‹ Noris: mœurs du jourChapitre 16 sur 22 · N0BI · texte numérisé non relu

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96 laissant aller à la quiétude molle d'un bon silence, comme à la douce moiteur d'un bain ! Là, les yeux miclos, toute seule, tremblant d'entendre on ceup de sonnette qui l'éveillait de sa torpeur, elle avait parfois des heures de songerie où elle ruminait tout lo décousu et le tragique de sa vie ; et, précisément, aujourd'hui, elle était d'humeur à passer tout ce jour d'été dans le ressouvenir attristé et la mélancolie de ses fièvres... Vassili eùt-il trouvé cela assez ridicule 1 Pourquoi avaitil. insisté pour qu'elle vînt là ? C'était le grand jour de l'étal insolent des luxes. Il fallait monter en scène ; un jour de Grand-Prix, on ne manque pas son entrée et, croyant la distraire, le Grand-Duo avait voulu que Noris f&t une figurante de plus dans le panorama mondain de Longchamps.

Mais c'est alors là que^ grandissante, la pénétrant comme un brouillard de mélancolie, cette impression de navrement,^ née du tapage même qui l'assourdissait, avait envahi Noris. Jusqu'à Son Altesse qui l'ennuyait 1 Mais pas plus que tout ce monde, d'ailleurs, pas plus que ces jockeys, pas plus que cette cohue. Tout l'ennuyait. Elle avait de ces fièvres nerveuses qui la prenaient tout à coup et faisaient dire au Grand-Duc, avec son accent russe :

— Noris donc est la plus drôle des créatures!...

Oui, elle le savait bien. Elle avait cette sensation de ne point ressembler à toutes les autres. Elle n'était certes pas la pareille de ces jolies filles qui la regardaient avec des yeux d'envie, des yeux jaloux qui la poignardaient et précisément comme la regardait aussi.

fièrement, l'air hautain^ dans une brayade, une admirable jeune femme très entourée, dans les tribunes, vêtue d/une robe à rayures ponceau sur fond ivoire, avec de gros paniers, un mantelet de velours de Gênes, et qui était Jacqueline de Montépreux.

Noris sentait sur son visage — brûlant comme une lentille de verre grossissant traversée du soleil, — le regard de lacomtesse. Cette pauvre Mme de Montépreux ne la quittait ni des yeux ni de la lorgnette. Elle devait bien la détester.

— Pauvre femme! songeait Noris, si elle savait!...

Et où était Chantenay ? On ne pouvait courir le Grand- Prix sans le prince de Chantenay? Le prince! Noris cherchait le prince. Il était au pesage, Fleur de Chic/ Elle ne Tapercevait pas.

Mais il était là ! Tout à Theure, elle Tavait entendu nommer. Des gens qui passaient, des journalistes, en parlaient :

— Toujours pourri de chic, Chantenay!

«- Et pourri est le mot> répondait l'autre.

Elle eût voulu le voir, curieuse de l'attitude qu'il garderait entre elle et la comtesse, entre ces deux femmes à qui il avait également menti.

Son attitude? Oh 1 elle serait correcte, très correcte. C'était son mot d'ordre. Toujours très pur, Chantenay ! Ces sortes de rencontres ne l'embarrassaient pas le moins du monde. Il y était habitué.

Mais après tout qu'importait René à Nori3?Que lui importait Mme de Montépreux ? Et tout oe monde I Elle sentait une h&te violente de s 'éloigner, énervée» énervée.^ •

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Elle donna toat à coup on grand coup sec i son éven • taîl, et dit :

— Je m'en vais!

Le Grand-Duc la i*egarda :

— Comment, c'est sérieux? Vous partez ?Seriez-vous malade, chère?

— Non, je ne suis pas malade... Vous le voyez... je suis maussade... J*ai mal aux nerfs... Je demande pardon à Votre Altesse !

— Oh 1 je pardonne donc I Mais le Grand-Prix?...

— Le Grand-Prix? Eh bien 1 je verrai courir celui de Tan prochain!... Allez I dit-elle au cocher qui, mécontent, fit des miracles pour sortir de Tenchevètrement des voitures.

Noris était déjà loin, heureuse de s'enfuir, la tête haute. Il lui sembla qu'une voix, qui avait, en vérité, un ton respectueux avec l'accent russe, redisait par deux fois ce même nom : Norïsl...

Mais un seul nom Peut fait s'arrêter. Et ce nom-là, le Grand-Duc ne le savait pas, Raymond seul le savait ; c'était Suzanne, Puis elle souffrait décidément dans cette foule. Elle voulait se retrouver un peu, penser, dans la solitude. Elle échappait déjà à la cohue, et le cocher traversait le pont encombré de voitures tandis que Noris regardait avec un vague sourire l'eau bleue qui coulait là avec des fourmillements d'étincelles. Au bout d'un moment elle se trouva dans le village. La fantaisie lui prit de regarder ce ruissellement de monde qui, par la côte de Suresnes, descendait vers la pelouse qu'elle venait de quitt«îr

— Montez par la gare I dit-elle au cocher étonné. ^ Mais, madame, le cheyal...

— Montez !

Cela Tamusait maintenant de regarder ces rues étroites de Suresnes où se précipitait comme un ruisseau humain. Le train de Paris faisait rouler de là-haut un dégorgement de gens pressés : petits hourgeois, petits commis, sportsmen d'occasion et de hasard, se hâtant, la lorgnette en sautoir, d'aller parier, jouer les économies du mois, le gain de la semaine, le fond de la tirelire. Ils regardaient, quoique pressés, tout en s'épongeant le front, cette jolie fille qui, étendue dans sa voiture, fuyait ce qu'ils allaient chercher et remontait le courant, dédaigneuse. Noris subissait, au passage, quelque coup d'œil narquois, une plaisanterie d'un sel parisien, à goût de poivre.

Ce qui l'étonnait, c'était, sous ce beau ciel clair de Juin, cette gaieté bruyante de tous ces gens, bras dessus, bras dessous, allant à pied et riant en chemin. Il y avait aussi devant les cabarets de Suresnes, des tables et des bancs, en plein, air, où Ton buvait du vin léger dans les gros verres, sans se soucier de Longchamps, de l'enceinte du pesage et du high life. De jolies filles endimanchées, le teint hâlé et les mains rouges, servaient à boire et les « sociétés » attablées au fond des jardinets, avaient un air de gaieté saine qui rappelait à Noris les parties de plaisir des pauvres gens, place Clichy, sous les tonnelles, lorsqu'en partant de la rue Brochant elle allait, autrefois, se promener de ce cc'té, avec son père*

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Sur la place de l'église, un autre spectacle la frappa et elle fit arrêter la voiture. En arrivant là elle fut étonnée de voir, devant le portail, toute une foule qui attendait. Des gamins, des fillettes, se pressaient, faisant la haie^ et, au-dessus des bonnets blancs d'un tas de vieilles femmes, le chapeau galonné d'or d'un suisse luisait comme un soleil Jaune sur un champ de blé noir. Instinctivement, elle descendît et s'approcha, curieuse. Il y avait une fête dans cette église. Les gamins en beaux habits qui, devant, attendaient le passage de quelque cortège se souciaient peu du Grand-Prix couru là-bas. Leurs grands yeux s'ouvraient, avides de voir. Quelque procession sans doute.

— Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda Noris à une fillette.

La petite devint rouge, regarda la belle dame, et répondit :

— C'est la rosière qu'on couronne, madame I

La rosière ! Le nom fit sourire Noris. On couronnait donc encore des rosières et on les couronnait le jour du Grand-Prix?... Il y avait encore des rosières en ce monde? Une rosière! Elle n'en avait jamais vu. Jamais!...

— Peut-on entrer, mon enfant?

— Oui, madame, avec un billet signé de M. le maire!... Quel dommage ! Elle n'en avait pas, Noris.

— Et sans billet?

— Oh I on ne peut pas, madame I

Noris se sentit toucher sur le bras et un petit çarçonnet de sept ou huit ans, lui dit, tout rouge,

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