‹ Noris: mœurs du jourChapitre 15 sur 22 · RI · texte numérisé non relu

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— Vous?... D'abord, s'il s'agissait de vous, ce serait sérieux !... Et puis, vous, c'est différent !

— C'est différent, voulez-vous que je vous dise pourquoi, Suzanne?

Elle s'arrêta devant lui, tenant toujours à la main la lettre de Chantenay.

— Oui, dites-moi pourquoi I

— Eh bien! c'est que, moi, je vous aime et que vous ne m'aimez pas I...

C'était la première fois qu'il le lui avouait, cet amour, la première fois, mais elle n'en éprouvait ni surprise ni bonheur. Elle savait qu'il l'aimait. Il y avait des mois qu'elle le savait.

— Et je ne vous aime point parce que je ne vous dis pas ce qu'il y a sur ce bout de papier ?

— Pour cela, oui.

— Il n'y a rien de plus banal que cette lettre, je vous jure, mon cher Ferdys. Vous m'aimez, puisque vous me le dites... et M. de Chantenay veut que Je l'aime : — voilai...

— Et votre sourire quand vous avez lu cette lettre me prouve que Chantenay ne vous est pas indifférent ! dit Raymond avec colère.

Elle jeta sur une table le billet du prince, vint droit à Ferdys, lui posa ses mains sur les épaules, et son haleine effleurant le visage de Raymond, ses yeux cherchant ses yeux :

— Regardez-moi, dit-elle, c'est bien réellement un sourire que vous voyez là, dans mes yeux, vous? Oh 1 regardez 1 regardez bien !

NORis. 333

Au fond de ces prunelles noires d'Arabe , . de ces prunelles songeuses de Noris, Raymond entrevoyait une ardeur fauve, quelque chose de sombre et de mauvais :

— Non I dit^il, avec un frisson. Non, Suzanne, si je ne vous savais pas aussi bonne, aussi franche, je croirais à je ne sais quelle pensée de haine I

Elle resta là un moment encore, comme pendue à lui, un rictus aux lèvres, puis doucement, lui enfonçant ce regard dans les yeux :

— Ah ! je vous fais peur maintenant!... dit-elle.

— Vous ? Je vous ai dit que je vous aime. Je vous considère comme la loyauté même. Pourquoi voulezvous que vous me fEissiez peur ?

Bile éprouvait une sensation délicieuse à se sentir près de Ferdys ; debout, il l'attirait à lui, et elle, doucement, dans un murmure :

— Pourquoi?... Parce que vous ne me connaissez pas !... Parce que vous ne savez pas tout ce qui s'est amassé de soufirances, de colères en moi, de fiertés outragées, de rêves déçus et aigris !... Vous, Raymond, si je vous avais donné mon amour, vous m'auriez voué votre existence entière, n'est-ce pas ?

— Mon existence entière, oui!...

Elle se dégagea brusquement de ses bras et dit en riant, la voix sèche, douloureuse :

— Vous êtes foui... C'est très gentil, ce que vous venez de me dire là, mais nous plaisantions t...

— Suzanne!

— Pans tous les cas, je plaisantais, moil... ^e

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voulais savoir si voas m'aimiez véritablement.

— Vous voulez voir aussi peut-être si je suis jaloux ? dit Raymond que ce rire de Noris irritait.

— Et de qui seriez- vous jaloux?

— De René.

— De René?

— - Oui... Montrez-moi cette lettre.

— Bah ! à quoi bon ?

— C'est une déclaration 1 s'écria Ferdys.

— Parbleu ! dit-elle en reprenant, sur la table, la lettre du prince de Chantenay.

— Et vous ne l'avez pas déchirée ?

— Vous avez vu que non I

— Pour une bonne raison I

— Laquelle ?

— C'est que vous aimez toujours René I... Oui, oui, parce que vous l'aimez toujours I

— Non I . . . Parce que je le hais, s'écria Noris en déchirant à demi avec ses dents le billet du prince, — parce que je le méprise, parce que je voudrais me venger de lui et que cette lettre qui supplie, qui implore, qui, ma parole, pour un peu serait tachée de larmes — des larmes de Fleur de Chic 1 — me prouve que le prince est à ma merci et que je ferai de lui, quand je voudrai, tout ce que je voudrai 1

Elle avait dans les yeux un tel éclat de triomphe que Raymond balbutia, la voix tremblante, prêt à lui arrachre ce papier et à le jeter sous son talon

— Alors I.,. alors elle vous rend bien heureuse, cette lettre?

NORis. 335

— Très heureuse!

Elle relevait la tête, son teint pâle éclairé par la soie du store comme d'un reflet d'incendie ; — et elle disait :

— Si je ne l'avais pas rencontré sur mon chemin, cet homme dont vous êtes jaloux, monsieur de Ferdys, savez- vous ce que je serais aujourd'hui? Je serais Thonnête femme d'un honnête homme... la femme d'un gratte-papier ou d'un employé; mais une femme, du moins, une mère, un être qu'on salue et qu'on honore. Ah ! le misérable I

Elle regardait dans ses doigts crispés les lambeaux de sa lettre :

— Et il m'aime maintenant! Il m'aime I... Ahl il m'aime!... Je vous donne en mille, tenez, de deviner ce qu'il y a là, dans ce billet... Quelque chose d'éton nant, de comique, d'incroyable. Non, non, ne cherche* point... vous ne devineriez pas I... Il faut être, comme lui, l'esclave de sa passion, de son caprice... Savez-vous .ce qu'il me dit, votre cousin, ce qu'il me propose et ce qu'il m'offre ?

Elle eut encore son rire nerveux maladif :

— Il m'aime, il supplie, il sanglote.... il veut effacer le passé ! On va bien rire ! Il veut m'épouser !

Ferdys recula, le cœur tordu de jalousie, et jeta ce cri auquel Noris se méprit :

•— Vous ?

— Il m'épouse moi..., sa maîtresse de jadis!,.. Ce roman d'amour, déchiré et jeté au panier voilà cinq ans, il le ramasse, il le fait relier à ses armes et il le

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met son blason. Eh bien 1 soit, après tout ! Va pour ce scandale, puisqu'il n'en a pas peur 1 II m'a pris ma jeunesse; je lui prends son nom. Nous sommes quittes I Raymond était demeuré pétrifié :

— Vous ne ferez pas cela!

— Pourquoi ? Parce que je déshonorerais le prince de Chantenay ? Eh bien ! et quand son dernier amour lui coûterait ce que mon premier amour m'a coûté : la vie?

Elle ajo':«a, secouant la tête :

— Ne craignez rien, allez, Chantenay serait parfaitement homme à s'habituer au scandale. Il rougirait moins de sa femme aujourd'hui que de sa maîtresse autrefois.

— Alors, répétait Ferdys, il vous aime... vous croyez donc qu'il vous aime?

— Oui... Parce que je suis redevenue le fruit défendu, voilà tout I

— Et à cette lettre où il vous oflfre son nom, vous répondriez, vous, en acceptant?

— Pourquoi pas ? Ne craignez rien, ce n'est pas par amour!

Elle avait, dans la voix, des accents âpres et Raymond se demandait si c'était bien la Noris qu'il connaissait qu'il avait devant lui.

Elle lui semblait transformée brusquement par la haine et, lui, se sentant étouffer, n'ayant qu'une idée, fuir cette maison et n'y plus reparaître :

— Savez-vous, Suzanne, qu'en vous vengeant de Itené, ce u'est pas lui seulement que yqus atteindre^?

— Je le sais. D'autres en souffriront. Moi d'abord.

— Et d'autres aussi...

— Qui cela ?

— Mais...

Raymond allait se nommer : il n'osa pas.

— Une femme, dit-il.

— Quelle femme?

— Une femme qui aime René.

— Allons, dit Noris, il n'y a décidément pour être adorés que ceux qui n'aiment personne I Et c'est Mme de Montépreux, je parie, cette femme-là?

— C'est la comtesse de Montépreux 1

— Elle avait un mari, celle-là. Elle n'a pas d'excuse, tant pis pour elle I dit Noris froidement.

Alors un cri monta, comme du fond de son être, aux lèvres de Raymond. Il prit les mains de Noris, il la regarda, à son tour, au fond des prunelles, comme elle le regardait tout à l'heure et, tout son amour éclatant dans une sorte de prière ardente :

— Eh î bien, Suzanne, et moi ? dit-il.

Et il y avait dans ce cri, .dans cet appel, dans cet aveu, une telle passion, que Noris ferma les yeux, ayant peur d'elle-même, poussée vers lui par un magnétisme de jeunesse et de passion. Elle n'osait plus rencontrer les yeux de cet amoureux de vingt-cinq ans, qui pliait le genou, implorant, n'ayant qu'une peur — c'est que Noris aimât, René — et, candide, éperdu, tendait sa lèvre, ouvrait son cœur et, de tout son être, disait : m Je t'aime! N'aime que (poif n

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Quand elle releva ses paupières baissées, Noris était maîtresse d'elle-même :

— Je vous ai rencontré trop tard, Raymond, dit-elle avec fermeté. Partez! Et laissez-moi me débattre avec mon passé !

— Vous épouserez René?

— Que vous importe?

— Vous épouserez René?

— Le Grand-Duc Vassili seul peut me demander compte de mes actions, quoiqu'il soit maintenant devenu un ami pour moi et rien de plus. Mais, ne me rappelant plus que je lui dois tout, il m'a assez permis de m'affranchir pour s'intéresser à ce que je puis faire par la suite. Que je considère donc comme bouffonne ou comme sérieuse la proposition de M. de Chantenay, encore une lois cela ne regarde que le grand-duc et moi ou, pour mieux dire, cela ne regarde que moi I

— Vous épouserez René? répéta Ferdys qui s'exaltait à cette idée, comme les timides qu'éperonne la passion. Dites-moi que ce n'est pas possible 1

— La preuve que si, c'est qu'il m'en fait l'offre I

— Je ne dis pas que c'est impossible parce que vous ne seriez pas digne de lui, je dis que c'est impossible parce qu'il n'est pas digne de vous !

— Ce n'est pas lui que j'accepte, c'est son nom! La revanche est assez belle, je pense I On ne laisse pas échapper ça ! *

Raymond prit son chapeau brusquement, puis il montra, la main vers la muraille, le portrait de Féraud :

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— Je ne reconnais pas, dit-il, la fille de cet honnête homme !

Blême, l'œil ardent, prenant la main de Ferdys qu'elle serra de toute la force de ses nerts, Noris alors dit au jeune homme, lui laissant voir, plus profonde que jamais, la plaie saignante de sa yie :

— Et vous ne comprenez pas, vous, que ce serait }a vengeance de ce martyr I Allons, adieu, ne pensez plus à moi et laissez-moi libre de ma vie comme vous Têtes de la vôtre! Ne revenez plus, Raymond 1 Ne reparaissez plus ! Vous m'aimez trop, et moi... ahl moi, je n'ai pas le droit de vous aimer !

Elle lui avait dit ces derniers mots comme elle eût murmuré c je vous aime », le repoussant à demi, de ses mains fiévreuses qu'il eût voulu porter à ses lèvres, couvrir de baisers, et qui, doucement, le chassaient presque en ayant l'àpre tentation de le retenir.

Alors, sentant qu'il allait, devant cette femme, supplier, et qu'une minute encore, il lui redirait, avec des larmes de faiblesse et de rage, de ne pas épouser René, il eut honte de lui-même.

Et il partit, criant encore à Noris :

— Vous me rendez fou et vous me brisez le cœur I

— C'est possible, répondit-elle. On s'y fait I

Elle étouflfedt, elle aussi. Elle était à bout de forces. Il lui en avait coûté de répondre à ces aveux de Raymond par ces ironies de révoltée, par ces colères de bafouée pouvant enfin contenter sa haine.^Oui, elle voulait être libre de sa volonté, libre d'accepter Toffire

insensée du prince de Chantenay, libre d*être, si elle le voulait, princesse. *

Princesse ! Elle pouvait l'être. Et, à cette vanité, elle eût préféré cent fois l'affection de Ferdys. Elle Taimait, Ferdys. Mais, du fond de son âme, elle disait vrai : elle ne se trouvait pas digne de lui et elle voulait — qui sait? — mettre à profit l'offre incroyable du prince.

Elle se sentait d'ailleurs brisée et il était temps que Raymond partit. Une espèce de crise de nerfe lui venait. Son cœur gonflé lui faisait mal. Elle sortit à pied, allant au hasard, humant Tair, se répétant avec une colère qui grandissait comme une folie :

— Ah! il m'aime I... Il veut m'épouserl... Princesse!... Lui qui dédaignait la jeune fille eiquisuj)plie la courtisane I

Elle marchait droit devant elle, arrivant, fatiguée, au parc Monceau, où elle s'arrêta, prenant une chaise et se rappelant encore qu'elle avait longé cette même grille, autrefois 1 Dans l'éveil de printemps qui illuminait toutes choses, Noris se sentait écœurée invinciblement, et elle songeait, dans la splendeur même de cet après-midi de Mai, à la soirée triste et grise où elle allait, si près de là, — là, à deux pas, — avenue Van- Dyck, implorer — et avec quelles angoisses! — le prince de Chantenay-Beaumartell Une atmosphère de vie heureuse avait beau l'envelopper maintenant, un vent frais, parfumé de douceur, la caresser au front, elle se sentait l'âme noire, emplie de colères, et elle regardait d'un œil vague toutes ces fleurs ouvertes, ces feuillages, ces bouquets de Ulas, ces grappes blancji^

des marronniers, me statue de marbre qui semblait rire au soleil, des pigeons gris qui marchaient lentement sur les pelouses, à côté des moineaux sautillants. Et, d'un objet à un autre, d'une corbeille de pâquerettes à un tas d'enfants jouant dans le sable, les yeux noirs de Noris allaient, regardant tout, sans se fixer sur rien, perdus, rêveurs...

— Je puis me venger si je veux ! Me venger 1... Me venger 1...

Pourtant, elle s'arrêta, plus pensive, sur ces assemblées de petits êtres aux joues roses, dont les cris répondaient aux gazouillis des oiseaux. Elle les regarda peu à peu, plus attentivement, longuement. Des enfants I Il y en avait d'endormis, dans leurs langes, sur les genoux des nourrices; les grands arbres semblaient baiser de leur ombre verte ces chairs lactées, ces fronts roses. D'autres jouaient, faisant des trous dans le sable, emplissant de terre] des seaux de ferblanc rayés de rouge ou d'azur. Leurs pelletées à porter les occupaient comme des empires à conquérir. Ils avaient des robes blanches, des ceintures rouges, des costumes bleus, de grands chapeaux enrubannés d'où leurs cheveux tombaient, blonds comme des soies dorées. Que c'était joli, les enfants! Et drôle, et bon, et étonnant, avec ces grands yeux inquiets, interrogateurs, profonds qu'ils jetaient à la damcy en passant!

EUe^ oubliait presque la lettre affolée du prince, les aveux étouffés de Raymond, et, ces petits qui couraient, elle les détaillait, l'un après l'autre, se sentant p^îuétrée d'un sentiment bizarre : l'avidité d'embrasser

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ces bonnes joues, ces gros visages honnêtes, à pleines lèvres I File sentait sourdre en elle des ardeurs de maternité et des besoins de dévouement à quelque pareil petit être trottant ainsi par les allées avec des trépignements de petons emportés. Oui, elle aurait été cela — une mère ; — elle aurait eu un foyer, sans Chaiitenay, Chantenay qui le lui offrait, ce foyer, mais sans la sainteté et sans Tamour — un foyer comme il eût offert un mobilier. — Et, Tun après l'autre, elle eût voulu les attirer," les interroger, leur parler, les baiser, remplir leurs poches de bonbons, leurs bras de joujoux... Elle eût voulu jouer à la mère comme ils Jouaient aux chevaux ou aux châteaux de sable I Ah I la maternité, château de sable de la révoltée !

Tout à coup, se détachant du groupe des petits et poussé par une gouvernante qui, visiblement, ne voulait pas que l'enfant se mêlât aux jeux de babys qu'il ne connaissait pas, Noris vit venir à elle un gentil garçonnet de quatre ou cinq ans, costumé en mougick, — blouse à ceinture d'argent et guêtres rouges, — qui s'approchait, cherchant sans doute un peu d'ombre, et qui, à mesure qu'il s'avançait vers elle, l'examinait plus attentivement, étonné peut-être du regard fixe de cette inconnue.

Si étonné qu'en arrivant tout près de Noris, l'enfant, machinalement, se rejeta vers sa gouvernante, dont il saisit la jupe, tandis que Noris lui disait doucement :

— Je vous fais donc peur, mon petit ami?

Alors, il s'arrêta, et la gouvernante, qui Thabituait à être poli, 'ui dit, en anglais, — Noris l'entendit :

Noms. 34:^

— Il fiiut toujours répondre quand on vous adresse la parole, Charley !... Dites à madame : c Madame, non, je n'ai pas peur! »

L'enfant hésita, regarda sa gouvernante, et répéta, on balbutiant, très bas, timide :

— Madame, non, je n'ai pas peur !

Noris aussitôt lui tendit les deux mains. Tune après l'autre.

Il y mit les siennes.

— Voulez-vous me permettre de vous embrasser, monsieur?

— With pleasure/... Dites, Charley : i Avec plaisir, madame/ •

— Avec plaisir, madame, répéta encore la petite voix.

— Et comment vous appelez-vous, monsieur?

— Charles l . . .

— C'est un joli nom I

— Je m'appelle aussi Charley... en anglais I dit le petit.

— Ahl vous savez l'anglais... You speak ençlish, master Charley f

— A little! dit Tenfant que le rire de. Noris enhardissait.

— Vous êtes un très joli garçon, fit Noris. Votre papa doit être fier de vous !

L'enfant répondit :

— Je n'ai plus de papal... Il est là-bas... enterré au château !

Il montrait, de sa petite main, un point perdu dans l'espace.

— Monsieur Charley, dit gravement la gouvernante en posant sa main sèche sur la tête blonde du petit, est monsieur le comte de Montépreuxl

— Montépreux?

Noris, à ce nom, regardait, tour à tour, la gouvernante impassible et le petit garçon surpris.

Oui, en effet, Charley avait les yeux et la peau ambrée de sa mère.

L'enfant de Mme de Mvmtépreux ! Elle avait un enfant pareil, cette femme : un amour de petit être sentant bon et que Noris avait eu une jouissance à embrasser! Elle pouvait l'aimer, elle avait ce fils, et elle était la maîtresse de Chantenay I

— Les femmes sont bêtes ou viles!

Et Noris se leva brusquement, puis, se penchant sur Charley qui, toujours correct, avait ôté de dessus Tor de ses cheveux son petit bonnet de Tartare :

— Vous direz à votre maman que vous avez rencontré une dame, et que cette dame vous a prié de lui répéter, à votre maman, qu'il n'y a rien au monde qui vaille vous... rien... vous entendez?

Alors, la gouvernante intervenant, après avoir dit d'un air pincé : « Oh! il ne feut pas leur dire cela, aux enfants, ils sont déjà assez insupportables, » demanda à Noris :

— Si madame la comtesse me demande le nom de madame?

La gouvernante attendait, souriante, obséquieuse :

— Mon nom?... Mademoiselle Féraud, dit Noris, qui s'éloigna.

Il lui venait une idée en partant, une idée navrante, c'est que, tandis que le petit Charley — « Mon leur le comte », comme disait la gouvernante, — était là au parc Mon eau, peut-être, — pourquoi pas? — eh! oui, la comtesse était près de là, avenue Vaii Dyck, chez Chantenay!...

L'imagination de Noris lui disait qu'il était impossible qu'il en fût autrement. Oui, parbleu, oui!... L'enfant faisait des tas de sable à quelques pas dv3 rhôtel de Tamant de sa mère, tandis que le père, enterré au château...

Et Noris revoyait encore le geste mystérieux et triste du petit orphelin. « Je n'ai plus de papa,.. Il est

là bas/ »

Mme de Montépreux chez Chantenay I Certainement. Et qui sait? Pour supplier peut-être le prince comme Noris Pavait supplié, autrefois. Oui, Japqueline ayant appris sans doute — et sans doute aussi par René lui-même, — que Chantenay songeait à cet incroyable mariage avec Mlle Féraud, la comtesse avait pris, éperdue, le chemin de l'avenue Van -Dyck.

Et Cette pensée ironique venait maintenant à Noris, songeant à Charley en son costume russe :

Pauvre petit, val C'est peut-être à moi que tu devras de n'avoir pas le prince de Chantenay pour beaupère I

Ce n'était pas sans des hésitations et des colères que René avait pris le parti d'écrire à Noris Tétonnante lettre qu'elle avait lue devant Ferdys; mais le petit Chantenay avait pour principe de faire exactement dans la vie ce qui lui plaisait. Or, il se trouvait passablement ennuyé et tiraillé entre sa mère qui le poussait au mariage et Jacqueline de Montépreux qui devenait par trop jalouse et lui rappelait avec un peu d'acharnement de vieilles promesses. Eh bien! puisqu'on voulait qu'il se mariât il se marierait, mais à son gré!

II devenait de plus en plus maussade, agacé; il se trouvait dans cet état de nerfs et d'esprit où, par dépit, par désir, par bravade envers soi-même ou envers les autres, on est capable de toutes les absurdités. « Et pourquoi absurdités? se disait- il quand il essayait de raisonner sa situation. Il n'y a d'absurde, en ce monde, que ce qui vous est désagréable. Or, il m'est agréable d'avoir, à moi, cette créature que j'ai eu la n?aiserie de ne pas apprécier à sa juste valeur I » Et il songeait à ces tableaux d^ prix dont on se défiait parce qu'ils vous lassent et qu'on rachète»

quelques années après, avec des fièvres, lorsqu'ils ont décuplé de valeur en passant par une autre galerie.

— C V>t idiot, pensait Chantenay, mais c'est ainsi !

Épouser Noris 1 L'idée, lui entrant brusquement dans le cerveau un soir que Jacqueline de Montépreux lui avait ressassé ce mot de mariage, n'en était plus sortie depuis. Elle y avait grandi, absorbant tout, la rage d'être éconduit allumant des ardeurs féroces chez cet enfant gâté de la vie de Paris. Et puis, Raymond était là, tout exprès comme pour attiser ces désirs, les surexciter par une jalousie colère. Chantenay eût voulu savoir son cousin au diable. Il lui semblait que Ferdys le bravait en le supplantant. Non pas qu'il crût le moins du monde que Noris fût la maîtresse de Raymond. Ah 1 bien oui, Ferdys était trop respectueux et trop épris pour oser! Mais il aimait Noris.

Ah I il l'aimait ! Raymond était le favori, où lui, René, n'était même plus accueillit... — Boufibnnerie pure. Fleur-de-Chic battu par ce navigateur ! On trouverait ça un peu paradoxal, au Cercle I Coûte que coûte, René reprendrait la corde, et hop, d'un coup d'éperon, gagnerait le Derby. Évidemment le parti était stupéflani; c'était donner son nom au risque de se disqualifier, mais on ne saute pas un obstacle au steeple-chase sans courir la chance de se casser un peu les reins. Et puis, encore une fois, René avait hâte de faire une fin! On l'assommait, on le harassait, on l'ahurissait avec ce mot de mariage,

Jacqueline? Il l'avait trouvée drôle, elle ne l'était plus. Folie pour folie, un mariage avec Noris était

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moins risqué. Femme du monde tant qu'on voulait Mme de Montépreux; mais toquée, absolument! Une femme de Chareot, ravissante comme maîtresse ; comme épouse, impossible. Très gentil de chanter les chansons des Ambassadeurs entre amis. Mais, chez soi!... D'ailleurs, il y avait ce petit Charley que René ne pouvait pas souflfrir, ne sachant pas s'il s'habituerait jamais à ses en&nts à lui, mais détestant ceux des autres.

Parole, il eût aimé mieux encore la petite Ahrenfeld avec son nez recourbé, son vague accent allemand et ses millions I La princesse de Chantenay les lui faisait, du reste, assez soupeser à René, ces millions, trouvant pourtantqu'un prince Beaumartel de Chantenay nedoit point se marier pour de l'argent, c'est-à-dire se vendre. -- Et cependant, René, disait-elle, au train dont vous allez, cher, vous aurez rapidement dévoré la fortune de votre père, je vous assure.... Et si vous comptez sur la mienne, donc, je puis, malgré mes migraines, vous la faire attendre longtemps, je vous en préviens !

Ce n'était pas là des sermons bien pénibles, et Chantenay les écoutait sans trop d'ennui ; mais ce qui Timpatientait vraiment, c'était ce spectre éternel du mariage qu'on évoquait là, devant lui. Se marier, soit ! Mais, du moins, — il le répétait presque violemment* — du naoins, épouser une femme qui lui convînt 1 II le redisait assez, n'est-ce pas? Dé toutes les femmes, une seule lui plaisait maintenant, Noris. C'était in' sensé, incompréhensible; mais c'était ainsi. Tous les souvenirs d'autrefois le mordaient au cœur. Puis, comme si le hasard eût voulu le rendre décidément

fou, partout où il allait on ne pariait que de Noris, et, à ce nom de Noris, on ajoutait toujours celui de Ferdys. Cette mystérieuse belle fille, inaccessible à tant d'hommages, s'était donc humanisée? Elle avait laissé fondre, disait le duc de Marsan, la cuirasse de glace que lui imposait le grand-duc Vassili, chaque fois qull la quittait.

Une légende même, qui trouvait maintenant créance, voulait que Noris Féraud ne fût pas même la maîtresse du Grand-Duc. Il avait pour elle une affection profonde, la protégeait évidemment, lui permettait de faire figure, mais n'exigeait rien en retour. Et ce Raymond de Ferdys arrivait là, des Grandes-Indes, tout exprès pour séduire la jolie fille, et damer le pion aux candidats-soupirants parisiens ! . . .

Décidément la tête, la vanité, les sens de René étaient à la fois irrités et surexcités, et le petit prince en était tout juste à la période de l'acharnement dans la folie. Cette femme, qu'il avait chassée, il la voulait. Il eût donné pour, elle une fortune et il consentait même à l'acheter plus cher encore : à la payer de sa liberté et de son nom. Il hésitait, pourtant, sentant que, pour un Chantenay, c'était une stupéfiante abdication, et lorsqu'il traversait son salon, il lui semblait que, du fond de son cadre, le prince Gérard, peint par Flandrin, narguait un peu son fils, sous sa moustache blonde. Mais une scène assez violente avec Raymond/ ^un choc nouveau* entre le prince et le marquis décidaient René à f sauter le pas », comme il disait, délibérément, hardiment, le front haut. Et tant pis pour qui y

trouverait à redire! Le prince avait des pistolets excellents et des épées de combat fort jolies, pour réponses en certains cas spéciaux.

Ah! Raymond osait, à lui, Chantenay, répéter que Noris, affranchie de son passé, n'avait rien à démêler, rien, avec celui qui Tavait perdue! Il disait, ce bon Raymond, que l'homme n'a de droits sur une femme que s'il a rempli envers elle tous ses devoirs; il se faisait moraliste, ce lieutenant de vaisseau qui avait, tout comme un autre, Tappétit de la vie parisienne et le goût des jolies filles 1 Eh bien ! Ferdys verrait ! Oui, il verrait I Raymond ne connaissait pas son cousin!

— Il ne sait pas ce dont je suis capable!... Ce que je veux, je le veux ! Je le veux en dépit de tout et de tous !

Et le prince, une colère dans ses yeux bleus et les dents serrées sous sa petite moustache, concluait, décidé à tout :

— Et je veux Noris !

Dans l'espèce de fièvre rageuse qui avait suivi cette discussion nouvelle avec Ferdys, Chantenay écrivit alors la lettre que Noris avait reçue devant Raymond. Il attendit, avec une impatience crispée, une réponse que Noris ne donna pas. René était persuadé que Mlle Féraud allait accepter cette proposition inespérée, avec une joie de délire. Eh bien I non. Elle ne répondait pas. Chantenay passa la soirée au Cercle, au théâtre, à l'Opéra, certain qu'il trouverait une lettre, le soir, aver-ae Van-Dyck, en rentrant. A l'Opéra, il vit Mme de Montépreux, et se montra avec elle d'une sécheresse plus navrante que la brutalité.

Elle en eut presque les larmes aux yeux. Il y avait, dans la loge de la comtesse, la petite Mme de Bl^gnac, le Caniche Infidèle.

Jacqueline avait honte de pleurer devant elle.

— Qu'est-ce que vous avez donc? dit-elle tout bas, très vite à René. Qu'est-ce que je vouq ai fait?

— Rien.

— Vous ne m'aimez plus?

— Si. Mais...

Il y avait dans ce mats tout un monde de réticences, et de lassitudes, qui parut affreux à Jacqueline.

— Viendrez-vous me voir demain?

— Demain?

Il semblait chercher, dans sa tête, s'il n'avait pas quelque occupation plus importante.

— Ne cherchez pas, vous ne viendrez point. Eh bien I j'irai savoir de vos nouvelles, chez vous. Me recevrez- vous, au moins?

— Avec grand plaisir.

Le prince avait répondu avec un sourire d'une amabilité contrainte et amoureux comme un bâillement.

Jacqueline savait trop qu'il y avait, dans le cœur ou les sens de René, un autre amour et la clairvoyance de sa jalousie lui montrait bien que René s'était repris à adorer Noris depuis que Noris l'avait insulté. Il y avait, chez le clubman, de la courtisane, de la fille qui se met à aimer le rustre qui la bat. Mme de Montépreux maintenant, à la froideur de René, à ses mécontentements de palefrenier voyait avec eflRroî que la

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fantaisie du prince, inassouvie, devenait une frénésie. La plaie s'agrandissait, rongeait le débauché.^Il y avait en lui une faim qui le dévorait et à qui il fallait de la chair vive, comme à un cancer.

Alors il prenait à Jacqueline des idées absurdes de violence. Elle avait tantôt des tentations de scandale, tantôt des appétits de cloître. Elle se demandait si elle allait chasser René, prendre un autre amant ou entrer dans un couvent. Mais non, non : c'était René, René seul, que, de toutes les fibres de son être, elle adorait, à en pleurer. Il lui eût dit de tout quitter, son luxe, son enfant, et de le suivre au bout du monde, elle Teùt suivi.

Elle essayait de se calmer. Puisque Noris repoussait René, qu'avait-elle à craindre?

Ce qu'elle avait à craindre avec un vaniteux comme lui ? Tout.

René était capable de proposer à Noris de l'épouser pour la reprendre.

Cette idée extravagante arrivait aiijsi à la comtesse jalouse tout juste en même temps qu'au prince exaspéré. La terreur qu'avait Jacqueline d'une telle folie la lui faisait deviner en même temps que l'idée en germait dans le cerveau de Chantenay-Beaumartel .

— Oui, pensait Mme de Montépreux, il serait capable d'une telle infamie !... Il lui avait bien promis cela, comme à moi, jadis!... Heureusement elle ne Taime pas, elle ne l'aime plus, elle aime Ferdys, cette fille 1

Évidemment la comtesse voyait juste. Il n'y avait, pour résister à la folie de René, que la froideur

Mlle Féraud. Noris, qui n'avait pas répondu le premier jour, ne répondait rien encore les jours suivants, à la lettre insensée du prince. Elle se donnait le plaisir de se demander à elle-même si elle allait faire de ce lâche sa proie et, sachant hien qu'il en devait être navré, elle gardait le silence, prolongeait le supplice.

Chantenay perdait patience. II avait d'âpres envies de chercher querelle à quelqu'un, Raymond, au besoin. René n'avait même de colère vraie que contre Raymond. II lui semblait que, sans lui, Noris fût revenue sur-lechamp à celui qu'elle avait aimé, réellement aimé, cinq ans avant. Et, de son côté, Ferdys éprouvait contre ^ René des révoltes de mépris. C'était lui, cet inutile et ce blasé, qui, pour quelques heures de plaisir, pour une banale aventure, par passe-temps, par chic et par vanité stupide, avait fait de Mlle Féraud une déclassée, une femme qu'on n*épouse pas.

Qu'on n'épouse pas?... Il voulait l'épouser pourtant, Ghantenay I II lui offrait, maintenant qu'elle était indigne de lui, ce nom qu'il lui refusait quand elle était la plus honnête et la plus loyale des filles.

— Loyale 1 Honnête?... Noris ne l'était donc plus?

Quelle idée 1 II suffisait à Raymond de se poser la question pour que toute sa foi à lui répondît de la droiture de Mlle Féraud. Jamais il n'avait rencontré conscience plus profonde, esprit plus lumineux et plus généreux cœur. II se sentait, devant Noris, comme devant un vivant écho de ses propres pensées, de sa passion pour l'absolu, de ses grands rêves d'honpeur. Romanesque peut-être, eti bjei^f soit, Noqi^

3o4 NORll^.

était romanesque comme lui ! Elle le rêvait, le roman des âmes hautes, des dévouements, des sacrifices. Elle l'avait rêvé, avec René, le roman de Tunique 8 mour, de Tamour qui absorbe toute une existence, à ; Têtre qui se donne à un seul être et ne se reprend pi? /s. Elle l'avait rêvé, comme Pa.ymond le rêvait lui-mêro 3; mais, lui, plus heureux qu'e^ie. il la réalisait, sa chimère : il n'avait jamais aimé que Noris, ii n'aimerait qu'elle et il l'aimerait" toujours...

Ah I pauvre fille ! Si, au lieu de rencontrer René sur son chemin, elle Tavait trouvé, lui, Raymond, si bien fait pour la comprendre et pour l'aimer, elle ne serait pas la Noris dont on parlait dans les chroniques,^ comme d'un mystère demi-mondain et dont Gardanne décrivait les bibelots, le salon et racontait, à mots couverts, Texistence cachée dans ses Intérieurs publiés par le Parisien de Paris.

— Elle ne serait pas, se disait Raymond avec colère, la maîtresse du Grand-Duc I . . .

Et lui aussi, comme les nouvellistes du club, se posait maintenant cette question avec une anxiété qui lui gonflait le cœur :

— Est-elle la maîtresse de cet homme ?

Ce portrait du grand-duc Vassili, en tunique blanche, casquette au fix)nt, croix sur la poitrine, que Noris gardait accroché dans son salon, Ferdys avait des envies de le briser.

La maîtresse du Grand-Duc I Ainsi, Chantenay n'hésitait pas de donner son nom à. une femme qu'on pou- T«it, à Paris, appeler la maîtresse du Grand-Duof

NORis. 355

Mais, après tout, si c'était là une calomnie?

Si Noris laissait croire que le soldat de Plewna était mêlé à sa vie, simplement pour tenir à distance les courtisans de sa beauté?

— Un ami, disait-elle du Grand-Duc, quand elle en parlait. Un original, un grand seigneur dont le caprice était de permettre à cette femme de retrouver ses fiertés d'autrefois !

Quelle folie I Noris n'était plus maintenant, sans doute, la maîtresse du grand-duc Vassili, mais elle l'avait été; comment en douter?

Et Raymond sentait, à la fois, sa tête et son cœur éclater.

Puis, peu à peu, éperdu au milieu de ses doutes, scrutant la situation nouvelle que le désir de René créait à Noris, ou plutôt n'analysant rien, se laissant emporter par son amour qui n^ raisonnait pas plus que celui de Chantenay, mais qui était autrement généreux et chevaleresque dans sa jalousie même, Raymond en arrivait à se demander si, adorant Noris et se sachant adoré d'elle, il n'allait pas, comme René, lui offi*ir son nom et lui demander sa vie.

Pour Ferdys, comme pour Chantenay, tout disparaissait de ce qui n'était pas Noris. Il éprouvait des tentations d'arracher à Paris cette femme et de l'emporter au bout du monde. Paris et la vie de Paris récdéuraient. Les déboires de la vie publique, dont l'amiral Pradier du Resnel avait la nausée comme lui, ôtaient à ce soldat la foi même en son avenir et le goût de son métier. Mais Noris suffisait à remplir sa pen-

sée et à exalter sa jeunesse. Auprès de Noris, il oubliait ses amertumes. Il y avait encore Tamour au monde : il y avait la femme, le sourire de la femme aimée, s'il n'y avait plus que cela .

Un suprême dégoût de son ministre, rentrant écœuré d'une séance où on lui refusait un crédit utile à ses marins, acheva de rejeter Raymond à son pessimisme. L'amiral donnait sa démission et Ferdys éprouva, lui aussi, une joie de délivrance à sortir de ces bureaux où il était entré plein d'illusions et de projets. Ah ! le vent d'ouest, qui soufflait de Brest, il avait hâte de l'aspirer î...

— J'étouffais, mon amiral !

Il allait donc reprendre la mer. Errer encore, au hasard, seul.

Pourquoi seul ?

Il allait quitter Noris. Il se séparerait d'elle comme il l'avait fait cinq ans auparavant, mais en sachant, maintenant,'que cette femme l'aimait ? Non, — en y songeant bien, — non, c'était impossible I... C'était la maîtresse de René à qui Raymond disait adieu, cinq ans auparavant. Mais aujourd'hui!... Aujourd'hui, Noris était libre de sa destinée!... Noris, sans illusion sur le prince Bleu de ses songeries, pouvait disposer de son existence et, lui-même, Ferdys, ne pouvait-il offrir à Mlle Féraud, veuve de son premier amour, ce que lui oflrait, comme gage d'un nouveau marché, René Beaumartel de Chantenay, c'est-à-dire un nom?

Certes, Raymond le pouvait. Elle était le seul anjour 4e s^ vie, CJx^ autre youlait l'épouser, Et

NORis. 357

pourquoi, lui, marquis de Ferdys, ne Tépouserait-il pas?. Il ne connaissait pas au monde une créature

ta

humaine à qui il confierait plus sûrement le soin de son honneur, en dépit de la chute même. Et quand. il sacrifierait un peu de lui-même pour sauver une àme? Le cœur de Noris, Famour de Noris en valaient la peine !

Raymond était trop franc, il aimait trop son père, pour ne pas lui confier le secret de cette tempête et la résolution qull voulait décidément prendre après bien des heures de doute.

Le marquis fut absolument stupéfait.

Il crut que Raymond perdait la tête.

— As-tu fait part de ce que tu me dis là à Mlle Féraud? demanda-t-il, un peu suffoqué.

— Non.

— A la bonne heure! J'espère que tu garderas pour toi celte turlutaine... C'est une belle folie, peut-être, mais c'est une folie I

— Pas du tout, dit sérieusement Raymond. J*aîme Mlle Féraud, j'ai bien réfléchi, je l'aime de toute mon âme et c'est un parti pris.

— Voyons, Raymond, la maîtresse du grand-duc Vassili I

Et le marquis haussait les épaules en riant presque.

— Tu es par trop chimérique à la fin ! On n'épouse pas la^maîtresse d'un autre !

— Mlle Féraud n'est pas la maltresse du Grand-Doc î

— Tu crois cela?

— Je le crois, fit Raymond.

358 NORIfl.

— Parce qu'elle te l'a dit?

— Je n'ai pas eu à le lui demander. Le Grand-Duc est aussi absent de sa vie que René lui-même.

— Il y a cinq ans, Mlle Féraud était pauvre. Aujourd'hui elle est riche. De qui tient-elle son luxe?

— Elle sortira de son hôtel, si elle consent à me suivre, aussi pauvre que la plus pauvre, vous n'eo doutez pas I

— Voyons, voyons... Raisonnons un peu... Mlle Féraud redevient pauvre, j'y consens; elle n'est plus ou elle n'a pas été la maîtresse du Grand-Duc, j'accepte encore cela; mais elle a été la maîtresse de René.

— Qui s'est conduit comme un l&che et l'a trompée comme un drôle !

— Ah I ça mais, Raymond, dit le marquis, tu perds le sens, mon en&ntl Reviens-tu des Iles Marquises pour tout réformer à Paris et pour redresser, à tes dépens, les torts des autres?

— Je reviens à Paris pour y faire ce que je crois juste dans mon âme et conscience, et ce que je crois être mon bonheur, à moi, et le bonheur d'une personne que je trouve digne de moi I

Le marquis passait dans ses cheveux bouclés ses mains fines, comme pour chercher une idée saine sous ses cheveux gris.

— La passion t'aveugle, dit-il à la fli» tu es absurde. Tu n^pourrais pas vivre quarant^T-uuit heures avec Mlle Féraud sans être déshonoré et, j'ai bien le droit, en te rappelant le nom que tu portes...

— Alors, interrompit Raymond, on est déshonoré

parce qu'on donne son nom à une femme qu'on aime — qu'on ^estime — et on ne l'est pas quand on accole ce nom à une maîtresse?...

Le père regarda un moment son fils avant de répondre.

— Est-ce que tu veux faire allusion à Mlle Brunier? demanda M. de Ferdys, un peu pâle,

— Je ne fais allusion à personne. Je dis que votre monde est bien dégoûté et que vos conventions sont absurdes, ignobles! Un homme trompe indignement une femme, on ne lui refuse pas un coup de chapeau; Et, à la femme trompée, on ne tendrait pas la main?

— Tends la main à Mlle Noris, dit le marquis, mais ne la lui donne pas !

Raymond hocha la tête :

— C'est un mot, mais ce n'est qu'un mot, et ce n'est pas avec des mots, comme on le croit à Paris, qu'on résout des questions comme celle-ci. J'aime Noris. Je l'aime. Si elle consent à m'épouser, je l'épouse.

— Si elle consent?. . . Pardieu, fit le marquis, mais elle serait bien dégoûtée!

— Elle est assez dégoûtée, répondit Raymond, pour n'avoir pas encore dit oui à René qui lui a demandé sa main!

— René?

— René !

— Ah! parfait, s'écria le marquis... Cet imbécile de René se croit amoureux de Mlle Noris parce qu'elle se moque de lui, il l'épouserait par dépit — ça se voit, ces choses-là— et toi tu prends le mors aux dents et tu Vemballes par jalousie... Vous me faites l'efïet de deux

360 MOiUS.

dogues excités par la môme proie!... Tu as un coup de soleil pour Mlle Féraud, et je le comprends, elle en vaut la peine... Moi aussi, je l'estime, comme tu dis... Mais tu es encore plus jaloux de René que tu n'es amoureux d'elle! Crois-moi. Ne dis pas et ne fais pas de sottises! Réfléchis. Dans six mois d'ici, René aura épousé Mme de Montépreux et toi tu auras une campaigne de plus et une billevesée de moins,.. Quant à moi, — et le marquis était devenu tout à fait grave, presque timide, attristé, en tendant la main à son fils — je te remercie de m'avoir rappelé qu'on ne doit pas avoir de caprices trop blonds quand on a les moustaches trop grises... Oui, dit-il gaiement, je me les teins! A partir de demain, c'est fini : tu auras pour père un aïeul!

Il essayait de rire; et, prenant à deux mains Raymond :

— Voyons, marquis, dit-il, tu vas, toi, épouser Mlle Féraud?

— Je l'aime, répondit le jeune homme.

— Tu l'aurais séduite, que je te dirais, tu le sais bien : « Tant pis pour toi, fais ton devoir ! »

— Je l'aime, répéta Raymond. .

— Mais il y a de quoi ameuter tout notre monde...

— Sera-t-il plus scandalisé si c'est René qui l'épouse?

— René! toujours René! Ehl encore une fois, René paierait une vieille dette... une dette d'honneur, si tu veux... Et puis René, c'est René!... Mais toi!... ^

— Moi ^ je l'aime, redit encore fermement Raymond de Ferdys.

Le marquis, son père, était désolé.

— Ah 1 parbleu, dit-il avec une colère contre luimême, voilà ! Ce n*est pas à moi de te faire de la morale!... Quelle autorité ai-je prise sur toi? Joli moraliste qu'un viveur impénitent! Mais si ta mère était là, elle serait navrée... navrée.

— Ma mère ne me demanderait que deux choses : être honnête et être heureux I

— Et tu crois que, marié avec Noris, tu seras heureux? Et tu crois qu'on te regardera comme honnête?

— Je méprise les autres ! dit Ferdys.

— Soit. Mais ne leur fournis pas le prétexte de te mépriser. Épouse n'importe qui, une femnie qui ne vaudra peut-être pas moralement Mlle Féraud, soit, mais pas elle!... Ton bonheur?... Mais tu es en train de le gâcher 1... Le bonheur, c'est une jeune fille qui n'aura connu, aimé, souhaité que toi, dont tu seras le rêve, l'idéal... le mari et l'amant... Il est au couvent, ton bonheur 1 II danse dans quelque bal blanc, ton bonheur? Il n'est pas loin, va! Il a dix-huit ans, et si tu veux que je lui fasse un signe, il ne .demandera qu'à entrer, je t'en réponds! Mais, tu sais, mon cher enfant, le bonheur, c'est un quidam susceptible: si on ne le reçoit pas, il y a des chances pour qu'il ne revienne plus.

Le pauvre marquis avait des larmes aux yeux, qu'il dissimulait, les trouvant ridicules.

Il fut absolument désespéré lôrsqu'après toutes les raisons du monde, Raymond lui répliqua définitivement par cette autre raison qui valait toutes les autres :

— J'aime Noris! Je l'aime, je l'aime, et tout ce que vous me direz n'empêchera pas que je l'aime I

362 NOBis.

Le lendemain, Raymond de Ferdys s'aperçut que le marqais avait tenu parole. Les moostaches de M. de Ferdys étaient blanches.

Le marquis dit à son fils, nettement-:

— J'ai une nouvelle à t'apprendre I

— Laquelle?

— Le Grand-Duc Vassili est à Paris. Pour le Grand- Prix sans doute.

— Ah f fit Raymond.

Il était tout pâle.

Le marquis allumait un cigare.

— Oui^ dit-il négligemment, c'est cette pauvre Margruerite Brunier qui m'a appris cela tout à l'heure... Je t'annonce que tu pourras aller dîner aux Ambassadeurs quand il te plaira... Tu ne m'y rencontreras pas avec Margot... Paille rompue I... Elle a pleuré, ma parole!... Damel Une habitude!... Très brave fille, Marguerite. Il y en a conmie cela !

Et pendant que Raymond, atterré, songeait à cet imprévu qui venait le souffleter, brusquement, en plein espoir : « Le Grand-Duc est à Paris ! »

^- Tu sais, lyouta M. de Ferdys, si tu paries, prends Front^nan. C'est le vainqueur du Derby... Tout le Jockey Ta pour fs^v^i, depuis Chantilly. Spi^our Raymond 1

— Qu'est-ce que vous avez donc, ma chère Noris?

— Moi ? Je m'ennuie. . . J'ai beau faire, malgré moi et malgré Votre Altesse, je m'ennuie, et toute cette cohue me donne sur les nerfe 1

"^ Si vous êtes souffrante ne restez pas dans ce soleil» fit le Grand-Duc. La journée est chaude en effet.

— Et elle sera longue !

Noris avait dit les derniers mots tout bas, comme dans un bâillement et, tournant la tête autour, d'elle, elle regardait la foulé avec une expression de lassitude, ses yeux noirs devenant tristes sous leurs sourcils froncés.

C'était à Longchamps, le jour du Grand-Prix. Noris s'était levée neigeuse, les papillons bleus bourdonnant autour de sa tête dès qu'elle s'était éveillée, roulant un moment sa chevelure noire sur l'oreiller de dentelle.

Il faisait beau pourtant; la femme de chambre, entr'ouvrant les rideaux lourds, une poignée de soleil entrait et le ciel riait, tout bleu, un beau ciel de Juin encore printanier comme un jour de Mai et le costume de Noris étalait sa splendeur sur une chaise longue. I Un chef-d'œuvre â*élégance.

HA4 Noms.

Comme on allait la lorgner, là-bas, Noris I Et comme ce nom « Norù i allait courir sur toutes les lèvres ! Noris ! Un nom qui ne lui semblait plus son nom depuis que Raymond lui avait redonné le nom de son en&tnce innocente : — Suzanne.

L'année précédente, à cette même date, Noris s'était éveillée presque gaie dans son amertume même. Ce tapage du Grand-Prix et cette kermesse de luxe l'attiraient comme une fièvre qui pouvait donner l'oubli. Mais c est-ce qu'on oublie? » Elle avait eu comme une ironie joyeuse à se dire que les gazetiers et les chroniqueurs allaient décrire son costume et ramasser ses mots. Cette constatation de son succès, par ceux-là mêmes qui avaient mordu au talon son père, lui donnait une sorte de joie.

Mais, cette fois, non, la journée du Grand-Prix lui semblait tout simplement un ennui lourd, farouche.

Le Grand-Duc y tenait, à ce spectacle I II se croyait Parisien parce qu'il se mêlait parfois à cette foule. Et la certitude du triomphe de Noris ajoutait pour lui une séduction à cette journée. Il Tavait suppliée de se rendre à Longchamps. Il ne lui demandait pas trop de sacrifices. Il arrivait de Pétersbourg, ne devait passer que trois semaines à Paris et disparaîtrait jusqu'à la saison de Nice. Mais Tafiect ion, toute d'amitié maintenant, qu'il gardait à Noris souhaitait pour la jeune femme des succès sans conteste. Pour le Grand- Duc, cette Noris était son œuvre. Cela l'enorgueillissait un peu, Son Altesse, d'avoir inventé une Parisienne qui tint la dragée haute à Paris. Après l'avoir désirée pour

Noms* 365

sa beauté, il ne revenait à elle que pour son esprit. Le Grand-Duc était retenu par l'amitié après avoir été attiré par un caprice. Cette femme en qui il sentait une âme supérieure, et qui lui parlait une langue pittoresque, lui plaisait ; mais il ne cherchait pas auprès d'elle ce que d'autres lui pouvaient donner : du plaisir. Il ne lui demandait, au contraire, que ce que les autres ne lui donnaient pas : de l'esprit, des causeries, des réflexions, de l'oubli aussi. Le Grand-Duc passait pour aimer, d'un amour malheureux, une grande dame de son pays. Il était fort au courant de l'existence de Noriset lui savait gré, comme de la réalisation d'un ironique paradoxe, de cette manière qu'elle avait de tenir les gens à distance.

— Il n'y a qu'à Paris, disait Vassili, qu'on puisse trouver, chez une petite bourgeoise, cette fierté de princesse et cette pureté de race !

Les articles mêmes que les journaux consacraient à la Maîtresse du Grand-Duc ne déplaisaient pas à l'Altesse russe. Sa Maîtresse ! On le flattait beaucoup. Mais sa vanité trouvait quelque caresse à laisser croire que cette jolie fille, qui n'était à personne, était à lui. Aussi bien n'eùt-il, à aucun prix, abandonné une femme qui, à ses yeux, &isait partie de sa maison, et n'eùt-il renoncé à se montrer empressé auprès d'elle, un jour de haute vie en plein air oomme le Grand-Prix de Paris.

Un moment, Noris avait eu la tentation d'emmener avec elle,àL6ngchamps, Marguerite Brunier, mais elle trouvait la jolie fille dans un état de dégoût singulier.

3(16 NORIB.

fatiguée» elle aussi/ de ces spectacles, lasse, désolée et blasée. Toute Jeune> Margot en araittant vu, de Grands Prix, et qui se ressemblaient tous, comme les Grands* Ducs I Toutes ces courses, les unes mouillées, les autres ensoleillées, celles-ci humides, celles-là torrides — de la boue sautillant comme des gréions noirs ou de la poussière montant comme une fumée autour de la voiture, -^ avaient au bout du compte quelque chose de déjà vu, de prévu et d'uniforme.

— Non, ma chère Noris, le Grand -Prix, on le courra sans moi cette année. J'en ai assez! Je me fais vieille, ma parole. Ces choses-là m'assomment!

Yieillel £t quel Age avait-elle, Margot? Vingt-six ans!

— Si je m'amuse déjà à broyer du noir comme cela, dit-elle encore, à trente ans j'entrerai au couvent pour me distraire !

Marguerite ne disait pas que ce qui la navrait, plus qu'elle ne l'eût jamais cru, c'était le parti qu'avait pris le marquis de Ferdys de rompre avec elle, correctement, en galant homme, mais brusquement. Une lubie! Ou plutôt, non, une ferme volonté. Le vieux Ferdys avait promis à son flls d'enrayer; il tenait parole et dételait. Margot n'avait rien à lui reprocher : il coupait la chaîne avec des ciseaux d'or. Mais cette grosse bête de Margot, elle s'était habituée à vivre de cette vie facile dans le terre-à-terre d'une existence sans inquiétude et, avec ses cheveux gris et ses rides aux coins des yeux, le marquis lui plaisait. Elle Talmait, pour tout de bon, la bonne fille sans tristesses

NÔRIS. 387

apparentes, aussi songeuse que d'autres avec ses joues fraîches et ses yeux rieurs.

Et maintenant, Il lui fallait reprendre, au hasard, l'absurde et désolante vie à deux des déclassées, chercher un autre amour— comme si c'était là de l'amour*! — et promener, au bras d'un autre^ sa même gaieté fausse et son même sourire qui &isait partie de sa beauté I

Peu à peu, ne voulant rien conter tout d'abord, Margot se laissait ainsi aller à se livrer à Noris ; et le cadre même de cet hôtel où Marguerite laissait échapper ses confidences ajoutait une ironie à leur tristesse. Ahl comme elle avait envie de tout vendre, de tout bazar^ der, — comme elle disait, dans son langage de fille du peuple revenant à ses lèvres peintes, — et de s'enterrer dans quelque trou de village avec des chiens, des poules, un casaquin de toile sur les épaules, mais du moins la liberté de soi-même et le droit de vivre, de manger et de dormir à sa guise I...

— Ah! grand'mère Brunier, va, détestable femmô qui m'as jetée â cette vie! disait Margot, montrant le poing à quelque fantôme invisible *— le Êmtôme de la vieille femme endormie auprès de la tombe de Féraud, le long de la muraille de Montmartre.

La jolie fille laissait alors dans sa voix passer des sanglots tragiques, et Noris iMssonnait, songeant à celui qui l'avait, elle aussi, poussée vers cette existence aussi navrante que celle de Margot.

Noris, depuis que Ohantenay repentant se livrait à elle pieds et poings liés, se sentait prise de

fièvre, malade, secoaée par des tentations mauyaises.

Épouser le prince, voilà une vengeance I Elle n'en

eût jamais rêvé de pareille. C'était éclatant, foudroyant.

— Je sais bien pourquoi il commettrait cette follQ Qongeait-elle. Cet homme a pu jusqu'ici tout ce qu'il a voulu. Coûte que coûte, il continue ! ^

Et, avec des éclats méchants dans la voix, elle se sur* prenait à se dire tout haut, à elle-même :

— Princesse!... Allons, ma vertu serait bien payée! L'arrivée du Grand-Duc avait apporté un dérivatil

aux pensées, aux tentations de Noris. Elle le recevait avec une froideur polie, mais elle le recevait, et la présence de l'Altesse éloignait pour un moment, en les surexcitant peut-être, les sollicitations de René. Quant à Raymond, chose singulière, il n'avait pas reparu. Noris en eût été inquiète, se demandant si le jeune marquis avait quitté Paris, mais elle avait eu de ses nouvelles par Marguerite Brunier.

— Il ne vient plus! se disait-elle. Il ne m'aime plus, peut-être!

Non, non, elle ne doutait pas. Raymond ne venait plus parce qu'il avait peur d'elle et il avait raison d'avoir peur, car elle se sentait dans une de ces dispositions d'esprit où Ja folie est là, tout près, guettant, précipitant aux résolutions absurdes, aux coups de tête qui broient une existence.

Dieu sait quel parti prendrait Noris entre Raymond qu'elle aimait, Chantenay qu'elle méprisait et qui se mettait à sa merci, et ce Grand-Duc qui arrivait là comme pour la séparer de l'un et de l'autre !

NORis. 369

— Si j'étais brave, je sais bien ce que je ferais : ce qne Margot rêve de faire!... Je disparaîtrais, je m'enterrerais, vieillirais et mourrais dans une ferme, en paysanne !

Puis la réalité de cette vie d'esclave luxueuse qu'elle avait acceptée la ressaisissait; et, après avoir hésité à suivre le parti de Marguerite, qui refusait d'aller au Grand-Prix, elle se retrouvait à Longchamps, étendue dans sa calèche, lorgnée, admirée, saluée, et le Grand- Duc venant à* pied, parmi les équipages,. causer avec cette belle Noris dont la beauté pâle resplendissait sous le soleil.

Seulement elle était énervée et sombre, songeant à tout excepté à ces chevaux qui couraient. Elle ne s'intéressait à rien. La foule l'étourdissait et le plein soleil lui donnait la migraine. Elle éprouvait, au milieu de ces bruits de voix, de pas, débouchons de Champagne, un besoin de silence, de repos ; et plus le Grand-Duc, inquiet de la voir triste, lui demandait si elle souffrait et pourquoi elle regardait la piste, les jockeys, les pelouses, les voitures, de cet œil indifférent qu'on promène sur un tableau banal ou sur les acteurs d'une opérette ennuyeuse, plus il essayait de l'arracher à cette nervosité soudaine, plus Noris se sentait, dans ce brouhaha de la foule, isolée et perdue, éprouvant peu à peu l'impression grandissante d'un délabrement et d'une noire solitude...

Elle eût été si bien, daqs sa bibliothèque de la rue JouflFroy, derrière le store aux plis de soie rouge, lisant, rêvant, ou étendue dans la pénombre de son hôtel et

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