S8 N0RI
mieux. Le débat après tout serait public. Ce qu'il disait en tête-à-tète au juge dlnstruction, devant un grcffler impassible, il le dirait devant une foule — et l'on verrait 1
— Un jugement?... J'aime autant çal... J'aime peutêtre mieux ça... C'est plus franc, c'est plus clair 1
II ne lui déplaisait pas do c confondre la calomnie », devant une salle pleine. Il avait d'aillevrs de petits grieâ irrités contre ces magistrats qui lui demandaient — imagine-t'K)n çal — compte de sa rédaction, du style de ses rapports...
— Les gens de robe n'aiment pas les gens de lettres f Ils me cherchent des querelles littéraires à présent ! La littérature? Ils n'y entendent rien ! Rien f
Akl ils trouvaient ses rapports douteux? Soit. On verrait, on verrait, quand il les lirait tout haut, à Taudiencel
Et ce jour de Février où Noris, anxieuse, attendait Tarrét, place Dauphine, dans lu petite chambre de V Hôtel Henri IV, Eugène Féraud avait essayé de les lire et de les défendre et de les imposer à la foule, ces rapports sur les Mines de Sierra-Fuente, l'argent de Copiapo et les pépites d'or de Petorca que les juges, ces diables de juges entêtés, trouvaient défectueux et coupables I
Coupables ! Mais il n'eût jamais écrit que des pages semblables, colorées, ensoleillées, eh I depuis dix ans il eût été des Quarante... Oui, c'était peut-être ce qu'il aimait mieux « de lui », ces quelques pages-là, qu'on lui jetait ainsi à la tête !
Devant la sixième chambre, ce pauvre diable d'ignorant, enfant aux cheveux blancs à demi tombés et aux illusions tenaoes, interrogé. par le président, avait eu une attitude désolante. Il s*était révolté sous les accusations, maladroitement, avec la vanité naïve d'un artiste qui tient à son œuvre. Il défendait ses rapports, ses articles du journal l'Or Chilien^ non pas avec l'acharnement adroit d'un accusé qui s'attache à glisser comme une anguille entre deux articles du Code, mais avec l'entêtemenjt un peu piqué d'un auteur dont on 00e discuter tout haut l'œuvre littéraire.
Encore une foi3, non, non, il n'admettait pas ces critiques de la part de magistrats. Il savait parfaitement, parfaitement ce que valaient ses rapports. C'était de la bonne prose, de la très bonne prose. Il avait assez soigné cela pour qu'on lui en sût gré, n'est-ce pas? Quelle sotte querelle venaient donc lui chercher ces juges?
Et pins on l'accusait, plus il s'irritait, ripostant par des réponses brèves qui signifiaient en fin de compte : « De quoi vous mêlez- vous ? Je sais ce que c'est que d'écrire ! Et j'ai fait mes preuves ! »
Ce système de défense parut absolument déplorable, inconvenant. Le mot fut dit : — inconvenant. Le bonhomme semblait braver le tribunal contre lequel il se débattait, essayant avec acharnement de lire sa prose, voulant conserver intacte sa réputation, sa vieille réputation littéraire. .
Il n'admettait pas, il n'admettrait jamais qu'on lui demandât compte de ses articles! « Ehl les magistrats ne sont pas des critiques, que diable!... »
30 NOBis.
Et quand le président lui remettait sous les yeux les hyperboles des descriptions exotiques : et Eh! bien, oui, répondait Féraud, oui, j'ai écrit cela. Je l'ai écrit, Et après?... Je récrirais encore et un autre n'écrirait pas mieux !...
— Mais vous avez sciemment coloré de teintes trompeuseis des pays que vous ne connaissiez pas I
— J'ai fait ce que j'ai fidt toute ma vie : — j'ai idéalisé. La réalité n'est déjà pas si belle I II faut bien la parer un peu I »
Cette réponse avait tout particulièrement semblé d'un cynisme achevé.
Entêté dans son aveuglement, Eugène Péraud s'enfonçait plus violemment dans sa défense; il ne, retrouva un peu dd netteté dans Tap^réciation de sa position que lorsqu'il s'entendit violemment accuser d'avoir menti, trompé sciemment, entraîné de pauvres diables dans la ruine par des descriptions <c mensongères. » Comment î il osait faire montre d'une vanité Jttéraire lorsqu'il avait, de propos délibéré, jeté à la misère, poussé au suicide peut-être, des malheureux qui prenaient ses ec pâles imitations de Chateaubriand )» pour des articles de foi ?
La misère! La ruine ! Le suicide!
Eugène Péraud ouvrait des yeux hagards sous cette pluie d'accusation aux noms féroces : complicité, àbm de confiance, mànceuvres et promesses mensongères, vol. Un voleur, lui? Le complice d'une bande de voleurs ! Il se sentait étouffer en entendant maintenant Vérignou qui avouait 4 4emi, l'^ccqser à son tour,
l'accuser, lui, Péraud, et faire retomber snr Monsieur ringénleur de la Compagnie et Monsieur le seerétaire géiiéral, la plus grosse part des responsabilités.
II prenait des attitudes navrées devant l'évidence, Vérignon. Il était confus, désolé, stupéfait.
Le financier croyait, disait-il, qu'Eugène Féraud connaissait le pays, l'avait étudié à fond. Les article» du journal l'Or Chilien, appuyés sur les recherches de M. J.-B.Paludet, lui semblaient absolument véridiques. Lui-môme, Vérignon, y avait été pris. Il ne pouvait pas se douter que le secrétaire fît passer dans les colonnes d'un journal très grave des élucubrations de romancier.
— Mais, balbutiait Féraud, écrasé, vous me les dictiez, ces élucub...
Et le président lui coupait la parole. Alors, toussant, pris à la gorge par un étranglement, le pauvre homme se sentait devenir pourpre, ses veines tendues comme des cordes à son front congestionné, et il se voyait là, accolé comme dans un pilori à ce misérable faiseur, jui, élégant, dégagé, essayait de rouler ce tribunal tomme une assemblée d'actionnaires et dont il comprenait maintenant qu'il avait été le complice. Le complice et la dupe aussi ! Affaire Vérignon et consorts I Ah î imbécile ! imbécile 1 Vieille bête ambitieuse I
Tout tournoyait autour de lui. Il ne voyait plus, n'entendait pas. Les juges, Vérignon, l'ingénieur Paludet, lui apparaissaient dans une sorte de brouillard, comme des silhouettes falotes» Il avait envie de se * lever, de crier tout l^aut, de jurer qu'il était innocent
et il sentait qu'il ne pourrait pas et qu'avant de dire un mot, un seul, il se mettrait à pleurer comme un lâche, devant tout ce monde dont les murmures confus l'enveloppaient d'une rumeur insultante.
Il souffrait moralement et physiquement, guetté par l'apoplexie, et une seule idée nette lui venait : Sa flUe. Cette pauvre Noris qui attendait sans doute, quelque part, dans un coin de ce grand palais sinistre, et qui avait bien fait de ne pas entrer là, pour voir son père souffleté publiquement comme ce Vérignon ; pour le voir confondre avec cet autre drôle, trafiquant de sa science et son titre ; pour apercevoir ce spectacle ignoble : le vieil honneur naïf assis sur le même banc qu'un misérable maquignon de valeurs mauvaises,
— Heureusement, songeait Féraud, tremblant de douleur, éclaboussé de honte pendant que le procureur général parlait, heureusement la petite n'entend pas tout ça I
Le pauvre diable avait donc passé par trois phases successives dans cette journée : la colère littéraire devant les railleries qui dépeçaient ses articles; la stupéfaction effroyable devant les demi-aveux et les accusations de Vérignon, l'écrasement sous le réquisitoire du procureur.
L'arrêt assomma le pauvre homme qui resta immobile comme sous un coup de massue. Le bœut avant de tomber, a de ces oscillations lourdes.
Cinq ans de prison 1 Cinq ans I Comme Vérignon f Comme Paludet, ses complices 1 Eugène Féraud roula 8a tôte» un moment, autour de lui et, abruti, s'écrou*
Noms. 33
lant comme une masse, glissa brusquement sur le banc où il était assis. On le crut mort.
On l'emporta, le gilet ouvert et la cravate arrachée. Revenu à lui, il ne dit plus rien, se laissa guider, hisser en voiture, emporter vers Mazas sans prononcer un mot, inerte. Les gardions clignaient de Toeil. Un vieux brigadier disait à un autre : « C'est quelquefois les plus malins, ceux qui ont comme ça Tair dldiots ! »
Dans sa cellule, Féraud, abattu sur le lit étroit, l'œil sur la muraille, répétait, ressassait un nom entre ses pauvres lèvres agitées, prises d'un marmottement sénile :
— Dinorahl... Norahî... Ma petite Norisl... Toute seule !.. . Qu'est-ce qu'elle deviendra toute seule maintenant, Noria?
Dinorali, en rentrant dans ce petit logis où elle croyait ramener son père, éprouva une sensation désespérée de vide et d'accablement. Il lui semblait qu'il était mort, ce père adoré, qu'il ne reviendrait jamais plus s'asseoir làl Elle eut un sanglot en poussant la porte de la chambre où elle espérait tant qu'il rentrerait dormir, ce soir! L'ombre l'emplissait, cette chambre déserte, toute glacée. Elle alluma une lampe et regarda un moment de ses yeux navrés, un portrait de Féraud qui était là : figure grise et barbue de gros homme chauve à l'air timide et honnête. Pauvre cher père! Ce n'était plus qu'à cette image qu'elle pourrait donner un baiser, le soir, avant de s'endormir I
Elle restait là, ne pouvant quitter ce portrait, lui parlant tout bas, et, par la porte entr'ouverte, elle entendait aller et venir la bonne Victorine avec des bruits d'assiettes remuées. Elle se souvint alors qu'elle avait commandé pour Féraud, à la cuisinière, un plat qu'il aimait, un aspic de poulet que Victorine avait confectionné la veille, et qui attendait là, bien en vue, le convive qui ne viendrait pas. Noris eut un
NORis. 35
crève cœur poignant en entrant dans cette salle à manger, où le couvert du pauvre père était mis, La servante achevait d'allumer la petite lampe de la suspension de cuivre, et la lumière encore pâle tombait tristement sur cette place vide, cette chaise, cette serviette pliée, ces verres et cette cuiller inutiles qu'Eugène Féraud ne toucherait pas.
— Enlève cela, Yictorine, dit-elle doucement Cela me fait mal à voir I
— Mademoiselle va pourtant dîner?
— Je n'ai pas faim.
— Il faut manger, il faut se soutenir... Vous le disiez tout à Theure, dans la voiture... Ce n'est pas fini : on ne gardera pas monsieur en prison comme çal... Non, Dieu merci, non, ce n'est pas finil
Machinalement, Dinorah prit quelques bouchées, mais elle avait hâte d'écrire, d'en appeler â ce prince de Chantenay qui incarnait pour elle tous ses espoirs â la fois, et qui lui avait dit si souvent, d'une voix très douce : « Yous n'av.ez pas de meilleur ami que moi, mademoiselle!»
Un amil Dans la pensée de Noris, dans ses rêves secrets de jeut lile, le prince René Beaumartel de Chantenay était mieux que Tami dévoué en qui on se fie toujours : il était le vivant idéal des songes de la pensionnaire qui échàfaude un avenir, de la femme dont l'être s'éveille. Sans qu'il le Sût, il était le roman caché de cette fine tête brune, exaltée et charmante.
Noris réunissait eu elle les qualités mêmes et les défauts <ks deu xraces distinctes dont elle était issue .
36 NORIfiU'
passionnée comme' cette créole qui était sa mère^ éprise du songe comme ce Breton qui avait mêlé, toutç sa vie, les aventures exotiques aux belles fictions armoricaines. Peut-être tenait-elle plus complètement; par la loi de la nature, à Têtre même de son père. Dans cette âme et ce cerveau de jeune flUe, il y avait les mêmes fumées romanesques, les mêmes chimères que dans la tête grise d'Eugène Féraud. Elle rêvait comme lui des eldorados fantastiques, elle ambitionnait non pas de la gloire, comme autrefois le pauvre homme, mais de Tamour, Qu'elle était bien la fille de ce faiseur de romans impossible» I Elle s'en forgeait à elle-même de ces aventures improbables qu'on avait payées jadiô au père, à tant la ligne, et qu'elle risquait, elle, de payer, un jour, à tant de larmes par pulsation de fièvre. Dès ses premières lectures, dans ce milieu particulier où elle s'élevait, parmi les bibliothèques et les papiers noircis, dès ses premiers songes d'enfant, grandissant avec elle, elle avait vu passer, comme dans une lumière d'aurore, le prince Charmant des contes de fées, le prince Bleu des mondes enchantés. Elle n'avait pas seize ans, qu'elle rêvait de lui. Il paraissait, souriait, montrait son bel habit couleur du temps et disparaissait, s'évaporait comme la buée du ruisseau au plein soleil. Elle ne savait comment il s'appelait, ni où il vivait, ai s'il était blond, ou brun, le prince Bleu de ses rêves de fillette devenus ses rêves de jeune fille, mais elle savait qu'il existait quelque part, dans le vaste monde, peut-être tout près d'elle et elle attendait de rencontrer le Prince Bleu pour dire :
NORis. a
« Le voici, je l'ai reconnu et je l'aime! »
Peut-être bien, après tout, qu'elle ne le rencontrerait jamais. La vie n'est pas le pays dos fées. Dinorah le , savait. Elle s'y résignait. Eh I bien, si le prince Bleu ne passait point près d'elle, elle se consolerait en ai-
mant le prince Bleu des contes d'autrefois, de s>es contes que Victorine et son père lui contaient tour à tour, et elle resterait fidèle au roi Charmant du beau pays de la montagne d'ivoire, de Toiseau bleu et des chevaliers d'amour.
Cela lui plaisait à Noris de se laisser bercer par cette douce volupté de l'impossible, de Tintrouvable, de la féerie et du rêve. Son prince Bleu pouvait fort bien n'être pas prince, pourvu qu'il eût le don de se faire aimer.
Et Noris l'attendait, souriante, tout en faisant les nœuds de cravate du vieux Féraud et lui relevant ses collets d'habit en lui disant : — Sois dono coquet, je te veux superbe, beau, beau, beau...
— Comme le prince Bleu? disait le bonhomme qui souriait aussi des rêves de sa fille.
Et, un jour, cette enfant, devenue une femme, s'était senlie toute troublée en songeant à ce joli garçon élégant, un peu hautain, charmant, qu'elle rencontrait chez Vérignon, de temps à autre, et dont elle sentait, sur ses paupières et sa joue, le regard constamment fixé, à la fois suppliant et dur.
Elle n'aVait même pas demandé son nom les premières fois qu'elle Tarait trouvé là, plus empressé à chaque rencontra, et lorsqu'on le lui avait nommé
« prince de Chantenay », elle s'était mise à rire, puis eiîd était devenu très pâle, un peu de froid lui courant sur répiderme et, très étrangement émn^, peureuse presque superstitieusement, elle était rentrée au logis de la rue Brochant, épelant ayecui:e sorte d'obsession les syllabes de ce nom : prince de Chantenay!
Le prince! Peut-être le prince Bleu, qui sait?
Noris l'avait revu ainsi, plusieurs fois, dans ce milieu bizarre où, comine tous les puissants de quatre jours, millionnaires de hasard, rédacteurs en chef de journaux passagers, Vérignon, fondateur de la Soc:<iïté des mines de Sierra-Fuente, invitait et recevait toui Paris, sinon tout le monde. Le prince de Chantenay, joli garçon, fort à la mode, très répandu, et dont les vestons ou les boutons de manchettes faisaient sensation chez les reporters du high life, Chantenay, la Fleur des Pois, se mêlait volontiers à ces réunions. Il n*avait pas de préjugés ; les artistes l'amusaient, les financiers pouvaient le servir. Il tuait le temps chez Vérignon aussi bien qu'au Cercle, et que la femme s'appelât Mademoiselle Féraud ou Blanche Tripier, il était aussi satisfait de causer avec Tune qu'avec l'autre. Il ne lui déplaisait même point, parfois, de temps à autre, d'avoir des con* tersattons cravatées. Cela le reposait des propos de coulisses de petits th^tres ou de loges d'Opéra. A iringt-trois ans, il « en avait d^à assez » des filles en renom et des femmes du monde.
Vérignon devait avoir quelque arrière -pensée en invitant le prince à ces soirées dont les chroniqueurs mondains aciommaient Paris. Le prince était riol^e^
NOHIS. 39
montrait parfois à la Bourse, pouvait rêVer quelque opération financière. « Prince Beaumartel de Chantenay I » Un nom superbe à imprimer sur un prospectus. On le choyait, le prince René. Lui allait là comme il allait pa,rtout, traînant sa vie, se reposant du club chez le banquier et, en rentrant au club, se moquant du Turcaret qu'il venait de quitter.
Ce qui lui plaisait le plus chez Vérignon, c'était cette belle fille, un peu ferouche, bizarre, inquiétante et attirante, qui arrivait là^ au bras de ce bonhomme à barbe grise, gauche et courbé. Charmante, cette Noris FéraudI
— Un type, cette petite! disait le prince quand il parlait d'elle.
La « petite » était grande, élancée comme une figure de la Renaissance, un peu maigre, délicieuse; les che* veux enroulés des deux côtés du front, à la vieille mode des femmes du premier empire, deux grands yeux d'une noirceur troublante, cernés et cruels presque jusque dans leurs sourires, en réalité très bons et très francs; le nez fin, un peu long, avec des narines aux petite ârissons subtils, — une tête de fine arabe brune^ la lèvre arquée et singulière, ironique, inquiétante. Chantenay trouvait à toute cette physionomie an peu exotique qui ressemblait à une Récamier tzigane, têtue à la ii^oderne, un charme capiteux, tout A fitit émoustillant et drôle.
Ce n'était point, du reste, la pensée d'une Récamier que Noris évoquait pour le jeune homme, fort peu soucieux des littératures; mais plutôt l'idée d'uu adrni^ rable pur sang.
— Elle a de la race, cette fille I... Dix-neuf ans et coiffée comme une grand'mèrel...
En y pensant, — à ces rouleaux noirs et à ces yeux sombres, — toutes les curiosités de ce gourmet de vingt ans s'attisaient en lui, et, si ce n'eût pas été fort ridicule, il se serait cru, lui qu'on lorgmait et qui se vantait de n'avoir jamais fait le premior pas en amour, amoureux pour tout de bon.
Amoureux? Dune petite bourgeoise, llle d'un gratteur dé papier très inconnu, lui qui succédait à son père dans les fanlai^ies des croqueuses d'amour, filles de théâtre ou femmes titrées; amoureux, le prince René, Fleur de Chic, comme on l'appelait au foyer de la danse et ailleurs ! C'était très drôle. C'eût été même absolument drôle si ce n'avait pas été impossible. Impossible évidemment. Il s'amusait lui-miême de ce trouble particulier, irritant comme une démangeaison qu'il ressentait en songeant à cette jolie fille toute pensive, avec un sourire agaçant, mordant presque; mais de là à être amoureux de la ce petite 2>, ah ! bien, on avait le temps de mourir de rire I... Qu'il retournât chez Vérignon moins pour le banquier que pour elle, qu'il écoutât avec de très doux petits frissons Dinorah, au piano, chanter, la voix profonde et enveloppante ; qu'il eût plaisir à causer avec la jeune fille, tout bas, à chercher même à la deviner en la regardant au fond des yeux ; qu'une pression de la main, dans un skake-hand, lui causât une sensation tout à fait imprévue et délicieuse, il eût avoué qu'à tout cela il trouvait un plaisir vrai, «n peu grisant. Mais du chatouillement de ce plaisir
RORIS. 41
à de Tamonr, il y avait loin, Dieu merci, et le prince Beaumartel de Chantenay,ce joli roué de vingt ans, ne se laissait pas aussi facilement prendre au trébuchet.
Ce qui était plus grave, c'est que Noris, moins experle â celte escrime spéciale qui s'appelle le flirtage, trouvait à revoir René de Chantenay une satisfaction singulière, naïve d'abord, flévfeuse maintenant et troublante. Elle n'avait jamais, vivant comme en têteà-tête avec ce pauvre brasseur de feuilletons, mis le pied dans un autre monde que celui des romans et des livres. Tous ses plaisirs déjeune flUe, toutes ses joies étaient littéraires simplement. Des soirées au théâtre, des journées au Louvre. Des mois passés à recopier les vieux feuilletons d'Eugène Féraud dont elle voulait garder les manuscrits lorsqu'il les donnerait à des éditeurs, qu'il ne trouvait plus. Elle ne connaissait de la vie que ce que ce vieil enfant, qui n'en connaissait rien, lui en avait appris; c'était presque son début de jeune fille, ces soirées artistiques chez Vérignon où Féraud, tout fier d'elle, la forçait de chanter, et du premier coup, les paroles habilement flatteuses que lui débitait le petit prince, ces banalités de madrigaux qui eussent paru fanés comme un vieux bouquet à une ballerine, semblaient à Noris quelque chose de parfumé et d'exquis qu'elle se répétait ensuite à ellemême, toute seule, avec des rougeurs et des craintes, comme elle eût respiré un sachet venant de lui.
Elle était flattée d'ailleurs, tout naïvement, que le prince de Chantenay s'occupât d'elle plus que de tant d'aûtrîs jolies femmes, des plus célèbres, comédienne»
Ht HORIS.
OU cbaDteuses, que Yérignon rén&issait^ les eoirs de fêtes, dans son salon du boulevard Haussmann, ce salon doré à profusion, tout en or, si doré que toutes les pépites de Sierra-Puente avaient dû passer et se fondre dans cette dorure-là.
Elle savait, Dinorah, que le jeune Cherubino débutant, traînait après lui les cœurs ou les yeux. Il itait pour Paris ce qu'avait été son père autrefois, il y avait vingt ans. Cette dynastie du chic continuait dans rémiettement des autres dynasties. Fleur de Chic s'épanouissait comme une floraison dans les décombres, sur récroulement de tout ce que le général prince de Chantenay avait aimé autrefois.
Dans le grand salon de Thôtel Chantenay, ouvrant ses fenêtres hautes sur les pelouses du parc Monceau, le portrait en pied d'un homme de cinquante ans, en uniforme de général, un uniforme élégamment porté, plutôt comme un frac de soirée que comme une tunique réglementaire, regardait droit devant lui, de ses yeux fixes, d'un bleu pâle. Visage souriant, moustaches blondes, cirées et droites aux deux pointes et laissant voir rironique rictus des lèvres minces, narquoises et paies, anémiques. La vie tout entière de cet homme, jeune encore, mais usé ^idemment, soldat pâli par les nuits de bal et non bronzé par les Jours de marche, semblait s'être réfugiée dans les prunelles claires, étrangement pensives, au regard Jassé. Droit et hautain, ce général homme de cour,- chauve et ramenant au dessus des oreilles, vers les tempes, Je paquet de ses mèches blondes, laissait, dans ce portrait, qu'on disait
parlant, transparaître le dédaignetix ennui qu'il avait de la vie. On devinait dans ce soldat, Tépée au fourreau et une badine aux doigts, une sorte de clubman dégoûté, brave, séduisant et capable de jouer sa vie sur une carte comme une partie de baccarat.
.C'était le père.
Flandrin avait jadis peint ce portrait lorsque le général prince Beaumartel de Chantenay partait pour Dresde, chargé d'assister, en qualité d'ambassadeur de la Cîour de France, au mariage d'une princesse saxonne avec un archiduc d'Autriche. M. de Chantenay incarnait alors, en dépit du demi-siècle qui, pour lui, eût dû compter double, toutes les élégances françaises : ce quelque chose de fin et de fler qui se retrouve jusque dans le débraillé d'un Richelieu ou la brutalité d'un Lauzun. Grand seigneur aux manières exquises, capable d'entendre et de parler l'argot du boulevard et presque celui des faubourgs comme il entendait et parlait le jargon de la chasse ou du turf, le prince de Chantenay était, à cinquante ans, le type complet du Français envié, imité, adulé et adoré de ce temps-là. Demidiplomate et demi-soldat, brave comme l'épée qu'il maniait comme la plume, il avait, un moment, au lendemain de 52, figuré dans les assemblées parlementaires. Candidat agréable et agréé, il promenait dans les commissions du Palais-Bourbon son élégance dédai gueuse, s'ennuyait bientôt des vulgarités de la politique courante, se trouvait aussi déplacé parmi les bourgeois satisfaits qui le saluaient très bas qu'ennuyé dans le Faubourg qui le boudait, se mariait pour s'occuper,
épousait une grande dame des provinces baltiques, qu'il trouvait jolie et qui le lassa, et, réclamant bien vite un service actif au moment de la guerre de Crimée, il prenait dans son écurie un cheval de turf pour caracoler dans Tétat-major du maréchal de Saint- Arnaud, gravissant les hauteurs de l'Aima, en souriant, comme s'il se fût rendu aux courses et, à Tassant de Malakoff, le lendemain même du jour où on lui apprenait qu'un fils lui était né, mentait le premier en avant des zouaves, et tombait en riant, un éclat d'obus au front et une balle au ventre.
A Tambulance, où on le porta, le prince de Chantenay demanda un miroir et voulut se regarder. Le sang lui coulait du front sur la joue, engluant ses moustaches. Il fit chercher du vinaigre de toilette, trempa son mouchoir dans Teau de Lubin, lava sa blessure et écrivit deux lettres, Tune pour la princesse qu'il connaissait peu, et l'autre pour ce fils qu'il ne connaissait pas, qu'il ne connaîtrait jamais. Les lettres cachetées, il s'étendit sur son lit de camp et ferma les yeux comme pour dormir.
11 se sentait perdu.
Un de ses anciens camarades d'Afrique, le colonel Robin, vint lui apporter les compliments du commandant en chef.
— Tu le remerciera? pour moi, mon vieux Robin, dit le prince. Et messieurs les Russes? Ils n'ont rien Cait sauter encore?
— Rien.
— Ils en seraient capables. Ce sont des enragés et dea
braves gens! Ainsi, j'aurai vu prendre Malakoff?... Ça vaut bien un ballet à L'Opéra. Cela vaut mieux. Adieu, Robin!
— Au revoir! dit l'autre.
— Ah! tu crois donc qu'on se revoit, toi?... Penh/.* Pour les gens que je tiens à retrouver, autant vaut que tout soit fini ici. Un point, à la ligne. Et à un autre!
Il ne retrouva son sérieux que pour dire à son portefanion, le jeune marquis de Ferdys, qui se tenait là, à côté de lui, blessé lui-même, la tête enveloppée de linges et le bras en écharpe :
— Une seule chose me chagrine, mon cher Ferdys. Vous comprendrez ça quand vous aurez passé la quarantaine : Ça m'aurait peut être amusé d'être père!.,. Un fils, c'est très drôle! Ça doit être amusant! C'est gentil! Si tu vis assez, mon vieux Robin, pour que mon gamin soit un homme, et vous, Ferdys, qui verrez pousser la moustache à ce nourrisson, dites-lui qu'il tâche de mieux vivre que le prince Beaumartel de Chantenay, son père; mais qu'il se contente de mourir comme lui : — proprement. Laissez-moi dormir maintejmnt, mon cher Ferdys, et reposez-vous!
En face du portrait de cet homme, dans un cadre d'or identique servant de pendant, l'image d'un jeune homme de vingt-trois ans, blond, d'une pâleur triste, les yeux fatigués, mais élégant et fin, peint correctement par Cabanel, faisait pendant au portrait de Flandrin. Il y avait dans l'attitude uu peu hautaine de clubman un peu grêle comme un reflet de l'élégance altière du prince mort. Mêmes attaches ânes, poignets minces et
pieds petits, mais nerveux comme ceux cVun cheval de race. La mélancolie narquoise deTliorame devenant, sur ces traits juvéniles, une sorte de lassitude précoce et d'ennui lourd, de tristesse grise, malgré le rictus des lèvres où le sang de la mère courait plus rouge. La redingote strictement boutonnée, serrée à la taille, sans le négligé élégant de Puniforme porté par le père. Le col droit cassé, selon les règles. Une gravure de mode traduite et corrigée par un maître.
C'était le fils.
Sur un fond de tapisserie, d'un ton brun, assoupi, le jeune prince de Chantenay avait tenu à ce que ]e peintre peignit héraldiquement les armes des Chantenay-Beaumartel absolument comme ses piqueurs les représentaient chaque jour, avec du sable, sur le sol de son écurie. Le prince tenait à ce blason comme à une auréole, et partout dans son hôtel se retrouvait le « martel d*or » des Chantenay dont parlaient Albert d*Aix et Guillaume de Tyr, en leur Histoire des Croisades.
Les Beaumartel de Chantenay portaient d'azur au marteau d'or depuis que le grand aïeul Engelbert avait, au sommet du palais de Salomon, le seizième jour de juillet, jour du sabbat, martelé les SaiTazins aux côtés d'Arnoul de Roie et de Robert de Flandre, pendant la première croisade. « Lors, en dépit de la bannière de Tancrède, qui couvrait les méchants décimés, Engelbert frappait comme blé sur aire la maie ra'îo des Sarrazins, et de «es coups furent détruits, pour la délivrance de la sainte cité, maints Gentils qui, eu leur jargon, criaient 1 ♦ lîeaumartel qui prend nos d(fe et
sroRis* 47
crânes pour enclumes, par pitié noua épargne et fais a merci I » D'où le nom de beau martel demeura à jamais au sire de Chantenay. »
Le petit René savait vaguement ces histoires, et sa fine main gantée eût été trop frêle pour soulever même le marteau de fer de cet Ëngelbert endormi depuis des siècles. Les hérédités de familles diverses mêlaient leur sang dans ses veines, et, à Timpertinence du feu duc Gérard, le jeune prince mêlait la froideur et la bizarrerie quasi-moscovite de sa mère, la comtesse livonienne, descendante elle-même des grands maîtres des porte-glaives, élevée par une institutrice française dans son château de Wenden, près de Riga, étrange créature avec des tristesses froides comme un brouillard sur Baltique et des ardeurs dQ fontes de neige. La princesse, qui n'avait pas fait parler d'elle depuis la mort du gênéirai, et qui, pourtant, n'avait jamais quitté Paris, vivait avec son fils, sans presque le voir, à demi religieuse, à demi morphéomane, fumant des cigarettes et rêvant, eouchée sur quelque canapé, comme une de ces Russes qui ressemblent à des Orientales conservées dans de la glace. La princesse passait pour inspirer quelque terreur à son fils qui ne craignait rien pourtant, ni personne, rien, excepté la passion et le ridicule, deux vices rédhibitoires à ses yeux.
C'était là « le prince Bleu » que Noris avait vu apparaître, pareil au roi Charmant qui se présentait à Florine dans les contes, avec des cœurs de rubis pendus à des chaînes de perles. Elle l'avait tout de suite aimé. Tout de suite il l'avait inquiétée et troublée, lui
parlant un langage si nouveau, sachant très bien, avec son doigté de séducteur mondain, quelle note toucher en elle, et s'amusant à cette demi-flirtation qui était pour lui comme un entr'acte où Ton cause sans façon, railleusement, en tuant le temps, et, pour elle, la pièce même où l'on joue do toute son âme. Il lui avait dit plus d'une fois, Tair très sincère, qu'il souhaitait vivement Toccasion de lui prouver un dévouement réel, chaque jour grandissant. Oui, à elle ou à son père, -r- Essayez I Vous verrez!...
— J'espère bien n'essayer jamais 1 Elle souriait alors.
Il répondait, très sérieusement :
— On ne sait pas !
Et quand elle répétait à son père les paroles du prince Mi le Secrétaire général des Mines de Sierra -Fuen te hochait la tête d'un air entendu :
— Est-ce drôle, la vie, hein, Dinorette?... J'aurais besoin de quelqu'un, je ne trouverais personne ! Je n'ai besoin de personne; grâce à Vérignon, j'ai une place superbe... superbe... et je trouve, qui? un prince tout prêt à m'aider ! Et quel prince I Une puissance de ce temps-cil...
Depuis l'arrestation du malheureux, Norîs s'était rappelé souvent ce que disait Eugène Féraud en parlant du prince.
— Une puissance I
Elle se répétait maintenant ce mot comme le dernier de ses espoirs. Il pouvait protéger Féraud, l'aider, elle, à protester contre cet arrêt inique.
NORVS. '|9
Elle n'a?alt confiant qu'en René, se disait qu'un homme de son Vawg, un prince — avec les relations qu1l avait — pouvait, devait pouvoir tout faire et sauver de cet écroulement un pauvre liomme qu'on déshonorait cruellenïent, stupidement. Elle avait s^ou^è d'abord, làbas, dans cette chambre de V Hôtel Hcn ri l V, qu'elle irait toutdroit chez M. de Chantenay. Oui, elle le supplierait de voir les juges. Puisqu'il lui avait dit si souvent qu'il était à elle, ce tout à elle, » c'était l'heure de le pïouver. Jusque-là elle n'avait rien tenté, rien demandé. Il lui eût paru que c'eût été douter de la bonne cause de l'accusé. L'innocence de son père éclaterait bien toute seule au grand jour, en plein tribunal. Elle était certaine, comme Féraud, que ce serait un triomphe, ce procès, et qu'il en sortirait la tête haute.
Mais à présent, non, il fallait tout essayer pour que le condamné obtînt justice.
Seulement, elle s'était dit qu'elle n'avait aucun droit de se présenter à l'hôtel Chantenay. Elle sentait que, chez l'amie, comme il l'appelait, en causant, — en riant peut-être, — il verrait surtout la solliciteuse. Et pourtant il lui avait si souvent répété : « — Je voudrais... oui, je voudrais vous prouver combien j'ai d'affection... d'amitié pour vous! » Et ce nom ^amitié ne cachait-il pas chez lui cet autre sentiment très singulier, inquiétant et doux, doux absolument, malgré une certaine souffirance dont elle n'osait pas s'avouer elle-même la profondeur, mais qui la troublait et grandissait en elle comme une obsession?
Et puis, quoi ! avait-elle le droit d'hésiter a en appeler
à un Chantenay, quand il s'agissait de la liberté de son père?
Elle n'avait, à Paris, ni parents, ni alliés. Depuis de» années, avant de rencontrer Vérignon, Eugène Féraud vivait en sauvage, trouvant la solitude chà e dans son étemel téte-à-téte avec Noris. Mais ce è est pas ainsi qu'on se crée des protections, et ce sexa| ônaire, maintenant, avait besoin qu'on le protégeât, qu'on le relevât comme un enfant tombé.
pela, le prince de Chantenay pouvait le fa re, s'il voulait.
Dinorah se rappelait maintenant les mots qi] ^ René lui murmurait tout bas, entre deux romances dmntées chez Vérignon où, pendant que quelque musicien jouait au piano une symphonie inédite, un air d'opéra attendant un directeur, — les protestations que lui glissait, presque à l'oreille, le prince de Chantenay assis derrière elle, et penché vers le fauteuil bas où elle s'éventait, en rêvant.
De la musique écoutée ou de ce que lui disait doucement le jeune homme, elle ne savait pas tout à fait, Noris, ce qui la séduisait le plus. Les banalités du prince donnaient un sens plus distinct à la mélodie qui vibrait entre les bougies des appliques; la musique soulignait de son charme sensuel les galanteries de salon que débitait M. de Chantenay. Et Noris rentrait, un peu troublée, au logis de la rue Brochant, se demandant si le prince ne lui avait pas dit clairement qu'il l'aimait.
Non, il ne lui avait pas dit. Elle ùt arrêté l'aveu
NORJfiU Si
^^^^em
avant qu'il ne s'échappât de sea lèvres. Mais il lui avait dit, redit, répété — et cela elle Tenteudait encore — que tout son dévouement était à elle, et elle l'entendait toiyours la supplier de disposer de lui sans crainte si jamais...
Prévoyait-il que l'honneur du pauvre homme serait menacé, un jour ou l'autre? Connaissait-il Vérignon? Que voulait-il dire, le prince, en parlant comme il Tavait fait?
Elle ne cherchait plus à le savoir; elle sa, 'lit bien qa*elle pouvait s'adresser à lui et, ce dévoueman t ofiert, elle allait le mettre à l'épreuve.
Seulement, elle écrirait. Elle se sentirait plus à l'aise dans cet aveu, ou plutôt cette prière, confiée au papier. Elle n'oserait jamais lui dire, à lui, face à face, tandis qu'il la regarderait de ses yeux de cristal bleu, un peu durs, ce qui la poussait vers lui comme vers le seul être eh qui elle eût foi. Elle redoutait d'en trop dire. Elle avait son secret, à elle, qui pouvait jaillir avec U sang même de son cœur. Oui, elle écrirait. Une lettre ne dit pas tout, mais elle en dit assez.
Et Noris, en écrivant, se répétait, pour se donner du courage, les paroles du prince : a Vous n'avez pas de meilleur ami que moi... I d Le meilleur! Elle n'en avait pas d'autres, ]a pauvre fille 1 Et si M. de Chantenay ne répondait pasi... Mais il répondrait. Elle en était sûre.
La lettre, rapide, éloquente comme un appel de dé' sespoir^ mettait en peu de mots la situation à nu. Noris a^lée, Eugène Féraud écrasé sous la sentence.
Doux êtres à la fois atteints au cœur par cet arrêt. Et tous deux innocents I Elle et lui, le père aussi bien que la nUe. Maintenant^ c'était au prince Beaumartel de Chantenay que Dinorah Féraud s'adressait avant d en appeler des juges d'aujourd'hui aux juges de domain. Elle était seule, éperdue, tournant autour d'elle avec effroi pour chercher un appui. Et elle pardonnerait presque, — en se souvenant que c'était chez lui qu'elle avait rencontré le prince pour la première fois, — vraiment oui, elle pardonnerait à ce misérable Térignon l'ignoble aventure où il entraînait Féraud, si le prince de Chantenay, fidèle à sa promesse, accourait à la première nouvelle d'un péril.
La lettre achevée, elle la donna à la vieille Victorine qui attendait, regardant ce Mademoiselle » cacheter l'enveloppe. La pauvre femme courrait vite au parc Monceau ; elle prenait, des mains de Noris, ce papier plié comme elle eût pris une ordonnance de médecin pour aller en hâte la faire préparer en regardant ces écritures avec un respect superstitieux. Il lui semblait que c'était le salut de monsieur qu'elle tenait là, entre ses doigts.
— Va vite, Victorine, va vite !
Eh I depuis la matin, Victorine « allait vite », sans que cela servit à grand'chose!
La pauvre vieille disparut. Norls la vit longer, comme une ombre dans la nuit, la grille du square, et elle demeura seule, revenant à table et regardant la place vide où son père devait s'asseoir.
Elle était à bout de force Sous la lampe qui éclairait
son cou, d'une blancheur lactée, avec ses cheveux noirs qui se dénouaient, elle laissa tomber sa tête dans ses mains et, déchirée de sanglots, sur cette nappe où Victorine avait mis le couvert pour ce malheureux homme assis, là-bas, dans un cachot de Mazas et que servait maintenant quelque guichotier, elle pleura, tout son être se fondant, ses nerfs détendus aboutissant à une crise noyée de larmes. Et. dans cet isolement qui lui donnait Fatroce sensation d'être maintenant orpheline, cette belle créature, aux énergies fières , n'avait plus aux lèvres, dans ses pleurs et dans ses cris, que ce triste et doux mot d'enfant bégayé du fond de sa douleur comme jadis du fond de son berceau :
— Papa!... Lui!... Monpauvre cher père I... Papa!... Papa!
Et il lui semblait qu'il allait» l'entendre, cet appel en^ fantin qui le faisait, autrefois, toujours accourir lorsqu'elle avait une peur ou une souflùrance et que, la porte s'ouvrant tout à coup, il allait la prendre dans ses bras et l'embrasser, la baiser au front, lui crier : « Es-tu folle? Me voici ' Qu est-ce que tu as donc? Et qu'est-ce qu'on t'a fan, ma petite Noris? »
Pauvre Eugène Féraud î Est-ce qu'elle le reverrait loulement?
La vieille servante rervînt au bout d'une heure toute
iéconflte, « les sangs glacés », disait- elle. Le prince de Chantenay n'était pas à l'hôtel. M. le prince ne rentrerait pas ce soir. Il ne pourrait prendre connaissance de la lettre que demain. Le portier avait demandé à Victorine s'il s'agissait d'un secours.
— Si vous voulez, oui, d'un secours
Alors, le portier avait ri assez insolemment. On ennuyait M. le prince, à la fin, avec ces demandes-là î Si M. de Chantenay devait donnera tous les mendiants qui le suppliaient, sa fortune n'y suffirait pas!
On avait pris la lettre de « Mademoiselle » pour celle d'une mendiante. Sont-ils bêtes, ces portiers I
Et Noris, en écoutant, se disait qu'après tout elle aussi quémandait, comme ces solliciteurs méprisés de la valetaille. Il lui fallait plier ses fiertés à de^ prières.. Elle eût voulu qu'avant de connaître, par les journaux, le résultat du procès, M. de Chantenay lût cette lettre qui traînait maintenant peut-être dans la loge du Suisse
NOK». 85
Les journaux! Le Droit! « Affaire Verignok bt CONSORTS. » Quel crève-cœur, le lendemain, lorsqu'elle déplia ces feuilles de papier où, à chaque ligne presque, elle retrouvait le nom de son père et où elle lut la sentence des juges, avec ses considérants insultants et sans merci! On Tavait encore condamné à une amende, ce pauvre diable qui avait à peine devant lui la certitude matérielle de quelques années d'existence, ce galérien littéraire qui, après une longue vie de rameur de papier, eût pu exister sans trop de privations à la condition qu'il eût placé en viager jw« ja^l^res économies!
Dinorah trouvait inique et nial"^ à la fois cette condamnation qui. Dieu merci, se disait-elle, n'avait rien de définitif. Après une nuit ^'insomnie atroce, dans la solitude de cet appartement, Sa jeune fille était debout, dès l'aube grise, certaine que M. de Chantenay répondrait à la lettre de la veille. Toute la matinée se passa à l'attendre, cette lettre, et à lire, relire, souligner de sanglots ou de colère le compte rendu du procès. A midi, la vieille Victorine, insistant beaucoup, Noris se mit à table et mangea rapidement. Elle avait hâte d'aller, vers Mazas, voir si elle pouvait parler à son père. Désormais elle le ferait souvent ce voyage à la prison. Tout ce qu'elle pourrait donner de sa vie au malheureux homme elle le donnerait, prête à partager avec lui sa détention, si on l'eût permis.
Elle attendait pourtant encore un moment, espérant toujours la venue de cette lettre du prince de Chantenay, Il avait dû lire maintenant ce qu'elle lui écri-
S6 NOUIS.
vait, hier. Le temps passait; Noris se décida i partir. Mais, à la porte de Mazas, elle se heurta à une impossibilité qu'elle n'avait pas prévue. On ne voitpas aussi facilement les prisonniers.
— Avez-vous une permission?
Non, elle n'avait rien. Elle venait là tout naturellement et avec un âpre besoin de sauter au cou du vieil homme et de lui dire que, fûty-il abandonné du monde entier/ elle lui restait, elle, sa fille. Il fallait une permission pour cela. Les familles pouvaient rendre des visites aux détenus, trois fois par semaine.
— Vous n'avez qu'à écrire. On vous répondrai -<- Mais, aujourd'hui...
— Ohl aujourd'hui, impossible!
— Mais c'est mon père... Je voudrais voir mon père ! Noris dut voir, au sourire légèrement ironique
du gardien à qui elle parlait, que a les pères », àMazas, étaient des prisonniers comme les autres. Elle n'était pas la seule fille qui vint là, supplier, les yeux rouges.
— Écrivez, je vous dis, écrivez t
Écrire! comme à M. de Chanteuay! Attendre encore une réponse et sentir le temps passer dans un oubli affreux comme un enlèvement! Désormais elle ne serait plus qu'une suppliante. Seule dans cette mer humaine il fallait se débattre, naufragée, et, dans le fracat» de la foule, qui entendrait maintenant ses prières? Il n'entendait pas, lui, le prince ! Il ne répondait pas.
Elle avait mis en lui une telle confiance! Noris tombait là du haut d'un rêve. Mais avait-il lu la lettre?
NORIB. 87
Était-il à Paris? Elle se fut présentée à l'hôtel de Chantenay^ si elle eût osé.
Du moins, la permission qu'elle demandait de voir son père lui était accordée. Elle allait se retrouver devant lui, pouvoir lui parler 1 II y eut, entre ces deux êtres, lorsqu'ils se revirent, pour la première fois, à travers le grillage et les barreaux d'une cellule de parloir, un déchirement douloureux. Elle apercevait, dans une pénombre, une figure grise et ravagée. Elle eût Youlu l'embrasser, et l'espace vide, une sorte de fossé entre les deux cellules, l'en empêchait. Alors elle se consolait, jetait ses paroles d'espoir à travers les grilles, écoutait la voix brisée du pauvre diable disant :' t Tu sais, je suis innocent! Tu n'as pas a rougir de moi! C'est Vérignon qui est une canaille. Moi, te ne savais pas... j'étais trop bon,' trop bête... Ah! vieil imbécile, va! Oui, vieil imbécile ! »
Elle revint le plus souvent possible, aux jours réglementaires, allant à cette prison comme à un pèlerinage, aune façon de cimetière. Elle se hâtait, ces jours-là, de* mandait à Victorine de pâtisser quelque douceur qu'elle déposerait au greffe, entre les mains de la fouilleuse, mais qu'on ferait parvenir à Féraud. A quoi bon? Il ne mangeait pas. Plus d'appétit. Il n'avait qu'une idée: rédiger un mémoire justificatif, aller en appel. Son avocat lui disait qu'en appel on hii rendrait justice.
— J'en suis certaine, val répétait Noris.
Elle éprouvait une sensation d'étouffement à pénétrer dans la prison emplie d'un air chaud, épais, qui la serrait aux tempes, et à peine la lourde porte garnie d^
olons énormes franchie sous les r^ards curieux, vaguement narquois, des soldats en faction ou assis sur tes bancs, le long du mur extérieur, elle sentait en elle une angoise de cauchemar; il lui semblait que ce qu'elle voyait était le décor gris, morne et hideux, d'un mauvais rêve. Elle traversait une cour carrée où des grilles hautes lui donnaient déjà la sensation d'une torture. Des verdures de lierre poudreux rampaient le long des bâtiments du directeur, encadraient tristement les fenêtres. Des lilas seuls, ironiques et prison* niers, eux aussi, donnaient à cette courcelle, froide comme un puits, un ironique sourire, et ouvraient leurs fleurs dans cette geôle.
A.U greffe, Dinorah présentait son laisser-passer, ce morceau de papier qui lui donnait le dimanche, le mardi et le jeudi, accès au parloir ordinaire; les autres jours, à ce parloir de faveur qui ne différait de l'autre que parce qu'il était situé au premier étage au lieu du rez-de-chaussée et que les barreaux qui la séparaient de son père, comme d'une bête fauve, n'étaient pas réxmis par un grillage. Am parloir de faveur, Noris pouvait le toucher, ce pauvre vieux accablé dont elle apercevait la tête plus chauve et le dos plus courbé dans Fencadrement de cette cage étroite comme un confessionnal. Elle s'asseyait en face de lui, sur la banquette de bois mobile, peint de brun rouge comme le bois de l'échafaud et, collant sa tète pâle aux froids barreaux de fer, elle tâchait d'atteindre, du bout de ses lèvres, la joue mal rasée du pauvre homme où elle buvait parfois la grosse larme qui , de ses paupières rou-