‹ Noris: mœurs du jourChapitre 17 sur 22 · I - --■ — III · texte numérisé non relu

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en mi tendant une lettre imprimée Bur papier blanc :

— J'en ai beaucoup de billets^ madame. . . En voici uni

Elle avait pris le papier ; puis, é^nnant à Ten&nt une pièce blanche pour acheter des bonbons :

— Vous m'attendrez là, dit-elle au cocher en lui montrant, près de l'église, un coin d'ombre.

Alors elle entra. Elle montrait ce billet portant sous rétiquette de la commune de Suresnes Fannonce de la cérémonie de Télection et du couronnement de la rosière « à trois heures précises, le dimanche 4 juin. » On rayait placée dans une tribune du fond en haut de Té* glise, où, un moment, elle se trouva seule, regardant en bas cette église emplie de monde comme elle eût regardé un spectacle. Ce n'était d'abord qu'un décor qu'elle voyait. Un joli décor, bien éclairé, amusant et peuplé*

En haut, comme la carcasse d'un vaisseau, la voûte de l'église apparaissait, les poutres luisantes en chêne noir sculpté. A travers les vitraux clairs, au fond du chœur, la lumière entrait, confondant ses rayons de soleil avec l'illumination de l'autel étincelant et rouge, criblé de bougies allumées, tendu de pourpre, le devant de l'autel montrant sa guipure Planche et le tabernacle mêlant sa note d'or à ce poudroiement de lumière.

Devant, la foule, assise. Les chaises et les bancs séparés par une ligne blanche pour laisser défiler le cortège. Çà et là, des commissaires, aux brassards de soie verte, faisant placer les nouveaux arrivants, les tassant des deux côtés, les guidant jusqu'à la tribune o4 se tenait Noris, frissonnante d'un plaisir singulier

d'une émotion curieuse, surprise de se sentir presque émue par ce qu'elle voyait lÀ. Des femmes du pays, blanchisseuses ou maraîchères du voisinage, montaient à côté d'elle, s'asseyant sur le même banc et Noris ramenait sa jupe pour ne pas prendre trop de place à ces braves femmes qui étaient chez elles.

— Trois heures! Ça ne va pas tarder, dit l'une d'elles, M. le maire est exact !

Noris aperçut alors un mouvement de houle dans la foule; la porte, sur la place, s'ouvrait évidemment. On entendait sonner les cloches et, dans l'église, au milieu des gens en toilettes, un cortège déjeunes filles, des communiantes, entraient lentement, dans leurs robes blanches.

Elle avait ressenti au cœur elle né savait quoi de bizarre à ce nom : les communiantes. Elle les regardait entrer et il se passait en elle quelque chose d'inattendu. C'était comme un cortège de fantômes où elle se fût aperçue elle-même, elle ou le fantôme de son enfance. Elle se revoyait ainsi vêtue dans l'église où son père Tâttendaît, la regardait, tout ému, dans les bas-côtés.

Son beau voile blanc ! Sa robe que la mère avait arrangée coquettement elle-même, les couturières oubliant toujours quelque chose, un point, un rien qui est tout! Que c'était loin, loin, afteusement loin, tout cela ! Cette robe de fillette et ce voile blanc, c'était le seul voile de vierge dont elle couvrirait jamais son front, la pauvre Noris !

Elles entraient, les communiantes, doucement, timides, hésitantes. Et, comme lorsqu'elle jouait du Men-

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deisshon sur son piano, la âlle de Féraad entendait bruire ironiquement à son oreille les chastes voix de son passé. Ah ! misérable Chantenay, misérable I

Maintenant, dans le cortège, quatre aspirantes rosières Tenaient, portant des rubans roses sous leurs voiles blancs et, après elles, la rosière de Tan dernier, encore couronnée de roses roses. Des bonnes femmes assises à côté de Noris expliquaient tout cela à la Parisienne*

Et c'était à présent M. le maire qui passait. Il traversait réglise, suivi du conseil municipal endimanché, et tous s'asseyaient devant une table recouverte d'un tapis vert, posée en fece d'une sorte de stalle où avait pris place avec sa fille une dame du pays qui acceptait rhonneur d'être la couronneuse.

Puis le prêtre était entré. Noris le regardait, debout devant l'autel, dans sa chasuble d'or. Autour de l'autel et des deux côtés de lëglise, contre les piliers, des bannières pendaient sur les têtes nues des hommes et les chapeaux de couleurs claires ou les coiffes blanches des femmes. Il v ^n avait de pourpres, parmi ces bannières, avec un Saint-Esprit brodé en bosse, de blanches avec la Vierge en robe bleue et des houppettes blanches. Toutes ces couleurs chatoyaient dans la masse noire de la foule où les rubans verts des commissaires, qui se remuaient beaucoup, semblaient des brins d'herbe agités par le vent. .

Noris, émue, voulait tout regarder et elle avait pris sa jumelle de courses lorsque, instinctivement, elle la laissa glisser sur ses genoux. Les orgues chantaient

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et le fion déchirant de leurs plaintes éveillait en Norifl toutes les mélancolies qui sommeillaient.

Ces chevracemente plaintiâ, cette voix qui montall, prenaient au cœur la jeune femme comme une palpitation, et, machinalement,, appuyant ses bras sur le rebord de la tribune, elle s'absorbait dans la com- (emplation de ce qui se passait là, partageant les anloisses, les battements de fièvre de ces pauvres filles qu'on allait juger — élire I — et dont elle entendait conter, par ses voisines, Thistoire banale. Du travail chaque jour, des heures de harassement passées aux champs, puis des soins aux petits frères, aux vieux parents, une vertu patiente et de toutes les heures, l'existence d'un tas de pauvres filles, dont elle, Nçris, la Noris du Grand-Duc Vassili, avait presque frôlé la destinée. ..

Le moment de l'élection approchait. Les aspirantes devaient être bien pâles sous leurs voiles blancs. Leurs quatre noms écrits sur un papier, chaque votant, — le curé d'abord, puis le maire, puis les conseillers, — choisissait un de ces quatre papiers, le pliait et le laissait tomber dans l'urne présentée par deux enfitnts, des tout petits. Et les papiers, un à un, tombaient; et, as^ sise sous l'estrade où trônait la dame couronnèUBe, les aspirantes songeaient, immobiles comme des statues.

Noris eût voulu être une de ces pauvres filles, oui, quitte à partager leur destin, à haleter de* leur labeur, mais à relever le front et à pouvoir, si ns scandale, porter ce voile blanc que René lui off*rait d attacher sur ses cheveux noirs...

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tn Tôlle de vierge I Ah ! malheureuse! Comme elle s en fût parée pour Raymond si elle en avait eu le droit l

Tout à coup une voix s'entendit dans l'église Le prêtre était en chaire. Il tenait un papier à la main. L'élection était faite. La rosière était élue.

Dans le grand silence de tout ce monde anxieux, Noris entendait dire :

— A la majorité a été nommée rosière pour l'année

Le prêtre prit un temps et jeta ce nom :

— Suzanne Lestrade I

Et, tout aussitôt, la rosière de l'an passé ôtait sa couronne de roses roses avec ruban noir, qu'elle n'avait plus le droit de p^^^jer : — rosière pendant un an, découronnée par la ro»/ére nouvelle.

Suzanne Lestrade I Noris avait tressailli. La rosière portait ce nom, comme elle, comme sa mère : Suzanne 1 Il semblait à Noris qu'il y avait, dans ce hasard, une ironie. Suzanne, la vraie Suzanne, Suzanne Lestrade avait rougi, puis elle était devenue toute pâle; le maire, maintenant, la présentait à la couronneuse, agenouillée, là-haut devant un prie-Dieu, et dans les mains de la rosière, qui tremblaient an peu, la dame, avec un joli geste maternel et bon, mettait doucement une montre, un couvert d'argent, et, dans un papier, quelque pièce d'or.

— Une fortune 1 disait une blanchisseuse à côté de Noris.

Suzanne Lestrade allait en outre toucher 300 francs, les 300 francs de rente qu'une dame, en souvenir d'un

premier enfitnt, avait légués à la rosière de Suresnes, Et les femmes, les voisines de Noris paraissaient contentes. Allons ! on avait bien choisi I C'était une brave fille, la rosière de Tannée. Avec ses 300 francs, elle épouserait son promis, qui était soldat et allait recevoir la nouvelle de ce grand bonheur au régiment. La rosière, blanchisseuse dans le pays, avait une mère folle. Ah ! si la mère avait pu voir, comme ça, le couronnement de sa fille! Eh bieni vrai, c'est bien voté tout de même!

Et Noris écoutait, regardant la rosière, ayant la tentation de détacher de son poignet un bracelet et de le joindre au couvert d'argent que la brave fille apportait en dot à son fiancé le soldat. Elle n'en avait pas le droit, Noris. Elle était une étrangère ici — et quelle étrangère î Elle ne s'était jamais sentie aussi isolée. Elle étouffait, elle avait hâte de s'enfuir, comme tout à l'heure, aux Courses.

Elle descendit l'étroit escalier de bois de la tribune. Les cloches sonnaient à toute volée; la place de l'église, maintenant, regorgeait de curieux. Il fallait s'ouvrir passage à travers la haie des petites filles, des maraîchers en blouses bleues empesées, des vieilles en bonnets de linge.

Avant de remonter en voiture, Noris se mit à l'écart et resta là, à regarder encore appuyée contre une maison.

Il y avait une fenfare, aux musiciens coiffés de casquettes galonnées d'or, qui attendait, les instruments de cuivre flambant au soleil. Quand, précédée d'un commissaire, la rosière parut au seuil de l'église, por-

tant maintenant sous son voile blanc la couronne de roses, la fanfare éclata, jouant, en se mettant en marche, un air guerrier, criard, et qui montait dans Tair comme un pas redoublé de régiment.

Des voix répondaient, acclamaient :

— La rosière ! la rosière!

On se poussait pour l'apercevoir, et elle, suivie des communiantes, de ses rivales en robes blanches, de la rosière de Tan dernier, traversait la place derrière la fanfare ; et la foule suivait, entraînée par les éclats de cuivre, et il semblait à Noris, immobile, qu'elle assistait à la fuite ironique de quelque chose qui était à elle : — une illusion, un ressouvenir, une foi, une fumée, un fantôme.

— La rosière! La rosière! dirent, près d'elle sur un autre ton, quelques voix ironiques,

Noris regarda ceux qui riaient en jetant ces cria. C'était, au bras de jeunes gens, des jeunes filles à tournures de filles et qui se moquaient, mais dont le rire narquois sonnait faux, dont l'ironie était comme brisée et qui sans doute — Noris Féraud le devinait à la mélancolie et au navrement de son propre cœur — sentaient toute l'amertume de leur chute devant cette vertu qui passait, promenée comme dans une mascarade, et enamenée dans une apothéose de carrefour.

La fanfare s'éloignait. Le cortège disparaissait au fond des rues.

Noris remonta en voiture.

— A Paris, maintenant!

*- Allons, songeait-elle. CTest là quelque chose que

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