N0RI8. 30S
femme d'une honnête fille qui a en foi en sa parole!... Mors, quoi de plus simple ? On la quitte cette fille, on la laisse en proie à tous les hasards, à toutes les tentations,, à tous les désespoirs!... Et si elle tombe, à qui la faute? Je vous aimais à me tuer pour vous, comme une couturière sentimentale; il s'en est même fallu de très peu que votre joli petit revolver ne vous débarrassât de mes criailleries. Et, ma parole, je ne sais pas si je n'aurais pas été plus heureuse de mourir votre maîtresse que de devenir — quoi?... Noris,la maîtresse du Grand-Duc. Il est vrai que j'aurais taché vos tapis! Mais ça se lave !
René la contemplait, les yeux ardents maintenant, surexcité par cette colère, secoué par cette ironie qui le bravait et furieux de ne pouvoir se dire qu'il était, comme autrefois, le maître adoré de cette adorable créature.
Chose étrange! Il avait beau chercher dans ses souvenirs, dans ses sensations, il ne retrouvait pas une maîtresse dans cette Noris assise là, devant lui. C'était bien vraiment « une autre femme », une conquête à faire, une terre vierge pour sa volupté. Et alors, buvant du regard tout ce charme, hochant la tête, sincère en oe moment, sincère dans ses regrets d'inassouvi :
— Ah! j'ai été bien fou, dit-il... J'ai été bien niais !
— Non, répondit Noris en ne le quittant point des yeux, ce n*est pas non plus le mot : vous avez été bien misérable I
Il se sentit plus attiré qu'insulta par Tinjure ef» se rapprochant, laissa échapper un
3Uti MORIS.
— Je ne te connaissais pas !
— Vous dites, prince? fit-elle, le front hautain. Ah ! oui, oui, je comprends. Vous ne soupçonniez pas que la jeune fille de dix-neuf ans, une enfant — j'étais crédule comme une enfant, — pût devenir la femme d'aujourd'hui, implacable, je vous Tavoue, et vous haussant presque autant qu'elle vous a aimé...
— Me luûssant ?
— Faut-il encore dire le mot? Vous méprisant!... Cette fois, il eut un geste de révolte ; mais elle ajouta,
lui touchant le bras pour le faire rasseoir, et le tenant là, comme magnétisé :
— Et savez-vous pourquoi ? Parce qu'après m'avoir chassée, m'avoir injuriée dans ma confiance, vous être moqué de moi sans pitié — car, vrai, vous n'êtes pas sensible, mon cher, — vous voilà, tenez, oui, ma parole, vous voilà, prêt à me supplier de redevenir pour vous la maîtresse d'autrefois I
Il eut un sourire heureux, éperdu comme si, en prononçant brutalement le mot, Noris lui eût épargné une faiblesse pénible, la lâcheté d'un nouvel aveu :
— Moi ? dit-il, moi?... C'est que si tu savais!
— Eh! dites-le donc, fit-elle, c'est que vous m'aimez I Vous m'aimez, n'est-ce pas ?
— Oui, je t'aime! Eh bien ! oui, je t'aime et c'est pourquoi je suis revenu! Je veux... je veux te faire oublier tout ce que tu as souflert par moi !
— Ah ! ça, par exemple, monsieur de Chantenay, ça, oublier, c'est impossible.
— Ou plutôt? dit-il eu se rapprochant de Noris,
-^ presque à genoux, comme autrefois, rue Brochant, quand il suppliait, — je veux te rappeler ces beaux jours que nous avons vécus... tu sais bien... tu sais bien... Cela tient au cœur, va, ces souvenirs-là I... On a beau faire, ils sont toujours présents... Dis, est-ce qu'il ne t'est jamais venu l'idée de nous retrouver en ce temps disparu... toi, adorée, moi repentant... tiens^ toi me pardonnant et moi faisant tout pour me faire pardonner?,..
' Noris souriait toujours.
-— C'est très joli, votre i)etite romance, dit-elle froidement. Mais si je m'étais tuée? Oui, tuée, je vous le répète? D'autres l'ont fait — comme Fanny Love — qui ont eu plus de courage ou plus de sottise que moi ! Elles n'avaient qu'à vivre et à attendra pour voir revenir, repentant, comme vous dites, celui qui les avait outragées et chassées.
— Repentant, oui ! dit le prince en essayant de lui prendre la main qu'elle retira d'un mouvement de répulsion instinctive.
— Oh ! parbleu I Je vois bien que vous ne me quitteriez plus à présent!
— Te quitter?... Maintenant...
— Maintenant que je n'ai plus des candeurs de jeune fille, mais des insolences de fille.
— MainteAant que tu es une autre femme, s'écria René... Oui... belle... irrésistible... une femme que je ne connaissais pas... ou plutôt que je reconnais, Noris... adorable comme autrefois,.comme hier, comme toujours f
Elle s'était levée, regardant instinctivement, dans
son cadre d*OP, la Juive du Maroc, que, tout à ITienre, le prince de Chantenay avait comparée à elle-même, puis, accoudée sur le dossier d'une chaise :
— Non! non! non! Vous avez dit vrai, une autre femme, flt-elle. Vous avez parfaitement raison, je suis bien une autre femme. Tout à fait. Vous connaissez ma devise? « Je me survis I » Elle est peut-être un peu prétentieuse, mais elle est vraie! 11 n'y a pas une seule femme dans une femme, il y en a autant que la femme a de fièvres ou de joies!... Ce n'est pas la Noris d'autrefois que vous aimez, — car vous m'aimez peut-être maintenant, comme c'est bizarre ! — c'est la Noris que vous voyez entourée de ce luxe, et voulez-vous que je vous dise tout? — c'est la Noris appartenant à un autre!
— Noris ! s'écria René, blessé et le sang fouetté, éperonné par ces ironies.
— Et de cet autre, continuait-elle, vous allez devenir jaloux, ma parole! Ck)mme si ce n'était pas vous qui m'avez jetée à lui î Je lis dans votre pensée comme dans un livre... Oh! parfaitement : je ne suis plus la même femme ! Ces yeux, ce sourire, ces cheveux, ce sont des séductions nouvelles ! C'est éternel et banal ! Quand je donne ma défroque à ma femme de chambre, je suis tout étonnée ensuite de voir que la soie en était encore superbe et qu'elle va bien aux épaules de cette fille. Eh bien ! vous, je ne désespère pas de vous voir furieux contre le Grand-Duc à qui vous avez laissé, comme un ; vêtement usé, vos amours défuntes! Parbleu! Vous vous apercevez comme cela, tout à coup, parce que