CHAPITRE II
Nous avons été habitués de nos jours à voir les quartiers tomber et se relever comme par un coup de baguette. Je ne crois pas que l'ancien Paris ait assisté à une transformation comparable à celle que la volonté de Richelieu accomplit à la Sorbonne en moins de deux ans : les masures de Robert et de ses successeurs rasées, aux alentours plus de vingt maisons, hôtels et collèges, expropriés ou achetés et abattus, une large place ouverte, une rue nouvelle — la rue Neuve-de-Richelieu — percée pour mettre la Sorbonne en communication avec le collège d'Harcourt comme elle communiquait déjà par la rue des Poirées avec le collège de Clermont, sur tous les points les constructions nouvelles conduites avec autant de méthode que de décision. Les plans de Lemercier avaient été présentés au cardinal le 28 juin 1626 et approuvés le 50 juillet suivant; le 18 mars 1627, le gros oeuvre était commencé*. Dans le langage mythologique du
1 Le compte général de la dépense n'a jamais été fait. D'après les reneignements que nous avons pu recueillir, il dépasse deux millions de ivres, soit plus de cinq millions do notre monnaie. (Arch. nat., S. 6iM2 ;
temps on invoquait les miracles de la Fable et le souvenir d'Amphion*.
Cependant Richelieu dut négocier, batailler, briser les résistances. Il avait à peine triomphé de l'une qu'une autre se dressait. Les héritiers du seigneur de Becq, dont l'hôtel établi rue Saint-Jacques s'étendait en profondeur sur l'enceinte de la nouvelle Sorbonne, tinrent tête longtemps. Mais le cardinal poussait l'opération lui-même. Il n'est point d'œuvre, dit son historiographe Aubery, où il ait porté plus de passion*. Il aimait à s'entendre dire « qu'en même temps qu'il délruisait les monarchies ennemies de la France, il faisait bâtir la Sorbonne ». Vingt ans avant sa mort il s'y était choisi une place pour son tombeau^; de son
MM. 279, f^ 1Ô8. — Biblioth. nat., fonds Thoisy, 54, Z. 2284, f>' T. 15 et suivants.) — Voici quelques-uns des chiflVes les plus importants. Les expropriations et acquisitions sont évaluées, d'une pari, à 212 850 livres (voir aux Pièces justificatives, pièce n" 9, p. 284) ; d'autre |)art, à 79000 livres; soit au total 291 850 livres. — Le 17 mars Itiôl, Saintot fait un premier règlement des travaux de maçonnerie, de charpenlerie, de serrurerie, etc., dont la somnu' s'élève à 182 27() livres 1(3 sols 6 deniers. La maçonnerie entre dans cette sonune pour 85 000 livres; l'entreprise avait été contiée à un sieur Antissier, à raison de 12 livres la toise (voir aux Pièces juslificalives, pièce n" 10, p. 284). — Pour Péglise, le Cardinal avait traité avec Thiriot, moyennant une somme de 270 000 livres, auquel prix « l'entrepreneur s'obligeait de fournir tout ce qu'il conviendrait pour la construction et rendre le tout fait et parfait ». A ce premier fonds s'en ajoutent successivement d'autres — cloches, serrurerie d'art, — qui portent la dépense à 290 574 livres. — Pour les écoles extérieures, le traité fixe le prix de la maçonnerie à 40 livres la toise. — Nulle part nous n'avons trouvé de chiffres précis pour les frais des aménagements intérieurs ; mais, d'après certaines indications, on peut les évaluer au minimum à 200 000 livres, bien qu'ils fussent très simples.
1 Genius SorbonaR eminentissimo Cardinali, Duci Richelio, nomine totius Academi.-e Parisiensis, gratulabundus, 1654, G décem])re. Biblioth. Mazar., Recueil de pièces, in-4% 10 794. Voir ci-contre deux gravures du temps représentant, l'une la cour intérieure, l'autre la place de la Sorbonne.
- Histoire du cardinal de Richelieu, 1650. Liv. Vil, p. 440.
3 Voir aux Pièces justificatives, pièce W 10, p. 294.
LA SOKliO.N.NE DE lUCllKLIEU. 1>7
vivant, il y avait pris ses conlesseurs, « de telle sorte, dit un document contemporain, que celui qui était le dii'ecteur «iénéral du Royaume avait la direction des Sorbonistes' ». Votre Sorbonne, Sorbona tua, pouvait-on lui écrire sans flatterie. C'était sa maison, son œuvre, une œuvre comme celle de Robert, toute personnelle. Point de collaborateurs, point de bienfaiteurs. Le Roi lui-même n'avait contribué que pour un don de dix mille francs^ L'impérieux restaurateur se montrait d'autant plus pressant. Les diilicultés l'irritaient, mais ne le lassaient point. De la Rochelle il écrivait à son chargé d'affaires, Saintot, le 6 décembre 1627, en lui envoyant une assignation de cent mille livres : « Je remercie M. Saintot du soin qu'il a de la Sorbonne, le priant de continuer, l'assurant que, bien que j'aie bien des dépenses sur les bras, j'ai autant envie de continuer sans intermission à élever cette maison comme à contribuer si peu que je pourrai pour ruiner les fortifications de la Rochelle''. »
La Société s'en montrait troublée'. Ses vœux étaient bien dépassés. Des plans si vastes, si riches, n'allaienlils pas contre la pensée de leur premier fondateur? Richelieu avait sans doute la résolution de ne pas s'écarter de cette pensée. Il déclarait très haut qu'il ne voulait rien changer à « la coutume » de Robert. A un
* La Sorbonne en joie et en deuil, tk-jà cit.
- Rcgistrum Priorum (^onclu<ionum, Archiv. nat., M. 2(39, avril ItJôô, f° HT. — Cf. Disciplina doinus, déjà cit., p. StO.
3 Avcnel, Correspondance de Richelieu, t. II, p. 74G. — Cf. Lettre à M. de Noyers du 22 septembre 1642. — « La grandeur de sa maison n'a pas été tant à cœur à Richelieu que celle de la maison de Sorbonne. » — Voir aussi Sorbona instaurata, déjà cit., p. 8. — Voir également Biblioth. Mazar., Recueil de 15 titres in-4, 10552/B, déjà cit.
* Voir aux l'ièccs justificatives, pièce n" 14, p. 290.
évêque, jadis associé, qui demandait qu'on lui réservât dans l'édifice un logement digne de sa charge, il avait répondu que la Sorbonne nouvelle, comme l'ancienne, était uniquement faite pour abriter ses associés ou ses hôtes*. Mais l'austérité de l'étude pouvait-elle être sauvegardée au sein de cette aisance*? Quelques anciens avaient supplié Richelieu « de les laisser en leur état ou de n'y changer que ce qu'il n'était plus possible de laisser subsister, de peur que l'aniuence des commodités n'y fît relâcher l'ancienne discipline et modifier les conditions de leur médiocrité ^ ». Cette médiocrité leur était chère *. ils regrettaient leurs
• Héméré, VIII. — Cf. Regislr. Piior., déjà cit., 1052, f° 140; 1655. f" 148.
- Sorlmna instaurala, déjà cit., p. 4, 20 à 28. — Cf. Iléinéré, X. 5 Scipiun Dupleix, Histoire générale de la France avec restai deVÉylise et de l Empire, t. V, p. 570.
* « Si la caducité des anciens bàtimcns n'eût sollicité la piété do feu Monsieur le Cardinal de Richelieu à les relever de fond en comble, les Prieur, Docteurs et Bacheliers de cette Maison se seraient contentés des précieuses ruines, qui n'étaient pas moins des vestiges d'une simplicité chrétienne que d'une antiquité vénérable; et demeurant dans les bornes où ils avaient toujours été, ils ne se seraient pas encore présentés au Roi pour lui faire cette demande. Leur église ancienne, située au milieu de leur maison, leur était un lieu très commode pour la célébration des saints mystères, et pour la révérence du divin service. Si le soin de leur santé les oblige de prendre l'air pour se rafraîchir après le travail, ils se fussent contentés du petit jardin qui était dans leur enclos. Kt ]H)in' faire voir la sincérité de leurs intentions, maintenant que ces grands ])àtimens non seulement les obligent à de plus grandes dépenses, mais même ont occupé toute la place de leur ancien jardin, au lieu d'en rechercher ailleurs, soit à la ville, soit à la campagne, et de poursuivre de plus amples revenus, ils ont même refusé ceux qu'on leur a olFerts libéralement, parce qu'ils appartenaient 'a l'Eglise, quoiqu'il leur eût été aussi facile d'en obtenir du Saint-Siège, et l'annexe, et la dispense, qu'il a été à plusieurs en toutes sortes d'occasions, qu'ils ont recherchées par des moyens qui sont connus de tout le monde. » (Réponse aux moyens d'opposition que les Jésuites ont fait signifier aux Prieur, Docteurs et Bacheliers de la Maison de Sorbonne, par Binot, huissier au Parlement de Paris, le lundi 24 décembre 1646, pour empêcher la clôture de la rue des Poirées.) Voir plus loin, p. 144 et suiv.
chambres sombres, leur petit jardin, leur modeste chapelle. Pour comble de désarroi, ce qui restait debout de leurs anciens bâtiments ne leur permettait plus d'hospitaliser que deux bacheliers; toute la Maison était dispersée, alors que l'un des avantages, le principal peut-être qu'elle avait voulu s'assurer, c'était U\ communauté de la vie, qui seule pouvait produire la communauté des sentiments et des vertus'. Ils regrettaient surtout le collège de Calvi, tombé, lui aussi, sous la pioche, qu'on devait rebâtir dignement, il est vrai, mais qui tel quel leur suffisait et auquel étaient attachés, bons et mauvais, tant de souvenirs.
Certes ce n'était pas qu'ils ne sentissent la beauté de l'entreprise. Eux aussi ils avaient toute sorte de gratitude pour Saintot^ Lemercier mort avant d'avoir mené son œuvre à bonne fin, ils n'auraient pas voulu la voir échoir en de moindres mains. C'est Lebrun qu'ils devaient choisir pour achever l'église^. C'est à Picard, l'un des fondateurs de l'Académie des Sciences, qu'ils allaient demander des cadrans solaires dignes de la' place qui leur était réservée dans la cour d'honneur \
* Mémoire des chefs sur lesquels il faut voir Monseigneur le cardinnl de Richelieu (Archiv. nat., Mss, M. 74, n° 78). Voir aux Pièces justificatives, pièce n° 14, p. 290. On sait que c'est le collège de Clermont qui, trente ans après, remplaça le collège de Calvi.
- Liber conclusionum aulœ Sorbonicaî, déjà cit., 1627, f" llî. ^ Registr. Prier., MM. 275, 7 juillet 1661; février, mars, mai 1GS2, f°' 526-527; décembre 1685, f° 545, etc.
* Id., P 227, 2i avril 1676. —Cf. MM. 275, f° 214. On ignorait l'origine de ces cadrans, on l'a recherchée en 1876, quand on les a remis en état, sans la trouver. Elle nous aurait sans doute échappé à nou^-même, si nous n'avions lu ligne à ligne les registres des Prieurs. Voici les termes de la délibération qui s'y rapporte. Slatiim est conficicndiua esse quam primtim horologium solare ju.ita idcam pvopositam a D. Duval, archileclo m ea parte domus iibi erat horologium. Et en note marginale : Majus illud horologium solare quod est verticale inclinans guidecim gradus quadraginlina qiiator minus, simul lateralia duo mi-
Mais ces enlraîncments redoublaient leurs erainles. Comment désormais pourvoir à renlrelien de la Maison? D'après les inventaires dressés par ordre du Roi en 1557 et en 1010, après quatre siècles d'adminislratralion sage, d'économie rigoureuse, et grâce aux fondations des dernières années, leurs revenus mis bout à bout, maisons, rentes, cens, bois, vignes, chaires, pensions, obits, amendes, éventuel de toute sorte, constituaient, bon an, mal an, une soixantaine de mille livres, environ quatre-vingt-six mille francs de notre monnaie'. En 1055, ce chiffre s'était accru de trois mille livi-es*. C'était pour la Société, si l'on considère ses obligations, à peine de quoi vivre. On lui avait bien offert une dotation particulière. Mais elle n'aurait pu l'accepter (|u'en reniant ses origines, en manquant à son caractère"'. Suivant les règles qu'ils tenaient de Robert, les pauvres maîtres ne voulaient vivre que de leurs ressources.
)iora, delineavit clarissimus vir, D"' Picard, e regia AcaJenna, malhematicanim scienliarum peritissimus, ctii Societas in (jrali animi significatiomm clonavit Chrislophor. Clavii, mathcmalici, opéra in folio quatuor voluminibus distincta. Lors(iu'en 1876 on se dérida à la réparation, on reconnut combien m;dhenreusemcnt elle était tardive. (( Toutes les parties de pierre formant le grand cadran étaient disjointes, dit l'architecte; quelques-unes étaient tombées, pour d'autres la ruine était imminente. Les parements avaient été altérés et troués par la gelée. Le dessin des heures, profondément gravé dans la pierre, était encore apparent çà et là ; mais les jieintures et les figures allégoriques n'existaient plus qu'à l'état de silhouelle vague. On dut renoncer à les faiie revivre, et se borner à les remplacer par un motif de scul|)tuie qui en rappelât le dessin. C'est à ce prix que l'ensemble du cadran a pu être restauré et l'on peut dire qu'il reproduit l'œuvre de l^icard dans ses lignes essentielles. Ouant aux dispositions mathématiques, elles ont été scrupuleusement respectées. 11 a été procédé de même pour les deux cadrans latéraux, qui étaient plus détériorés encore; l'aiguille même avait disparu. » Celte restauration, habilement faite sous la direction de iM. Lheureux, a coûté 6 966 fr. 09 c.
• Voir aux Pièces justificatives, pièce n" 1, p. 'J51.
- Archiv. nat., Mss, 11. 2603.
3 Dupleix, Histoire générale, etc., déjà cil.
Si du moins ces ressources étaient restées intactes! Mais il avait fallu rebâtir à grands frais les maisons de la rue de la Sorbonne et de la rue Saint-Jacques qui avaient été plus ou moins touchées par les démolitions, et pendant plus de cinquante ans, hôtes et associés devaient se rançonner, supprimer toute fêle domestique, pour consacrer à l'extinction des dettes le produit des cotisations de l)ienvenue que versaient les nouveaux élus*. Bien plus, par un renversement des rôles, Richelieu, à bout d'argent comptant, leur faisait des emprunts. 11 est vrai que, dans son testament — nul ne l'ignorait, — le cardinal avait imposé à -ses héritiers le complet achèvement de ses plans. La Sorbonne était la créancière privilégiée. Mais en quel état sa succession se trouverait-elle et que de temps ne faudrait-il pas pour la régler'? En quoi la prévoyance
• Registr. Prior., déjà cit., MM. 271, mars t671. f" 150. — Cf. Disciplina domus, déjà cit., p. l'iô. — Voir aux Pièces justificnlives, pièce n° 15, p. 29.3.
- Ktat des deUes de Monsieur le Cardinal de Riclielicii suivant les jiaienienls qui en ont été faits après sa mort :
Aux ouvriers qui travaillaient lors à l'éirlisc de la
Sorbonne 2419(> livres.
Pour Téglise et le bâtiment de la Sorbonne. . . G50 000
A plusieurs ouvriers de la Sorbonne 24.>81t.j
Pour une maison achetée du Collège de Montaigne
pour la Sorbonne 8 000
A jdusieurs particuliers pour restes des maisons
achetées pour la Sorbonne 79 000
A Messieurs de Sorbonne 11. i 000
Messieurs de Sorbonne et autres ciéanciers de
Son Éminence 200 000
Payé à Messieurs de Sorbonne outre ce que dessus. 25 000
Total des dettes existantes 1.545 091 livres.
A Messieurs de Sorbonne pour amortissement de
maisons acquises pour eux par Son Éminence, 50 000 livres.
(Factum pour M. le duc de Richelieu, Biblioth. nat., fonds Thoisy,
(le la Société ne se trompait point, car les procès avec la duchesse d'Aiguillon devaient durer jusqu'à la fin du siècle. Et dès 1671, voici comment la Maison dressait tristement le bilan de ses procédures : « Vingtneuf années de procès, une transaction, deux compromis, l'un prorogé six fois, l'autre trois, une sentence arbitrale, six procès-verbaux de visilation ou d'extinction, dix arrêts ! N'en verrons-nous pas la fin*? »
Ces embarras subis dès la première heure ou prévus pour le lendemain, ces perplexités, ces angoisses, percent sous l'expression des actions de gi'âce rendues publi(|uemenl au Cardinal'. Mais eut-il été |tossible, tandis qu'il poursuivait avec tant d'ardeur l'exécution de son œuvre, d'en arrêter le développement'? Le Roi y attachait j)our lui-même une légitime idée de grandeur, et, dans la chroni([ue du temps, on ne C()nij)arail la Sorbonne à rien moins qu'au ]*aradis terrestre*.
L'œuvre, en effet, s'élevait grandiose ^ Au nord, la limite de la Maison s'arrêtait à celle des bâtiments de Robert, celle qu'elle a conservée jusqu'à ces dernières années. Au sud, elle était portée jusqu'à la rue des Cor-
54. Z. 2 284, P 315 ol suivants.) — Voir aux Pièces justificatives, pièces n' 17, p. 296, et n" 18, p. ,'07.
• ^'actum à Nosseigneurs de la Grand'Chambre, 1671. Bil)lioth. nat., Fj'i (566), pièce 15 885.
- Registr. Trior., déjà cit.; janvier 1645, f° 85; août 1645, ('" 212. ^ lU'quéto au l'arlcnient, 167(1. Kibliolh. nat., F/5, 15 855.
* Du Bnnil, Thcàlrc des anliqiiitcz de Paris, supplénienl, p. 40. — Cf. Pielas regia Ludovici Justi. l'ii, triuniphantis ad illustrissimum ac reverendissimuin 1). D. Joannem Armanduni du Plcssis, cardinalem do Richelieu, Episcopum Lucionenseni. Bililioth. Maz., Ri-cueil de pièces, in-4'', 10 704/ li.
s Voir ci-contre la reproduction de deux gravures du temps, représentant : l'une, une vue de la cour intéiieure ouverte sur la rue de la Sorhonne; l'autre, une vue de la façade de la rue de la Sorhonne en 1671, année d'un incendie qui dévora une partie de l'aile du midi.
l\ SORBONNE DE RICHELIEU. 107
diers. La partie de la rue des Poirées, devenue plus lard la rue Gerson, s'y trouvait comprise, et cette rue, brisée à la hauteur du chevet de l'église, se redressait le lon^ de l'enceinte nouvelle et tombait dans la rue des Cordiers, qui venait rejoindre elle-même par la rue de Cluny la place de la Sorbonne. Dans cet espace emprunté, moitié au collège de Calvi, moitié au collège des Dix- Huit, s'étendait un vaste jardin sur la terrasse qui était en dernier lieu occupée tant par les salles du Concours général que par les salles annexées à la Faculté des lettres. Du côté de la rue Saint-Jacques, l'autre jardin en forme de promenoir que, le premier, Robert s'était ménagé et qui se retrouve aujourd'hui sous les transformations qu'il a subies, subsistait comme une défense d'isolement'. Sur la place, au coin de la rue de Sorbonne et de la rue des Maçons, les écoles extérieures restaurées'. Enfin, dans la rue de Sorbonne, fermée à ses deux extrémités par des portes monumentales et en face de l'entrée principale, à l'endroit où est actuellement le passage, les bâtiments en recul traçaient une sorte de demi-lune destinée à faciliter les abords de l'édifice \
• Ce n'est qu'au xvui° siècle, en 1 766 (la première idée date de 1 751), qu'y fut construit le bâtiment de la petite bibliothèque réservée aux manuscrits. Registr. Prier., MM. 276, f" 152; MM. 277, M)l, janvier 1694, î" 22.
- Place de Sorbonne, 6, on retrouve encore toute une aile des bâtiments du temps, avec le toit, la porte cintrée, les fenêtres plus larges que hautes, les barreaux de fer forgé, la porte en boiserie sculptée, les rampes et les paliers de l'escalier. Au témoignage d'Héméré (XVII), les écoles extérieuies furent construites, comme elles l'avaient été antérieurement, hors de la Sorbonne, non seulement afin de rester plus accessibles aux maîtres et aux étudiants qui ne faisaient point partie de la Société, mais en vue de laisser au bâtiment de la Sorbonne l'ampleur et la noblesse de son aspect.
3 Cette demi-lune, qui était sans doute dans la pensée primitive, ne fut établie qu'en 1668. Voir 1' w Ordonnance de MM. les Trésoriers généraux des finances et grands voyers de la généralité de Paris, rendue sur la requête de MM. de Sorbonne de laisser au-devant de la principale
C'est dans le périmètre hérité de Robert que se développait le parallélogramme des bâtiments de Lemercier. Aujourd'hui encore on en retrouve le cadre exact et les principaux ornements, tels qu'ils sont sortis de sa main. Les voûtes cintrées des deux entrées, les écussons de pierre, les boiseries sculptées où les palmes d'olivier se croisent avec les armes cardinalices, semblent dater d'hier. Yu du milieu de la cour intérieure, on dirait que le monument n'a pas changé d'afleclalion. On peut y revivre'. Au rez-de-chaussée, dans l'aile du midi en face de l'église, les réfectoires, réfectoire d'hiver et réfectoire d'été', et au-dessus les deux salles des écoles intérieures séparées par un cabinet de retraite pour les professeurs\ Dans l'aile de l'ouest, à l'angle, la cuisine et l'office, puis, au delà de la porte d'entrée, le parloir et une salle réservée pour les visiteurs de distinction, qu'on appelait la salle grise; aux étages supérieurs du midi et de l'ouest jusqu'aux combles, les logements des hôtes el des associés, rapprochés et isolés tout à la fois les uns des autres par de larges escaliers. Dans l'aile de l'est, la grande salle des actes, ailla major, à laquelle on accédait par les degrés qui subsistent et dont l'enceinte occupait loute la hauteur du bâtiment; plus loin, la salle des délibérations intérieures, aula minor, que plus tai'd on dénommait aussi la salle de Robert, parce que son portrait y avait été
porte de la maison une place en forme de demi-lune et de donner :i ladite rue quatre toises de largeur pour l'ombellissement de ladite maison et commodité publique. 50 avril 16(38. » .\rchiv. nat., déjà cil., MM. "211, 1" 170. — Les écoles extérieures ne furent elles-mêmes terminées que vers 1650.
* Voir ci-contre le plan de répartition intérieure des bâtiments.
-Registr. Prior., déjà cit.; août 1G87, f' 5.
^ Id.. ibid., f" 4.
l'ian (le la répartition intérieure des bâtiments de la vSorbonne après la restauration de lUchelieu.
LA SORBONNE DE UIClIELIEr. IH
placé', la sacristie et au-dessus la bibliothèque ornée à chacune de ses extrémités de cheminées d'un grand style, que surmontaient l'une le portrait de Richelieu, l'autre celui de Lemasle, l'un de ses bienfaiteurs*. Au centre, et mettant en communication les trois corps de logis, la cour d'honneur avec son orientation si exacte que le soleil y vient en un jour toucher les trois méridiens, avec sa belle ordonnance dont les pavillons en saillie interrompent, sans la briser, la ligne harmonieuse, avec son perron, qui forme à l'église une sorte de parvis et en recule si heureusement la perspective"'. Un cloître, disait-on autrefois. Un palais, dit-on plus volontiers de nos jours. Ni cloître, ni palais, semi)le-t-il. Mais, sauf peut-être dans les vieilles Universités d'Italie, trouverait-on ailleurs un asile plus simplement et plus noblement aménage pour l'étude?
L'art contemporain a choisi, pour en conserver le souvenir, une de nos grandes fêtes scolaires. C'est le jour de la célébration du Concours général. Sous le soleil de thermidor, les robes des Facultés flamboient. Maîtres, familles et élèves se mêlent dans un joyeux tu-
« Regisir. Prior., déjà cit., 1G88, f" 575. — Cf. juillet 1047, f 245. — Celte ait/a m??ior placée au-dessous de la bibliothèque parait avoir été, dans le premier dessin général des bâtiments, la seule grande salle qui ait été prévue. De là l'erreur de ceux qui la considèrent comme la grande salle des Actes, Vaula major. (Voir aux Pièces justificatives, pièce n" 10, p. 284.)
- Voir la copie de 1' « Inventaire des livres de la bibliothèque de feu M. le Cardinal de Richelieu qui ont été trouvez en l'hostel de Hichelieu et de là transportez en la maison de Sorbonne au mois de juillet, en l'année mil six cens soixante, par arrest du parlement de la même année ». Biblioth. Maz., Mss, -4218. — L'inventaire est divisé en quarante-cinq chapitres. Les ouvrages théologiques de fonds ou de critique sont de beaucoup les plus nombreux; toutefois les titres relatifs aux ouvrages d'histoire profane, de littérature et de poésie sont assez riches. Les ouvrages surfout sont d'un bon choix. Voir aux Pièces justificatives, pièce n" 15, p. 288.
^ Héméré compare l'église à Sainte-Sophie (XVI).
ïl-î NOS ADIEUX A LA VIEILLE SORBOiNNE.
mullc de félicitations, dont on croit entendre les éclats*. La scène est animée; elle restera. Mais elles resteront aussi ces gravures contemporaines de Richelieu, d'une exactitude qui n'exclut pas une certaine fantaisie parfois, et ({ui ]»ai' lîi même fait penser". Il en est une notamment qui m'a toujours fait une impression vive. Nous sommes en automne. Le ciel est à demi voilé. Dans la cour dont le profil se détache, large et pur, sous l'omhre des nuages, quelques groupes sont livrés à une controverse; çà et là un promeneur qui semble méditer ou chercher un souvenir dans un livre. Le sentiment qui se dégage du tableau est celui de la grandeur sereine. El n'est-ce pas celle que nous retrouvons aujourd'hui? Tous les monuments ont, pour être goûtés, leur heure propice. Je n'ai jamais mieux compris, quant à moi, le charme austère de la vieille Sorbonne, que le soir, après que l'activité du jour a cessé, alors qu'au loin les bruits de la ville commencent à s'éteindre et qu'avec le calme de la nuit qui s'annonce, la paix de cette solitude peuplée de tant de souvenirs enveloppe la pensée, la repose et l'élève.
Dans l'exécution de son projet, l{ichelieu avait placé l'église après tout le reste, quehjue importance qu'il attachât pour sa gloire à l'édification de cette partie du monument, et l'on sait qu'il n'en vit pas l'achèvement. Le 18 mars 1627, en son nom — il était retenu sous les murs de la Rochelle, — et en présence de vinsft associés, tous nommés et seuls nommés au procès- verbal, François de Ilarlay de Champvallon, archevêque de Rouen, posa la première pierre de la
» Voir le t;il)leau de M. Lansyer.
* Voir k's Vues de Paris et des environs. \V\h\\o\h. Iiislilut, X..., A. 210, planches 15 et 14.