lançant le trait d'un alerte mouvement, la main légère, comme il eût, aux armes, fait un dégagé rapide.
Il remarqua, du coin de l'œil, que Raymond avait changé de couleur.
Ce nom du Grand-Duc arrivait là comme une injure savante, et l'officier, avec une vivacité nerveuse, répondit à René, qu'après tout, personne à Paris ne pouvait affirmer, avec preuves, que Noris fût, comme ou le disait, la maîtresse du Grand-Duc.
— Tu dis? fit René.
— Je dis que je n'ai jamais eu à redouter de rencontrer personne chez Mlle Féraud et que le salon de la rue Jouflroyest aussi correct que celui d'une femme du monde.
262 NORis.
— Eh bien I merci pour les femmes du monde, cher ami. Mais décidément tu es un peu naïf. On désapprend donc Paris à Taïti? Je ne t'afiflrme pas que Noris fasse cacher ses visiteurs dans les placards ou les cabinets noirs, comme Tata ou mam'zelle Molécule, mail je te prie de croire qu'il y a un Moscovite dans la destinée de... ton amie... notre amie, si tu veux, et si tu n'as pas rencontré, rue Jouffroy, les favoris blonds du grand-duc Vassili, tu les y rencontreras, je puis t'en assurer... Il n'est pas à Paris, le Grand-Duc I Mais il y viendra !
— Ce qui est certain, dit Raymond fermement, c'est que le Grand-Duc doit avoir, pour la femme dont tu parles, des sentiments d'estime et de respect, car je ne connais pas de cœur plus droit et mieux que celui de Mlle Féraud.
Chantenay se mit à rire.
— Tu m'as à peu près dit ça il y a cinq ans, mon bon Ferdys, quand tu voulais me prouver que mon devoir était de demander la main de Noris au bonhomme Féraud !
— Eh bien ! ce que je disais il y a cinq ans je le répéterais aujourd'hui, tu vois que je suis entêté!...
^— Alors, mon devoir, pour parler comme toi?...
— Ton devoir, à ce moment- là, était de respecter cette enfant lorsqu'elle était ignorante, comme aujourd'hui, ton devoir est de regretter mortellement d'avoir fait d'une honnête fille une malheureuse I
— Malheureuse, Noris? Elle a des équipages dont on parle, une maison montée, un five o'cloch où tu va»
KORIS. 263
feire de la philosophie sentimentale I Elle est ou elle n'est pas, comme tu voudras, la maîtresse du Grand Duc; mais, dans tous les cas, elle en a le luxe, et, ma parole, elle en porte le titre. Malheureuse avec ça, Koris?... Qu'est-ce qu'il lui faut donc ?
— Oh I rien du tout : le sentiment de sa propre dignité !
— Je ne comprends pas très bien, dit René.
— Ça ne m'étonne pas. Il feut t'avouer à toi-même qu'il y a, au monde, une infinité de choses que tu n'entends qu'à demi 1 Noris est une de ces femmes qui peuvent, par colère, demander à la vie une vengeance ou une revanche, mais qui regrettent éternellement leur premier paradis perdu, ce paradis-là fût-il un jardinet grand comme la main et semé de fleurs de quatre sous I Eh bien I sans toi, elle le gardait ou le trouvait, ce coin de terre où elle pouvait vivre à sa guise, avec quelque brave garçon qui l'eût comprise et qui l'eût aimée...
— Un brave garçon? Toi peut-être?
Raymond regarda son cousin bien en face, et la voix montant comme dans un défi :
— Justement, oui, moi, tout le premier !
— Alors dis tout de suite que tu en es amoureux fou, et ce sera fini I
Il faisait mine d'en demeurer là.
Mais Raymond sentait une colère lui venir.
— S'il est quelqu'un qui n'ait pas le droit d'être jaloux de ceux qui aiment ou peuvent aimer Mlle Féraud, c'est celui qui, pouvant en faire sa femme, en a feit sa maîtresse, et de cette maîtresse a fait une abandonnée ! .
Cela avait été dit brusquement, jeté en plein visage. Raymond se promenant de long en large, les mains Jans ses poches, avec le balancement de roulis des marins, mais élégant toujours et correct.
D'ailleurs, très indifférente à René, cette espèce de brutalité soudaine de Raymond.
Jaloux! Voilà que Ferdys Taccusait maintenant d'être jaloux ! Jaloux de Noris, lui, Chantenay! C'était amusant. Décidément, Raymond était beaucoup plus pris qu'il ne voulait le paraître. Il aimait Noris; il Taimait beaucoup. Bah I tant pis pour le Grand-Duc I
Et, se moquant de cette jalousie que lui reprochait Raymond, le prince éprouvait cependant une certaine sensation de dépit à entendre son cousin parler, avec cette chaleur rageuse, d'une femme que lui, René, croyait avoir parfaitement oubliée et dont il ne se souciait plus depuis bien longtemps.
Cette petite scène avec Ferdys laissait au prince, Raymond une fois parti, un souvenir obsédant. Tout à coup, après des années, il semblait extraordinaire à René qu'on parlât, devant lui, quasi-passionnément, d'une femme dont il avait été le maître, d'une créature dont il avait pétri la destinée à sa guise. Il avait l'impression d'une espèce de vol fait à ses souvenirs. Noris, qui lui avait appartenu dans le passé, semblait devoir être éternellement marquée de son coup de griffe à lui, du coup d'ongle saignant de sa conquête.
Même il lui avait su gré de n'avoir pas fait parler d'elle, de s'être enveloppée de silence comme de voiles de veuve, d'avoir cherché la pénombre dans cette écla-
NORis. 265
tante vie de Paris, et il s'était dit qull n'y avait pas du moins déchéalice pour elle de passer d'un prince de Cliantenay au bras d'un grand-duc de Russie; C'étaif bien, c'était correct. Oh ! très convenable, cette Noris. Beaucoup de race. Une vraie femme.
— Je Tavais bien devinée I
Et le fils du général prince de Cliantenay était fier, fier tout à fait d'avoir lancé la fille de Féraud. C'était une de ses trouvailles. Peu s'en fallait qu'il ne dît très haut : La maîtresse du grand-duc Vassili, vous savez bien? cette grande brune, si jolie? Ouil Eh bien! c'est moi qui l'ai découverte! .
S'il ne le disait point, c'est qu'instinctivement il gardait non pas du respect, mais une certaine crainte pour cette exaltée aux yeux farouches, violente et froide à la fois comme une Kabyle, qui s'était brutalement jetée en travers de sa vie. Et depuis qu'il s'était, l'autre jour, retrouvé face à face avec elle, elle lui réapparaissait souvent telle qu'elle s'était dressée devant lui autrefois, vraiment belle, et désirable aussi dans son exaltatioii de folle. Ennuyeuse soit, mais superbe ce jour-là. Et jamais il n'aurait cru trouver, dans la jolie fille, une créature aussi montée de ton. Mais bah ! c'était loin : il n'y pensait plus. Il se disait qu'après tout, s'il avait voulu Noris...
Et pourquoi, maintenant, l'idée qu'un autre aimait cette Noris, — et que cet autre, c'était Raymond, — pourquoi cette idée, qui aurait dû lui être parfaitement indifférente, lui était-elle désagréable?
René avait toujours soupçonné son cousin d'avoir
une petite faiblesse pour Noris. Mais comment ce sentiment persistait-il, après des années? Ce diable de Raymond, avec ses airs froids, était donc un passionné, terriblement fidèle ? Partout identique à lui-même, Ferdysl... Ne badinant pas plus avec Tamour qu'avec la discipline. Ne se reprenant pas dès qu'il s'était donné. Un homme antique I
Et René essayait d'en rire. Mais plus il en riait, plus il se sentait agacé, piqué par le souvenir de cette Noris dont il entendait encore la voix vibrante dans les coulisses du Cirque, et qu'il avait retrouvée ainsi, plus admirable que jamais, réveillant en lui des curiosités inassouvies. Elle recevait, en ami, ce puritain de Ferdys, tandis qu'elle le souffletait, lui, Chantenay, de ses ironies! C'était bouflfbn;
— Ma maîtresse, en somme, ma maîtresse !
Il se répétait le mot à lui-même, presque tout haut, dans son salon, devant le portrait du prince Gérard, son père, qui semblait le regarder d'un œil un peu dédaigneux, narquoisement, du fond de son cadre.
Pour oublier Raymond, il alla saluer la princesse, sa mère, qui sortait fort peu, tout à fait vieillie, criblée de piqûres de morphine et presque toujours étendue sur sa chaise longue, les yeux enfoncés aux pupilles resserrées, une respiration lente sortant de ses lèvres bleuâtres, l'air hébété, paresseuse, engourdie, morose, les paupières lourdes, dans une sorte de prostration, d'où la sortait, de temps à autre, une injection qui la ranimait comme un verre de Kwass.
Pepuis des années, continuant à se raorphiniser, la
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princesse avait vécu dans une espèce de béatitude égoïste, dans cette sorte de kief qui est l'ébriété des morphinomanes.
Il lui plaisait de passer son temps isolée dans son * hôtel, la tête, agitée par de petits mouvements choréiques, recevant peu de gens, causant pourtant agréablement parfois, satisfaite d'éviter des migraines habituelles avec cette ivrognerie de la morphine qui la menait doucement à la cachexie et n'ayant de tristesses qu'aux approches de la nuit, chargées d'une angoisse terrible.
La princesse, ainsi couchée à demi, fumait de petites cigarettes turques et en apercevant René, elle poussa lentement vers lui la soucoupe en émail cloisonné où les papelitos traînaient.
Puis elle se mit à rire sèchement, comme cd elle eût toussé.
*- Tiens, dit-elle, j'oublie toujours que vous ne fumez pas ! . . . Bonj our, René ! . . .
René baisa la main osseuse que lui tendait sa mère, s^informa de la santé de la princesse.
— Merci... je vais bien aujourd'hui... Un peu faible par habitude... le docteur me prescrit le quinquina, de l'eau d'Orreza, des gouttes de la liqueur de Fowler. • non... la morphine... la morphine, cf est ce que j'aimel Et je n'aime donc que cela !
Elle ajouta, une lueur passant dans ses yeux caves :
— Vous avez votre morphine aussi, René. C'est la vie de Paris. Vous en guérirez-vous?
-- Pourquoi? fit le prince en essayant 4© soiirire.
268 Noms.
— Je ne connais pas cette Mme de Montépreux dont on parle beaucoup... beaucoup... Mais j'aimerais autant pour vous quelque drôlesse de petit théâtre... Je ne peux pas supporter donc les grandes dames qui ont des fantaisies de fille !
Elle se souleva lentement sur sa chaise longue et dit brusquement à son fils, en essayant de rire :
— Ahl à propos, une nouvelle, cher... J'ai reçu la visite de Mme Ahrenfeld et de sa fille... Ahrenfeld... le banquier de Cologne... Richissime... La petite n'est pas jolie... De beaux yeux, comme toutes les juives.. . Mais la peau toute jaune. . . Une Chinoise. . . Ce qui n'empêche pas qu'elle serait enchantée de devenir princesse... La maman donc me Ta donné à entendre... On vous trouve cli armant dans cette maison-là... charmant... Quand on a tant de millions, on se croit tout permis, ma parole!... Une juive!
— Elle se ferait catholique, dit le prince René froidement.
La princesse le regardait, un peu étonnée.
— J'espère cependant que vous ne pensez pas à cela.
— Pas du tout, ma mère, je vous jure. Je n'ai même jamais moins songé à me marier qu'aujourd'hui!
— Pourquoi aujourd'hui?
— Une idée!
— Si vous vouliez faire un mariage d'argent, vous ne pourriez donc choisir... je ne dis pas jplus^ mais mieux que la petite Ahrenfeld... Mais, parole, j'aimerais autant vous voir faire un mariage d'amour et épouser votre veuve, tout simplement, Jacqueline de
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Montépreux... Ce serait plus bête, mais-ce serait peutêtre plus propre... Vous savez le mot que répétait votre père à Ferdys et au vieux Robin : Finir proprement...
— Je ne Tai pas oublié, dit René.
Assis tout à l'heure aux côtés de sa mère, il se leva, prit la main maigre de la princesse, la porta une fois encore à ses lèvres, d'un geste élégant et sans, élan, comme sll se fût agi d'un baise-main officiel; puis il sortit, laissant Mme de Chantenay à ses injections de morphine et ne pensant, lui, obstinément, en dépit de lui-même, avec colère, qu'à Noris, dont le mépris le bravait et dont le souvenir, peu à peu, le grisait aussi...
— Eh bien ! songeait-il, puisqu'elle m'a défié, nous verrons bien I Et puisqu'elle ne reconnaît qu'un prince de Chantenay, qui est mort, je lui présenterai, moi, le Chantenay qui est vivant I Quant à Raymond, bah ! tant pis pour lui, s'il l'aime I
Ouï, Raymond Taîmaît, cette Noris. On avait bien renseigné le prince de Chantcnay-Beaumarlel.
Le jeune officier savait maintenant le chemin de rhôtel de la rue JoufTroy et il y allait, comme malgré lui d'abord, sentant bien qu'il mettait le pied dans un nionde inconnu, mais ne doutant point de lui, certain de dissimuler Tamour, si c'était de l'amour qu'il éprouvait pour elle, et voulant seulement savoir de la pauvre fille tout ce qu'elle avait pensé, remué en elle de colère, depuis ces cinq années I La curiosité a poussé plus d'êtres vers l'amour que l'amour lui-même. Raymond voulait savoir par quelle filière de sentiments venait de passer cette belle créature, qu'il avait quittée désolée et trahie, et qu'il retrouvait, bravant de toute sa hauteur Thomme qui l'avait perdue. Il était impossible, se disait-il, que Noris fût une femme ordinaire vivant avec joie dans la vie de luxe qu'elle s'était faite. Il devinait la blessure cachée, l'amertume secrète, la tristesse de cette existence qui était, comme il le disait lui-mênie à René, une revanche, mais une revanche où la victorieuse était vaincue, blessée à crier, douloureuse, désolée. Et cette mélancolie de Noris, il voulait en avoir la preuve, afin de ne pas mépriser celle qu'il s'était habitué à plaindre. La preuve, il l'eut bientôt
par les confidences de la jeune femme. Ouï, elle souffrait. Oui, dans la liberté de cette vie nouvelle que le hasard lui avait faite, elle avait la nostalgie des rêves d'antan, la tristesse de ses candeurs perdues.
A qui la faute, sinon à René? Elle l'avait assez aîmél Elle avait eu assez foi en lui I II n'avait qu'à vouloir, pour qu'elle restât alors ce qu'elle était encore au fond de son être, une créature honnête, une âme droite, haïssant le mal, écœurée de la honte.
Raymond avait, dès la première confidence de Noris, ressenti comme un soulagement. Il savait bien ce qu'était cette femme, ce que la vie et les rancœurs avaient fait d'elle, mais il redoutait qu'elle eût la joie de son abaissement, que cette existence de déclassée, elle l'acceptât avec l'orgueil des filles tombées.
Une fille, non ; une révoltée, oui, voilà ce qu*était Noris.
' Raymond de Ferdys, pouvant la plaindre, pouvait donc encore l'estimer.
L'estimer? Il se posa à lui-même cette question. Estimer la fille de Féraud devenue la maîtresse de Vassilil Allons donc! Lui pardonner, peut-être. Mépriser celui qui l'avait poussée à cette chute, oui. Mais oublier le titre qu'on donnait à Noris, ce titre qui était — le monde est vil — un sujet d'admiration pour bien des gens, mais qui, pour Raymond, était un stigmate : la maîtresse du Grand- Duc! Cela, c'était impossible.
Impossible, et pourtant, cet impossible même, Raymond de Ferdys, peu à peu, semblait l'oublier. Rien, dans le luxe sobre de l'hôtel, ne rappelait* chez Noris.
la maison d'une courtisane. Rien ne faisait supposer qu'un personnage invisible eût, dans la demeure, le droit d'entrer en maître. Noris ne recevait même pas Raymond dans le salon où Gardani^e ou Marguerite Brunier pouvaient entrer, mais dans une petite bibliothèque qu'elle avait choisie dans le logis comme son coin d'habitude, une bibliothèque où, sur les rayons, Ferdys voyait, revêtus de reliures qu'ils n'avaient jamais dû connaître, les vieux romans d'Eugène Féraud : Jean le Scalpeur, Les Canadiens, Binorah ou les Flibustiers, et, — au milieu des pauvres livres oubliés, dont les pareils traînaient, sur les quais, dans les boîtes au rabais, — le portrait de Féraud, avec sa bonne figure de vieil honnête homme timide.
Nulle trace du Grand- Duc dans cette pièce retirée et silencieuse comme une cellule, où Noris rêvait, non plus à l'avenir, mais au passé. Une fois seulement, Mlle Féraud avait parlé du Grand-Duc Vassili à Raymond de Ferdys.
Elle lui avait dit, une irritation amère lui faisant trembler la voix :
— Le prince de Chantenay m'a appris ce que c'est qu'un grand seigneur ; mais le Grand-Duc Vassili m'a enseigné ce que c'est qu'un gentilhomme.
Il n'y avait rien dans l'affection très calme et fort peu passionnée, protectrice plutôt et quasi amicale, que le Grand-Duc portait à Noris, du sentiment de vanité qu'éprouvait autrefois René, et que le Grand- Duc avait montré pour plus d'une jolie fille de Paris^ Le Grand-Duc se parait volontiers, parfois, d'une
femme élégante, comme d'une arme de luxe, d'un cheval de race ou d'un tableau de prix. Se croyant au cabaret, d'ailleurs, à Paris, il trouvait tout naturel, d'ordinaire, d'y lutiner la cabaretière. Avec Noris, il n'en était pas , de même. Après avoir été séduit, réellement pris par sa beauté, il ne l'aimait plus que pour son charme et son esprit. Il avait oublié, depuis Nice, qu'il eût des droits sur elle. Il se sentait instinctivement devant une nature d'élite, non plus une Parisienne seulement, mais, disait-il, une Française, et il ne lui serait jamais venu à l'idée de confondre la jeune femme avec les héroïnes de ses caprices habituels
Noris avait, dans un coin de 1 hôtel, luie miniature de Vassili en son uniforme de campagne, tunique blanche, la casquette au front et la croix sur la poitrine. On n'eût pas reconnu ce soldat fauve aux gros favoris roux grisonnants, dans cet homme élégant cravaté de blanc, qui promenait son frac noir à travers Paris et le tachetait de poudre de riz, comme à Plewna, il avait roussi de salpêtre et éclaboussé de terre saignante le drap blanc de son uniforme. Galant homme, correct, le Grand Duc parlait aux Parisiennes avec des phrases de diplomate, faisant sa cour comme à la cour, donnant à un billet doux les formules d'un protocole et, tout à . coup, laissant transparaître des brutalités de Tartare et des mépris de souverain. Trop poli pendant un mois et trop grossier pendant une heure. C'était du moins là le Grand-Duc Vassili que connaissaient les belles petites ; mais, avec Noris, le grand seigneur semblait oublier tout à fait qu'il pouvait prétendre à être aimé
274 KORis.
comme un banquier, et ne songeant plus qu'à Tamitié, se montrait aussi doux, aimable et dévoué, en vérité, que s'il eût été, avec quelque grande dame de Pétersbourg ou de Moscou, en demi-bonne fortune.
Il y avait des mois et des mois qu'il ne Tavait vue, du reste, et, des frontières d'Asie, lui écrivait, avec une ponctualité militaire, des lettres délicatement respectueuses, qu'il eût pu adresser à une fiancée. Un singulier homme, ce Grand-Duc. Noris, qui ne Taimait pas, se fût coupé la main pour lui. Il l'avait sauvée, en effet, arrachée à la misère possible, enlevée aux aventures, au bourbier où la jetait Çhantenay, et elle avait pour cet homme qui la rendait à elle-même et la respectait, la reconnaissance de la jeune fille qui épouse un vieillard pour sauver, un père, éviter la ruine à une maison, ou payer une dette d'honneur.
Raymond de Ferdys savait tout cela; mais il savait aussi que tous les sentiments de droiture qui le gui daient à travers la vie, les enthousiasmes qui lui gon fiaient la poitrine, il les retrouvait chez cette femme, avec la même rectitude et la même puissance. Il osait^ avec elle, se livrer, avec toutes ses crédulités, tous ses projets et, dans ses causeries et ses confidences, lui contant ses voyages, passant d'hier à demain, énumérant les espoirs de patriotique avenir qui le* hantaient, que d'autres trouvaient un peu ardents, presque dangereux, et qu'admirait Noris, réchauffée à cette foi juvénile.
Raymond se sentait à Taise devant la franchise de Noris. Il rencontrait en elle comme un écho de ses propres pensées. Chaque jour grandissait l'affection
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qu'il avait pour elle. Les visites à riiôtel de la rue Jouffroy qui étaient, pour le jeune homme, une sorte de distraction, devenaient un besoin d'esprit, une. joie profonde. Elle aussi, Noris, éprouvait en ces tête-àtête, ces furtives échappées vers le monde, des beaux rêves d'honneur, une joie infinie. Elle se retrouvait, avec Raymond, dans ce rêve idéal et cet absolu, où s'était perdu le pauvre Féraud ; pays dangereux, confinant aux belles folies, mais qu'elle aimait encore et qu'elle évoquait, en sa solitude, comme une sorte de paradis perdu.
Et voilà bien ce qui les unissait, de jour en jour, plus violemment l'un à l'autre, ces deux rêveurs qui revivaient, lui, le premier songe d'amour en revoyant la femme entrevue jadis, à l'heure du départ, elle en retrouvant dans ce Raymond, la foi, la crédulité, la virginité d'âme, toutes les blancheurs des années de vertu.
Et puis, plus d'une fois, le hasard avait amené sur leurs lèvres le nom d'Eugène Féraud. Noris n'en parlait jamais. Elle mettait une pudeur à taire ce nom comme chez elle à voiler cette image. Mais, lorsque Raymond le prononça, pour la première fois, elle en éprouva une joie profonde. Il* y eut en tout son être comme une vibration, et elle sentait bien que Ferdys était le seul au monde à qui elle pût parler de l'oublié. C'est qu'il le comprenait, Ferdys, c'est qu'il le devinait, le vaincu. Le marin avait lu — peut-être parce que c'était le père de Noris qui les avait écrits — presque tous les romans de Féraud. Il en avait retenu des lambeaux de phrases, fragments d» style vigoureux.
276 NORis.
perdus dans les fatras des récits d'aventures. Et ces débris de lectures, il montrait à Noris qu'il les savait par cœur encore et elle était toute joyeuse de voir que rhumble souvenir du méconnu vivait dans la mémoire de rhomme qu'elle estimait le plus.
— Il y a bien du talent épars dans ses livres, disait Ferdys. Il avait de Timagination. Il croyait !
r- Il croyait à trop de choses ! interrompait Noris en hochant la tête.
— Bahl laissez doncl Comme la vie, en somme, n'est qu'une autre sorte de mensonge, autant vaut la prendre pour ee qu'elle n'est pas et croire qu'elle vaut mieux que ce qu'elle est 1
Elle savait gré à RaymonJ d'amnistier ainsi cette folie d'idéal dont Féraud était mort et dont elle-ménie expiait l'atteinte. Elle l'aimait surtout d'aimer son mort.
Un jour, elle lui dit, par hasard, qu'elle ne s'appelait pas Norù en réalité; que c'était comme un surnom à elle donné par Féraud :
— Mon vrai nom, mon nom à moi, c'est celui de ma mère; c'est Suzanne!
— Eh bienl permettez-moi alors de vous appeler Suzanne.
— Pourquoi?
— Parce que ce sera un uqHx qae vous ne porterez que pour moî i
— Avec joie, répondit-elle.
Aussi bien, entre elle et lui, une vraie passion était née, un amour profond, un amour prêt à tous les dé*
vouements chez Noris, à toutes les fièvres chez Raymond, et qu'an nom voilait : Vamûïé.
En croyant vrai ment n'être que Tami de cette femme, Ferdys éprouvait pour elle un sentiment plus violent, et ce qu'il était dans toute sa vie — absolu et résolu — Raymond, sans se donner la peine d'analyser ses impressions, était cela encore et de pied en cap, dans cette affection pour Noris, affection âpre, éperdue, sentiment qui n'admettait ni discussion, ni contestation. Le premier choc avec René l'avait bien montré.
Au ministère, le marin n'en travaillait qu'avec plus d'ardeur, apportant sa vaillance à toutes choses, allant des bureaux où la besogne abondait au plateau de Montsouris suivre les expériences météorologiques avec d'autres officiers détachés là, et étonnant par son activité intelligente et sans fièvre, toujours en éveil et toujours exacte, l'amiral Pradier du Resnel qui lui. disait en riant : « Mon cher Ferdys, vous devez être amoureux ! On n'est aussi admirable que lorsqu'on est amoureux 1
— Je suis amoureux de mon métier, mon amiral !
— C'est quelque chose, mais cela ne' suffit pas 1 II y a mieux que ça ! ... il y a une femme. . . il y a une femme
— Peut-être bien, monsieur le ministre, mais je vous avoue que je n'en sais trop rien moi-même I
— Ohl oh I alors, c'est beaucoup plus grave 1 Ce n'est pas une amourette, c'est une passion cachée. Il n'y a que celles-là de sérieuses. »
Passion cachée. Oui, cet amour furtif, furtif comme S'il eût été coupable , donnait à Ferdys cette alacrité
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joyeuse des premières fièvres juvéniles; et ce jeuue^ homme de vingt-six ans, n'ayant point vécu, apportait à sa passion des enthousiasmes, des fraîcheurs de sentiment et des ardeurs de sang d'un adolescent en qui bout la sève humaine.
Ils allaient bien souvent, par les matins de Mai, non plus dans TAllée des Poteaux où la fiashion galopait comme elle eût paradé dans un salon, mais, plus loin, vers Saint-Cloud, dans les routes désertes, remontant iusqu'à Chaville ou Sèvres et ce cadre printanier, ces marronniers frissonnants, aux cônes de fleurs blanches, ces grappes de lilas, ces feuillages encore grêles des saules, formaient un cadre souriant à leurs amours et ils allaient, causant, comme perdus, dorés du soleil, caressés du vent, sous le ciel bleu pâle des printemps.
Un jour, dans leur appétit de solitude, ils allèrent à Versailles. Noris aimait ce Versailles où tant de fois le père Tavait promenée, lui contant les histoires, les légendes du palais, des allées pleines d'ombre. Cette impression de désert, de grandeur déchue, avait toujours séduit Noris. Elle retrouverait, se disait-elle, un peu des sensations enfuies, en repassant par les sentiers d'autrefois. Mais elle et Raymond furent tout surpris de trouver le Parc envahi, bruyant, plein de monde. Ils ne songeaient pas que la vie des autres continuait, et que Versailles avait, en Mai, son exposition de fleurs, comme Paris. Alors, ils en prirent leur parti. Des fleurs 1 C'était joli à voir, et ils entrèrent lous la tente où, comme un bouquet immense, dans la
NORis. 279
lumière du soleil tamisée par la toile d'un jaune d'or fin, les azalées, les rhododendrons et les roses éclataient, — touffes et tas de couleurs exquises — blanc de neige vierge, lilas, pourpres, ton de cuivre des chromatelles, toute une gamme adorable de nuances, qui faisait dire pourtant à Noris :
— Eh bien 1 à toutes ces splendeurs qui sont comme des fleuri d'Opéra, des fleurs en représentation, je préfère encore le moindre bouquet de violettes, un petit bouquet de deux sous 1
Ils sortirent, une vague lourdeur parfumée grisant un peu la jeune femme qui, maintenant, humait Tair du dehors avec délices et, pas à pas, jusqu'au Bouquet du Roi ils allèrent, cherchant de préférence les allées où ils ne heurtaient à personne leurs chères causeries. Noris eût voulu passer, affamée de solitude, par les taillis réservés, mystérieux, où le lierre étreignait les arbres et rampait à terre. Tout sentier battu lui déplaisait. Mais au Bouquet du Roi, ils étaient presque seuls, des enfants jouant sur Therbe molle, criblée de pâquerettes; des vieux lisant leur journal sur quelque banc ; les shakos de soldats de Tartillerie apparaissant seuls parmi les lilas en fleurs, tandis qu'au loin on entendait, sourds et continus, des bruits de canon. Un exercice des pièces à feu, fait à Salory ou vers la butte de Picardie.
Puis ils allèrent plus loin, par les coins déserts du parc, au-delà des pièces d'eau, ne disant presque plus rien, heureux simplement de cette lente promenade solitaire, et, parfois, lorsque le sentier était petit, Ray-
mond laissait passer devant lui Noris, et il la regardait, sous Tombrelle écrue qui la cachait, ne laissant voir qu'une taille souple, ondulante, et de petits pieds posés à peine sur la terre brune.
L'ombre de la jeune femme s'allongeait sur l'herbe, où il semblait qu'on eût fait pleuvoir des étoiles blan* ches et, au-dessus, dans le soleil, on eût dit que le frisson des arbres accompagnait le chant d'amour des nids.
Tout à coup, ils s'arrêtèrent.
Elle demanda : « Où sommes-nous? »
Il ne savait pas. Ils s'étaient perdus. Cette idée amusait Noris. C'était une aventure. Si la nuit les surprenait ainsi, dans les bois! Quelle plaisanterie! Versailles n'Otait pas loin. On pouvait, par quelque éclaircie, apercevoir, là-bas, le toit noir et les clochetons de la chapelle. Mais c'était amusant de se dire qu'on se trouvait — si près de Paris — comme au bout du monde.
Alors ils demandèrent leur chemin.
Au bout d'un sentier, ils rencontrèrent une fillette qui tenait à la main un bouquet, bouquet de fleurs des champs, de pàrjucrottes et dé violettes cueillies par elle.
— Tiens, dit Noris, je demandais des fleurs naturelles. En voici !
L'enfant, une petite aux cheveux blonds en broussailles, les yeux farouches, l'air pauvre, regardait la belle dame et s'était arrêtée, son bouquet au poing.
— Veux-tu me le donner, ton bouquet? lui demanda Raymond.
— Vous le donner?
— Pas pour rien. Est-ce que tu le vends ?
— Oui, des fois, quand je trouve. J'en porte aussi an marché, au père Truelle, à côté de chez nous, qui va aux Halles, à Paris. Ca se vend aux Parisiens!
— Donne-le à madame, ton bouquet !
L'enfant tendait à Noris le tas de violettes serti, comme d'une collerette, de pâquerettes blanches.
— Oh ! qu'il est joli, dit Noris, et qu'il sent bon !
Elle enfonçait son visage dans cette fraîcheur embaumée et, au dessus des fleurs, ses grands yeux noir» brillaient, heureux.
— Est-ce que tu ne fais que ça, ramasser des fleurs? demanda Raymond à la petite.
Elle hocha sa maigre tête hâlée, d'un air à la fois très fler et très triste.
— Oh ! avec ça ! Je fais la molette à présent, parce que la terre, c'est fini I Et la violette aussi, ça va finir 1" C'est les derjiières... Ça ne sent plus guère... Mais quand je n'ai pas ça, j'aide papa : je travaille avec lui
— Qu'est-ce qu'il fait, ton père?
— Il est maraîcher, à Montreuil.
— Tu as des frères, des sœurs?
— Nous sommes sept. Quatre qui sont plus petits, deux qui sont plus grands que moi.
— Et tout cela travaille?
— Dame! dit la fillette. Excepté les tout petits gosses qui sont pas plus haut que ça (elle montrait un arbuste, à côté d'elle, qui lui montait à mi-corps) ; il feut bien que tous, ils gagnent leur soupe... Sans ça, laThibaude!
Elle fit un geste comme pour montrer que les gifles étaient toutes prêtes.
~ Bt qu'est-ce que la Thibaude? demanda Noris, ses yeux noirs sur les prunelles d'un bleu gris de Tenfent.
— La Thibaude. . . eh bien 1 mais c'est la Thibaude t
— Une servante?
La petite parut suffoquée, regardant autour d'elle avec de l'effroi, comme si la Thibaude eût pu entendre et se fâcher.
— Une servante, la Thibaude? aixî bien, par exemple!... C'est la veuve à Thibaud, la Thibaude..» Une native de Velizy... que papa s'est mariée avec, après la mort de maman, parce qu'il nous a dit qu'elle avait de la tête et qu^elle ferait marcher la maison... C'est vrai qu'elle la fait marcher, peut-être mieux que maman qui était toujours malade, mais c'est égal, tout de même, ça n'est pas la même chose!
— Pour toi? dit Noris.
— Pour moi et pour les autres, donc I... Elle est pas mignonne avec les frérots et les petites sœurs, la femme 1 Ah I mais non, elle ne badine pas I Pif! paf I des calottes I Oh I une grêle !
— Mais ton père?
— Oh! papal...
La petite se touchait le front comme pour dire que le mari de la Thibaude n'avait pas la tête bien solide.
— Il est trop bon, qu'on dit, papa ; il est trop faible.. . £t puis...
Elle montrait sa petite bouche rouge et renversait sa tête en arrière, en effleurant ses lèvres de son pouce.
— Et puis, il boit! Il n'est pas gai. Il regrette maman î Peut-être bien aussi que ça lui fiait de la peine dç
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voir que la veuve à Thibaud ne nous aime pas trop!... et alors!... il prend la bouteille, quoi! Oh! il n'est pas méchant ! Trop bon, que je vous dis !
Elle s'arrêta, comme si elle en avait trop dit et que la Thibaude lui dût faire payer cher ses bavardages.
Alors Raymond lui mit dans les doigts une petite pièce, que Tenfant regardait avec des yeux ronds, stupéfaits, une pièce d'or, en lui disant :
— Pour tes petits frères et tes sœurs. Et ne montre pas ça à la Thibaude !
— Dix francs ! répétait l'enfant. Dix francs ! Pour ce bouquet-là!... Mais il y a joliment de l'aubépine à cueillir encore par là! En voulez-vous de l'aubépine, madame? Dix francs, c'est trop I
— Pour sept! dit Raymond qui souriait. Non, ce n'est pas trop. Mais ce n'est pas pour toi seule !
— Où que je mettrai ça? disait la petite. Si maman était là, je l'y aurais donné!...
— Et ton papa?
— Papa! fit-elle encore, presque brutale, eh bien! et la Thibaude?
— La Thibaude, tu lui donneras ça... pour qu'elle ne te gronde pas !
. Et Raymond ajoutait une pièce blanche.
— Çâ, cette fois, c'est le prix de tes fleurs !
Ils laissèrent là, regardant toujours, tournant et retournant sa pièce d'or, la petite fille et, en reprenant les ailées qui menaient à Versailles, ils parlaient de cette enfant, qui faisait déjà, errante et battue, l'apprentissage de l'existence I
— C'est décidément moins gai qu'une opérette, la vie ! dit Noris.
Puis, regardant son bouquet, le bouquet de violettes :
— Mais il y a des journées de joie qui font tout passer et tout oublier, dit-elle.
Et, comme ils remontaient en wagon pour rentrer Paris, dans ce Paris qui les séparait Tun de Tautre qui les ressaisissait comme une proie, les remet! ait à leur rang et à leur cran, elle, la maîtresse du Grand- Duc, lui, Taide de camp du ministre, elle dit à Raymond, la voix profonde, attendrie, comme elle ne Tétait plus, depuis des années, comme elle ne Tavait jamais été peut-être :
— Vous voyez bien ce bouquet de la belle-fille de la Thibaude ? Eh bien ! moquez- vous de moi, mais il ne me quittera jamais. Je l'aime mieux, C3nt fois mieux, que toutes les fleurs rares que nous avons vues. J*auvais voulu ramasser moi-même ces violettes et les conserver. C'est tout ce qui me restera d'une des meilleures journées de ma vie..,
— Suzanne!
Elle prit, au milieu, une pincée de violettes qu'elle tendit à Raymond :
— Gardez cela aussi, en souvenir de cette c&ère journée!.;. Quand vous ne m'aimerez plus, vous me renverrez ces violettes. Mais moi... oh! moi, je ne vous renverrai jamais les miennes... jamais !
Ils ne s'étaient pas dit encore qu'ils s'aimaient, et se disaient déjà : « Quand vous ne m'aimerez plu» I
Eaymond de Ferdys ne songeait à rien qu'à aimer Noris, et d'un respectueux amour, mais de Tamour absolu, capable de toutes les folies et de tous les sacrifices. Il Taimait, il sentait à présent qu'il l'aimait à ne voir qu'elle dans ce Paris, à ne songer qu'à elle, à ne s'inquiéter que d'elle. C'était, peu à peu, une absorption de toutes ses facultés, de toutes ses pensées. Lui aussi, comme Noris, mettait dans les journées heureuses de sa vie cette humble promenade à Versailles, cette simple causerie par les bois. Il éprouvait, en quittant « Suzanne » à la porte de l'hôtel de la rue Jouflfroy, une impression de déchirement. Il lui semblait que quelque chose tombait, comme un rideau de théâtre ou une pierre de sépulcre sur une chose finie, — rêve ou réalité, — qu'il ne reverrait pas.
Oui, sans doute pris tout entier par cet enfantillage sacré de l'amour, il se jurait de garder toujours — comme Noris — les violettes de la petite. Et il n'osait plus retourner rue Jouflfroy; il avait peur de laisser échapper tout son secret, de dire à Mlle Féraud ce qu'elle savait pourtant déjà, qu'il l'adorait et que cet amour unique, plus profond de jour en jour, lui faisait oublier désormais tout ce qui n'était pas elle.
Il n'allait cependant pas revoir Noris parce qu'D
essayait de résister encore à celle fièvre et, voulant dompter son esprit, il harassait à la fois son corps et son cerveau, décuplant ses travaux au ministère et, le soir, allant partout à Paris où il pouvait espérer trouver une distraction, un oubli. Mais partout il retrouvait, sinon l'image du moins la. pensée de Noris. Le théâtre, qui vit de Tamour et dont la Muse est la femme, lui parlait de Noris. La solitude du Bois, la nuit, se peuplait de fantômes qui étaient Noris. Jusque dans le fracas des cafés concerts, faisant rage aux Champs-Elysées, sous les arbres, parmi les drôleries et les clowneries des bouffons à la mode, aine romance bête et banale, le moindre couplet attendri chanté par une voix de gorge, reportait la pensée de Raymond vers Noris. C'était une obsession, mais une obsession d'un charme puissant et que Ferdys n'eût pas voulu chasser.
Il était heureux de penser ainsi à Noris. Il eût voulu dire à tous combien cette créature^ d'une franchise et d'une beauté si profondes, lui tenait à l'âme. Il n'existait qu'un seul être au monde qui eût pu lui parler d'elle et qui, du reste — Raymond le voyait bien — cherchait assez souvent à lui en parler depuis le petit scandale du Cirque. C'était René.
Cette obsession même qu'éprouvait Ferdys, Chantenay la ressentait aussi, mêlée d'irritation, et le prince avait, en songeant à Noris, les colères nerveuses qui l'agitaient toujours fébrilement devant un obstacle quelconque. Il n'était pas habitué à recevoir de telles leçons et il ne les acceptait pas volontiers. Il lui déplai-sait d'en rester avec Noris sur une telle rencontre.
Noms. 287
M^ I ■ ' ' . ' Il I I ■ I » Il I I
Empocher le compliment^ comme il disait, lui semblait dur.
Et, par surcroit) voilà cô Raymond qui entrait chaque jour plus avant dans les bonnes grâces de Mlle Féraud I II semblait ù René que l'afiTection éprou- "Vée visiblement l'un pour l'autre par ces deux êtres si bien créés pour se comprendre, était nne sorte de bravade à lui faite et par Noris et par Raymond. Cela Tennuyait, Tagaçait et Thumiliait. Et puis cette autre femme que Noris maintenant était devenue lui paraissait si enviable, vraiment étonnante, belle à ne pas croire que les gracilités de la jeune ÛUe se fussent i'panouies en de telles splendeurs.
— Qu'est-ce que vous avez donc à me regarder comme ça? dit un jour Mme de Montépreux à Chantenay , Tous me détaillez du regard comme si vous ne me connaissiez pas!
Ce qu^avait Chantenay? Il comparait la blonde comtesse à Noris, et les aràeurs voilées des grands yeux noirs de Mlle Féraud lui paraissaient plus bizarres> plus troublantes que les claires opulences de cette beauté blonde.
Jacqueline, instinctivement, sentait même un danger là. Elle surprenait dans les prunelles de René des songeries qui n'étaient pas do la réflexion mais du désir, — un désir qui la dépassait/ elle, et allait à une autre. Alors elle voulait étourdir le prince, Tenlacer et , remporter dans le tourbillon comme dans Uîie valse de son pays. Elle inventait, pour ne pas le quitter, des parties de plaisir qui étaient de» 1c^f«3 de âlll oA ell^
288 NORis.
traînait un peu plus avant dans lés folies son grand nom de Montépreux. Elle se montrait à Chantilly avec lui» menant grand train, parlant tout haut, faisant tapage. A Paris, elle entraînait les amis du prince, le grand Nestor, le duc de Marsan, dans les cabarets et les petits théâtres. On les vit, un soir, eux cravatés de blanc, elle en toilette claire, dans une avant-scène du Walhalla-Théâtre. Le lendemain, la comtesse et les amis de Fleur-de-Chic dînaient sur la terrasse du café des Ambassadeurs, et Jacqueline, humant le grand air, les fraîches odeurs d'arbres mêlées aux senteurs de Champagne et de tabac, s'amusait, se grisait de cette musique de hasard et de ce laisser-aller de high-life décravaté d'un restaurant en plein vent.
Elle redoublait d'entrain, d'esprit, de jolis rires gais, montrant ses dents blanches dans sa belle carnation dorée d'Autrichienne, et, à tout prix, elle voulait ainsi conserver ce prince René qui semblait lui échapper, devenait avec elle soucieux, maussade et pensait à une autre. Les amis de Chantenay la trouvaient incomparable cette Jacqueline, déclaraient qu'ils en deviendraient amoureux fous si Fleur de Chic ne devait pas Tépouser. Jamais on n'avait vu une beauté pareille.
— Vous ne devineriez pas, à vous tous qiii êtes là, la proposition que j'ai reçue aujourd'hui? disait Mme de Montépreux, accoudée contre la balustrade du restaurant, tandis que, sous les marronniers verts, gaiement éclairés par le gaz, dans cette flambée de lu-* mière et de gaieté, partaient des rires ponctués par des explosions de Rœderer et que dans cette sorte
NôRis. 289
de Kermesse internationale où des Parisiennes en corsages de velours frappés souriaient à des dîneurs strictement yêtuSj eïubmen ou rastaquouêresm
— Voyons, la proposition! répondait le petit duc de Marsan assis à côté de Nestor d'Aubreval, le grand Nestor, en face de Jacqueline accoudée près de Chantenay,
— C'est tout ce qu'il y a de plus drôle, répondait la comtesse. C'est étonnant. Je vous le donne en mille ! On m'a offert...
— Un royaume? Ça ne m'étonnerait pas! dit Marsan.
— Non, pas un royaume. C'est plus pratique. Un Américain, un photographe* américain, — il faut être Américain pour ça, — est venu me supplier d'assurer sa fortune en posant pour lui ! Il se fait fort de débiter des ballots et des ballots de mes portraits et il m'offrait tant pour cent sur les bénéfices ! Voilà où nous allons^ mes amis !
— Eh bien I mais, dit Marsan, cela prouve que les Américains ont du goût.
— Mais qui lui avait donné cettp> i(îAB-là, à votre Yankee? demanda Chantenay, très nonchalant.
— Qui ? Le journal I Ce petit Gardanne qui se mêle de décrire les femmes du monde et les actrices, avait trouvé poli d'imprimer dans une de ses chroniques que j'étais la plus jolie des Parisiennes, ce qui n'est pas galant pour Paris puisque je suis Autrichienne 1... Mon photographe américain, logé au Grand-Hôtel, a \a l'article traînant sur une table et il est venu tout droit rue Saint-Dominique...
290 NORlfi.
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— Il sayait donc votre adresse?
— Ohl très pratiqua, rAmôricain! Il Ta eue sur une affiche. Dans la rue, sur Taffiche du bal de 1 Hôtel Continental, au profit de l'Œuvre des Layettes dont Je suis dame patronnesse.
— Voilà une leçon, dit Eené. Les comédiennes dont vous parlez ne font pas encore imprimer leur adresse Aur les affiches de spectacle 1
M*"* de Montépreux se mit à rire, étonnée de la éflexion du prince.
— Comment! vous devenez puritaia maintenant, Chantenay ?
— J'ai toujours aimé ce qui est correct...
•— Et ce qui est chic. Eh bien ! c'est très chic de 8'afflcher par charité I . . .
— Tout cela prouve simplement, conclut d'Aubreval en riant, que le photographe yankee était un malin et Gardanne n'est pas un imbécile! Je serais photographe, mcH qui vous parle, je ne voudrais faire qu'un portrait, un seul, celui de la comtesse, et je briserais ensuite mes appareils comme les peintres, — qui ne brisent rien du tout — disent qulls brisent leurs pinceaux I
Sur la scène, toute blanche de lumière, une grosse fille hélait le public de sa main recourbée en forme de conque et un couplet montait, dans le bleu profond du ciel, allumant, en partant, de gros rires dans la foule» au bas de la terrasse.
Jacqueline n'entendait que de vagues paroles ; mais elle riait follement, en faisant le geste de se boucher les oreilles, lorsque, dans une clameur énorme, tout ce
public hurlait, redemandant le couplet, répétant des bis, bù, formidables.
— Bis/ bisi bisl
— Oh! messieurs, dit la comtesse. Il parait que c'est sublime ce qu'on chante I... Nous n'écoutons pas!... Il faut écouter!
— Écoutons !
Et, repris par la grosse fille qui s'agitait, là-bas, sur l'estrade, le visage brutalement éclairé par la rampe, rouge en bas et noir en haut, le couplet retentissait :
Eh bien l oai, ç est moi, la crevettei L*ange d'amour, Tange rôvé.
Qui, marchant le nez en trompette.
Vais crevant le petit crevé !
Santez^ les gros écus du père !
Et dans les vieax bas à maman, S'il est quelque jaunet, j'espère, G*e8t pour moi tout ça, clier amanti
Car ça serait pas juste, Non, mon petit Auguste, De se donner tant de mal I Tu m'es si égal 1 Et je me âche pas mal D'ton cœur^ animal !
Alors, c'était, dans le public, un enthousiasme, une folie, une firénésie. On le redemandait, ce ooupletlourdement railleur ; on le réclamait ce refrain sinistre, aux j ironies grasses et brutales ; on voulait Tentendre encore, Tentendre toigours, cette poésie sentant le ruisseau, cette chanson de l'ordure et du vice ràlée bestialement
par une forte fille qui lançait à cette foule son c fme fiche pas mal, — De ton cœur, animal ]» comme elle eût| au hasard, jeté dans le tas ses mépris populaciers. Jacqueline de Montépreux était enchantée. Elle riait sur sa chaise, accoudait ses beaux bras nus sur la balustrade comme au balcon d'une loge, accompagnait lïgnoble refrain de la chanteuse et, le couplet répété, réclamé, bissé, recommencé, écorché par la foule et la grosse fille disparue sous des acclamations et des enthousiasmes que ne connut peut-être jamais une Rachel, la comtesse amusée, fouettée, secouée par cette poésie d'égout, répétait encore de ses belles lèvres pourprées et patriciennes
Car ça serait pas juste, Non, mon petit Auguste, De 86 donner tant de mall.«.
Cîomme elle se retournait, en gesticulant beaucoup, elle aperçut à une table assez éloignée, sur la terrasse, un joli homme aux moustaches en croc assis près d'une jeune femme en toilette blanche qu'elle reconnut et montra à René en disant :
— Tiens, votre oncle !
C'était Ferdys, eu eflet. Il avait, d'en bas, aperçu Marguerite Branler dînant seule et il lui tenait com* l.agnie, tout en causant, la regardant simplement découper son t poulet vapeur i, car il avait, lui, dîné au Cercle. Le marquis avait fort bien vu Mme de Mon» lépreux et ses amis, mais il mettait de la discrétion à
NOBis. 2:>:]
ne la point reconnaître. Il avait^ponr ces sortes de cas, une myopie savante.
Jacqueline, cependant, n'eût pas été choquée du tout d'un salut. Elle regardait même Margot avec une persistance faite pour attirer l'attention. Elle savait fort bien que Marguerite Brunier était l'amie de cette Mlle Féraud pour laquelle René s'était, en somme, battu, le mois passé, et que ce diable de Fleur-de-Chie était bien capable d'aimer encore. Elle eût presque voulu savoir de cette fille ce que Noris pensait de René, et si, par hasard, le prince de Chantenay ne s'était pas présenté rue Jouffroy, depuis le duel.
Mais Ferdys continuait à ne reconnaître ni son neveu, ni Mme de Montépreux, ni personne; et, le dîner finissant, René, un peu égayé de Champagne, Jacqueline enveloppait de son mantelet, pour descendre, ses magnifiques épaules, lorsque Raymond de Ferdys se montra tout à coup à l'entrée de la terrasse, cherchant des yeux une table vide. La comtesse l'aperçut et aussitôt tout haut, dit gaiement :
— Ah! bah! Votre cousin, maintenant, Renél Décidément nous sommes en famille l
Chantenay avait parfaitement vu, lui aussi, arriver Raymond. 11 eut son gloussement qui était un rire et, du geste, fit à son cousin signe d'approcher.
— Mon cher, voici une table libre ! Nous te cédons la place !
— Bonjour, monsieur de Ferdys !
Et Jacqueline tendait à Raymond sa belle main fine «t douce.
294 NORis.
Raymond semblait nn pen ennuyé de rencontrer là René, et le prince, le devinant, lui dit en riant toujours :
— Mais puisque nous partons!... Nous ne générons pas ta solitude, lieutenant Hamlet!... C'est vrai, tu es gai comme si tu avais acheté le fonds de Werther! Regarde donc ton père, là-bas, et suis son exemple!
— Mon père?
Mme de Montépreux, qui se gantait, indiqua d'un geste de tète la table où Marguerite Brunier dînait, auprès du marquis.
Elle ne remarqua pas combien Raymond eut, brus« quement, l'air agacé.
Nerveusement, il secoua la tète et, saluant Jacqueline, il fit quelques pas vers l'escalier pour redescendre.
— Tu t'en vas comme ça? dit René.
— Je m'en vais... Oui I
Le marquis de Ferdys, assis et regardant son fils du coin de l'œil, n'avait pas perdu de vue un seul de tous ces mouvements et il sentait sur lui le regard, plein de reproches, de Raymond.
— Qu'est-ce que vous avez donc? lui demandait Margot.
— Moi?... Eienl... Je pense!
René, lui, s'était, pouffant de rire, retourné vers ses amis et disait à la comtesse :
— Eh bien î croyez-vous qu'il soit topique, mon cousin?... Un type!... Pas apprivoisé du tout! Un sauvage!
— Mais pas déplaisant, dit Jacqueline. Je le trouve
NORis. 298
très gentil. Moins que vous, flt-elle bien vite. Ne soyez pas jaloux!
Le duc de Marsan et le grand Nestor s'effaçaient pour la laisser passer, et les jeunes gens, suivant la comtesse, descendaient, coudoyés par les garçons, l'escalier du restaurant, gagnant la sortie pour aller au Bois. Jacqueline jeta un dernier regard à l'estrade du café-concert où des christys-minstrels désossés et noircis de suie, gambadaient maintenant dans une gigue d'aliénés en jouant du banjo, et elle fredonnait encore machinalement :
Car ça serait pas juste, Non, mon petit Auguste...
Il y avait une foule énorme devant la porte extérieure dont les guirlandes de gaz, dans leurs verrières blanches, éclairaient vivement les arbres des allées. On se pressait autour des grandes affiches collées sur des planches pour entendre, saisir de loin un lambeau de ces refrains que la comtesse emportait comme un souvenir amusant, un écho de folie.
En arrivant près de la porte, René, qui avait pris le bras de Mme de Montépreux, repoussa légèrement un vieux monsieur, coiffé d'un chapeau gris, qui marchait avec lenteur et dont le gros dos voûté gênait Beaumartel qui, pour sortir, voulait toute la place.
Se sentant touché du coude par le jeune homme, le monsieur, appuyé sur sa canne, se retourna brusquement, et René vit une tête blanahe à grosses moustaches, dont les yeux fatigués le regardèrent bien en fece.
•^- Vous pourriez attendre que j'aie passé, monsieur dit le vieux.
— Vous pourriez, monsieur, passer plus vite I répon« dit René, le ton léger.
— C'est que je ne peux pas marcher facilement... j'ai lagouttel
Du bout de sa canne il montrait son pied droit, déformé, dans des souliers feutrés.
— Eh bien ! dit alors lestement René en veine de rire, on ne vient pas au café-concert quand on a la goutte! Je suis pressé... Ce n'est pas ma faute si vous êtes podagre...
Il ricanait encore que le vieux monsieur, se retournant, lui plantait ses prunelles dans les yeux et lui répliquait, la voix brusque :
— Vous êtes le prince Beaumartel de Chantenay !... Je vous connais parfaitement. Moi, monsieur, je suis le général Robin. Ce nom ne vous dit rien? Tant pis!
Le général montrait le marquis de Ferdys qui descendait seul et venait vers eux :
— Demandez à M. dé Ferdys. C'est lui et moi qui avons veillé votre père à l'ambulance !
Le prince René mécontent, assez pâle, dégrisé, regardait Robin qui, redressé sur sa canne, la rosette rouge étoilant son pardessus gris, ajoutait, comme s'il eût parlé à un soldat un jour d'inspection :
— Il ne vous souhaitait qu'une chose, Chantenay, c'était de finir comme lui : proprement I Ça ne l'aurait pas beaucoup flatté de savoir que vous insultez les vieux !
Le général perla la niain h son chapeau, dit à
NORîs. 297
Mme de Montépreux : « Pardon, madame » et tendit la main au marquis, maintenant arrivé près d'eux.
— Ferdys, dites donc à votre neveu qu'il ne faut pas tant se moquer des goutte ax! Du train dont il va, on ne fait pas de vieux os ; — il n'aura même pas le temps de devenir podagre, comme il dit!.. .
Et, clopin-clopant, Robin s'éloigna, la foule s'écartant devant lui, tandis que René, demeuré encore dans l'intérieur du café-concert, mal à l'aise, irrité, en pleine lumière, consultait du regard ses amis comme pour savoir ce qu'il devait faire, et que Mme de Montépreux lui disait gaiement :
— Décidément, mon cher prince, vous n'avez pas de chance en public depuis quelque temps!...
— La statue du commandant... du commandeur... du général! dit le duc de Marsan. Tu aurais dû l'inviter à souper, René!
— Parbleu I fit le grand Nestor. Un* duel au Champagne! C'est meurtrier pour un goutteux 1
Mais le prince n'était pas en humeur de plaisanter. Il se sentait ridicule comme un écolier pris en faute.
Et le marquis de Ferdys, s'approchant de lui, lui glissait tout bas à l'oreille, en l'accompagnant jusqu'à la voiture qui attendait dans l'avenue :
€ Veux-tu que je te dise, René? Nous avons tous deux, ce soir, reçu notre petite leçon ! Robin t'a donné sur les doigts et Raymond, qui m'a parfaitement vu, m'a fait de la morale à sa manière en me cédant la place. A deux de jeu, mon neveu! Et c'est pain bénit si ça nous profite 1 »
Ls petite tlÊfon, comme disait le marqxiis, infligée par le général Robin n'avait eu qu'un effet sur René Beaumartel de Chantenay, c'était de lui rappeler celle qu'il avait reçue de Noris. Il n'avait maintenant qu'une idée, sortir de ce double ridicule par un coup d'éclat, montrer à Marsan, à d'Aubreval et aux autres, que les défis de Mlle Fera ad lui étaient aussi indifférents qti^ les mercuriales du général Robin.
— Allons donc ! lui disait son oncle. Avec le vieux brave tu peux encore t'en tirer. A la rigueur, il recevrait tes témoins... quoique ce serait absurde... Mais avec Noris !... Elle ne te recevrait pas!
— Elle ne me recevrait pas, moi?
— Je ne crois pas!
Et Chantenay se trouvait piqué dans sa vanité par ce défi un peu narquois. Il sentait parfaitement bien qu'on lui disait vrai. Il était mécontent de lui-même, aiguillonné parle double désir de revoir Noris et de prouver à ses amis qu'il était toujours Fleur de Chic : irrésistible, incomparable, triomphant des Parisiennes comme le vieil Engelbert des Sàrrazins : (n Moult fier mult fiert. » L'audace lui avait toujours réussi. Eh bien, il aurait de l'audace I II irait droit à Noris. Il se présenterait
chez elle. Il verrait bien ce qu'elle dirait, ce qu'il trouverait à répondre et si elle oserait le chasser.
Le chasser 1 Allons donc \ Il ne lui venait même pas k ridée qu'il pût repasser, autrement qu'en vainqueur, le seuil d'une chambre de femme. Et puis, quoi I Est-ce qu'il y a de l'amour-propre dans l'amour? Et c'était de l'amour vraiment, ou un âpre désir ressemblant terriblement à de l'amour, qu'il ressentait pour Noris revue et retrouvée.
Oui, il se présenterait i elle sans l'avertir, apparais^ sant dans cet hôtel de la rue Jouffroy comme elle s'était montrée, il y avait cinq ans, dans l'hôtel de l'avenue Van Dyck, brusquement I '
Était-ce drôle, même! C'était lui> lui, Ohantenay^ qui risquait maintenant de faire antichambre !
Bah ! la « nouvelle femme » qu'était cette Noris valait bien ces petits sacrifices ! Et, puisque Raymond était reçu, pourquoi ne le serait-il pas?
René se présenta donc, vers quatre heures, un jour, chez Noris, laissant à la porte son coupé, et le domestique qui lui ouvrit lui ayant dit que Madame était sortie : oc Faites-lui passer ma carte! je répondit le prince.
— C'est que Madame est réellement sortie 1 dit le ralet en livrée qui regardait la carte.
— Rentrera-t^lle bientôt?
— Bientôt.
— Eh bien, j'attendrai f
On le fit entrer dans le petit salon blane oA Noris se tenait d'ordinaire lorsqu'elle ne s'enfermiât point, au
premier étage, dans cette bibliothèque oontiguë à sa chambre et qu'elle affectionnait. René, attendant, regardait autour de lui toutes choses, les statuettes de Saxe et de Tanagra, les japonaiseries, et s'arrêtait sur une tète de femme juive ou turque, aux sequins d or collés au front, qui vaguement lui rappelait Noris. Il lui semblait qu'il avait vu ça, jadis. Mais les peintures se ressemblent toutes 1
Debout devant le tableau, il l'examinait encore lorsqu'un roulement de voiture, dans la rue, l'attira à la fenêtre. Il vit à travers les guipures des rideaux, Noris, svelte, de noir vêtue comme toujours, descendre de son coupé, s'arrêter un moment devant celui du prince qui stationnait là, regarder sur la portière les armes des Chantenay et entrer brusquement dans l'hôtel. Allons! Noris savait maintenant qu't? était làl Tant mieux. Il aimait mieux cela, Chantenay.
Elle allait lui fiiire dire par un domestique qu'elle ne recevait pas ou, ce qui était plus Drobable, se donner la joie de le chasser elle-même.
Mais il eût été bien étonnant que Noris ne se donnât point aussi ce petit raffinement de plaisir féminin de se retrouver en fitce de lui. René connaissait les femmes.
La porte du salon s'ouvrit brusquement et Noris, en effet, très pâle, se montra, son chapeau sur la tête, roulant fébrilement ses gants de Suède. Il la trouva, dans ce premier jegard jeté à cette sorte d'apparition plus désirable encore que l'autre soir, dressée devant lui dans la cohue du Cirque.
— Qu'est-ce que vous venez fiiire ici? demanda Noris»
NORIS. 30l
sans avancer, regardant, elle anssi, ce petit homme élégant qui, visiblement ému, mordillait ses mousta- ' ches blondes.
Il avait ôté de son œil droit son monocle et la lumière des fenêtres donnait en plein sur ses yeux bleu fede.
Noris y lisait un trouble.
Elle avait envie de sonner et de faire reconduire René, jusqu'à la rue. Puis, en le contemplant, trouvant à l'impertinent d'autrefois elle ne savait quelle attitude piteuse de suppliant, il lui venait i'àpre fantaisie, pleine d'une jouigsance féroce, de dire à cet homme tout ce qu'elle pensait de lui et, puisqu'il tendait le cou, d'y enfoncer brutalement les ongles.
Ah! il revenait! Il réapparaissait! Il osait se montrer après l'injure qu'elle lui avait publiquement jetée à la face! Eh bien! voyons, quoi? Que souhaitait-il? Qu'y avait-il au fond de ce cœur?
— Vous avez donc à me parler, prince? dit-elle encore, la voix en acier, aiguisée comme un couteau.
— Oui, répondit René. Il y a cinq ans qqe je veux avoir avec vous l'explication que je sollicite aujourd'hui.
Il appuyait sur ce mot de sollicitation qui, depuis lo passé, intervertissait si profondément les rôles. Noris en avait souri cruellement.
— Cinq ans ! dit-elle. Oh I c'est bien long l Et c'est
mon amabilité de l'autre soir qui vous a décidé à
brusquer les choses ? Eh bien ! soit, puisque explication il y a, expliquons-nous. Vous pouvez prendre un fauteuil et ne pas rester debout, car j'imagine
que ce sera long. Ça tombe bien; je n'ai rien à faire!
Elle avait jeté ses gants sur la cheminée, défait les brides de son cliapeau,et,tête nue maintenant,la lumière jouant sur son front, sur ses frisons noirs, admirablement belle, assise devant René, elle rivait sur lui ses yeux devenus calmes et froids.
Le prince avait peut-être feit son plan d'attaque. Il savait que les minutes en pareille rencontre valent des heures.
Le tacticien alla droit au but :
— Savez-vous, dit-il, que vous avez eu raison de me traiter l'autre soir comme vous Tavez fait?
— Vous trouvez? fit Noris, railleuse. Moi, c'est mpn avis. Mais je suis enchantée qu^ ce soit aussi le vôtre.
— J'ai été cruel avec vous Noris I
— Cruel?... Vous vous flattez! Vous avez été... je cherche le mot, je ne le trouve pas... A quoi bon? Ce serait du temps et des épithètes perdus!
— Vous devinez bien, reprit René, que si je viens à vous c'est après bien des réflexions... des liésitations...
— Non, Je ne devine pas... Je ne devine rien, moi... Vous me le dities, Je le crois. Vous savez que je suis habituée à vous croire!
Tout ce qu'elle disait, le sourire aux lèvres, presque indifleremmenl, souffletait Chantenay comme d'une Ironie implacable et douce. Elle avait l'air de railler sans âpreté une flamme profonde apparaissant seule, de temps à autre, dans ses yeux noirs comme une explosion rapide de colère. Mais sa joie, son amère joie, était de Jouer, du bout des ongles, avec cet être adoré
Jadis, méprisé maintenant, qu'une vanité, un désir, un renouveau de passion — elle ne savait quel égoïsme inattendu — Jetait à sa portée comme elle avait, la malheureuse, été à sa merci.
— Noris, dit le prince en donnant à sa voix les modulations tendres d'autrefois. Je voudrais que vous pussiez lire au fond de ma pensée... J'ai souvent pensé à vous... souvent...
— Souvent?... Ce n'est pas assez I Moi, je pense à vous.... toujours!
— Vous êtes méchante... mais vous en avez le droit... et quand Je songe à... à notre passé... c'est, je vous le jure... avec un regret... un remords...
— Ah ! ah ! quelqu'un me l'avait dit, mais je ne le croyais pas 1
— Quelqu'un? Qui cela?
— Gardanne. Vous savez, aujourd'hui, c'est par les reporters qu'on a toutes les nouvelles f
— Eh bien ! si Gardanne vous a dit cela, c'est qu'il était bien informé, par extraordinaire. Oui, je le regrette, ce passé... Je le regrette, je vous dis... C'était si exquis et si doux I... C'est un paradis perdu!
— Oh! fit Noris, voilà qui est bien romanesque pour un homme comme vous I... Mais vous ne l'avez pas perdu, vous l'avez gâché, ce paradis... si paradis il y avait. Vous l'avez quitté sans le moindre brin de ce remords dont vous parlez!.... A quoi bon remuer ces cendres-là, aujourd'hui?
— A quoi bon? Vous ne me comprenez donc pas?
— J'ai peur de vous comprendre et je vous asurais
gré de me dire si vous venez ici pour me £stire part de quelque chose de sérieux ou pour me débiter des phrases dont je suis un peu rebattue î Ah ! je vois que je vous étonne? C'est que je ne suis plus la même femme, mon cher prince!... On dit que le cœur se brise : ce n'est pas vrai, il se durcit.
Beaumartel, la voix très basse, essayant de se rapprocher de Noris, commençait la série des banales excuses :
— Il faut me pardonner... Ma famille... Ma mère... Noris l'interrompit :
— Ne dites donc pas tout cela. On se défendi ainsi avec une grisette. Je n'en suis plus là. Les femmes comme moi non seulement peuvent regarder la vérité en face, mais elles la devinent. Elles jouent leur existence tout entière sur leur premier amour. Je vous ai rencontré sur ma route. J'ai joué — et franc jeu, — j'ai perdu. Ahî vous qui rêvez d'être aimé, je vous aurais adoré, moi, toute ma vie ! ÇJa vous a paru trop long et trop ennuyeux...
— Trop dangereux I murmura le prince.
— C'est la même chose I Évidemment il y avait danger puisqu'il s'agissait de votre avenir. Comment donc! Un prince de Chantenay choyé, adulé, adoré, n'est pas trop grand seigneur pour faire sa maîtresse d'une fille loyale, crédule, confiante, absurde! mais il est bien certain — je vous ai déjà dit cela, je crois, quand cela pouvait m'intéresser — oui, il est certain, qu'il est de souche cent fois trop haute, qu'il a un passé trop glorieux et un avenir trop brillant pour &ire sa