‹ Noris: mœurs du jourChapitre 14 sur 22 · M0RI · texte numérisé non relu

M0RI

vous m'avez revue au Cirque et que j'ai cravaché vos / souvenirs, vous vous apercevez qu'il y avait encore un peu d'ivresse à puiser dans le verre que vous avez jeté! Vous me pardonnez mes phrases de roman, n'estce pas? C'est une vieille habitude que je tiens de mon père! Vous l'avez eu pourtant, cet amour, et vous n'en avez pas voulu I Vous l'avez, je vous le répète, lancé à la borne comme une êcorce vide ! Vous vous en repentez donc, mon prince?

— De toute mon âme l dit René.

— Et si, par hasard ou par faiblesse, je redevenais pour vous ce que j'ai été jadis?

— Je serais le plus fidèle et le plus dévoué de vos serviteurs I dit Chantenay .

Elle le regarda longuement, plrenant plaisir à le sentir humilié devant elle»

— Vraiment? fit-elle.

— Vraiment I — HSur votre honneur?

— Sur mon honneur I

— Honneur d'amourfeux ou de gentilhomme? demanda-t-elle avec une ironie qui valait un coup de couteau.

— Sur mon honneur de gentilhomme ! dit le prince Beaumartel de Chantenay. Me croyez-vous?

— Je vous crois I dit-elle lentement.

— Alors, Noris, mon adorée Noris...

£lle lui montra, d'un signe de tôte, la Marocaine do

Delacroix, d^ns son cadre.

— - Reconnaittez-vous (a?

Il regardait, ne comprenant pas ce qu'elle voulait lui dire.

— C'est un Delacroix que vous avez trouvé assez médiocre quand vous l'avez vu, rue Brochant, chez mon père! Je parie que vous le trouvez superbe I... Le cadre, mon cher! Le cadre!... Ce n'est pas moi que vous aimez : c'est la femme insolente qui a pris sur vous la revanche des dédains d'autrefois!... Je ne suis pas la première, allez, qu'on trouve charmante parce qu'elle a oublié l'eau de misère où elle se mouillait les pieds pour l'or où elle se tache les mains!...

Elle eût voulu affoler le prince, l'arracher à Mme de Montépreux, l'attacher à elle qu'elle n'eût pas agi avec plus d'adresse. Chaque parole attisait l'amour de Chantenay. Venu poussé par une curiosité ardente, risquant de se faire chasser comme un laquais en se présentant chez Noris, il s'y imprégnait d'amour, de passion, se grisait de désirs. En jouant à nouveau avec cet amour passé, il avait joué avec des charbons ardents. S'il l'avait fait souffrir autrefois, il souffirait comme un enfant aujourd'hui. Il lui semblait qu'il l'avait perdue et qu'il la retrouvait, transfigurée. Son visage impassible d'ordinaire, diplomatique et froid devenait suppliant et, mettant toutes ses prières dans des regrets, toutes ses excuses dans un soupir :

— Ah 1 quand on a rencontré une femme oomme vous...

— On la garde ou on ne la retrouve plus, interrom^ pit Raris brusquement. Irréparable, mon cher ! Irréparable ! Il y a longtemps qu'on a dit qu'une femme qui

n'aime plus a moins de dédain pour un étranger que pour ramant de la veille. Or, notre rupture, — votre rupture — ne date pas d'hier!...

— Ah I décidément, s'écria René, vous êtes sans pitié I

— J'ai été à votre école, monsieur de Chantenay 1 répondit-elle.

Et elle se rappelait ce triste crépuscule du soir où elle allait, avenue Van Dyck, Timplorer, l'impitoyable qui lui reprochait aujourd'hui, — à elle, sa victime, — de n'avoir point de pitié au cœur I

Comme il avait été féroce, atroce et sec, avec son rictus implacable 1 El si elle n'était pas la même femme que jadis, était-il le même homme, lui aussi, ce même homme qui, il y a cinq ans, la laissait sans remords se jeter au suicide ou à la bourbe? *

Et plus le noir regard de Noris plongeait au fond de cet être et fouillait ce cœur vide, plus il allumait de désirs dans cet affamé de sensations, irrité, tenu en échec, dompté par cette femme qu'il voulait pourtant dompter à son tour I

Chantenay eut un mouvement nerveux, violent, presque sincère, où toute son éducation factice de chic et de pose s'écroulait sous une douleur vraie, et, prenant les mains de Noris, ces mains qu'elle laissait maintenant inertes entre les siennes :

— Eh bien! s'écria-t-il, tu as raison, j'ai été aveugle et misérable autrefois I Je t'ai méconnue!

Elle répondit simplement :

— Vous vous en apercevez? .

— Ma vie entière pour expier ! dit-il encoreii

Alors elle dégagea ses mains des mains de René.

— Trop tard, prince!... Mlle Féraud qui vous écoulait est morte. Il ne reste plus que Noris qui ne tous aime plus !

Ghantenay frappa du pied avec colère.

— Qui en aime un autre, dites-le tout de suite 1

— Le Grand-Duc? demanda Noris, la voix lente.

— Non, pas le Grand-Duel

— Et qui cela, je vous prie?

René la regarda en face et lui Jeta oe nom :

— Raymond !

Elle tressaillit, puis répondit froidement :

— Je n'entends pas qu'on mêle à ma vie intime ceux que l'estime et qui me respectent. Vous avez voulu venir voir sans doute ce qu'était devenue celle dont vous aviez fait votre jouet. Vous le savez maintenant, A l'avenir, je vous avertis d'une chose, c'est que je n'y serai plus pour vous I

— C'est Ferdys qui vous a ordonné de me refuser votre porte?

Il avait dit cela avec sa violence fébrile, baissant bientôt le ton devant le regard de Noris.

— Je vous en prie, murmura-t-il, pour votre vengeance même, laissez-moi vous revoir I

— Pour ma vengeance ?

Elle riait d'un rire qui sonnait faux :

— Allons, mon pauvre prince, résignez- vous ! On rous a déjà donné I *

— Vous ne comprenez pas... vous ne croies pas]

^ — J'ai cru... et ça m'a coûté ma jeunesse : c'est bien payél Elle sonna vivement. C'était un congé.

— Vous voulez que je parte? C'est dommage, dit René, j'avais cent mille choses à vous dire I

— Vous voyez donc bien : ce serait trop longl

— Eh bien ! soit, dit-il brusquement, je vous écrirai. Noris ouvrit ses grands yeux.

— Oh I mais je ne vous reconnais pas î Les serments s'envolent, les lettres restent I Vous n'êtes plus le même!

— C'est vous qui avez changé I

— Et, avouez-le, à mon avantage... matériel. Adieu, prince I

— Eh bien I non, non, au revoir I dit Chantenay nerveusement.

— Au revoir? Soit. Mais pas au fameux paradis perdu!... Au purgatoire, tout au plusl

Le valet de chambre était à la porte. Le prince de Chantenay s'inclina devant Noris et quand il eut disparu, quand elle eut entendu s'éloigner sa voiture sur le pavé de la rue Jouffroy, la jeune femme eut comme un haut-de-cœur de dégoût et de colère.

Le misérable homme I Plus vil encore qu'elle ne pensait I

Jadis incapable de comprendre qu'il y avait en elle une âme, une confiance, un amour, une foi ! Et, aujourd'hui prêt à se traîner, plus lâche encore, devant celle qu'il avait chassée ignominieusement jadis !

Elle avait souhaité souvent de se venger de lui.

Cet abaissement, c'était déjà une revanche. Et quand elle pensait qu'elle avait aimé çal...

Elle sonna sa femme de chambre.

— Allez dire à Mme Brunier que si elle va au théâtre, je raccompagne, ce soir I Un théâtre gai, par exemple I . . . Ah ! fit-elle — Sylvine une fois sortie — la vie est trop laide et la réalité trop sale; on a besoin de folies et de sottises pour Toublier!...

La première chose quo René dit à son consin, lorsqu'il le rencontra, fat : « J'ai revu NorisI »

Raymond en ressentit un coup au cœur. Chantenay savait bien ce qu'il faisait. Puisqu'on se moquait de lui, il se moquerait des autres! Il était certain que Ferdys aimait Mlle Féraud, persuadé que Noris éprouvait une affection profonde pour Raymond. Eh 1 bien, il lui plaisait de faire souffrir qui le faisait souffrir.

— Qu'est-ce que tu avais à dire à Mlle Féraud?... Je me serais chargé de la commission, fit Raymond.

— Je n'en doute pas. Mais il est des commissions, comme tu dis, qui ne sont réellement bien faites que par soi-même !

— Je me demànJe ce qu'il peut y avoir de commun entre Mlle Féraud et toi.

— Rien. De vieux règlements de compte l

Ferdys éprouvait d'âpres envies d'exiger de Chantenay des explications un peu plus nettes. A quoi bon? En avait-il le droit? Pouvait-il compromettre ainsi Noris? René ne pouvait-il pas, aussi bien que lui, se présenter rue Jouffroy? Eàl misère ! M. de Chantenay, puisqu'il s'agissait de droits ^ en avait plus que lui sur cette belle fille, que Raymond décidément aimait comme un fou!...

Voilà qu'il devenait jaloux, Raymond I Et jaloux de René ! Ces deux jeunes hommes se déchiffraient Tun Tautre, à page ouverte, et Pun l'autre aussi sentaient leur passion grandir par cette rivalité soudaine. Passion rajeunie chez Chantenay," éveil ardent d'un amour assoupi, désir de blasé où la vanité frappée au visage Jouait autant de rôle que ce désir même ; chez Raymond, amour sans bornes, non avoué par les lèvres, mais crié, trahi par tous les mots, tous les regards, amour éperdu, cachant à Ferdys tout ce qui l'entourait, lui laissant Tesprit vide pour toute autre pensée, l'emplissant tout entier, le dévorant du feu sombre des mélancolies, des tristesses, de tout ce qui est l'amour indompté, violent et sourd des timides.

Ahl René l'avait revue, cette Noris? Il avait osé la revoir ! Comment ne lui avait-elle pas craché son mépris au visage? Maintenant, Raymond n'osait plus même aller rue Jouffroy, de crainte de trouver une Noris transformée, reprise peut-être à la passion des anciens jours ! Elles sont si bizarres, les femmes I

Et, mécontent, Ferdys songeait à 7^embarquer, à fuir. Au ministère, d'ailleurs, les dégoûts l'accablaient. Il se heurtait à toutes les routines, aux quémandages, aux sollicitations et aux bassesses. Il rêvait, avec son amiral, des projets grandioses, étudiés longtemps : des colonisations, des défrichements de terres inconnues à l'ombre d'un lambeau aux trois couleurs, étendant, au loin, l'ombre du drapeau déchiré de notre France. Ahl bien oui!... l'amiral Pradier du Resnel revenait, navré, de la Chambre : on no comprenait pas! Les

bons députés, avocats de province, habitués à plaider le mur mitoyen, ou petits médecins de canton connaissant mieux le maniement des sangsues que celui des affaires, roulaient de gros yeux, et restaient bouche bée quand le ministre, ce soldat, parlait de devoir, de grandeur lointaine, d'influence française...

— Il faut en prendre notre parti, mon cher Ferdys. Tous nos travaux resteront ici à classer. Nous avons fait de la besogne pour les rats, les vers et les archivistes !

— Mais, mon amiral, si vous leur disiez qu'il s'agit de patrie, qu'il y a des devoirs à remplir, des Français à secourir?... Que diable...

— Ils nous répondraient que leurs électeurs ne les ont pas chargés de ça et qu'ils ne seraient pas réélus s'ils risquaient une aventure. D'ailleurs, j'ai dit tout ça. Chansons I Ils n'entendent pas I '

— Alors, que feire?

— Remonter à bord et aller crever au diable 1

Ce navrement d'officier résolu, joint à la tristesse ressentie quand il songeait à Noris, énervait Raymond. Il devenait irritable, violent, s'en prenant à tout de ses déconvenues. Il en arrivait à ne plus pouvoir parler à son père, depuis cette rencontre aux Champs- Elysées qui était un ennui iyouté à ses dégoûts. Mais à la nervosité de Raymond, il n'y avait qu'une cause réelle : Noris.

Il s'effrayait lui-même du changement profond qui s'opérait dans ses idées, dans ses façons de voir et de sentir. Son puritanisme devenait une sorte de misan-

thropie, de pessimisme noir. Il était bien niais après tout de songer à des sacrifices, à des dévouements, quand il y avait des joies et de» séductions en ce monde!... Et la première de ces séductions était Noris. Mais pourquoi René avait-il revu cette femme?

Raymond ne se doutait guère du combat qui se livrait au cœur du petit prince. Mécontent comme Raymond, Chantenay s'étonnait que, pour la première fois, son caprice ne fût pas une loi pour tout le monde. Étonnante, étonnante cette Noris! Il lui revenait, il daignait se présenter à elle, avouer son repentir, et elle ne lui sautait pas au cou, de joie? Il y avait un temps où le prince en eût éclaté de rire. Mais non, il ne pouvait pas. Il se sentait humilié, mordu de désirs. Il se moquait bien de ce que Noris pouvait penser de lui!... Si elle avait consenti à le recevoir, comme autrefois, il lui eût permis d'être, tout à son aise, insolente pourvu que cette insolence se fondît dans un baiser. Mais, malepeste 1 il n'en était pas ainsi ! Il lui avait poussé des ongles, à la petite Féraud ! Et c'était précisément ce qui le montait, l'excitait! Absolument comme Raymond, René ne pensait qu'à Noris. Le reste l'ennuyait, l'ennuyait profondément.

Mme de Montépreux lui semblait maussade. Jolie à ravir évidemment! Une carnation incomparable! Et amusante encore quelquefois. Quand il pensait que sérieusement il avait songé à l'épouser I L'épouseraitil? Ne l'épouserait-il pas? La princesse, sa mère, lui répétait de temps à autre, quand il allait lui baiser le bout des doigts et qu'il ne la trouvait pas complètement

absorbée par la morphine : t Eh bien ! René, et le mariage? » Le mariage I Bah ! Il avait bien le temps I Et pourquoi épouserait-il Jacqueline? Pourquoi pas cette petite flUe de banquiers Israélites, Mlle Ahrenfeld, dont lui avait parlé Mme de Chantenay? Autant qu'il s'en souvenait, elle était passable, la petite juive I Et pourquoi celle-ci plutôt que l'autre? Pourquoi pas personne?

— J'ai bien le temps de me marier I Je veux épouser une femme qui me dise quelque chose 1 Et pour le moment. ••

Pour le moment, Noris seule dïsati quelque chose au prince Beaumartel de Chantenay. Le cadre soit, c'était le cadre ! Le fruit défendu 1 La gageure, l'attrait de l'impossible ! Oui, c'était tout cela sans doute. Mais le fait était là, indéniable : jamais René ne s'était senti fouaillé, bravé et tenté de la sorte. Et, à moins d'épouser Noris il ne voyait vraiment pas qui il épouserait avec entraînement, « pour le quart d'heure... »

Épouser Noris 1 La première fois qu'une idée pareille, absurde, extravagante, lui avait traversé le cerveau, Fleur-de-Ckic avait eu, tout seul, envie de rire. Il ne s'y arrêtait môme pas. Quelle plaisanterie ! Il se rappelait comme il s'était diverti du petit Labrignac, qui avait épousé Cécile Chalbosse, des Bouffes. Il parait, du reste, que Léon de Labrignac était heureux, à Florence, àNaples, on ne savait où. Il aurait parfaitement pu être heureux à Paris, Labrignac! Et puisque Cécile Chalbosse lui plaisait, il eût été bien bête, pour quelques plaisanteries de club, de ne pas faire à sa guise. Et

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c'était une autre femme que Mlle Chalbosse, Noris! Ah! la jolie fille!

Mais il y songeait trop à Noris.

Jacqueline de Montépreux ne retrouvait plus chez son amant, distrait par ce renouveau d'amour, les franchises d'autrefois, et elle remarquait combien soigneusement il évitait de parler de ce mariage qui devait à ses propres yeux à elle atténuer, effacer sa faiblesse. Avec la comtesse, et depuis l'aventure du Cirque, le prince devenait maussade, presque brutal parfois. La dernière soirée de joie pour la jolie blonde, enivrée de parisine comme d'un haschich, c'avait été ce dîner sur la terrasse des Ambassadeurs. Depuis, Chantenay prétextait des occupations, des devoirs, des migraines et ne sortait plus avec elle.

— Jusqu'au Grand-Prix j'ai fort à faire I disait-il.

Quoi?

Rien, comme d'habitude. Ces prétendues occupations n'étaient qu'un prétexte, et pas autre chose.

Alors elle le flt suivre. Elle apprit qu'il était allé chez Noris, qu'il y était retourné et que, n'ayant pas été reçu, il s'était arrangé pour se rencontrer au Bois, au théâtre, avec elle, qu'il avait prié même son oncle Ferdys de l'inviter, lui, avec Marguerite Brunier, à un dîner où se serait trouvée Noris. Mais Mlle Féraud ayant été avertie que le prince René serait de la fête n'y était point venue. Évidemment les renseignements qu'obtenait Mme de Montépreux ne laissaient aucun doute sur Noris. Elle fuyait Chantenay. Mais Chantenay en redevenait épris, certainement. L'acharné-

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ment qu'il mettait à la revoir le prouvait de reste. Et, femme connaissant les ruses de là femme, Jacqueline de Montépreux se demandait si Mlle Féraud ne condamnait point sa porte simplement pour pousser le prince de Chantenay à l'assiéger avec plus de furie?

La comtesse se donna, un soir, la joie méchante d'irriter, du moins, René dans sa vanité blessée.

— Eh bieni mon cher prince, lui dit -elle, vous devez être fort heureux au jeu depuis quelque temps!

— Pourquoi?

— Parce que — moi exceptée — vous n'êtes pas trop heureux en amour!

— Je ne comprends point du tout.

— Mlle Noris?

— Eh bien I mademoiselle Noris?

— Sévère, à ce qu'il parait, avec vous!

— Mlle Noris n'a pas à être sévère...

— Avec M. de Ferdys, non ; mais, je vous le répète, airec vous, mon pauvre René!

— Je ne sais, dit Chantenay assez nerveusement, ce que M. de Ferdys a à faire ici...

— Comment ! ce qu'il a à faire? Mais il aime Mlle Féraud, parait-il. Il en a bien le droit. Il n'a pas de maîtresse. Il n'a promis le mariage à personne. Et, l'aimant, Mlle Féraud,. il le lui dit. On assure même qu'elle est enchantée de le lui entendre dire!

Le prince avait l'air mécontent, mal à l'aise

— Ma chère Jacqueline, dit-il, vous me ferez Tamitiô de garder ces confidences-là pour vousl Les feits et gestes de Ferdys ne vous regardent pas!

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— C'est vrai , mais les vôtres m'intéressent et Mlle Noris vous tient nn peu trop an cerveau?... Ha parole, quand Je vous parle d'elle et de votre cousin, vous finîtes une tète si drôle que vous me prouves ateolument que vous êtes jaloux. Eh bien ! ça ne vous va pas du tout de Jouer les Othello ! Vous êtes trop blond 1 Et puis, voyons, René, est-ce que cela ne te sufiSt pas d'être aimé de moi ? Car Je t'aime, va, Je t'aime de toutes mes forces. Je t'aime, Je t'aime ! Et toi L . . m'aimestu?

— Oui, oui, oui, oui ! répondait Chantenay d'un ton agacé qui était pour Mme de Montépreax comme une blessure.

Allons, il n'y avait plus à douter pour elle. En revoyant Noris, René s'était repris, tout entier, à l'amour d'autrefois. Qu'était-ce donc que cette fille? Certes, Jacqueline la savait Jolie, très Jolie, belle et pire encore, avec sa beauté hautaine. Mais est-ce qu'elle n'était pas plus belle, dans son blanc épanouissement, ses cheveux blonds déroulés hardiment sur ses épaules de statue?

La comtesse était tentée de faire quelque folie, d'aller trouver Noris, de lui demander de quel droit elle lui disputait cet homme...

Puis elle s'arrêtait, se moquant elle-même de cette idée absurde :

— Il ne manquerait plus que ça 1 Lui demander aussi peut-être de me céder son amant comme je l'ai fait prier de me prêter des modèles de corsage ! Et Je suis bien folle, après tout. Que René croie l'aimer, que m'importe 1 Elle ne l'aime pas, elle! Elle aime Ferdyst

Tant pis pour René. Qu'il aille un peu se faire donner sur les doigts, rue Joufifroy. Il me reviendra. Je suis assez belle pour ça, moi aussi !

Elle avait eu tort de parler de Ferdys au prince de Ghantenay. C'était toucher le fat au point sensible : la vanité. Oui, il le savait aussi, lui : Ferdys, après une semaine d'hésitation ou de tristesse, avait reparu rue Jouffroy. Les jours passaient, et, chaque jour à présent, le jeune officier se présentait chez Noris, et Noris, sans doute, Fattendait.

Elle l'attendait, lui, Raymond, cet être froid, boutonné, serré dans sa redingote comme dans sa tunique d'uniforme, les lèvres rasées, le teint brûlé, timide, presque gauche, sans allure, sans séduction, sans chic! Cette idée faisait bondir le prince Beaumartel de Chantenay, qui s'entraînait lui-même, en toutes sortes d'exercices, d'escrime, de galop, pour arriver à s'étourdir, à oublier, et n'y parvenait pas plus que ce songeur solitaire de Perdys .

Raymond ne résistait plus d'ailleurs et, la pensée de Noris l'absorbant tout entier, il eût voulu tout entier se donner à elle. Il était bien sot de se priver de la joie de la voir, de causer, de boire un peu plus d'amour dans son sourire, de s'en imprégner dans un serre* ment de mains 1 Dans quelques mois peut-être, 11 serait plus à Paris I Où serait-il ? Eh bien 1 pour les longues songeries des expéditions lointaines, il allait faire provision de séductions, de parfums, de chers souvenirs.

Il ne lui disait rien de ces tristesses noirei» de ces dégoûts qui s'emparaient d^ ^ni et qui, chez ce lier*

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veux mélancolique, étaient une des formes de la passion ; il ne lui disait pas qu'il Taimait, non, mais tout en lui, la voix, la noiain tendue, le regard, le disait à Noris.

Une fois qu'elle laissait tomber, en causant, ces quelques mots où elle se montrait heureuse de deviner une affection loyale si bien faite pour sa loyauté à elle :

— Ah 1 si l'on savait combien l'amitié d'une femme peut être utile, on n'aurait pas un ami : rien que des amies!

Raymond se hasarda à répondre :

— L'amitié ne vaut pas l'amour.

Mais Noris ajouta bien vite, en riant :

— Certes; elle vaut cent fois plus!

Elle éprouvait une sorte d'apaisement, de contentement d'elle-même, une impression de purification, à se savoir aimée par un tel homme et à ne pas l'entendre lui parler d'amour. Ce mot exquis, ce mot sublime à^amour, on l'avait tant profané. Vautre le lui avait si perfidement glissé à l'oreille comme un poison allant jusqu'au cœur, que l'amitié avec Raymond — un amour voilé d'amitié — lui suffisait.

Et Noris qui, pour René, semblait une autre femme était bien réellement une autre femme pour Perdys. Cela était si vrai qu'elle ne voulait pas que Raymond l'appelât de ce nom de Noris que le pauvre rêveur endormi au cimetière Montmartre lui avait infligé conmie la marque même du romanesque, le stigmate de la Chimère, le signe de la folie, de la crédulité qu'elle devait^expier.

Elle voulait qu'il l'appelât « Su^^nne », comme s'4'

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tait appelée sa mère, et, pareille à Marion redevenant Marie, Noris n'était plus Noris la fille tombée lorsque Raymond lui disait : «f Eh! bien, oui, je vous appellerai Suzanne... j'aime mieux cela, moi aussi! »

Personne, ni René, ni Vassili ne le lui avait donné ce nom, personne que ses chers morts, quand elle était toute petite.

Suzanne! C'était, comme dans un rigeunissement de printemps; toutes ses virginités qui refleurissaient dans un nom, avec des fraîcheurs d'aubépine blanche.

Suzanne! Elle était Suzanne pour Raymond, une amie, la plus dévouée des amies, le chaste idéal de ce jeune homme au ccèur de héros. Et que lui importait d'être Norù pour les autres ?

Elle avait, chaque jour, une joie à le revoir, ce Ferdys qu'elle trouvait si différent des autres hommes et qui la respectait en l'adorant. C'était pour elle comme un but maintenant dans la vie. C'était un conseil vivant aussi. C'était mieux : c'était quelque chose comme un asile contre une tempête. Depuis la réapparition du prince de Chantenay dans son existence, elle éprouvait, en effet, une tentation >ic]ente, un besoin de représailles féroces, une de ces révoltes qui, il y a cinq an«, — le soir où, fiévreuse, elle cherchaitle Bitume et le Reporter de kiosque en kiosque, — l'avait mise en état de guerre contre une société qui n'avait su ni Ja nourrir ni la défendre et qui ne saurait pas la venger. Ah ! il revenait, iè prince Bleu! Il revenait, ce rongeur i\o cœurs, ce gâcheur d'amour de ses dix*neuf ans, ce froid sceptique au rictus contraint, ce diplomate ma-

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tiné de jockey I II revenait épris, amoureux, suppliant, lâche dans le désir comme il avait été implacable dans le dédain ; il revenait quémander de Tamour — de Tamour, non, mais la satisfaction d'une vanité et d'un appétit, — elle le tenait là, à portée de sa main, elle n-'avait qu'à enfoncer ses ongles et à déchirer cette zhaxr; elle avait été sa dupe; il s'offl'ait . lui-même à être une proie I Et elle hésiterait \

Elle avait pâti dans sa foi, dans sa candeur, dans sa crédulité bafouée; il était tenaillé dans son désir qui renaissait, dans son orgueil de séducteur dédaigné. Ne pouvant être reçu, il écrivait, comme il l'avait dit. Elle les avait là, les lettres dont il l'accablait, depuis sa visite. Et quelles lettres! Rampantes, suppliantes. Ah! mais il l'aimait donc vraiment, à présent, celle qu'il avait jadis dédaignée?... Il l'aimait! Tant mieux!

Elle le revoyait encore, debout devant elle, essuyant son monocle tandis qu'elle pleurait, l'imbécile! Eh Wen! s'il saignait un peu maintenant, c'était justice. Cela payait ses larmes, à elle.

Mais elle était tentée d'arracher à la destinée une revanche plus complète. Elle devinait, — elle voyait par ces lettres du prince — qu'elle pouvait tout exiger, tout rêver. Si, avec le prince affolé, elle était assez audacieuse ou assez féroce pour faire ses conditions, elle pouvait fout demander. Chantenay accorderait tout.

Elle lavait rencontré, une fois eacore, au Gymnase, et, les dents serrées, la saluant dans un couloir, il lui avait dit, passionné et furieux comme un enlant gâté mbabitué aux résistances :

NORis. 327

— Une autre femme que vous me traiterait comme vous le faites, vous savez que je Serais capable de la cravacher ou de la tuer 1

Elle avait ri, beaucoup.

— Tiens, mais, voilà plusieurs fois que je le remarque, c'est vous qui faites des phrases de roman, à présent! O'est bizarre... Non, mon prince, vous ne tiierez personnel Vous êtes incapable d'aimer assez pour ça.,, même en vous y prenant à deux fois et après cinq ans de réflexion ! Bonsoir, cher.

Elle faisait bien tout ce qu'il fallait pour l'exaspérer, et, au bout de toutes ces humiliations, il y avait peut être pour Chantenay une folie. Mme de Montépréux avait raison : cette attitude eût été, chez Noris, un calcul que la fille de Féraud n'eût pas mieux réussi à attacher René à elle. Et c'est parce qu'elle sentait que le prince était à sa merci qu'elle se rejetait vers l'affection de Raymond de Ferdys pour n'être point tentée de profiter cruellement de l'occasion qui lui livrait Chantenay.

Raymond, c'était comme le rappel même de sa conscience, et quand elle se retrouvait avec lui, oubliant le passé, le présent, le Grand-Duc, Suzanne ne songeait plus à venger Noris .

Elle causait avec Ferdys, un après-midi, dans cette bibliothèque où elle s'enfermait avec ses souvenirs, et où Raymond seul était entré, regardant derrière les vitrines 7es reliures choisies, et, entre les deux fenêtres aux vitraux multicolores donnant à ce coin de logis mondain une sorte de mystère de chapelle, le portrait du vieil homme à barbe grise, qui était Féraud.

Ils étaient là, assis Tun près de l'autre, parlant de mille riens qui les intéressaient, Raymond, peu à peu, pourtant, en contant ses déboires de soldat pour arriver à ses tristesses intimes, se laissait aller vers de chères confidences murmurées, devinées, qui n'étaient pas des aveux et en disaient plus que des aveux, lors-, qu'à la porte on frappa doucement et, Noris ayant rér pondu, la femme de chambre entra, tenant sur un plateau un paquet cacheté.

— Qu'est cela, Sylvine ?

— C'est M. Hirschler, le bijoutier, -r- Je ne lui ai rien demandé I '

— Non, madame, mais M. Hirschler propose ce collier de perles à madame.

— Il m'ennuie, M. Hirschler, répondit Noris. Qu'il le remporte, son collier de perles ! Je n'en ai pas besoin.

— Le bijoutier est parti, madame. Il tenait à laisser le collier. Il reviendra demain.

Noris avait déplié le papier, ouvert un écrin et pris sur le velours un collier admirable qu'elle regarda un moment, les vitraux bleus, violets ou rouges, donnant aux perles des reflets de rubis, d^ turquoises et d'améthystes,

— Le fait est que ces perlas sont fort belles, dit Noris,

— M. Hirschler assure, madame, que ce collier n'a pas son pareil, dit Sylvine.

— Je sais. La marquise de Brignolles l'avait acheté à la vente de Blanche Marigny. Elle Taura revendu.

NORIS. â29

Et Noris montrant le collier à Raymond :

— On me laisse cela entre les mains, voyez!... Une fortune ! Il y a cinq ans, on ne m'aurait même pas tendu le bout de l'ongle pour me sauver de la misère !

Sylvine était sortie et Ferdys, doucement, dit à Noris :

— Il vous plaît, ce collier ?

— Pas du tout.

— Il est superbe I

— Oh ! superbe I Parce qu'il vaut cher I La moindre fleurette est plus jolie I Quand j'étais toute jeune, une parure de violettes sur une robe de mousseline et j'étais dix fois, cent fois mieux qu'aujourd'hui. On ne me regardait même pas !

— Le voulez-vous, ce collier ?

— A quoi pensez-vous? Il vaut... très.., trop cherf

— Le voulez-vous ?

— C'est qu'il se ruinerait pour moi, tenez !

— Je ferais mieux que cela, dit Raymond gravement.

— J'en suis certaine, mon cher Ferdys. Mais vous m'avez donné plus qu'un collier pareil : le brin de lilas et les violettes de Versailles !... Il est convenu que nous les garderons toujours,nos violettes...

— Toujours !

— Même fanées. Mais vous verrez que vous me les renverrez, un beau matin !

— Jamais !

— On dit ça et puis...

Elle fit en lair un geste où sa Jolie main battait des

doigts comme battrait de Taile un oisean qui s'envole :

— Prrrr 1

— Non, non, jamais ! répondit Ferdys qui cherchait à la saisir, cette main blanche, pour l'arrêter par un baiser.

Mais Noris se mit à rire en entendant encore à la porte Sylvine qui frappait.

— Ah ça ! dit-elle, est-ce une autre parure qu'un joaillier m'envoie pour me tenter? Entrez !

Sylvine apportait une lettre.

— Vous pouviez attendre, ma fille, pour monter celai

— Je demande pardon à madame. C'est très pressé, £t comme on insistait...

— Qui l'a apportée, cette lettre ?

— Un valet' de pied à la livrée du prince de Chantenav-Beaumartel I

— Le prince ! dit Noris.

Elle regarda Raymond qui, la lèvre serrée, avait dressé la tête brusquement.

— René ! ah ! bah I... dit-elle à mi-voix.

Elle prit la lettre, l'ouvrit avec un sourire dédaigneux, puis la lut avec une attention singulière, Ferdys épiant le changement du visage de la jeune femme et trouvant bizarre cette émotion qui y faisait monter une rougeur.

— Ah I dit brusquement Noris, riant tout à coup d'un petit rire nerveux, ce serait bouffon... si l'on voulait I

Raymond avait au cœur une sensation d'étoufFement.

— Madame donne la réponse ?

— Il n'y a pas de réponse f répondit Noris.

— *Le prince de Chantenay a bien recommandé d'insister, madame.

— Pas de réponse, répéta Noris fermement, allez I Raymond s'était levé, regardant tour à tour la' lettre

qui tremblait aux doigts qui la tenaient et le visage de Noris que les vitraux éclairaient fantastiquement. Mal à l'aise sous ces reflets, ou plutôt machinalement, elle baissa un store rouge plissé qui enveloppa la bibliothèque d'une lueur chaude.

— Qu'est-ce que cette lettre? demanda alors Ferdya.

— Une lettre de M. de Chantenay, dit Noris. Vous l'avez bien entendu I

— Sans doute. Mais que vous écrit-il, Chantenay ? Noris parut surprise de la question, du ton bref dont

elle était faite.

— Vous dites, mon cher Ferdys?

— Je vous demande ce que le prince vous écrit. Elle essaya de rire.

— Oh ! des absurdités!... Je vous le dirais, vous n'en croiriez pas un mot !

— Mais encore?

— Ah ! mon ami, ce sont là mes secrets, à moi ! Je n*ai pas à vous tenir au courant de toutes les insanités qui passent par la tête des fous !...

— Je vous livrerais bien, moi tous les secrets do mon existence et de mon cœur !

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