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^ Et à lui. J'ai lu le procès, atteutivement. Il devra être cassé comme verre...
— Vous croyez? Vous croyez, n'est-ce pas?
— J'en suis certain!
Elle rayonnait et le prinee était enchanté. Il regardait cette belle créature dont les grands yeux le buvaient, pleins de fièvre heureuse, confiante.
Noris était moins pâle que la veille. Une impression de joie lui fouettait le sang au visage et, dans le pauvre petit appartement des BatignoUes, la venue de ce prince dont les chevaux piaflaient en bas, sur le pavé du square, lui semblait l'apparition des bons enchanteurs de ses contes d'antan... Le Prince Charmant, tout prêt aux dévouements et venu là pour sauver le pauvre Féraud, elle le contemplait avec une sorte d'admiration naïve — et, lui, dans un fauteuil, jetant les yeux sur les vieilles gravures, les esquisses, les faïences ou les livres, l'humble luxe artistique du. vieux romancier^ disait en souriant, le chapeau sur les genoux, Ie& mains appuyées au chapeau et les jambes croisées :
— Eh I bien , mais c'est gentil, ici î Des eaux-fortes f ... Du soleil!... Très gentil I... Tout à feit gentil 1
Il ajoutait seulement, en regardant autour de lui, la monocle à l'œil, que ces diables de juges auraient pu venir faire une enquête chez le père Féraud. Eh I bien, vrai, à moins qu'ils se fussent cachés dans les paillasses, ^ n'était pas dans le mobilier du bonhomme qu'avaient pu passer les millions des actionnaires des Mines de glirra-Fuente.
Ce n'était pas, du reste, oe que vouait chercher le
prince Beaumartel de Chantenay dans le petit appar> nient du vieil homme de lettres.
Un type singulier, ce prince de vingt-trois ans qui donnait le ton à Paris, inventait les modes, décrétait le chic, menait la fashion à la cravache, comme une jument bien dressée. Tous les débutants limitaient, pastichant ses façons de se vêtir, comme les élèves du Conservatoire tâchent à! attraper le son de voix du jeune premier à la mode. Il occupait la chronique et préoccupait les mondains. Il disait des reporters qui imprimaient son nom à tout propos, dans les comptesrendus des courses ou des premières, les séances du concours hippique ou les matchs du tir aux pigeons : € Ces bons reporters! je les nourris I » Ce qui était un peu vrai. On avait, à tant la ligne, fabriqué au jeune prince une légende de bon ton et de haut goût.
Le prince René, Fleur-de-Chic, devenait ainsi le point de mire des chemisiers et des tailleurs. Joli garçon à sa manière, gentilhomme à sa façon, Tair ennuyé et dédaigneux, envié des hommes et choyé des femmes, gâté par la vie, usé par la fortune, oisif occupant son temps à inventef des chapeaux inédits et à lancer des fillettes inconnues, blasé à Tàge où Ton
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est naïf, Chérubin mâtiné de Lovelace, il succédait au général de Chantenay par droit d'héritage, et le prince aimable et chevaleresque autrefois surnommé, t le dernier des Abencerrages » revivait dans son fils comme une œuvre d'art survivrait dans un surmoulage.
Simili-don Juan, mais avec toutes les aventures et insolents bonheurs d'un don Juan authentique, le petit prince Beaumartel de Chantenay exerçait une de ces suprématies qui s'imposent à Paris, on ne sait comment, et durent tout juste autant que la génération qui la subit. On le lorgnait comme une actrice, pour connaitre le genre inattendu que décréta,it sa fantaisie. .
C'était lui qui avait mis à la mode, avant d'autres, les gros diamants, les grosses perles, les grosses bagues, la lourde joaillerie apportant sa note tapageuse — et note était le mot exact, — à la stricte correction de la toilette moderne. Sa distinction, au contraire de celle de son père, consistait à se faire distinguer. On l'avait vu, à la suite d'une rencontre avec un clubman de ses amis, à propos de Nicette I", ou de la duchesse de Terni, on ne savait pas au juste, porter un foulard agrafé au milieu du cou par un camée antique, monté en broche, et cela pour dissimuler Tégratignure que lui avaient faite l'épée du petit Servière, ou les ongles de Nicette I", on ne savait pas non plus au juste.
Le matin vêtu à l'anglaise, de gros drap gris, comme un groom, le jeune prince était, le soir, tfambant de bijouterie, comme une devanture du Palais^ Royal. Il avait, sur le plastron de la clKîmise, des perles ou des diamants d'une grosseur exfîei)tionnelle.
célèbres chez le^ bijoutiers. « On ferait, en l'enlevant, une affaire superbe I » disait-on au elub. Cette prodigalité de joailleries ôtait un peu de sa bonne tenue britannique à ce parisien d'aspect exotique, anglais ou russe, dont le principal charme était celui-ci, que nul ne lui contestait : « — Personne ne salue comme lui... perfiocn^! »
Salut correct, le corps raidi, les pieda à angle aigu, la nuque s'inclinant automatiquement ni trop, ni trop peu, à Un cran spécial qui, non atteint, donnait au salut une signification dédaigneuse, et qui, dépassé, Teùt rendu obséquieux — inclinaison brève, mouvement rapide, en deux temps — exquis, le salut 1 « Personne ne salue comme lui !» Le prince de Ghantenay devait arriver à tout avec la supériorité, la spécialité de ces saluts-Ià !
Il y avait, dans les salons, des femmes plus que mûres, des douairières que le temps avait faites vé^ nérables, et qui lorsqu'on leur demandait : « Le prince René salue-t-il mieux que son père? » laissaient monter à leurs lèvres faites maintenant pour des baisers d'aïeules de jolis sourires pleins de passé et qui voulaient dire, quand la bouche ne le disait pas : « £h! c'est autre chose... c'est autre chose I .. )> Ah t les beaux sourires ! Et très âatteurs, malgré leur âge, pour le feu général prince Beaumartel de Chant^idy, le c dernier des Abencerrages ! »
) Du reste le marquis de Ferdys ne le CRchait pas à son neveu René. Le marquis avait, d^nîs la moii du prinœ Gérard, épousé M^ de Chanteauty, sonnr un gé-
néral, et, à TAlma, à vingt-deux ans, il avait porté le fanion du prince. Une balle l'avait même atteint, à Malakoff, avant son général, et couché à terre. C'était presque par admiration pour le prince de Chantenay que M. de Ferdys, au retour de Crimée, épousait Tunique sœur de Gérard. Mariage d'amour dont l'amour, disait-on, n'avait duré que le temps d'un feu de paille. Le marquis menait, de 1858 à 1870, la vie à grandes guides et la marquise, qui l'aimait toujours malgré ses fredaines, se consolait d'être une femme délaissée e» devenant une mère adorée et adorable. Elle élevait son fils, àjfé de deux ans de moins que René et, avec un peu de bonne volonté, elle eût pu élever son mari, ce grand fou de trente ans passés beaucoup moins raisonnable que l'adolescent.
En 70, M . de Ferdys reprenait du service, saluait la marquise, baisait au front son fils Raymond, qui avait treize ans, et s'en allait charger, sur le plateau d'IUy, à côté de GallifFet et de Margùeritte. Prisonnier, il revenait tout juste à temps pour conduire, aux côtés de Raymond, le deuil de Mme de Ferdys. Puis, l'enfant achevait ses études au collège, le marquis reprenait sa vie de Paris comme Paris lui-même recommençait la sienne et, frôlant déjà le mauvais côté de la quarantaine, mais joli homme, élégant, maigre, alerte, la moustache en croc et les cheveux gris comme g'il les eût poudrés, il disputait à son neveu René les cœurs disponibles, capable, du reste, malgré son âge, de battre le prince de Chantenay sur ce terrain spéciai «t qui, depuis des années, lui était étrangement familier.
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— Oui, mon cher, disait gaiement le marquis, vous n*êtes pas des hommes, vous autres!... Raymond est un bénédictin. Il veut se faire marin et potasse ses livres. Autant se faire moine l Et toi, séducteur, Torahre de ton père reviendrait, en cheveux blancs, — tu m'entends, en cheveux blancs, — que toutes tes maîtresses, toutes, te planteraient là pour le fantôme de ton pèrel... D'ailleurs, sans aller plus loin : — moi!..
Il se montrait lui-même, murmurait un nom féminin quelconque et riait dans sa fine moustache en voyant la grimace de son neveu.
— Battu par moi, René! Interroge mon acte de naissance, malheureux !... 1833!... Je ne te fais pas honte?
Il consolait d'ailleurs son neveu en lui jurant que leurs victoires mutuelles étaient vraiment trop faciles. Il n'y avait ni à se vanter des siennes ni à se fâcher de celles* du voisin. C'était banal, stéréotypé ! Des journaux que tout le monde pouvait lire, tout le monde...
— Invente donc enfin un roman que personne n'aura parcouru ! disait le marquis:. —
Et, en pensant à Noris Féraud, le prince souriait quelquefois. Un roman inconnu! Ehl M. de Perdys ne croyait peut-être pas si bien dire 1 ...
Tant que Vérignon avait tenu le haut du pavé, René s'était fait un plaisir d'honorer de sa présence les salons du financier. Non pour le financier, sans doute, mais pour Noris. L'arrestation de l'inventeur des Mines de Sierra-Fuente avait seule ralenti son zèle et puisque Mlle Péraud, discrète et honteuse, ne reparaissait point, ma foi, tant pis, quoiqu'elle fût
charmante le prince ne s'aviserait certes pas de la repêcher dans cette eau trouble. Alors, bien que piqué au vif par cette beauté singulière, René oubliait ou s'exerçait tout naturellement à oublier Noris lorsque, tout à coup, la jeune flUe avait fait directement appela lui.
La lettre écrite avec confiance par Noris trouvait M. de Chantenay assez maussade et perplexe. Évidemment il n'eût pas mieux demandé, en protégeant ou en ayant l'air de protéger le père, que de s'insinuer plus avant dans les bonnes grâces de la fille, mais il éprouvait une certaine crainte à se mêler d'une aflaire compromettante. Son instinct d'homme du monde prudent et élégant le poussait à s'éloigner de pareils ennuis. Il n'avait, à mettre le pied dans cette mare, qu'à recevoir des éclaboussures'. Bah! en dépit des beaux yeux troublants de Noris, peut-être valait-il mieux laisser la supplication «ans réponse! Et René ne répondait rien.
Il y avait, après tout, de belles filles dans Paris et la petite baronne Niedmann, tout justement, occupait le prince à ce moment-là. Mais, brusquement, la rencontre de Noris devant l'établissement du docteur Sierck rallumait toutes les flambées de désir de René. Elle ne lui avait jamais semblé si exquise, Noris! Où diable avaitelle pris ces prunelles-là? Lasse et les traits battus, tout à fait jolie avec sa pâleur mate et l'expression hagarde de ses yeux, elle excitait chez le prince des convoitises plus ardentes. En remontant dans son coupé, il se reprochait tout aussitôt, non pas comme une action égoïste, comme un manque do générosité, mais comme
une bêtise pure et simple, de n'avoir pas été avec Noris plus chaleureux, de n'avoir point, par exemple, promis une protection, à tout hasard.
— On est godiche 1 songeait-il. C'était pourtant un© occasion I
De cet appel désespéio de la pauvre fille, de cette douleur vraie, criant vers lui, inentendue tout d'abord et coudoyée par hasard, il ne tirait que cette conclusion : « J'ai donné en plein dans la niaiserie. La petite est ce* pendant assez jolie pour que je risque de me compromettre un peu pour elle. D'autant plus qu'un Chantenay peut se mêler à tout sans se compromettre en rien ! >
René songeait, du reste, à réparer sa bévue. Il n'avait qu'à se présenter comme un sauveur — quitte à chercher à le devenir — chez Mlle Féraud. Et quand il se donnerait la peine d'intercéder auprès de quelque juge en faveur du condamné, eh bien I Noris en valait certes la peine! Faire passer sa carte à un président de Cour d'appel n'est pas, en somme, un bien grand sacrifice. Il irait voir les juges, comme elle le demandait ; il irait les voir, pour garder le droit do la revoir elle-même I
Et, changeant de ton, se jetant à l'eau, comme il disait, choisissant sa tactique, le prince René arrivait, souriant, au logis d'Eugène Féraud et tendait à Noris la main ouverte et toute dévouée d'un ami.
Ahl comme elle la prit, cette main, et comme, en revoyant le prince, elle se crut protégée et sauvée! Elle n'était plus seule. Elle avait un appui dans cette lutte engagée avec ces gens de justice auxquels elle voulait arracher son père. Il lui semblait que Féraud
n'avait plus rien à craindre maintenant que M. de Chantenay consentait à s*occuper de lui.
— Car vous m'aiderez à le faire acquitter, n'est-ce pas? disait-elle en regardant le prince au fond des yeux.
— Je vous le promets.
Il gardait dans sa fine main nerveuse la main chaude de fièvre de Noris, et le sourire qu'il avait donnait à la jeune fille des frissons d'une tendresse singulière. Il lui semblait que ce pâle jeune homme l'enveloppait d'une sorte d'affection paternelle et, elle qui était comme la protectrice du vieux Féraud, ressentait une volupté féminine à se sentir protégée à son tour, dominée par le prince.
Elle avait hâte de dire au condamné ce que M. de Chantenay avait promis. C'était aussi de l'espoir pour le malheureux homme qui, là-bas, vivait dans cette atmosphère de prison, dans une odeur d'étuve, de buanderie et d'hôpital, sortant à peine de son coin de prison pour aller traîner un pas de malade dans les promenoirs où, pour tout horizon, il avait le cailloutis des murailles rousses et un peu de ciel géométriquement découpé au-dessus de sa tête.
Ah! il tombait de haut, le pauvre rabâcheur de romans I
Au promenoir où l'impression d'emprisonnement était plus féroce, il préférait encore cet étroit espace, aux murs nus, à demi teintés d'ocre jaune et de brun, avec une table basse, jin tabouret de bois noir, un pot de grès, une cuiller de bois, un bidon et une gamelle
en fer battu, — le délabrement officiel d'une nudité voulue, — cellule atroce, mais cellule où il pouvait, du moins, penser, penser à son aise, le jour lui glissant d'en haut par une lucarne qui sp levait et se baissait avec un bout de fer.
Il étouffait dans ce boyau où l'œil du gardien l'épiait par un trou presque invisible, où on lui passait sa nourriture par un guichet, comme à un chien, mais d'où, par la porte entr'ouverte, en collant un de ses yeux à l'entrebâillement, il apercevait, au centre de la prison, rayonnant en cette atmosphère grise sous sa chasuble d'or, le prêtre qui disait la messe au centre de la chapelle ronde : — moyeu de cette roue de douleur dont chaque division de Mazas est un rayon.
Il y étouffait, dans ce cachot, mais il y pouvait être lui. Il écrivait, écrivait sans cesse, noircissait du papier où il contait sa vie entière, laborieuse et bornée, à ses juges futurs. Il lisait aussi, demandait des livres au bibliothécaire et, un jour, par un étrange hasard, on lui envoya un de ses romans à lui, le Cœur Saignant, et il en éprouva comme une joie. La prison lui parut aussitôt moins sombre : on l'y connaissait. Ce fut une joie. Alors il demanda d'autres romans de lui.
Mais il allait, le malheureux, au devant d'une déception encore.
On les lui apportait, ses pauvres livres, cartonnés à la diable, avec une étiquette de toile grise collée au dos et le titre écrit à la main; — on les lui apportait de la Bibliothèque, parmi les ouvrages qui composent le catalogue de ces prison», le Musée de$ familles, le Maga*
9tn pittoresque, la Bibliothèque des Voyages^ la Révo^ lution de Thiers, les contes de Dumas ou de Mérimée et il les ouvrait, les interrogeait aussitôt comme des compagnons qu'il était tout surpris et tout heureux de rencontrer en captivité comme lui.
Les vieux romans de ses vingt ansi Les récits de sa jeunesse I Ceux qui devaient, croyait-il autrefois, lui donner la gloire 1
Mais il ressentit bientôt une tristesse noire et regretta de les avoir réclamés, ces pauvres livres. Il les retrouvait, mais — avec quelle amertume! — il les retrouvait souillés par les annotations brutales, niaises ou cyniques de ces mains habituées aux vols, mains noueuses aux ongles plats, aux gros pouces tachés de sang ! Il devenait tout rouge ou tout pâle en rencontrant là, blagués hideusement par ces cabotins du fric-frac ou du couteau, les descriptions poétiques dont il émaillait naïvement ses récits mexicains, ses vieux romans d'amour des belles nuits brésiliennes. Le oA/ /a //a/ moqueur du voyou jaillissait comme une iïyure au front des pâles Mercedes et des Carmen t aux yeux de velours t d'Eugène Féraud. Les héroïsmes des amoureux, les dévouements des jeunes premiers, les situations attendrissantes, ces critiques de Mazas les gouaîUaient en marge avec des orthographes grasses de titis sceptiques et blasés; et le romancier qui s'indignait de bonne foi des entreprises criminelles de ses gauchos^ de ses bandits des Terres Chaudes, des troisièmes rôles au teint cuivré de ses drames, rencontrait, suivies de points d'exclamation bouffons, des Inscriptions cyniques, qui ren«
NORIS. b3
voyaient ses salteadores et ses bandits A Técole :
f Pas malin, Don José Cabrai! Ge jou mieu que sa
du coutauf Signé : Noël (Pierre-Léon), dit La Gla*
CIÈRE. i
Ainsi, voilà ce qu'ils pensaient de lui, ces lecteurs de la prison I C'était, pour le malheureux, comme un écrasement.
— Est-ce que la réalité dépasserait en horreur nos actions? se disait alors le pauvre Féraud, en songeant qu'après tout, qui sait? il avait peut-être eu tort, jadis, de trouver que t Balzac désenchantait de la vie. »
La Viel Ce n'était pas plus gai que cela! Il était presque forcé de le reconnaître maintenant, le pauvre idéaliste, et le pessimisme de Balzac n'avait peut-être pas tout à fait tort. Ah! il les connaissait, Balzac, ces tripoteurs d'argent, et ce n'est pas lui, le gros madré, qui se fût laissé jouer sous jambe et entraîner à Mazas par un drôle comme ce Vérignon !
— Si jamais je sors d'ici... et j'en sortirai... disait alors le condamné, on verra I on verra !
Noris entretenait en lui cette confiance, et ellemême se sentait à présent encouragée et rassurée par le prince de Chantenay. Il tenait parole, René; il avai^ vu leà juges^ plaidé à sa façon la cause du bonhomme Féraud en disant — ce qui était vrai : — « Vous l'avez pris pour un malin, c'est un imbécile. » Et il revenait, rue Brochant, dire à Noris, d'un petit air entendu : c — Ca va bien. Nous le tirerons d'affaire. »
La jeune fille éprouvait pour le prince un sentiment de reconnaissance éperdue, qui doublait cet amour
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éprouvé par eile depuis les premières rencontres. Il éUit bien décidément devenu pour elle Têtre idéal qui protège et qui sauve. Elle lui vouait, de jour en jour, plus profondément une affection singulière, faite de tous les espoirs, d'une foi ardente, d'une confiance illimitée. Il lui semblait qu'il collaborait fraternellement à la chère œuvre de salut.
Et peu à peu, dans l'isolement où elle se trouvait, avec le besoin de confidences qui lui gonflait le cœur, elle en arrivait à mêler si intimement à sa vie René de Chantenay, qu'elle pensait à lui comme au plus cher de tous les êtres, après son père. « Mon frère René », se disait-elle en souriant. Lui, ne lui parlait point d'amour et pourtant dans cette tendresse protectrice, il y avait des sous-entendus passionnés, et ce frère aîné tendait savamment ses pirgcs.
Il n'était du reste pas pressé d arriver, comme il disait. Ces visites à Noris, ces causeries dans le petit appartement des Batignolles, ces promenades dans les allées du sq^iare, entre des haies d'enfants et de lilas qui poussaient ensemble, lui donnaient une diï^traction aimable. C'était nouveau, c'était imprévu, original, cela ressemblait si peu au foyer de la danse, aux coulisses des petits théâtres, aux boudoirs habituels ! Ce parisien jouait à l'idylle, en passant. Il embourgeoisait ses amours, souriant, trouvant la sensation très drôle, flatté de cette passion qu'il devinait chez Noris et qui lui apportait un chatouillement d'amour-propre tout particulier, celui ^ue donne l'aflection de la fiancée, de l'être qui ignore
et qui aime, de cette créature exquise qui sera la femme et qui n'est point la femme mais la jeune fille.
C'était pour le prince, déjà las et sachant que l'amour est un perpétuel et banal recommencement, une séduction vierge, qui fouettait ses curiosités, et pourtant lui donnait la joie d'en rester à cette indécision du caprice, k cette sorte de cour qui l'étonnait et lui plaisait.
Il allait voir Noris souvent, la plupart du temps lorsqu'elle revenait de Mazas. Il sortait du hammam ou de la salle d'armes et jetait l'adresse de la jeune fille à son cocher. Quand ils étaient seuls, elle et lui, presque toujours ils parlaient de Féraud. Le sujet eût fatigué René s'il eût écouté, mais il regardait -les beaux yeux noirs de Noris, ce nez droit dont les fines narines palpitaient avec des colères, ces lèvres qui frémissaient d'indignation et qui pouvaient blêmir de volupté ; il prenait dans ses mains les mains toutes chaudes de fièvre de la pauvre enfant et il restait là, enchanté, charmé de cette beauté un peu sauvage, sans poudre de riz ei sans coquetterie, et tout heureux d'entendre cette enfant lui dire, en essayant de sourire, après les larmes essuyées :
— Mais je vous ennuie, avec mon pauvre père !... Voyons, ne parlons plus de lui. Parlons de vous. Qu'avez-vous fait aujourd'hui ?
Ce qu'il avait fait? Rien. Deux toilettes. Un tour au Bois. Des visites. Une conférence avec son chemisier : porterait-on un ou plusieurs boutons au plastron, décidément? Causé avec sa mère, toujours torturée
par ses migraines et étendue sur sa chaise longue, dans son petit boudoir japonais. Un tour au Tattersali. Changé son cocher. Pris un anglais. Mis quelque enchère sur un bibelot à Thôtel Drouot. Flâné, traîné çà et là. Rien, encore une fois. Rien. Et il disait, voulant faire de l'esprit :
— C'est si long, si long, une journée I... Ah I il y a aussi des prisonniers en liberté ! *
En arrivant, un soir, chez Noris, il la trouva plus nerveuse que de coutume, inquiète. Eugène Féraud était malade. Toutes ces tortures lui montaient au cerveau. Il avait eu comme un transport, la nuit précédente. On avait, un moment, craint un suicide et on avait doublé le prisonnier. Au lieu de la solitude de la cellule, on l'enfermait dans une cellule à deux. Le vieil honnête homme maintenant vivait face à face avec un voleur. Un fils de ftimille, qui chez son patron, avait forcé la serrure de la caisse et pris la fuite avec une misérable fille. Cette promiscuité écœurante avec un être avili, humiliait Noris, mais — chose singulière — ne déplaisait pas à Féraud.
— Tant mieux, tant mieux, disait-il, je le ferai causer, mon voleur. Je l'étudierail... Je n'ai pas assez étudié sur nature !
Sa fille était effrayée de cette sorte de contentement béat, de ce sourire doux, qui, avec le hochement sénile de cette tête grise, lui semblaient maladifs. Ah ! si son père mourait! Et s'il mourait condamné?.. Condamné ! Ce serait épouvantable. I.e sort lui devait bien, au moins, après ces hontes, l'éclat d'une réhabilitation!
Et, pendant qu'elle s'exaltait sur cette idée douloureuse, René s'efforçait de la calmer, lui répétait que cette maladie du prisonnier était peu de chose — la température des premiers beaux jours, Pair épais de la prison, des promenades trop écourtées peut être — et, en la consolant, la conjurant de ne plus pleurer, il ressentait l'attrait poignant, la griserie exquise que donnent les larmes de la femme. Elle s^était accoudée au bras d'un fauteuil, devant la fenêtre ouverte et tout un flamboiement de soleil couchant la couvrait comme d'un voile d'un rose vif. Et lui, la regardant, illuminée ainsi, enveloppée de chaude lumière, dans une auréole de printemps, se sentait attiré et conquis, s'approchait, cherchait ce regard, ce beau visage attristé qui le fuyait. Il écartait des yeux en pleurs de Noris ces mains qu'elle y portait, comprimant ses sanglots, et, la tenant là, la regardant bien en ïace, lui, à demi-agenouillé, penché vers cette créature exquise que baignait tout entière le crépuscule rose :
— Je vous en prie, Noris, pas de désespoir. Votre père reviendra ici. Il sera acquitté. Vous serez heureuse. Vous serez aimée I
Elle frissonna, ses yeux allant au fond des prunelles de René.
C'était la première fois que, sur ce ton passionné, tout bas, dans le frémissement d'un aveu, le prince lui parlait d'amour
— Aimée!
Elle hochait la tête, songeant peut-ête à son père qu'elle pouvait ne jamais revoir là, comme le disait
René, et lui, enhardi par ce mot qu'il venait de prononcer, presque malgré lui, s'approchait toujours, serrait dans ses mains les mains de Noris, et, baissant encore la voix, dans un murmure, à Toreille de la jeune fille que ses lèvres, à lui, caressaient presque d'un baiser :
— C'est moi qui vous aimerai toute ma vio, Noris I... Vous êtes si jolie et si bonne!... Vous méritez tant d être aimée... Et je t'aime, et je t'aime^
Elle fermait les yeux, elle s'abandonnait aux tendresses de cette musique savante du charmeur. Elle oubliait. Elle était comme lasse, et, dans une torpeur délicieuse, elle se laissait bercer aux caresses de ces paroles, René s'exaltant lui-même, vraiment ému, vraiment sincère devant cette créature dont le regard maintenant l'interrogeait jusqu'à l'âme, tandis que, dans une prière, Noris demandait, la voix baissée et aussi timide qu'un soupir :
— Est-ce bien vrai? Vous ne mentez pas?
— Jetelejurel
— Tu m'aimes?
— De toute mon âme!
— Tu m'aimeras toujours?
— Et tu seras ma femme, ma femme, entends- tu, Noris, mon adorée?.. Ma femme! — Ta femme?
Elle croyait bien faire un rêve : le délicieux rêve de ses premières visions, et le prince, le chimérique amoureux, le prince Bleu de ses songeries déjeune fille, lu répétait alors, dans un élan d'amour éperdu :
— Oui, ma femme! Ma femme 1 Aussi vrai que j4 l'adore ! Et sur mon honneur I
Pour Noris, cette heure d'Avril où, dans le jour mbant et la lumière rose, elle s'était, sans sa .oir, nnée à M. de Cliantenay, cette surprise avait été une sorte de songe où elle avait passé, inconsciente; pour René, c'était une aventure délicieuse, et, tout surpris de se sentir conquis décidément, il rencontrait chez la jeune fille une maîtresse inespérée, plus jolie cent fois et plus adorable que la baronne Niedmann qu'il prenait à son mari, ou Marie Launay, de TOpéra, qu'il soufflait à Molina, le banquier.
Le prince était enchanté. Une conquête ravissiinte, f savoureuse, » disait-il à son cousin, Raymond de Ferdys, qui ne tcjuait pas du tout à ces confidences. Un bon petit amour bourgeois, aussi éperdu que d'autroî?, mais coquet, discret, amusant comme une excursion dans une banlieue inconnue. Le prince René Beaumartel de Chantenay en avait bien là pour une saison. Quant à Noris, elle avait, dans ce premier amour, mis sa vie entière.
Il y eut d*abord chez ces deux êtres si dissemblables et réunis cependant par ces deux sentiments, identi-
qiies en apparence, le caprice de Tun et la passion de Tautre, un moment divresse absolue et. pour Noris, dans son malheur même, des heures de joie. Elle adorait René. Elle se donnait à lui dans toute la confiance d'une candeur passionnée et qui ignore. Elle serait sa femme, puisqu'il Tavait juré. Et elle ne réfléchissait même pas à cette dou'ouroiise réalité qu'elle était sa maîtresse.
Sa maîtresse! Le nom lui en eût été doux, tant elle avait foi en lui et tant elle aimait ce prince idéalisé par sa chimère. Mais, ce nom, elle ne le prononçait pns, même en pensée. Elle se laissait vivre, suspendue à René, et n'attendant que l'heure où, à sou père libre, acquitté, déclaré innocent, elle pourrait dire :
— Je suis la femme de René I
Il ne lui venait pas non plus à l'idée que « la femme du prince de Chantenay » était ou serait princesse. Elle ne songeait pas au titre que René portait. Il était lui et c'est parce qu'il était lui qu'elle l'adorait. La fille avait, dans ses héroïques candeurs d'âme, les ignorances ou les illusions du père. Il les expiait, lui, par le cachot de Mazas, la cellule double Sivec un briseur de serrures. Elle n'en éprouvait qu'une immense joie, s'endormant dans ce double rêve que Féraud serait libre, réhabilité devant les hommes et que René était son époux devant l'honneur.
Et alors, pour ce parisien rassasié de Paris et pour cette enfent grandie dans l'atmosphère d'une bibliothèque, à demi séquestrée par l'humble existence du conteur à trois sous la ligne, une vie étrange com-
NORia. 9i
meiiçait : des promenades furtives, René ne tenant pas à trop se montrer et Noris ne songeant à rien qu'à la joie d*être seule à son bras, n'importe où. Et ils promenaient ainsi Tidylle de leurs amours de vingt ans dans des coins perdus que M. de Chai;tenay ne connaissait pas et qui Tamusaient. Ils allaient de la rue Brochant à Montmartre, par les petites rues ignorées, confondus dans la foule ou perdus ^ns les solitudes de ces feubourgs. Il trouvait, au sortir des salons de rhôtel de Chantenay, des saveurs singulières à ces esca* pades buissonnières. Au lendemain de quelque réception étouffante où, dans ses salons envahis, sa mère à demi somnolente, avait fait entendre des airs livoniens à ses hôtes, il plaisait à René de s'égarer, avec Noris, dans ces ruelles où ils pouvaient parler haut sans qu'on les entendit.
Elle s'étonnait avec lui qu'il y eût à Paris de ces ruelles inexplorées, curieusement nouvelles, pittoresques. Elle regardait, avec des- stupeurs de voyageuse ces rues montantes, paisibles, sans voitures, enveloppées d'une sorte d'atmosphère provinciale. Des femmes se tenaient sur le pas des portes. Des enfants sortaient en courant d'une école voisine et leurs cris de gamins en liberté se mêlaient aux piaillements des oiseaux voletant dans les arbres reverdis. Des touffes de fleurs, aux branches rajeunies, riaient au-dessus des murailles grises.
Ce blanc, ce jaune, ce vert tendre plaisaient à Noris.
Elle ressentait, joyeuse, les griseries des Avrils. Elle ne savait, le cœur gonflé, dans cette tiède atmosphère printanière, si elle avait envie de rire ou de pleurer.
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Et serrée contre René, en montant, par la me Lepic, le coteau qui mène au vieux moulin de bois, noirci et disloqué par Teau des pluies ^ elle s'arrêtait, se sentant prise d'une mélancolie singulière devant la fraîcheur de Therbe piquée de pâquerettes qui s'arrondissait sur un vallon pelé et surtout devant la perspective des environs de Paris, d'un grand horizon perdu dans la brume, jusqu'aux lointains moulins de Sannois.
— Sals-tu, disait-elle, je voudrais vivre ici à jamais va aller là -bas, bien loin, et, avec toi, y rester toute ma vie!
Certes elle eût voulu s'enfuir loin, plus loin que cette ligne violacée 'de l'horizon, par delà les maisons, par delà les champs, toute seule avec René qu'elle aimerait toujours comme elle l'aimait aujourd'hui! Ah! s'il pouvait durer ce maintenant! Toujours, toujours l'aimer, lui! Toujours être aimée!
Et non seulement il était possible, ce beau rêve, mais elle le tenait, vivant et souriant. Et dans trois ou quatre semaines, à présent, le procès « Vérignon et consorts » serait révisé I L'influence du prince de Chantenay était réelle. Les magistrats avançaient l'heure de l'appel.
Noris n'avait aucun doute sur l'issue finale de la cause, pas plus que sur la loyauté de René. Sa seul'* inquiétude, c'était la faiblesse visible de Féraud. Elle le trouvait, à chaque visite, plus pâle. Quand, assise sur la planche de bois, dans la cellule du parloir, elle écoutait venir vers elle, à travers la cloison barbouillée de rouge, les pas traînants du prisonnier, il
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lui semblait, à chaque fois, que ces pas étaient plus lents, pesaient davantage. Le corps se tassait, le visage blêmi s'anémiait.
. — Tu souffres ? disait Noris, inquiète.
L'autre, derrière les barreaux, souriait et répondait :
— Non.
— Tu t'ennuies ?
— Pas du tout. Potier m'amuse.
— Potier?
L'homme à la serrure. Potier contait ses amours à ce romancier, et comment pour une coquine qui le trompait, il avait volé sou patron et tué sa vie.
— C'est très curieux. . . très curieux. . . répétait Féraud. J'en ferai un livre. Ahl quelle bêtise que l'amour!
Puis il se reprenait, disait à Noris :
— Ça dépend ! Je ne veux pas te désillusionner ! Mais pas de roman, décidément, pas de roman dans la vie! Ça se paye trop cher... quand ce n'est pas du roman qu'on écrit!
René ne demandait que rarement des nouvelles de Féraud. Maintenant il lui semblait pénible de parler du condamné. Noris, une fois, lui dit pourtant :
— Quand mon père sera ici, il faudra bien tout lui avouer I
Le jeune homme mordilla légèrement sa petite moustache blonde.
— Vous avez juré ! dit Noris.
— Oui, oui, et je ne l'oublie pas I répéta vivement le prince.
Il avait hâte d'éluder de tels propos. C'était dans le
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petit salon de la rue Brochant Pour sauter i un autre sujet» il dit tout à coup, en regardant une tète de femme, hardiment brossée, dans un petit cadre plat, sans ornements, la dorure salie :
— Qu'est-ce que c'est que ça ? Ça n'a pas Tair mal I
— C'est un Delacroix, dit Noris.
— Tiens, on ne le dirait pas l C'est, peut-être mal placé, dans un faux jour ; — ça manque de vernis.
— C'est le premier tableau que mon père ait acheté, il y a bien longtemps, j'étais toute petite. Je me rappelle encore comme il était heureux! Un Delacroix! Un Delacroix ! Une étude de juive que le peintre avait l'apportée du Maroc. Je crois que mon père avait payé cela 250 francs, peut être 200 !
Le prince regardait l'étude mal placée, à contre-jour, — une belle fille brune, les cheveux dénoués avec des sequins collés à son front, quelque danseuse de café maure — et, très simplement, M. René Beaumartel de Chantenay dit ces mots caractéristiques à Noris Féraud :
— Ah I c'était le bon temps pour acheter des tableaux. Aujourd'hui il n'y a plus rien à faire. Ils vendent trop cher, les peintres I
— Ils ont raison ; ils font payer la vache enragée que tours maîtres ont mangée, dit Noris en essayant de rire.
Elle riait mal. Elle songeait à son père, qui, lui aussi, travaillait dur, et vendait peu.
— Ce qui n'empêche pas que vous devriez lui faire mettre un cadre neuf, à votre Delacroix ; il m'a Fair emba.
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Peut-être René do Cnan-tenay ne savait-il pas exactement la valeur du mot d'atelier. Mais il parlait l*argot des peintres comme celui des horsemen, avec moins de science, mais avec autant de désinvolture. Un homme de son rang devait se connaître en peinture et se montrer au Vernissage aussi exactement qu'au Concours Hippique. On n'eût pas ouvert sans lui.
Il ne fut plus question, d ailleurs, de la Juive du Maroc de Delacroix. René détacha. du tableau ses yeux fatigués et les reporta sur Noris avec Tadmiration de connaisseur qu'il eût montrée pour la jument victorieuse d'un Derby. Il la louait do la petitesse de son oreille, de la splendeur de ses cheveux, du velouté de ses yeux, et, la jeune fille, sous ces madrigaux qui la détaillaient avec une persistance d'une gracieuseté brutale, se sentait, mal à l'aise et rougissait un peu, demandant à René d'autres éloges.
— Lesquels? Je vous disque vous. êtes étonnante!., étonnante!
Elle souriait, mélancoliquement :
— Dites-moi que je ne suis pas méchante et que vous m'aimoz, je préférerai cela. I
René disait vrai. Il la trouvait si joliequ'après avoir eu la joio de l'aimer comme en cachette, U ressentait la tentation de la montrer, de la présenter à ses amis des clubs, de se parer de sa conquête. Il était fier de sa découverte. Ce fameux livro vivant que personne n'avait lu, et dont parlait le marquis, son oncle, eh bien ! il était là! U l'avait découvert et feuilleté le premier, lui, Fleur de Chic/ Mais il eût souhaité que tout
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le monde TappTît. Il eût voulu opposer Noris, cette tzigane parisienne, adorable dans la splendeur de sa beauté, à toutes les beautés célèbres qu'elle eût éclipsées brusquement. Un triomphe pour elle et pour lui. Mais voilà : Noris semblait ne pas comprendre, lorsqu'il lui parlait de sortir de ce cercle étroit où ils promenaient, à demi perdus, leurs amours. Elle était en deuil. Tout ce qui n'était pas ou son père ou René, lui eût fait horreur. Jusqu'à ce que Féraud fût sorti de prison, pourrait-elle se montrer à un autre qu'à M. de Chantenay ?
Victorine un peu effrayée de la pâleur de « Mademoiselle » lui conseillait pourtant quelquefois de prendre l'air et de se distraire^ La vieille servante ne se doutait de rien, regardait M. de Chantenay comme un sauveur et le saluait avec respect. Elle n'avait même pas compris certaines plaisanteries douteusesdu cocher qui menait parfois le prince du parc Monceau à la rue Brochant. Les malices du valet avaient glissé sur l'ignorance de paysanne de la cuisinière. — Au reste, maintenant, correct et froid ; le nouveau cocher, l'Anglais, ne disait jamais un mot. Victorine l'aimait mieux que l'autre, celui-là.
Elle répétait donc à Noris :
— M. le prince vous invite I... Écoutez-le... Ce n'est pas bon de respirer seulement Tair de Mazas. Quand je vais là-bas, cette odeur de renfermé me donne aussitôt mal à la tête ! Pauvre Monsieur ! Ce qu'il doi souffrir I... Est-ce qu'on ne va pas condamner le Vérignon aux galères au bout de tout ça? Il mériterai d avoir le cou coupé, ce Robert Macaire I
Noris n'écoutait ni René ni Victorine. Il lui plaî-^ sait de vivre blottie dans ce logis avec Tespoir d'y voir rentrer Eugène Féraud et la joie d'y recevoir, dans sa chambre de jeune fille, le prince Bleu. Elle se laissait vivre maintenant, trouvant à la vie un charme. C'était comme un état de somnambulisme particulier : elle ne savait pas si elle était une fille tombée bu une fiancée, elle savait qu'elle aimait René et qu'au milieu de ses paroles d'amjur, René lui parlait du salut de son père. Voilà tout. Et les jours passaient ainsi, rheure approchait où Féraud allait lire enfin devant ses nouveaux juge?, ce long, long mémoire qu'il griffonnait sur la petite table de bois de sa cellule de Mazas
Peut-être était-ce parce que ce moment de fiévreuse joie venait que Noris consentit à ce qu'on lui présentât le jeune marquis de Ferdys, le cousin de René. A défaut de compagnons de club, le prince tenait à montrer du moins à Raymond quelle créature idéale il avait découverle. C'est au père de Raymond que René eut volontiersprésenté Noris, mais il se défiait du marquis. Avec ses moustaches de reître et ses fins cheveux d'argent crespelés, ce diable d'oncle était adoré, allumant une passion, pst! comme un grain de poudre. Et dangereux I II eût été capable, pour ennuyer son neveu, de courtiser Noris 1 René aimait mieux se parer de sa maîtresse devant ce « Grandisson » de Raymond, qu'il étonnerait et qui ne lui disputerait pas sa conquête.
René proposait tout na'urellement un dîner dans quelque restaurant des Champs-Elysées, un prétexte à iîaus<>Tie, mais cett« idée déplut à Mlle Féraud et lui
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prodaisit un effet singulier. C'est alors^ dans la banalité d'un de ces cabinets particuliers où le prince voulait la conduire, qu'elle se fût sentie tombée. Si M. de Ferdys voulait la voir, c'était bien simple : il n'avait qa*à accompagner René, un jour ou l'autre* C*est ce que ât Raymond, moitié par désœuvrement, moitié par cette curiosité qu'éveille, à vingt et un ans» toute image de femme évoquée par un autre.
Il vint un soir^ avec René, causa, trouva en effet Noris charmante et la laissa enchantée de lui. C'était un grand jeune homme mince, d'une élégance et d'une maigreur d'Arnaute, l'œil noir comme un charbon, les lèvres sérieuses, presque assombries par un pli sévère, mais qui laissaient dans leurs rares sourires apparaître des dents saines et blanches. Il portait de légers favoris naissants et irisés et/ sous des vêtements bourgeois, très élégants, la correction militaire du marin, ce soldat sans roideur, apparaissait, donnant au jeune marquis un charme spécial, une désinvolture particulière.
Raymond regarda, pendant toute cette visite, No^ ris Féraud avec une expression presque attristée, qu'elle prit tout simplement pour un intérêt amical, et qui était mieux que cela : la sensation profonde et comme le pressentiment d'une souffrance inévitaWe. Il comparait instinctivement, portant ses ye^x francs de René à Noris, ces deux êtresj de chair et d'os, si diflérents l'un de l'autre, si peu pétris pour se comprendre, et que la vie ou le hasard avait réunis pourtant, mettant la candeur et la crédulité de la