‹ Noris: mœurs du jourChapitre 4 sur 22 · RI · texte numérisé non relu

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par le foarneau, devenu blanc comme du pl&tre maintenant, la vieille servante, Noris sentit un froid de mort l'envelopper comme d'un drap gelé.

Elle ne dit que deux mots :

— Eh 1 bien?

Elle savait d'avance ce qu'allait répondre Victorine. Tout un écroulement d'espoirs, un efifarement abruti rendaient béante cette face de pauvre vieille devenue idiote de douleur.

Condamné!... Victoriae n'avait pas dit un mot que Mlle Féraud savait tout.

Elle se raidit.

Sa voix sifflante et comme prise par l'angine de manda :

— A combien?

La vieille n'osait pas, regardait Noris, l'enveloppait d'un regard de chien dévoué. Elle joignait ses mains aux peaux ridées. Elle ne j>leurait pas. Sa tète allait, venait, comme vide, sur ses épaules voûtées.

— Â combien? demanda Noris, dont la vieille ne* voyait plus que les yeux dans son visage blême enveloppé de noir.

La servante se reprit à deux fois pour dire, étouffée à demi :

— Cinq ans I

Instinctivement, dans un mouvement farouche, la flUc de Féraud se retourna vers ce Palais qui s'assombrissait peu à peu dans la brume du soir et elle lui jeta un regard de colère.

C'était là-dedans, — là, là, — qu'on avait souffleté

ainsi tout le passé de son përel... Il était encore là^ le condamné, écrasé sous cet arrêt et Noris avait des envies de crier à ceux qui venaient de juger : « Imbéelles! Imbéciles ou méchants! Vous n'avez donc pas deviné ce qu'il est vraiment, ce qu'il est au fond de Pâme, ce pauvre brave homme accusé? »

Non^ plus accusé maintenant. Condamné. Condamné k cinq ans! Allons, voyons, voyons, Victorine avait mal entendu. Le maximum à lui, Eugène Féraud qui ne savait pas plus de quoi U s'agissait dans toute cette aflEûre de Sierra-Fuente qu'elle ne s'en doutait, elle, Noris, lorsque le vieux romancier lui en avait parlé pour la première fois?... Le maximum à un innocent! — Ah! mademoiselle... pauvre mademoiselle Noris, marmottait maintenant la servante en tordant son mouchoir mouillé... si vous aviez entendu le procureur... ce qu'on lui a dit, à monsieur/... Ce qu'ils lui ont reproché, ces étres-li !...Tout... Est-ce que Je sais où ils vont prendre ce qu'ils disent?... Tout... Je voulais leur crier qu'ils mentaient, moi, qu'ils ne connaissaient pas monsieur... que monsieur, c'est la crème des hommes, monsieur... Je n'ai pas osé... Je n'aurais pas pu d'ailleurs... J'étranglais... Pourquoi ne m'ont-ils pfts dit comme ça de venir témoigner? Je leur aurais appris, moi, ce que c'est que monsieur /Je le leur aurais dit, moi ! Qu'est-ce qu'ils se mêlent de chercher des raisons comme ça à des braves gens comme monsieur f... Les autres, oui, Vérignon, oui, Paludet, oui, ce sont des canailles! Mais monsieur/

Elle allait, à son tour, vers la fenêtre, bravant du

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regard le Palais de Justice, pendant que Noris, le dos à la muraille, absorbée, répétait, dans une obseBsion de fièvre :

— Cinq ans I Machinalement elle demanda ::

— Et les autres?

— Quels autres?

— Vérignon...

— Lui?... Cinq ans! Cinq ans aussi, M. Paludet!../ Tous, cinq ans!

— Mon pauvre père, fit Noris. Flétri comme ces coquins! Et puni comme eux! Autant qu'eux! Ah I misérables, allez! Misérables!

Et dans ce mot jeté à l'air, il y avait autant de, rage contre les juges qui n'avaient rien deviné, rien analysé, rien compris, que contre les tripoteurs d'affaires qui avaient trompé Eugène Féraud et l'entraî naient avec eux dans cette ignoble chute, en pleine boue.

Elle prit brusquement la main de la servante stupéfaite de rencontrer tant d'énergie chez « mademoiselle. »

— Viens, ma pauvre Victorine ! Il ne s'agit pas de

se désoler !... Il faut se défendre !...

— Oui, oh ! oui, mademoiselle, oui- La vieille répondait sans trop savoir ce qu'elle disait, un peu soulagée seulement de voir que « Mademoiselle » ne perdait point courage.

— Un jugement comme cela peut être cassé I

^ J'espère bien, m^^demoiselle j'espère biei^ ,.,^.

Noi*is, machîtiâleifient, avait baissé son voile, et, à travers, regardait ce grand bâtiment où son père, ACcablé, hébété de douleur certainement, pleurait sans doute comme un vieil enfant, dans quelque coin. Un sanglot qui lui déchira la poitrine monta Comme Un flot d'amertume aux lèvres de NoHs, et, doucement, tristement, à travers ce soir tombant, dans cette demi-nuit où des lumières s'allumaient déjà, çà et làj comine des yeux, la jeune fille envoya un baiser long, tendre, éperdu *à Celui qui était là-bas, — enfermé dans ces murailles, — ou qu'uaB voiture emportait déjà, à travers Paris, bien loin, vers les faubourgs où le cimetière touche aux prisons, au haut de la Roquette, à Mazas I

Puis, quittant la fenêtre, ce baiser une fois jeté dans le vide, Noris eut encore un û*isson en apercevant, visibles encore malgré la pénombre, les lettres Jauhes de renseigne : le Droit Tribunaux!

— 'Partons, partons vite 1

Elle avait hâte de la quitter, la misérable chambre où elle était venue cacher ses angoisses de jeune fille comme d'autres, — elle ne s'en doutait guère, — y avaient caché, entre ces murailles banales, leurs aventures d'amour.

Il lui semblait qu'au petit logis où elle allait rentrer tout à l'heure, le père, le pauvre cher innocent, l'attendait

Elle jeta l'adresse au cocher, rue Brochant, au coin du square des BatignoUes, et pendant que, dans le fiacre qui Tenimepait, elle Toulîiit des projets, cherchait un

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salut dans le chaos de ses idées^ elle entendait la vieille Yictorine murmurer dans son coin :

— C'est eux, c'est eux, les coquins, ce n'est pas monsieur!...

£t, se demandant alors, — la fille sans mère, isolée dans ce grand Paris qui demain n'aurait plus que des quolibets à jeter à ce nom de Féraud, — à qui s'adresser pour réclamer la révision de ce procès, la réparation de cette ii^justice, elle songeait peu à peu, tout naturellement, au seul être qui, après son père, occupait sa pensée de jeune fille.

— Tu sais où demeure M. de Chantenay, Victorine?

— Le prince? Oui, mademoiselle. Monsieur m'avait, un jour, envoyé déposer un volume à l'hôtel Chantenay, parc Monceau. C'est pour que le prince s'occupe de monsieur que mademoiselle pense à M. de Chantenay?

— Oui, dit Noris. Tu iras lui porter une lettre ce soiri

Les livres oubliés d'Eugène Féraud avaient eu presque de la vogue autrefois, du temps que les romans in-octavos aux couvertures jaunes emplissaient les cabinets de lecture. Il avait amusé des générations de lecteurs maintenant vieillis comme lui ou à demi disparus, et sans gagner d'argent, satisfait des petits salaires, tournant la meule du récit d'aventures comme il fût allé à son bureau, en bon employé chargé du chapitre des larmes et terreurs pour les gens sensibles, le*conteur s'était senti peu à peu abandonné de la foule, démodé, pareil aune barque laissée à la côte» tandis que des bateaux neufs, coquets, et filant plus rapidement prenfient la mer.

Eugène Féraud avait alors soixante ans comptés; il y avait quarante ans tout juste qu'il avait, arrivant de Brest, publié ses premières lignes. — Quarante ans qu'il entassait, avec une énergie de maçon, des monceaux de copie sur des tas de volumes! — Et, sans fortune au bout du compte, voyant devant lui se fermer durement les portes de ces bureaux de rédaction où les cheveux blancs font peur quand ils n'ou

pas un brin de laurier vert mêlé à leur neige blanche, il s'était demandé, anxieux, un beau matin, ce qu'il allait maintenant devenir...

Ah! s'il avait été seul au monde, quoi de plus simple? On s'enterre dans un trou de campagne, on vit en paysan avec les quatre sous qu'on a pu mettre de côté en piochant dur, pendant des années 1 Mais pouvaitil condamner Noris à cette existence morne de petit bourgeois de province?

Elle était faite pour Paris, Noris. Si adorablement jolie dans l'épanouissement de son charme exquis t Élancée et pâle, fine comme une Arabe, et Parisienne jusqu'aux ongles, Noris, Parisienne avec des contrastes d*alanguissements et de violences, comme sa mère, une créole, fille d'un commissaire de la marine qu'Ëugêne Péraud avait épousée lorsqu'il allait atteindre la quarantaine, maître alors de sa destinée et rêvant des succès éclatants moins pour lui que pour sa chère femme !

La mère de Noris était morte trop tôt. Eugène se disait maintenant: « J'ai usé dix années, les meilleures de ma vie, à déplorer de l'avoir perdue I » C'était pour elle seule qu'il espérait des revanches, des succès au théâtre, de chaudes soirées de triomphe, avec des fièvres, des tempêtes de bravos. Elle disparue, il avait laissé faner ses projets comme des fleurs sans air. — A quoi bon tenter quelque chose puisqu'elle n'était plus là pour y applaudir? On ne tient qu'aux joies que Ton peut partager.

îl ne s'était, le pauvre Férïm4, senti retrempé et

êperonné que lorsque Noris avait grandi. Toute l'ardeur vaillante de sa chère morte, il la retrouvait dans cette enfant, esprit généreux, tout d'élan et de passion, un peu romanesque peut-être, mais était-ce au vieux romanrier de reprocher à la jeune fille d'aimer ce qu'il y a de meilleur au monde, la chimère? Ne Tavait-il pas marquée du sceau même du romanesque en tenant à lui donner ce nom de Noris qu'il trouvait harmonieux et qui lui rappelait son premier roman, Dinorah ou les Fltbuitters. Dinorah : d'où, par abréviation, Norah ; et, le nom paraissant sourd et triste à la mère, Noris qui avait du moins comme un doux accent antique.

— Pourquoi ne pas l'appeler Suzanne, comme moi ? avait dit la mère.

Et le romancier :

— Oui, Suzanne, je sais bien... Suzanne... c'est joli... Mais (ne te fâche pas), c'est bourgeois, c'est simple... Vois Suzanne sur la couverture d'un livre... Ca ne frappe pas... Tandis que Dinorah,,, Norah,., Noris,., Tu sais que je crois à l'influence des noms... comme Sterne... Ehl bfen, celui-là, Norù,,, il lui portera bonheur, à la chère fille î... Noris! Il me semble que je vois une grande jeune fille, droite comme un lis, avec une fierté héraldique... Oui, c'est du roman, c'est du roman ! Mais les plus beaux sont ceux qu'on n'écrit pas I

Et, ayant élevé de la sorte sa fille, n'était-il pas bien chimérique, lui aussi, le pauvre homme, et savait-il très exactement ce qu'est le compliqué du mécanisme

brutal do l'existence moderne? Il vivait en halluciné

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