‹ Nos adieux à la vieille SorbonneChapitre 7 sur 33 · LA GRANDE SALLE DES ACTES (ASSEMBLÉE DU 5 MARS · texte numérisé non relu

LA GRANDE SALLE DES ACTES (ASSEMBLÉE DU 5 MARS

graiitle salle'. On ne pouvait consacrer plus nellemcnl tout à la fois le traditionnel cnraclère et l'impoilance nouvelle de la Maison de Robert, du « théâtre » suilequel, suivant le mot du temps, elle était appelée à vivre*. C'est la grande salle, en cfTet, qui, pendant trois siècles, allait être le siège de tous les actes — examens, élections, discussions d'intérêt public ou privé, jugements de censure — qui intéressaient directemenl la Sorhoime ou auxquels elle a parlicipé.

Rien n'était moins compliqué ni moins solennel, dans les premiers temps du moyen âge, que les épreuves de la licence en théologie. Elles étaient subies à buis clos chez le chancelier ou chez son délégué, parfois dans la chambre du candidat, en quelques minutes, sur un texte connu à l'avance, et il paraît qu'il n'était pas impossible de se concilier, par avance aussi, la bienveillance du juge^

Ces procédés s'étaient perpétués dans certains examens, notamment dans les examens de droit jusqu'au xvif siècle. En 1651, h Paris, la Faculté de droit

* Voir aux Pièces justificatives, pièce u' 11. p. 285, le procès-verbal, qui n'a pas encore été publié jusqu'ici. — Sur les hommages rendus à Richelieu après sa mort pour la restauration de la Sorbonne, on peut consulter le Recueil de 15 titres in-4, Biblioth. Mazar., 10 809 D, déjà cité.

2 Voir ci-contre la gravure représentant la grande salle (Assemblée du 5 mars 1717).

5 Robert, de Conscicntia. — Cf. Thuint, déjà cit., chap. i.

canon n'avait plus qu'un professeur, Philippe de Baisine, qui ne voulait point qu'on lui donnât des collègues, afin de rester libre « d'administrer les degrés ^) au gré de ses intérêts. « L'argent de ceux qui se présentent, lisons-nous dans une plainte du temps, fait lui seul toute la suffisance que l'on exige des candidats : la dispute est autant inconnue en ces rencontres que le commerce est en usage. Les lettres y sont expédiées sans difficulté et quelquefois même à des personnes qui n'ont jamais vu les écoles'. » C'est un examen de ce genre que Perrault, l'auteur du Petit Poucet et de Barbe Bleue, met en scène dans une page de ses Mémoires*. Il raconte qu' « allant prendre ses licences en droit à Orléans avec deux camarades, il leur vint à l'esprit, à peine arrivés, de se faire recevoir. Ayant heurté à la porte des écoles, le soir, sur les dix heures, un valet (|ui vint nous parler à la fenêtre, ayant su ce que nous souhaitions, nous demanda si notre argent était prêt. Sur quoi ayant répondu que nous l'avions sur nous, il nous fit entrer et alla réveiller les docteurs, qui vinrent, au nombre de trois, nous interroger avec leur bonnet de nuit sous leur bonnet carré. En regardant ces trois docteurs à la lueur d'une chandelle dont la lumière allait se perdre dans l'épaisse obscurité des voûtes du lieu 011 nousétions, je m'imaginais voir Minos, Eaque et Rhadamante, qui venaient interroger des ombres. Un de nous, à qui l'on fit une question dont il ne me souvient pas, répondit hardiment . . . une infi-

' Ch. Jounl.iin, Histoire de rUniversilé de Paris, p. 181.

- 1'^ partie. — Cf. Mémoire adressé au chancelier d'Aguesscau, procureur (jénéral au Parlement de Paris, en 1704 : « Les écoliers sont les premiers à se moquer de celle facilité qu'on a de prendre leur argent )).

nilé (le belles choses qu'il avait apprises par cœur. On lui adressa ensuite une autre question, sur laquelle il ne répondit rien qui vaille. Les deux autres ne firent pas beaucoup mieux que le premier. Cependant ces trois docteurs nous dirent qu'il y avait plus de deux ans qu'ils n'en avaient interrogé de si habiles et qui en sussent autant que nous. Je crois que le son de notre argent que l'on comptait derrière nous, pendant que l'on nous interrogeait, fit la bonté de nos réponses \ »

Telle n'était plus, à beaucoup près, la simplicité des examens pour les grades théologiques au xvii siècle. Les traditions accumulées en avaient déterminé les règles avec une abondance de formalilés et de conditions auxquelles nos systèmes contemporains, si riches qu'ils soient sous ce rapport, n'ont rien à envier. Pour affronter le baccalauréat en théologie, il fallait avoir accompli sa vingt -troisième année, obtenu le brevet de maître es arts-, justifié d'un stage

* L'esaclilude du récit de Perrault a été contestée. Il ne reste aucune trace de cet examen dans les registres de l'Université d'Orléans. Mais si l'attribution du fait à l'Université d'Orléans peut être discutée, ce qui a été mis hors de doute par la discussion même, c'est que le l'ait n'était rare, ni à Orléans, ni ii Bourges, où la procédure des épreuves était, paraît-il. encore plus relâchée. « Si à une Université où se présente un escholier on ne lui laisse son degré facilement sans peine et à tel prix qu'il désire, dit Lemaire dans les Antiquités d'Orléans (1645), il s'en ira a la prochaine, qui n'est pas distante de vingt à trente lieues, où il aura tel degi'é qu'il voudra. » {Essai sur la jeunesse de Molière et sur les Mémoires de Charles Perrault, par M. Eugène Bimbenot. Mémoires de la Société des sciences et arts d'Orléans, séance du 17 décembre 1875.)

- L'examen de maître es arts se subissait en deux fois. « Le premier se fait dans l'école de la nation dont on est, la Faculté des Arts ayant plusieurs nations, et il se fait oïdinairement le mercredi; on subit le second, qui se faille samedi, ou à Sainte-Geneviève, ou à Notre-Dame, dans les saljes basses de l'Archevêché, selon que l'on veut recevoir le grade de maître es arts de M. le curé de Saint-Étienne-du-Mont... ou de M. le chancelier de la Faculté de Théologie. » {Mercu*-e galant, août 1709.)

théologique de trois ans, fourni un certificat de moralité, et subi, devant un jury de quatre docteurs, deux épreuves préalables de quatre heures chacune sur les cours de philosophie qu'on avait suivis % soit à la Sorbonne, soit au collège de Navarre, ces deux collèges étant les seuls où la philosophie s'enseignât encore. Ce n'est qu'après avoir produit ces garanties d'aptitude que le candidat était admis à soutenir publiquement une thèse appelée Tentatice. « Si la capse ou boète dans laquelle chacun des dix censeurs ou juges de l'examen jetait son billet se trouvait bonne, c'est-à-dire si elle ne contenait aucun mauvais billet* », il était reçu bachelier et entrait en licence.

Avant de s'engager dans les cours, chaque promotion se rendait en pèlerinage à Saint-Marcel pour faire une sorte de veillée des armes au pied du monument où rcj)osait Pierre Lombard, fondateur et patron de la théologie. « Tels jadis, dans les Lampadophories, les coureurs allumaient leurs torches à l'autel de Prométhée, tels ces néophytes de la science théolttgique venaient recueillir dans le tombeau du maître l'étincelle des flammes de la controverse et du feu de la dispute \ »

* Staluts (le la Facullé de théologie, p. 51 et suivantes. — Supplicatums in FacuUale pro primo cursu, sive reli(iiosns, sive sccularis, debcl esse in quinto anno sludii tlieologici post stitdium in artibns el in vicesiino quinlo a'iotis sun' anno constilutus. (De baccalaureis Conclusiones s;icr;v Faciillalis theologia' l'arisiensis ciica reformalionem statiitoruin lata 51 octobris 1087 ; (lArgenfré : De novis ernuibus, etc., t. 11, 2° part., p. 479.) — (.'est en 1018 que le stage l'ut réduit à trois ans et en Hi^O (ju'il fut décidé qu'on pourrait soutenii- la Tenlalivc à vingt-trois ans au lieu de vingt-cinq.

- Mercure galant, déjà cit.

'' Baccalaurei, ardnum illud el Jongum sludium intiressuri hiennalis decursionis, ad ivdou suburbanam Sancti Marcel li in citjuschoro Pctrus

On restait en licence du deux janvier au trente et un décembre de l'année suivante, soit deux ans, pendant lesquels on avait à accomplir trois actes, le Grand Ordinaire, le Petit Ordinaire et la Sorbonique : c'était ce qui s'appelait être sur les bancs*. Quarante absences au cours d'une année suffisaient pour faire prononcer l'exclusion. La licence obtenue, restait une nouvelle série de trois actes ({ui ouvraient l'entrée dans la corporation des maîtres : la Vespérie, VAnliquc et la Uésompte, dont les épreuves se succédaient environ de six mois en six mois'. A la vérité, comme on l'a dit spirituellement % ces cérémonies des maîtrises étaient à la licence ce que les noces sont à la bénédiction nuptiale : une solennité célébrée en l'bonneur et à l'occasion du sacrement qu'on venait de recevoir. Cependant elles

Lomhardus jacel conveniimt, ex velcri consuclmUiic, (jcniunuiuc Tlicolocjix salulanl solemni parciilalioiic, ut (jui ad scolasikas pu(jnas solido bieniiio dchcnt avdere, quonadmodum in Latnpadoplioriis Gvœcorum oli)n ah ara Promelhei accensœ fueriint deciirsoriun faces, sic ab illo uiagislri tiDiiulo accipcre videanlur flanimas Tlieoloijiw allercalrir.es ardoremque dispuslandi. (liôiiioré, XIII, (" 8à.)

* Le nom do Grand Ordinaire et de Pelil Ordinaire venait de ce que les disputes étaient soutenues au cours ordinaire des leçons; celui de Sorboniqne de ce que l'épreuve avait lieu en Sorbonne : on subissait la Sorbonique pendant les vacances.

* Quinzejours avant ses Vespéries, le licencié choisissait quatre questions qu'il devait discuter, deux dans la Vespérie, deux dans ÏAidique. La Faculté désignait celui des anciens qui devait présider la Vespérie. Après avoir entendu toutes les argumentations, le candidat concluait. Le Président rouvrait alors la discussion contre le licencié, mais sans que le licencié y prît part, et la séance était close par l'éloge qu'on faisait de ses mérites. L'é|)reuve lii-ait son nom du moment de la journée où elle se soutenait. VAulique avait lieu dans la salle de l'arcbcvéché, in aiila episcopi. On argumentait contre le candidat sans qu'il intervînt. L'acte se terminait par rimj)osition du bonnet de docteur. La Résompte, comme l'indique le mot, consistait dans la reprise des questions de r.4H/(V/HC : c'était une nouvelle passe d'armes que le candidat dirigeait, à litre de maître en poss-ission de la régence. Voir Tburot, déjà cit., p. 154 etsuiv.

^ Tburot, déjà cit., p. 154.

-118 ISOS ADIEUX A LA VIEILLE SORBONiNE.

étaient, nécessaires pour donner le droit de siéger et de discuter dans les assemblées de la Faculté.

Nul n'avançait dans la carrière que par degrés. D'Argenlré ne cite qu'un cas de dispense, inaudita dispemalio : il s'applique à Richelieu, qui venait d'être nommé évoque de Luçon'. Le futur cardinal ne lit que le premier acte théologique, la Tentative. Elle lui valut, par collation, le titre et les droits de docteur. 11 semble que le sujet de thèse qu'il avait choisi, en même temps qu'il annonçait sa grandeur future, fût une justification de cette exception. C'est dans cet acte, en effet, ([u'il traita la question célèbre : Quis ait similis milii? Qui me vaudra^?

Chacun des examens était long et laborieux. La soutenance soit du Grand Ordinaire, soit du Petit ne durait pas moins de six heures. De môme pour la Vespérie. La Sorbotmjne en durait douze, quatorze môme, selon Du Coulay". La thèse, imprimée sur parchemin ou sur satin ^, ornée d'une gravure et dédiée le plus souvent à quelque personnage, indiquait la série de questions sur lesquelles la discussion pouvait porter. Le candidat, en robe rouge, tète nue, isolé

1 D'Argcntré, De novis crrorihus, t. II, X'" part., De Thesibus episcoporum, \). 541. La Faculté de itiéologic avait spécialciiiciil emegistré cette exception dans les procès-verbaux : Armaïuhis Joannes du Plessis de Richelieu, nominulus Episcopus Lucionen.sis , supplicat ul dispenselur de temporc recpiisilo ad primuni cuvsum el oblincl. \" mars 1600. [Ordo ceusurarum sacrœ Facultatis ab anno 1010 ad annum 1064, f" Oi2. Bihlioth. uat.. Mss lat., in-f% 15458.)

- Ainelot de la Ilonssaye, Mémoires hisloriijucs, politiques, critiques et littéraires, I. I, p. oli,

"' Dulîoulay, déjà cit., IV, p. 17'J-r».

* On sait ce que par deux l'ois l'oileau raconte au sujet des thèses sur salin dont, par lésinerie, la femme du procureur, Mme Tardieu, se faisait des robes, o Miuos : Avez-vous vu sa fenmie? C'était une cliose à peindre que l'entrée qu'elle fit ici. Elle était couverte d'un linceul de satin. — l*luton : Comment, de satin? Voilà une grande magnificence! — Minos :

LA SORBONNE DE UICllELIEU. i 19

devant une petite table, devait répondre à tout venant, docteurs et bacheliers, « sans intermission ni assistance». Dans l'ancienne Sorbonne, dans la Sorbonne de Robert, dit une supplique des élèves de Navarre', « il y avait une galerie qui commençait au côté du Midi et continuait tout le long de la salle, du côté d'Orient, toute fenestrce et treillissée... esquelles fenêtres se logeaient les maîtres... si proche des Présentez que, sans incommodité et sans scandale, ils les corrigeaient et reprenaient quand ils taisaient quelques contraventions aux règlements et manquements en la doctrine et aux mœurs. Et quand ledit Collège de Sorbonne a fait rétablir ladite salle, il n'a fait remettre ladite galerie; ains a fait faire en haut et au bout de ladite salle des écoutes- très incommodes, d'où l'on ne peut parler aux

Au contraire, c'est une épargne; car tout cet accoulrcmenl n'était autre chose que trois thèses cousues ensemble dont on avait fait présent à son mari en l'autre monde.... )) [Dialoijuc des héros de romans, et dans les Satires, X, 525 et suiv.).

Il faut voir le mari

Mais qui pouvait compter le nombre des haillons Dont la femme aux beaux jours composait sa parure? Peindni-je son jupon bigarré de latin, Qu'ensemble composaient trois thèses de satin, Présent qu'en un procès sur certain privilège Firent à son mari les régents d'un collège, Et qui sur celte jupe à maint rieur encor Derrière elle faisait lire : Aryumenlahor'l

Saint-Evremond donne à Tardieu lui-même des caleçons de saliu faits de trois thèses. — Pour les thèses à gravure on sait que les plus grands artistes, A. Nanleuil, F. de Poilly, .\. Pélon, P. Edelinck, Callot. ne dédaignaient pas d'y consacrer leur talent. (Voir G. Duplessis, le Graveur.)

1 Requête des bacheliers et docteurs on théologie du collège de Navarre à .Nosseigneurs du Parlement, 14 novembre l(i.")0. (Diblioth. Maz., Hecueil de titres^ in-f" 27i. A'^. p. I(i2,)

- Le dictionnaire de Trévoux définit les écoutes ainsi qu'il suit : (( Tribune ou entresuie fermée par des jalousies en travers des(juc'lles ceux (|ui ne veulent pas être vus peuvent écouter ce qui se dit en une salle qui est plus bas.... Il y a des écoutes dans les couvents, dans les collèges. Ouand

bacheliers qui sont dans la salle qu'avec très grand'peinc en criant fortement et avec indécence et souvent iiiuliloment. Cela ne peut être continué — « Cela fui conlinué avec rigueur. Les maîtres de Sorbonne donnaient l'exemple de la loyauté la plus correcte. Ils n'admettaient même pas que le présenté ])iit avoir pour président de thèse un docteur qui eût été soit un de ses répondants, lorsqu'il avait sollicité son admission dans le Collège, soit le patron qu'il s'était donné en y entrant'. Le candidat devait être, il était seul pour soutenir l'assaut de la discussion. Vers midi il prenait un léger repas d'un quart d'heure à peine, dans la salle, caché derrière une draperie, l'oreille tendue à l'argumentation (jui se poursuivait*. Puis il rentrait dans l'arène. Il n'était pas rare qu'au sortir de la séance il lut obligé de prendre le lit^

L'éclat des épreuves ajoutait à leur inq)ortance. Elles

les dames assistent aux tlièscs clans les collèges de l'Université de l'aiis, on les place dans les écoutes. Il y a aussi des espèces d'écoutes pour les dames dans les ^alles où se tiennent les académies au Louvre. »

• Registr. l'rior., déjà cit., MM. 2G8, seplemli. 1587, f" 502; décembre 1599, f' 571 ; — .MM. 209, février 10-40, f' 190; août IGGl, f° 581; — MM. 271, juin 1G85, f" 5tîi, etc.

- lléméré, Xlll.

3 Dans un annuaire de la Faculté de tliénlogie (jui embrasse presque tout le xvii" siècle (1GÔ6 à 1689), nous avons relevé le nom de 929 maîtres : sur ce nombre, 175 appartiennent à la Société de Sorlionne, soit un cinquième environ ; la Maison de Navarre en compte 114, les Augusliniens 51, le collège des Cbolets 5. Beaucoup de noms ne sont suivis d'aucune désignation. Chaque Sorboniste porte le titre de Sociiis Sorbonicus; pour la m<;ison de >'avarrc on dit simplement Navarricus. (Kibl. Maz., A. il 226, pièce 4.) — Cf. l'abbé Ilrouyn, Histoire de la Faculté (le théologie, (lîiblioth. nat., Mss fr., 22852 à 22 85i.) l/abbé Drouyn donne pour différentes périodes, dont aucune malheureusement n'est complète, la liste des candidats aux divers examens. D'après lui, de 1090 à 1712, le nombre des candidats courant annuellement la licence — licentiaiidovuni — ne dépasse point le maximum de 150; il est au minimum de 80; la moyenne annuelle est de 95 à 105, dont plus de moitié paraissent être de Sorbonne.

élaiciil publiques, et pour peu que le caiulidal lui eu renom de savoir ou de talent, maîtres et écoliers ([uiltaient tout pour ne pas manquer la fête. « Quand mon fivre le docteur soutint sa Tentative, dit Cliai'les Perrault, il était déjà en si grande réputation en Soi'bonne que le professeur, étant monté en chaire dans les écoles extérieures, dit à ses écoliers : Je ne vous ferai point de leçon parce qu'il vous sera plus utile d'aller entendre le bachelier qui fait sa Tentative; je vous y invite tous et j'y vais moi-même. » Les grades, permettant de prétendre aux charges ecclésiastiques, étaient recherchés par les cadets de famille. Parmi les thèses dont le parchemin nous est resté, il en est un bon nombre qui portent des noms de grande noblesse. On aimait non seulement à reconnaître, mais à faire ressortir la qualité de cette sorte de candidats. Contrairement à la règle commune, ils parlaient les gants aux mains cl le bonnet sur la lèle. On les saluait de leur titre, qui était inscrit sur les lettres de réception \ Richelieu n'oublia jamais qu'il avait été autorisé à se présenter en rochet et en camail, la tète couverte. Olivier d'Ormesson raconte qu'en 1646, lorsque le prince de Conti vint soutenir sa Tentative, « il était sur un haut dais élevé de trois pieds, à l'opposite de la chaire du président, dans une chaise à bras; auprès de lui M. le Prince, à sa droite M. le Chancelier, à sa gauche M. le duc d'Aumale. On

» (( Je ne sais, dit Saint-Simon, où s'est pris l'origine du traitement si distingué que reçoivent en Sorbonne les princes et ceux qui en ont le rang pendant leur licence; mais il est d'usage que, contrairement à la règle commune, il garde ses gants aux mains et son bonnet sur la tète pendant toute l'action ; que ceux qui argumentent contre lui comme celui qui préside à la thèse le saluent de sérénissime prince ou d'altesse sérénissime. et que ce titre lui est donné dans ses lettres de doctorat. » Mémoires, t. Il, chap. Yi. — Voir aux Pièces justiQcatives, pièce n" l'i, p. 'JST, une description en vers latins de la grande salle des Actes.

attendait M. le cardinal Mazarin qu'on ne vit point'. » Deux ans après (24 janvier 4G48), le grand Condé venait assister à une soutenance de Bossuet, et peu s'en fallut que le vainqueur deRocroy, entraîné par l'ardeur de la controverse, ne chargeât avec impétuosité le jeune théologien.

C'étaient là sans doute les grandes journées pour la Tentative et les Ordinaires; il n'y avait pour les Sorboniques que de grandes journées. Les autres examens se passaient le plus souvent dans les écoles extérieures ; la Sorbonique ne pouvait avoir lieu qu'à la Sorbonne en la salle des Actes*. « Une licence de théologie de Paris, dit le grave Qucsnel, à l'occasion de la thèse d'Arnauld, est dans le genre des exercices de la littérature un des plus beaux spectacles qui se trouvent au monde par le concours des savants de tout ordre qu'elle assemble, ainsi que par l'intérêt des débats qu'elle soulève. » La comparaison avec les solennités des jeux olympiques de la Grèce ne paraissait point exagérée^ On ofi'rait aux souverains étrangers qui venaient visiter la Maison une soutenance de Sorbonique comme à la cour une représentation de gala*.

La période des examens, qui durait de la Saint-Pierre à la Sainte-Catherine (juillet à décembre), s'ouvrait en grande pompe sous la présidence du Prieur^ La maré-

* Journal, I, p. 551. — Cf. Gazelle de France, juillet 1646, p. G05 et 604.

- Rcgistr. Prior., déjà cit., MM. 272, 1719. Voir ;iux Pièces justificatives, pièce u" 12, |i. 287, la description d'une séance en vers latins. ^ lléniéré, XI.

* Kegislr. Prior., MM, 277. nov. I7G8, f 142.

s (( Monsieur, vous êtes prié ilr la part de M..., Prieur d(> la Maison et Société de Sorbonne, de lui faiie llionnenr d'assister à la harangue qu'il prononcera le vendredi... pour l'ouverture des Sorbonirjues. » (Mémoire pour les Doyens el Bacheliers en Ihéoloyic de la Facullé de Paris de la

LA SOUnONNE DE RICHELIEU. 123

chaussée était convoquée pour garder les deux grandes portes d'entrée et fournir dans la cour une haie d'honneur. La haute magistrature, l'Eglise, les ducs et pairs, avaient dans la salle leur place marquée. Louis XIV se faisait rendre compte de la séance. Saint-Simon ne dédaignait pas d'en peindre le tableau*. Pour chaque candidat les gazettes annonçaient le jour de l'épreuve. La famille lançait des invitations*. On se donnait rendez-vous pour entendre un ou plusieurs arguments. Les femmes assistaient derrière les écoules, invisibles et présentes : c'est là que, plus tard, Manon Lescaut, avertie par la publicité, retrouva l'abbé de Grieux qu'elle avait abandonné. « Mandez-nous ce que vous savez des nouvelles Sorboniques^ », écrivait-on impatiemment du fond de la province. Dans une série de lettres*, le Mercure galant mettait ses lecteurs et ses lectrices au courant de tous les détails de l'examen, depuis les passes d'armes préparatoires jusqu'aux fêtes des Paranymphes qui fermaient et couronnaient la session. Tout Paris s'intéressait aux Paranymphes^ C'était la

présente licence contre les Prieur, Docteurs et Bacheliers de la Maison de Sorbonne, déjà cit., p. 15, note B, etc.)

' Mémoires, t. III, p. 10. — Cf. II, 19.

- Voici le texte d'une de ces invitations que nous avons retrouvé dans les archives de la Sorbonne (Cart.xxxi, in-4°) : (( M. Vous êtes prié delà part de Monsieur Desmaretz, ministre d'Estat, contiolleur général des Finances, deluy faire l'honneur d'assister à la Thèse, que monsieur l'abbé Desmaretz son fds soutiendra en Sorbonne jeudy premier jour du mois de mars 1714, à trois heures. »

5 Biblioth. Maz., Mss, 4219 (anc. n" 5200). Catalogue de la bibliothèque. La lettre se trouve en tète du volume.

4 Août 1709 à avril 1710.

s « Le mot de Paranymphe se dit de la cérémonie qui se fait en théologie en faveur des licenciés après la Sorbonique. On y invite toutes les compagnies souveraines, le Châtelet et le Bureau de la ville par des harangues latines et différentes, qui se font en chaque chambre, auxquelles le Président répond en la même langue, i) (Dictionnaire de Trévoux.) — On appelait aussi Paranymphe celui des étudiants qui conduisait la cérémonie.

fcte annuelle des étudiants en théologie. Elle tenait à la fois de la mercuriale et de la saturnale. Dès le lendemain de la clôture des Sorboniqucs, les candidats se réunissaient encore une l'ois en la grande salle, et debout, découverts, ils demandaient leur congé, manummionem à scolis. Le syndic de la Faculté, qui prononçait la formule de la libération, accompagnait d'ordinaire sa réponse de quelques bons avis sur les défauts qu'il avait remarqués dans la série des nouveaux licenciés'. Dès ce moment, ils étaient affranchis des cours, et, comme on disait, d'enfants théologiens devenus hommes, viri theologici. Quelques semaines après, le lundi de la Septuagésime, le chancelier les convoquait pour recevoir le brevet. Et alors commençaient les Paianymphes.

Chaque Maison avait la sienne. Par chaque Maison il faut entendre ici les étudiants de Sorbonne, ceux de Navarre, les ubiquistes qui suivaient à la fois les cours de Navarre et de Sorbonne, enfin les réguliers : ils formaient quatre familles distinctes. On plaçait toutes les réunions dans la même semaine, mais à des jours différents, de façon que les diverses Maisons pussent faire honneur aux convocations les unes des autres. Revelus de la fourrure et couverts du bonnet — c'était la première fois qu'ils portaient ces insignes, — ils se rendaient d'abord à l'officialité de Notre-Dame auprès du chancelier de l'Université, à qui appartenait la prési-

» llo^isfium Sonioi'is Sorboiwi (1020-1002). Bililiulli. iial., foiuls latin, Mss, 10072, année 1047, p. 100; année 1050, p. 109; année 1052, p. 120. . . . Quoties vero neglùjenles vos prœbuislis, lociim deseriiisiis, certaminis lecjes ac formam pnvscriplam cstis Inmsyressi ! C'est à l'année 1652 que s'adressaient ces remontrances. Les promotions de 1048 à 1052 paraissent avoir été particulièrement remuantes; les troubles (le la Fronde y étaient sans doute pour quelque chose.

dence de la séance d'ouverture; puis, au jour qui leur avait été assigné, ils commençaient leurs démarches d'invitation. Elles ne comprenaient pas moins de treize stations dans un ordre hiérarchiquement déterminé : la grande Chamhre des Tournelles, les cinq Chamhres des Enquêtes, les deux des Requêtes, la chambre des Comptes, les trois de la Cour des aides, l'Hôtel de ville. A chaque station deux harangues : harangue du présenté ou chef de la promotion choisi par ses camarades, qui devait approprier son discours aux divers corps; ré[)li([uedu président, dont le fond était quelque ingénieux conseil de métier sur les rapports de la justice ou de l'administration des finances qu'il représentait avec la science théologique : harangue et réplique en latin l'une et l'autre, sauf à l'Hôtel de ville, chez les consuls, où la parole s'échangeait en français. C'est en français aussi qu'était présentée partout l'invitation finale, selon une formule traditionnelle. Le président répondait dans la même langue, avec la courtoisie consacrée : « comme à l'accoutumé ». Mais là se bornait la politesse. A l'accoutumé, ni les magistrats, ni les consuls n'assistaient à la cérémonie. Elle avait lieu le soir. On se piquait à l'envi de rassembler beaucoup de monde, surtout de compter parmi ses hôtes le syndic et les professeurs. A l'heure dite, les licenciés se partageaient en deux bandes, et les tenants engageaient la bataille, une bataille de propos sans ménagements. C'était une dernière et libre dispute. Le syndic ne manquait jamais de recommander aux partis adverses de ne se point laisser emporter au plaisir de tout dire. Mais, après deux ans d'études faites en commun, on se connaissait bien, et comme on se connaissait, on se traitait, « s'en adressant parfois de fort dures ». La lutte aboutissait d'ailleurs h une ré-

conciliation générale. Les camps se rapprochaient. De part et d'autre on plaignait ceux qui, n'étant pas de Paris, étaient obligés de retourner en leur pays; et, comme dans une dernière agape fraternelle, la séance se terminait par une distribution de grands bassins de confitures, à laquelle prenaient part les maîtres ainsi que les étudiants'.

Cependant si, après les examens, telle était l'animation entre les camarades d'études élevés dans la même Maison, on se figure sans peine qu'au cours des examens l'émulation devait plus d'une fois exciter les uns contre les autres les candidats des Maisons différentes. Quelques incidents méritent d'être relevés tant en raison des personnages qui s'y trouvèrent mêlés que parce qu'ils nous font entrer plus intimement dans les mœurs et dans les passions scolaires du temps.

L'un des objets de l'ambition commune était ce qu'on appelait le lieu, c'est-à-dire le rang assigné par la Faculté, dans lequel on se présentait à l'Aulique pour subir l'épreuve de la u doctorande ». Ce rang importait peu dans la réalité, puis(}ue, une fois commencées, les « doctoreries » se faisaient à quelques jours d'intervalle les unes des autres : il y en avait une par semaine. Mais au fond le lieu déterminait un classement, il en avait surtout l'effet public : de là Thonneurqu'on y attachait'.

* Mercure galant, déjà cit. Vei-s le milieu du xviii' siècle, les discours furent simplifiés; mais la fête traditionnelle subsista.

* A l'occasion d'une discussion de personne, la maison de Navarre avait obtenu, au xvr siècle, le privilège du cinquième lieu pour un des siens, et dès lors elle n'avait plus voulu le laisser prendre par personne. Anno Domini lo57, die sexla meusis Juin, conijregali sunt in collegio Sorbome Dominus Decanus sacratissimse FacuUatis Tlicologiœ Parisiensis et novem anliquiores Doctores s.rculares ejusdem Facultatis per arrestum ciiriie designali ad detenninandum, ubi diiornm Baccalaureorum in Theologia... inter se contcndcntium assignari debeat

C'est parce que les Malhurins n'avaient pas ohlenii pour un (les leurs le rang qu'ils lui croyaient dû, ([u'en 1554 ils s'étaient refusés à célébrer dans leur église la messe qui précédait les assemblées générales de la Faculté et avaient laissé passer ces solennités à la Sorbonne'. Le premier lieu était réservé d'ordinaire aux gens de qualité, quand il s'en trouvait dans le concours : aux princes, de droit, aux personnages considérables, par égard spécial. A défaut des uns et des autres, le mérite décidait. Telle était du moins la règle et on n'avait rien négligé pour en assurer l'observation. Alîn de prévenir les rivalités trop vives, c'était au scrutin secret qu'avait lieu le vote*. Il n'en restait pas moins que trop souvent la laveur présidait au cboix''.

Or, en 1056, le jeune Gondi, le futur cardinal de Retz, venait de courir heureusement sa licence. En politique qu'il était déjà, il avait dédié ses thèses à des

quintus locits responsionis Sorboniav.... Post auditum... censuerunl quintum locum responsionis Sorbonicœ hoc anno 1557 debere assignari magislro Carolo Le Maître, tanquam antiquiori Baccalaureo, Bursario communilatis Theologorum Collegii Navarrœ. Item censuerunl id observandum in posteruni vt dictus quintus locus responsionis Sorbonicœ semper assignetur antiquiori Baccalaureo Bursario communitatis Theologorum dicli collegii ?\avarrœ eo anno quo voluerit responderc. (Launov, déjà cit., pars prim., lib. III, cap. vi, p. 5'20.) — Cf. le Mercure galant, déjà cil. — Le Prieur de Sorbonne, et les Prieurs, quand il y en avait deux, avaient d'ordinaire le deuxième et le troisième lieu. Mais ces lieux ne leur appartenaient pas absolument. Le onzième était traditionnellement attribué aux Jacobins (Id., ibid.).

1 Voir plus baut p. 80, note 2.

^ Conclusio Facultatis de modo quo danda sunt loca licentiandis, 1592. (D'Argentré, déjà cit., t. II, pars I, p. 501-502.)

s C( En 1750 et 1751, raconte Morellet (Mémoires, déjà cit., chap. i, p. 20-21), je fis ma licence avec quelque distinction. Nous étions environ cent vingt dans cette carrière. A la distribution des places, je fus le quatorzième ou le quinzième, si je m'en souviens bien, et je puis croire qu'il n'y avait pas véritablement quinze de mes confrères qui valussent mieux que moi; mais j'étais obscur, je n'avais aucune protection; je fus fort content de mon lot. d

Saints pour être sûr de ne blesser par aucune pi'éférence les puissances de la terre. Il se savait d'ailleurs en faveur à la Sorbonne, la Maison demeurant attachée à son oncle, le cardinal, qui en avait été Proviseur. « J'eus la vanité, écrit-il, de prétendre le premier lieu, et je ne crus pas devoir le céder à l'abbé de Souillac, de la Molhelloudancourt, qui est présentement l'archevêque d'Auch, sur lequel, il est vrai, j'avais eu quelques avantages dans les disputes. M. le cardinal de Richelieu, qui faisait honneur à cet abbé de le reconnaître pour son parent, envoya en Sorbonne le grand Prieur delà Porte, son oncle, pour le recommander. Je me conduisis, dans celte occasion, mieux qu'il n'appartenait à mon âge; car aussitôt que je le sus, j'allai trouver M. de Raconis, évèque de Lavaur, pour le prier de dire à M. le Cardinal que, comme je savais le respect que je lui devais, je m'étais désisté de ma prétention aussitôt que j'avais appris qu'il y prenait part. M. de Lavaur me vint retrouver dès le lendemain malin pour me dire que M. le Cardinal ne prétendait point que M. de la Mothe eût l'obligation du lieu à ma cession, mais à son mérite, auquel on ne pouvait le refuser. La réponse m'outra. Je ne répondis que par un sourire et une profonde révérence. Je suivis ma pointe et j'emportai le premier lieu de quatre-vingt- (juatre voix. M. le Cardinal de Richelieu s'emporta jusqu'à la puérilité; il menaça les députés de la Sorbonne de raser ce qu'il avait commencé d'y bâtir, et fit mon éloge tout de nouveau avec une aigreur incroyable'. '> Richelieu, en effet, s'il faut en croire Tallemant des Réaux, ne pardonna jamais à Retz cet échec. « Ce petit ambitieux ! disait-il toutes les fois que le nom

• Mémoires, édit. Rcgnier, 1" part., p. 11(3-117.

du jeune riondi était prononcé devant lui, il a une mine patibulaire! » On voit que le cardinal de Ketz, qui écrivait celte page de ses Mémoires trente ans après l'incident, ne l'oublia pas davantage. Sur le moment, il n'était pas rassuré. D'Argenson le laisse entendre*, et lui-même ne le nie pas. « Toute ma famille s'épouvantait, écrit-il, mon père et ma tante de Maignelais qui se joignaient ensemble, la Sorbonne, Rennebrac, Monsieur le Comte, mon frère. Madame de Gueménée, souhaitaient avec passion de m'éloigncr et de m'envoyer à Venise*. » Il y alla.

Ces contentions étaient quelquefois poussées plus loin, jusqu'à des violences qu'on n'attendrait pas de la part de ceux à qui elles échappaient, de Bossuet par exemple.

Il était de tradition que, dans les Sorboniques, le Prieur de Sorbonne eût le pas, comme on disait, en toute chose. Non seulement il marchait en tête du cortège processionnel et occupait en séance le siège d'honneur ; mais il argumentait le premier, tête couverte, quoiqu'il ne fût très souvent que simple bachelier". Bien plus,

' (( Richi'lioii, (lit-il, s"('t;int fâché contre les docteurs de Sorbonne qui avaient opiné contre son protégé, ils vinrent tout tremblants en informer l'abbé de I{etz, qui leur répondit généreusement et fièrement que plutôt que d'occasionner des tracasseries entre Messieurs de Sorbonne et leur protecteur, il se désistait de sa place, content de l'avoir méritée. » [Essais dans lé goût de ceux de Montaigne, p. 7(i.)

* Mémoires, p. 118. — Au récit du fait, Tallemant ajoute ce piquant incident d'examen : « Disputant contre l'abbé de Souillac, de la Mothe- Houdancourt, en Soibonne, Retz cita un passage de saint Augustin que l'autre dit être faux. Il envoya quérir un Saint Augustin et le convainquit. Souillac qui, quoiqu'il ne soit pas ignorant, parle pourtant fort mal latin, dit pour excuse : .Non legeram ista toma. Le docteur qui présidait lui dit plaisamment : « Ergo quia vidisti, Thonia. credidisti. » (Historiettes, t. V, p. 187.)

5 Anna Doutini niillesiino sexcentesimo secundo, décima sexti Julii, post sacrum officium de more incollegio celebratum comitia... légitima habita sunt in aula collegii Sorbonœ quibus actum est de lerminanda amice inter domum Sorbonicam et ÏS'ararricam excitata super pnerogativa ordinis prioris Sorbonici ante reliquos baccalaureos totius licen-

il avait le droit de demander au candidat, avant l'examen, «la preuve» de ses thèses, et, au cours delà soutenance, le récipiendaire devait le saluer du titre de Domine d'ujnmime. Ainsi l'avait à diverses reprises réglé la Faculté contre les prétentions de la maison de Navarre, et de nombreux arrêts du Parlement, ceux de I00'2 notamment et de 1618, avaient consacré celte prérogative. Recommandation expresse était faite par la Société au Prieur entrant en charge de n'y laisser porter aucune atteinte'. M'' (iasion Chamillard, (jiii se trouvait exercer la fonction en 1050, quand Bossuet se présenta à la Sorbonique, était fort jaloux de ses dignités. Comme pour se prémunir contre les défaillances, il avait transcrit sur le registre des délibérations 1 arrêt de 1G18, afin de l'avoir toujours;» sa portée, et dans une note, également rédigée par lui-même, qui fait suite immédiate à la copie de l'arrêt, on lit : « Nonobstant (jue le frère Dangny, Jacobin, m'aie donné ses thèses écrites de sa main, prouvées et signées, ({ue M. du Yerdier, de Navarre, me les aie données, pareillement prouvées et signées, néanmoins depuis, un nommé Bossuet, de Navarre, a fait difficulté de me les donner signées, et, parce que je ne les voulais pas recevoir autrement, a fait faire protestation par

tix ; cumque doclores Sorbonici dcmonstrnssenl se in liâc re q^iœ ad eorum fatnilinm et sodalitiiim lanlopcrc spcclarct suffragari non deccre, tandem reliqui omnes doctures qui tum fréquentes aderant, in hune modum censuernntstanduni esse antiqux et usitaliv consuetudini qua prior Sorbonicus in omnibus locis et couientibus Facultalis Tlieologia: reliquis baccalaureis cosequalibus suis semper ordine prœirc et prxccderc consuevil.... (D'Argonlir, déjà cit., t. II, pnrs piiin., p. Ô59-5.40.)

Sur la rivalité du collège do Sorbonne et du collège de Navarre, voir llë-

méré, XI.

1 Regislr. Prior., déjà cit., MM. 269, mars 1650, f° 265; — MM. 271, mai 1678, (" 150; MM. 272, décembre 1694, P 125; décembre 1701, f° 125; janvier 1705, f" 125 ; etc. — Cf. Disciplina domus, déjà cit., p. 55 et suiv.

LA sonnoNNr: di: niciin.iKr. ir.i

un nommé Chaalon, notaire, demeurant sur la place Mauliert'. »

Le nommé Bossuel, qui ne com|)lait encore que vingttrois ans, mais qui commençait à se sentir, avait fini par céder snr l'un des points et consenti à rouinir les justifications préalables. Mais an cours de l'éjjreuve il se refusa net à accorder au Prieur toute qualification d'honneur. Le Prieur protesta. Non moins ardent, poussé par ses maîtres et ses condisciples de Navarre, Bossuet s'obstina; et, après un échange de vives apostrophes, tout à coup, rompant en visière, il se transporta, suivi des siens, au monastère des Jacobins, situé rue des Grès, où il acheva sa soutenance. Un procès s'ensuivit entre le collège de Sorbonne, qui demandait l'annulation de l'épreuve, et la maison de Navarre, qui en soutenait la validité. Les Navarrais ne s'étaient jamais montrés {dus animés. Ils n'avaient pas encore pardonné à Richelieu, élève de leur Maison, d'avoir réédifié la Sorbonne; la chaire de théologie fondée par le Cardinal au collège de Navarre ne leur était pas une compensation suffisante. D'autre part la Sorbonne était devenue trop puissante pour n'avoir ([ue des amis. Les Dominicains et les autres corporations de réguliers, les ubiquistes qui n'avaient aucun droit à entrer dans le différend, prirent parti contre elle. La Faculté voulut évoquer l'affaire. La Sorbonne récusa son autorité: la Faculté n'avait pas à connaître de la question, encore moins, à la trancher'; le Parlement, qui avait été saisi, pouvait seul la résoudre. Aussi bien la prérogative du Prieur n'était pas contes-

• Registr. Prior., déjà cit., MM. 269, f" 2. — 11 est juste toutefois de remarquer que dans le procès-verbal officiel de la séance (Id., 14 novembre et 3 décembre 16n0, f" 215 et suiv.), le nom de Bossuet n'est pas mentionné.

'■î Registr. Prier., déjà cit., MM. 269, décembre 1600, f' 214.

table : il pouvait n'en pas réclamer l'application rigoureuse : dès qu'il l'avait invoquée, satisfaction devait lui être donnée. Les sages essayèrent vainement de « moyenner la paix ». Le président Mole, qui intervint de sa personne, échoua comme les autres. Il fallut un arrêt.

Le registre d'audience de la Grand'Chambre du 26 août 1651 porte : « Ledit Bossuet comparut, qui a fait discours en latin* ». L'avocat général Omer Talon reconnut « que le candidat avait rendu à la Cour des preuves de sa suffisance )^. Mais il déclara que cette suffisance ne l'autorisait pas à outrepasser les règles. Sur ses conclusions, le Parlement statua : 1° que les Sorboniques se feraient toujours dans la Maison de Sorbonne, sans pouvoir être transférées ailleurs, s'il n'était ordonné autrement; 2° que cette fois néanmoins et sans tirer à conséquence, l'acte commencé en Sorbonne et achevé aux Jacobins demeurait pour Sorbonique, mais que les bacheliers qui répondraient en Sorbonne communiqueraient au Prieur leurs thèses et les preuves d'icelles signées de leur main ; 5" qu'ils devaient dire audit Prieur, en l'acle de Sorbonique : « Dignmime domine prior »-.

Ce ne fut pas tout à fait le dernier mot. Bossuet, à la fin de la session, fut nommé par ses condisciples Paranymphe, c'est-à-dire orateur chargé de porter la

* Ârchiv. liât., Soct. judic, plaidoiries, M. 978. — Cf. rabbé Floquet, déjà cit., t. I, liv. 2, p. 144.

- Le dissentiment, cinq fois relevé de nouveau au cours du xvii' siècle, fut chaque fois clos par la même décision. (Arrêts des 27 septembre 1665, 28 février, 22 juin et 18 juillet 1675, 4 septembre 1714; Archiv. nat., MM. 279, f" 219 et suiv.) Voir l'arrêt de 16(55 dont les termes ont servi de base à tous les arrêts postérieurs. — En 1715, le roi dut intervenir personnellement par une lettre de Pontchartrain. datée de Marly, 22 mai (Biblioth. Mazar., 12189, p. 126). Cette intervention paraît avoir été péremptoire : la question ne se reproduisit plus.

parole devant les compagnies : revêtu de la robe d'éearlate fourrée d'hermine, il alla, au milieu d'un Lriliant cortège, haranguer les Présidents, qui, de même que la Grand'Chambre, déclarèrent n'avoir jamais entendu de latin plus élégant. Mais la Sorhonne eut sa revanche. La fermeté et la courtoisie de sa résistance avaient ému les esprits en sa faveur. Dans la détermination des lieux, le premier échut à Rancé, le futur réformateur de la Trappe, le second à M" Gaston Chamillard ; Bossuet n'obtint que le troisième^ Plus généreux ou plus simple que Relz et Richelieu, l'évèque de Meaux, le précepteur du Dau|tliiii, ne conserva pas le souvenir de cette petite mésaventure de jeunesse. La Maison le comptait au nombre de ses amis. l\ ne publiait pas un livre dont il ne lui fit don en l'assurant de son filial dévouement ".

Ces grandes solennités et les rivalités bruyantes qu'elles suscitaient ne représentent que la vie extérieure de la Société. La prépondérance dont elle jouissait tenait à la force intérieure de son organisation et au très habile parti qu'elle en tirait.

* Collectio Catalogorum DD. Baccaleoriim Licentialovum ab aiiiin 1573 ad anniim 1674. Licenlia anni 1652. (Bibliolh. nat.. Mss, loiuls latin, n' 15140.) — Cf. Tabbé Floquot, drjà cit., t. I, 1. 2, p. 159.

- Lii)er Conclusionuin aul.T Sorbonic;i', MM. 275, avril 1681, f° 66; — MM. 274, novembre 1689, f 9. —Cf. MM. 276, 1747, f" 595. — Voir aussi, aux Pièces justificatives, le compta ilc la bibliotbèque de l'année 1756, pièce n" 51, p. 559.

13 i NOS ADIEUX A LA VIEILLE SORBONNE.

Les humbles débuis de la Maison, les difficultés qu'elle avait rencontrées pour vivre lui avaient rendu les appuis nécessaires. Elle saisissait tous les moyens de se faire agréer des gens en crédit, et pour peu qu'elle en eût été rapprochée par les circonstances, elle ne manquait plus de s'associer à leurs deuils comme à leurs joies. Elle ne recevait pas un cadeau, une avance, qu'elle ne s'empressât d'en consigner le souvenir dans ses procèsverbaux. Il n'est presque pas de séance extraordinaire où l'on ne trouve la mention d'un vote de félicitations ou de condoléances; dans le secret dont la communauté entourait ses délibérations, c'était la seule chose peutêtre dont elle acceptât sans déplaisir que le public fût informé'. Elle complimenta même en son temps le cardinal Dubois : à ses yeux, l'autorité du Roi couvrait tout. Très honnêtement, mais, très délibérément éveillée sur ses intérêts, elle ne craignait j)as de fuire servir sa reconiuiissance à sa politique. 11 était tenu registre de tous les dons, legs, fondations qui avaient contribué à sa fortune; et un tableau contenant le nom des donateurs, leurs titres, leur généaloj.ne, quand ils en avaient une, était apposé dans la bibliothèque, dans les salles d'exercice, dans les écoles extérieures", partout où il pouvait être vu utilement.

Les charges dont la Société disposait lui étaient entre toutes une ressource précieuse. « Tout riait à l'abbé de Soubise, dont l'extérieur montrait qu'il était le fils des plus tendres amours, raconte Saint-Simon. Il se distingua

> Registr. Prior., déjà ci(., MM. t>76. février 1722, f^ 82 : Ceiuuit [Societas]... gralulauduin juxla consueiuâinem Societatis eus Jionorifice salidandi quos rex citristianus nova aliqiin dignilate clarissima insigniret. — Voir le Mercure galant, janvier 1712, juin 1729, o!c.

2 Regislr. Prior , déjà cil., MM. 271, 1679, f" 2C7, 209.

5 11)., MM. 271,1685, f° 545.

LA SOnnONNR DE RICIlELIEl'. 135

sur les bancs de la Soibonne, et bien instruit, bien aidé par son habile mère, il se dévoua toute cette célèbre école par ses manières. On lui crut assez de fond pour hasarder de le faire Prieur de Sorbonne, place passagère, mais qui oblige à quantité d'actes publics dont il est très difficile de se tirer par le seul secours d'aulmi. Il y brilla, et, parle soin qu'il avait eu de se gagner la Sorbonne, les éloges allèrent encore fort au delà du mérite. Il y en eut beaucoup du Roi dans ses discours publics qui ne lui déplui-ent pas, et il sortit de cet emploi avec une réputation extraordinaire (pie son talent de se faire aimer lui acquit pour la plus grande partie'. >^ A voir quelle faveur s'attachait à « une place passagi're », on comprend que la fonction de Proviseur, qui était à vie, fût le but de bien des ambitions. Le même Saint-Simon, qui se connaît en titres, compte celui de Proviseur de la Maison et Société de Sorbonne parmi les plus beaux auxquels puisse prétendre un homme d'Église ^ La Sorbonne, qui en savait la valeur, le plaçait bien. Ce qu'elle cherchait, c'était tout à la fois un homme distingué et un homme utile". Ses Proviseurs étaient des protecteurs. Du xvi^ au xvni" siècle, on voit se succéder à la tète de la Maison le cardinal de Gondi, Richelieu, Mazarin, Retz, l'archevêque de Paris du Ilarlay, l'archevêque de Reims Louis Le Tel lier — le fils du garde des sceaux, — le cardinal de Noailles, le cardinal de Fleury\ La Société conservait les procès-verbaux d'élection dans

' Mémoires, II, 19.

2 Id., VII, 14.

- Rcgistr. Prior., déjà cit., MM. 268, 1575, f" 22(3 : Viruiu gravem, moribus insignem, familiœ ulilem.

* Voir aux Pièces justificatives, pièce n° 19, p. 508, les pièces relatives à l'élection de Richelieu, de Mazarin, du cardinal de Lyon, du cardinal de Noailles et du cardinal de Fleurv.

ses archives : c'était tout ensemble — elle ne s'en défendait pas — son livre d'or et son livre de garantie'.

Mais l'autorité si grave qui lui était propre lui venait surtout d'elle-même et de la dignité résolue avec laquelle elle délendait les principes auxquels était attachée son existence. Sa situation dans l'Université n'était celle d'aucune autre Maison. Elle se faisait scrupule d'obéir aux statuts communs, en tout ce qui touchait à la direction du collège du Plessis qui avait remplacé le collège de Calvi". Mais cette subordination était limitée aux pouvoirs que le Sénat universitaire, comme on disait, exerçait dans les collèges, et elle repoussait avec une vigilance jalouse la moindre atteinte à son indépendance ou à son honneur\

Ses conflits avec le Recteur ne sont pas une des pages les moins picpiantes de son histoire. L'Université avait assez souvent pris ses chefs parmi les associés de la Maison, et ces rectorats comptaient au nombre de ceux qui avaient jeté le plus d'éclat. De leur côté, les recteurs que l'Université empruntait aux familles qualifiées — un Ruban, prince du sang, par exemple — tenaient à honneur de se faire agréger à la Société'. C'est assez dire que généralement entre l'Université et la Sorbonne les relations n'avaient rien de tendu. Si l'illustration de la Maison offusquait certaines jalousies, nul ne méconnaissait que cette illustration était une force commune, et on lui épargnait volontiers tout ce qui pouvait lui porler ombrage. Il arriva cependant qu'olï'usquée

1 Regislr. Prior., d.-jii cit., MM. '272, octobre 1G95, (" loi.

2 Liber Prior., déjà cit., 1435, f" 50. — Cf. Rogislr. Prior., (léjli cit., MM. 270, 174-4, T 555.

-' Regislr. Prior., déjà cit., MM. 270. juin 1744, f" .553. — Cf. f'5i2. -» Id., MM. 270, 1759, f 269. - Voir les Pièces justilicatives, pièce 11° 24, p. 321.

LA SOF'.BOXNE DE HlCllELIEU. 137

peiit-èlre de la place chaque année plus considérable qu'occupait la Société depuis la restauration de llichelieu, IT niversilé voulut reprendre la main.

Le 4 novembre 1606, le Recteur annonça l'intention d'inspecter la Maison. La Société se refusa d'abord à y croire, tant la chose était inaccoutumée! La Faculté de théologie et la Sorbonne avec elle ne perdaient pas une occasion de rappeler (jii'ii l'origine et penda ni de Imigues années le Recteur n'avait été que le chel' de la Faculté des arts. La surprise manifestée par la Société n'était pas faite pour arrêter un projet qui avait été mûrement conçu. Le Recteur écrivit pour annoncer officiellement le jour et l'Iieure de sa visite, invitant le Procureur à avertir le Prieur et le sommant lui-même de se trouver là. Sur-le-champ le Procureur lui fit répondre en bonne et due forme par tiois huissiers du Chàtelet qu'il trouverait porte close. Et le lendemain, en effet, comme le Recteur se présentait à l'heure dite, en grand appareil, précédé de ses appariteurs, accompagné du Sénat toutentier et suivi d'une foule de maîtres es arts, il rencontra sur le seuil le Procureur qui, après avoir renouvelé sa protestation, ordonna de pousser les battants et obligea le cortège, son chef en tète,à faire retraite.

L'affaire n'en resta pas là. (Juelques jours après, le Recteur, homme d'esprit, comme il s'en trouve, manda au Prieur que l'Université était dans l'intention de faire une visite d'honneur et de civilité plutôt que de réforme, mais en ajoutant que. la question de droit écartée, la visite n'aurait peut-être pas été sans avantage. <c Si impeccables que dussent se croire les Prieur, docteurs et bacheliers de la Maison et Société de Sorbonne, au ])oint que la pensée de les aller voir sem-

blàt un crime, on aurait pu leur représenter ce à quoi peut-être ils ne pensaient pas, à savoir : que leurs professeurs ne remplissaient pas suffisamment, à l'ordinaire, le devoir de leur profession, qu'ils manquaient leur cours quelquefois et ne donnaient pas toujours l'exemple de l'assiduité aux examens; qu'en un mot. Messieurs de Sorbonne devaient être persuadés que, quand le Recteur voudrait s'acquitter de son devoir, il aurait matière d'inspection chez eux aussi bien qu'ailleurs'. » La chronique ne dit point qu'il soit revenu à la charge. Mais la leçon ne fut pas toute pour lui, car on trouve dans les registres dos Prieurs que, vers le même temps, la Société rappela quelques-uns de ses membres à la règle*.

La lutte fut plus vive encore dans une autre circonstance. Il s'agissait de l'élection du Proviseur. Aux termes de la bulle de Clément IV, l'élection faite par les Sociétaires devait être signifiée à l'archidiacre chancelier, au recteur et aux doyens, dans le délai de six mois\ Celte signification faite, chancelier, recteur et doyens se transportaient à la Sorbonne en la grande salle, et dans une séance solennelle, après une série de harangues, dont l'ordre était hiérarchiquement réglé, ils donnaient acte de leur approbation\ Que se passa-t-il en 1711 à l'occasion de l'élection du cardinal de Xoailles? Nous ne le savons pas exactement. Mais voici ce que nous trouvons dans une délibération de la Maison à la date du 51 mars^

» Registr. Prior., déjà cit., MM. 271, novembre 1066, f°' 71-72. ~ Voir aux Pièces justificatives, pièce n° 25, p. 519.

- Jd., ibid. Voir notamment décembre 167it, f^ 275.

5 Charl. Univ. Paris., n" '421. p. 475.

* Registr. Prior., déjà cit., MM. 268, mars 1575, f" 226. — Voir aux Pièces justificatives, pièce n° 20, p. 514.

3 Registr. Prior.. déjà cit.. MM. 272, f" 586.

J.A SORBONNI' DE RICHELIEU. 139

Le Recleur se plaint de n'avoir pas été reçu avec les honneurs qui lui sont dus, et il déclare qu'on ne le verra plus en Sorhonne, tant qu'il ne lui aura pas été fait réparation; qu'au surplus, pour éviter les fâcheux procédés, à l'avenir il se hornera à accuser réception de l'acte d'élection et à l'approuver, dans l'assemblée même du Sénat universitaire, sans se déranger. Sur quoi la Société, invitée à délibérer, déclare (}ue de l'enquête qu'elle a ouverte il résulte (ju'on a fait comme de coutume, ni plus ni moins, qu'il n'y a là qu'une mauvaise querelle, que si la chose eût été de conséquence, rien n'était plus facile que de chercher de bonne foi à l'éclaircir en nommant de pari et d'autre des commissaires informateurs; bref, apr''s une discussion prise de très haut, on conclut que, passant outre, il y a lieu purement et simplement de maintenir les usages, et (ju'on ne doit pas s'en écarter même de l'épaisseur d'un ongle, nec ah ris vel transversum iiuf/uem disccdendum.

C'est presque le ton du maître. On ne s'étonne pas de celte assurance, quand on constate que les rois eux-mêmes comptaient avec la Sorhonne, et que, forcée de se soumettre, elle ne cédait qu'à un ordre réitéré et en protestant.

L'un des privilèges les plus considérables de la Maison était le droit de cooptation : il n'était pas seulement la base de son propre recrutement ; il s'appliquait à la désignation pour toutes les chaires qui lui avaient été attribuées, chaires d'État comme chaires de fondation privée ; c'est dans les mêmes conditions que Mazarin mourant avait commis à la Société la garde de l'enseignement de son collège. Les garanties d'un choix indépendant et éclairé étaient d'ailleurs assurées par le règlement. On ne procédait jamais par surprise. Le jour

OÙ l'élection devait se faire était porté à la connaissance de ceux qui avaient droit de sulTrage au moins une semaine à l'avance et par lettre spéciale. La discussion des titres durait aussi longtemps qu'il paraissait nécessaire pour que chacun put explicitement motiver son sentiment. On votait à bulletin fermé. Si aucun candidat n'obtenait la majorité des suffrages, un second tour avait lieu. Dans le cas où le second tour ne donnait pas plus de résultats, l'élection était remise à huitaine ou à quinzaine, suivant l'importance de la chaire et la gravité des dissentiments, ^os règlements modernes ne sont pas plus tutélaires tant du droit des particuliers que de l'intérêt public. Et nous n'avons pas trouvé dans les registres des Prieurs un seul cas où l'élection, ainsi conduite, n'ait sagement abouti. L'accord finissait toujours ]»ar s'établir entre les sociétaires ; et le plus souvent, même sous Louis XIV, le gouvernement s'abstenait de faire sentir le poids de son autorité.

Cependant, dans les dernières années du règne, au cours des discussions de la bulle Unigenitus, qui divisait les esprits et excitait les inquiétudes du pouvoir, sous Louis XV surtout, le roi demanda tantôt de différer l'élection, tantôt de la faire à mains levées; parfois même il indiqua les candidats qui avaient sa préférence. En présence de ces messages, la Société, avant de procéder au vote, commençait par établir qu'elle avait la main forcée. La lettre impérative du Roi était lue, transcrite au procès-verbal, et la délibération portait: l'assemblée n'a qu'à obéir, censuit obediendum\ Mais, dans cette obéissance, elle conservait la part de liberté qui ne lui

* Registr. Prior., déjà cit., MM. 272, 1714. f^ 406; — MM. 270, 1722, f» 4; 1730, P 158; 1742, f" 512;— MM. 277, 1762, f°' 57 et 65.

était pas absolument interdite. La dépêche royale portait d'ordinaire trois noms classés. Si la Société se résignait à l'aire son choix dans ces limites, rarement elle prenait le premier de la liste. Jamais, au surplus, elle ne désespéra de mettre fin à ces abus de pouvoir. Chaque fois il lui scmltlait que ce devait être le dernier. L'élection accomplie, elle écrivait à son Proviseur pour le supplier de prévenir de nouvelles interventions, et elle y mettait une passion (jui obligea dans certains cas le Ministre chargé de transmettre les ordres du Roi à lui rappeler la prudence, presque à la lui imposer.

11 faut ici citer les pièces. L'élection du Grand Maître du collège Mazarin nous servira d'exemple. Le 25 novembre 17(io, le comte de Saint-Florentin écrivait de Fontainebleau au Prieur : « Le Roi ayant été informé, Monsieur, que la place de Grand Maîti-e du collège Mazarin est vacante par le décès du sieur Salmon et Sa Majesté prenant un grand intérêt à ce collège dont l'établissement a toujours été sous la protection royale, Elle m'a ordonné de m'informer quels étaient les sujets que l'on pouvait choisir pour remplir cette place, afin d'en désigner un ou plusieurs à votre Société, ainsi que cela s'est toujours pratiqué depuis votre fondation. Mais sur les vives instances qui lui ont été faites pour laisser jouir la Maison de Sorbonne de la liberté d'élection qui lui est accordée par les lettres patentes de la fondation de ce collège et sur les assurances qu'on lui a données que cette Maison était disposée à choisir un sujet capable de maintenir la discipline et continuer à faire fleurir les études. Sa Majesté me charge de vous dire qu'elle veut bien donner à la Maison de Sorbonne une nouvelle preuve de sa bienveillance et lui permettre de choisir librement celui qu'elle jugera plus propre à soutenir la repu-

tation de ce collège. Vous aurez soin de faire connaître à votre Société les intentions du Roi, et vous ne manquerez pas, après l'assemblée d'élection, de me faire part du sujet qui aura été choisi, afin que j'en rende compte à Sa Majesté qui se réserve seulement le droit de confirmer le choix qui aura été fait. On ne peut. Monsieur, vous être plus profondément dévoué que je ne suis. « — Le 28 novembre, par le retour du courrier, le Prieur répondait à Saint-Florentin : « Monseigneur, j'ai fait connaître à la Société assemblée ce niMlin pour la nomination du Grand Maître du collège Mazarin, les intentions du Uoi, (jue vous m'avez fait l'honneur de me communiquer. La Société a reçu avec le plus grand respect les ordres de Sa Majesté et m'a chargé d'inscrire dans les registres des Conclusions les lettres dont j'ai fait lecture à l'ouverture de l'assemblée. On a procédé à l'élection à la manière accoutumée. Soixante et dix ])ersonnes ont composé l'Assemblée. M. l'abbé Riballier, Syndic de la Faculté de Théologie et Procureur du collège Mazarin, a réuni l'unanimité des suffrages. Cela dit, je ne puis vous dissimuler. Monseigneur, que notre Société a été véritablement aHligée de la restriction qui se trouve à la fin de la lettre dont elle a entendu la lecture. Elle a résolu de faire à Sa Majesté les plus vives remontrances, afin qu'elle puisse jouir de la pléiiilude du droit (jui lui est accordé par les lettres patentes, confirmatives du testament de Monseigneur le cardinal Mazarin. Je suis flatté. Monseigneur, que la place que j'occupe me fournisse l'occasion de vous assurer du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être.... »Dès le lendemain Saint-Florentin répli- (juait : « J'ai, Monsieur, rendu compte au Roi de la nomination qui a été faite par la Société de Sorbonne

LA SOIIBONNE DE RICHELIEU. 14ô

(le M. Rihallior, pour remplir la place de Grand Maître du collège Mazarin. Le choix qu'elle a fait est tellement approuvé par Sa Majeslé (ju'il ne peut (|ue le disposer à laisser dans la suite à la Maison de Sorbonne la même liberté (ju'elle vient de lui donner. Il faut espérer qu'elle ne sera de longtemps dans le cas d'en faire usage pour cette place. Ainsi les représenta lion s (|ui seraient faites à Sa Majesté dans la conjonctuie actuelle seraient déplacées et ne pourraient lui être agréables. Je vous prie de ne pas douter des sentiments avec lesquels je vous suis, Monsieur, très parfaitement dévoué. » Celte invitation à la sagesse, d'une bienveillance mêlée d'ironie, coupait court à la discussion. Mais la Société, contrainte de s'incliner, ne se rendait pas. Elle n'admettait pas que le Roi lui accordât par grâce ce qu'elle considérait comme un droit. Après avoir pris soin de transcrire à son registre la teneur complète de la correspondance, elle en faisait remettre une copie à son Proviseur, l'archevêque de Paris, par une députation expressément chargée de lui demander d'assurer à l'avenir la pleine jouissance de son privilège'.

Ces habitudes d'indépendance ne s'accusent pas moins nettement dans la gestion des intérêts temporels de la Maison. La Société savait se défendre contre tout le monde', et ne craignait pas les procès. Elle en

' Registr. Prior., déjà cit., MM. '277, nov. 1765, i" 87. - Voir aux Pièces justificatives, pièce n" 22, p. 518, le Méinuire en réponse à la chanibie du Trésor.

avait toujours plusieurs sur les bras. Sa maxime sur ce point était que les petits ne doivent se faire humbles que lorsqu'il ne peut en être autrement'. Je ne saurais mieux faire que de la laisser se produire elle-même avec son caractère et son humeur dans deux affaires qui eurent quelque retentissement. L'une a trait à une question de voirie qui s'est représentée de nos jours et où les Jésuites qui étaient partie furent battus. L'autre nous montre la corporation savante aux prises avec la corporation des maîtres savetiers, et il n'est pas sans intérêt de voir de quelle fjiçon elle se comportait lorsqu'elle avait tort.

Nous avons vu que le plan de Richelieu enfermait la rue des Poirées dans l'enceinte de la Sorbonne. Des lelli'es patentes du mois de juillet 1046 avaient mis la Société en possession. Dès le mois de décembre suivant, les Jésuites du collège de Clermont,'appuyés « des principaux des collèges voisins de Reims et de Fortet et de quelques habitants de la rue des Poirées, de la rue Saint- Jacques et de la rue de la Harpe», avaient ii^troduil une instance contre ce qu'ils appelaient « une usurpation du droit public et une violation du droit privé >^.

Ils faisaient valoir que « la traverse de la rue Saint- Jacques à la rue de la Harpe était indispensable au public ; qu'icelle ôtée, il n'en resterait plus de ce côté depuis la rue des Jacobins jusques à celle des Malhurins; que l'accroissement de Paris et l'affluence prodigieuse d'hommes qui s'y rencontrent requéraient qu'en chaque quartier il y eût une fois plus de traverses qu'il n'y en a, bien loin qu'il fût possible d'en supprimer; qu'entre toutes les grandes rues, il n'y en avait point notoi-

1 Ilùinéré, 111.

rcmcnt de plus passante que la rue Saint-Jacques, de plus sujette à ce qui forme embarras, et néanmoins de plus étroite, de plus sale et de plus glissante; que la clôture de la rue des Poirées fermait toute issue au collège de Reims, au collège de Fortet, surtout au collège de Clermont — les écoliers qui, en cet âge, sont naturellement impatients, sortant deux fois le jour avec impétuosité au nombre de près de deux mille, — et qu'il serait impossible qu'à chaque fois quelqu'un ne fût tué ou blessé des carrosses, charrettes ou chevaux de charge; qu'on coupait aussi la communication au commerce et à toute fréquentation, môme pour les gens de pied, entre la rue Saint-Jacques et la rue de la Harpe; qu'on faisait enfin de ce qui restait de la rue des Poirées un cul-de-sac, un réduit, bon à faciliter les vols et les mauvais coups; qu'il n'était pas avouable qu'alors qu'il ne s'agissait que d'assurer à Messieurs de Sorbonne, en isolant leur jardin, une légère commodité pour leur divertissement, on ne trouvât pas moyen de suppléer par quelque pont ou quelque voûte au manque de i-elations entre les parties de leur domaine sans intercepter le passage; qu'ils avaient bien naguère payé six mille livres l'agrandissement de la rue Saint-Jacques devant la porte du collège de Clermont. »

La Société répondait que « pour ce qui était des habitants de la rue de la Harpe, elle n'en connaissait point, parmi les principaux, qui n'eussent donné leur consentement à la clôture; que, pour les autres, le nombre en était si petit qu'ils n'avaient point osé signer leur opposition comme on a coutume de le faire ; que pour les collèges de Reims et de Fortet, ils ne recevaient aucun dommage, leur entrée étant sur la rue Saint-Jacques ou tout proche; — qu'il n'était point vrai,

d'autre part, que toute communication fût interrompue, puisque la circulation pouvait se faire pour les voitures comme pour les gens de pied par la rue des Cordiers et la rue de Cluny, dont l'aboutissement était en la grande place de Sorbonne; — qu'en ce qui les concernait, il était indispensable d'assurer au service divin qui devait se faire dans l'église le respect et le silence, ce que ne permettraient pas les rassemblements des bandes d'écoliers dans la rue des Poirées; que la rue, s'élendant entre deux murs, celui de l'église et celui de la terrasse de l'ancien collège des Dix-Huit, deviendrait un dépôt d'immondices, un refuge de mauvais garçons, une autre rue Coupe-Gueule; — qu'au surplus ce n'était pas eux qui avaient demandé que leur jardin fût transporté là où l'avait placé le Cardinal, mais qu'il leur était nécessaire pour se rafraîcbir après le travail. » Et en môme temps ils prolestaient de leur simplicité, non sans attaquer leurs adversaires avec finesse. « Oui, il leur eût été facile de rechercher ailleurs un jardin, soit à la ville, soit à la campagne, comme de poursuivre dans le reste de plus amples revenus; mais ils ont de tout temps refusé ce qu'on leur a offert libéralement, parce qu'ils appartiennent à l'Église. Le bien de leur communauté ne leur a jamais été un prétexte à déguiser leur cupidité ; jamais ils n'ont assiégé les portes des grands pour établir leur compagnie sur la ruine des petits : en un mot, ils pratiquent ce qu'ils enseignent, et le génie de leur Société n'est pas un esprit d'invasion . Ils se sont adressés aux Princes et ils en ont obtenu des lettres. Ils ont présenté ces lettres à la Cour, et la Cour leur a donné arrêt. En tout cela qu'y a-t-il contre l'équité et contre les lois'? »

« Archiv. nat., MM. 279, p. 165. — l)i\-huit pièces sont analysées dans le dossier. On voit avec quel soin la Maison conservait la garantie de

La Cour confirma son arrêt. La rue des Poirces demeura close jusqu'en 18!21, époque où, la Sorbonne étant affectée au service de l'Université, elle fut rouverte sous le nom de rue des Gi'ès. Elle se retrouve aujourd'hui incorporée dans la Sorhonne nouvelle, et, au moment de la préparation du plan de reconstitution, des plaintes se sont produites qui rappelaient les arguments des Jésuites. Le lycée Louis-le-Grand réclamait pour l'accès de ses élèves, les habitants riverains pour la facilité de leur commerce. La nouvelle Sorbonne est plus libérale que l'ancienne : entre l'église et les bâtiments de la Faculté des sciences, (jui occupe le jardin de la terrasse, un passage sera ménagé et livré pendant le jour à la circulation, au moins « pour les gens de pied ».

La Société n'eut pas aussi aisément raison des maîtres savetiers que des Pères. De tout temps elle s'était considérée comme ayant droit de haute et basse justice dans la rue de la Sorbonne. Vicus noster, notre rue, disait-elle'. Chaque fois que ses pouvoirs avaient été contestés par une communauté ou par un particulier, elle avait obtenu gain de cause devant la juridiction à qui l'aiTaire était déférée ^ C'était bien, comme disent les jugements, son enclos. Or, aux deux portes qui le fermaient, elle avait établi des gardiens, et, en 1711,

SCS droits. Les lottrcs patentes sont du IG août 1646; la communication faite au Prévôt des Marchands, aux Edievins et aux habitants de la rue des Poirées, (( afin que les lieux soient visités par experts », du 25 août 1646; le consentement de l'Université des 15, 18 et 28 décembre 1646; l'arrêt d'enregistrement du 25 mai 1647: l'ordonnance confirmant l'enregistrement du 20 septembre 1647.

» Registr. Prier., déjà cit., MM. 272, 1688. {" 25.

- Voir notamment la sentence du Prévôt de Paris, du 14 juillet 1489, — la sentence du Chàtelet, du 50 août 1585, — les arrêts des 15 septembre 1675 et 11 septembre 1681 (Arch. nat., S. 6211).

148 NOS ADIEUX A LA VIEILLE SOIUiONNE.

les deux gardiens de la porte supérieure, celle de la place, exerçaient le métier de savetiers. La corporation exigeait rigoureusement la contribution (|ui lui était due. Messieurs de Sorbonne s'étaient adressés au Roi par l'intermédiaire de leur Proviseur, le cardinal de Noailles, pour échapper à cette revendication. « Possession fait litre, disaient-ils, et l'ancienneté des échoppes occupées par les portiers démontre l'ancienneté de notre droit qui remonte à saint Louis. — Nous ne pouvons nous passer de portiers ; car il s'agit de garder l'entrée des écoles extérieures en même temps que celle de la rue de Sorbonne, et d'empêcher au profit de tout le monde qu'on y fasse du bruit. — Enlln il ne nous est permis de prendre que des gens qui gagnent leur vie; la Maison n'est point en état de renier ses serviteurs : depuis la dernière guerre (il s'agit de la guerre de la succession d'Espagne) elle a payé au Roi près de deux cent mille livres. » — Les maîtres savetiers n'étaient pas embarrassés pour réfuter ces arguments : « Si Messieurs de Sorbonne ont quelque privilège, qu'ils produisent leurs pièces : l'ancienneté des échoppes ne prouve rien. — Qu'ils n'aient point été inquiétés par nous jusqu'ici, cela veut dire simplement que jusqu'ici les porliers n'exerçaient pas le métier de savetier. — Supposons que l'abus dont ils jouissent soit consacré : dans les autres collèges on se prévaudra naturellement des mêmes raisons, et quel sera le sort de la corporation? — Ils ont contribué deux cent mille livres pour la guerre. Les maîtres savetiers, qui ne possèdent point de fondations et qui sont chargés de dettes, n'en ont pas versé moins de cent mille. »

Le bon sens uT-tait pas plus du côté de Messieurs (jui- le bon droit. D'Argenson, le lieutenant de police,

l'avait tout de suite établi. « Les statuts de la communauté des savetiers, approuvés par le Roi, mentionnent défense expresse, disait-il, de recevoir ni de souffrir dans les collèges aucuns ouvriers qui exercent pour le public la profession de maître savetier. A la véiité, ajoutait-il avec plus d'esprit que de logique, j'accorde difficilement à la maîtrise la permission d'entrer dans les collèges pour éviter la résistance séditieuse qu'elle pourrait rencontrer de la part des écoliers et du peuple; mais toutes les fois que les jurés peuvent s'y introduire et faire quelques saisies par adresse, je les déclare bonnes. Faut-il ajouter que l'espèce où se trouvent les deux savetiers que Messieurs de Sorbonne voudraient maintenir est encore moins favorable, puisqu'ils sont établis dans une rue, dont le fonds appartient à cet illustre collège, mais qui est ouverte et passante tout le long du jour? C'est ce que j'ai essayé de leur faire entendre aujourd'liui, loisqu'ils m'ont fait l'bonneur de me venir parler. » Finalement, il proposait « de porter la corporation des savetiers à recevoir la Sorbonne pour la moitié ou le tiers des droits ». Mais la Sorbonne ne voulait rien entendre. Elle entassait notes sur notes, placets sur placets, et demandait au Roi « qu'il lui plût de rendre légitime, par une concession en forme de lettre patente, la tolérance immémoriale dont ils jouissaient ».

Le Roi ne se refusa pas à examiner l'affaire lui-même. Nous lisons, dans une lettre de Pontcharlrain à d'Argenson (12 mars) : « Le Roi veut que la question soit instruite de part et d'autre, voir conLradictoirement les raisons d'un chacun et finir. » La décision fut rendue le 25 mai. « 11 a été arrêté, écrivait Pontchartrain au cardinal de Noailles, que la prétention des portiers

de la Sorbonne d'être en droit de travailler de leur métier sans être maîtres était contraire aux statuts des maîtres savetiers. Ainsi le meilleur parti que puissent prendre Messieurs est de profiter de l'ajustement que M. d'Argenson voulait faire. » Il fallut bien en passer par là'.

Mais ni l'intérêt de ces débats, ni l'éclat des séances d'examens ne balançait dans l'opinion l'importance prise par les jugements de censure. La salle des Actes de la Sorbonne passait avant tout pour un tribunal. On était déféré à la Sorbonne, jugé en Sorbonne, condamné

* Un dernier et bref exemiile qui achèvera de nioiilier avec quelle diligence jalouse la Sociélé veillait sur les franchises de sa rue, et où finalement elle apiiaraît plus à son avantage. En 1770, l'entrepreneur des travaux du collège de chirurgie avait, par une sorte de surprise, déposé une partie de ses matériaux dans la demi-lune qui faisait face à l'entrée de la Sorbonne. Le l'rieur réclama. « il n'était i)as possible de laisser subsister cet encombrement pour l'ouverture des Sorboai(jues ; et, si l'on n'y avisait, il n'v aurait plus moven de retirer à temps ces cent vingt-deux masses pour la plupart très pesantes. » Le lieutenant de jiolice, M. de Sarline, ré|)Ondit que l'entrepreneur allait procédera l'enlèvement et qu'il comptait épargner dorénavant ces sortes d'embarras à la Maison île Sorbonne, « ne voulant rien tant que de faire tout ce qui pouvait lui être, agréable », et le l'rieur, en le rei.ierciant, profita de l'occasion pour lui demander s'il ne pourrait faire établir une lanterne de plus dans la rue pour « en mettre les habitants au pair des autres citoyens »). Quant au collège de chirurgie, la Maison, très désireuse, de n'avoir avec lui que de bons rapports, lui prèla, quelques années après (1778), une hospitalité qu'elle n'accordait pas à tout le monde. (Séance publique tenue par la Faculté de Médecine dans les Écoles extérieures delà Sorbonne le 5 novembre 1778. Paris, 17T9, in-4''.)

par la Sorbonne. De tous les griefs invoqués pour fermer la Maison en 1791, celui-là était le plus populaire.

L'institution de la censure remonte à Charles IX et à l'édit du 4 octobre 1570, qui «faisait défense à tous libraires et imprimeurs d'imprimer ou faire imprimer, ni mettre en vente aucun livre sans permission*». En 1618, par des lettres patentes confirmées en 1624, l'exercice de cette justice avait été confié à quatre jurés spécialement choisis dans le sein de la Faculté de théologie, au préjudice de l'Université, qui jusque-là était investie de la fonction, et les (|uatre premiers jurés nommés s'étaient trouvés de la Maison de Sorbonne. C'est aussi un docteur de la Maison de Sorbonne, Charles du Plessis d'Argentré, qui, en 1725, eut la pensée de réunir la collection des sentences '. De là, indépendamment de la salle où avaient lieu les jugements, le fâcheux renom qui avait rejailli sur la Sorbonne.

L'importance même de la publication de d'Argentré n'avait pas peu contribué à en aggraver le caractère. Du moyen âge au commencement du xviii^ siècle, on y relevait plus d'un millier de condamnations portant sur des écrits très obscurs pour la plupart, mais 011 se rencontraient aussi les noms de Descartes, du grand Arnauld, de Fénelon, suivis de longs réquisitoires. Quarante ans plus tard, c'était le tour de J.-J. Rousseau. Le jugement de VEmile ne comprend

* Isaml)eit, Recueil des anciennes lois françaises, t. XIV, p. :250. — Cf. Du Boulay, Hisl. Univers., dc^à cit., t. VI, p. 712 et suiv.; — D'Argentré. De Novis errorihus, déjà cit., t. II, p. 412 et suiv.

* Collectio judiciorum de novis erroribus, qui a duodecimo saeculo usque ad annum 1755 in Ecclesia proscripti sunt et notati, 5 vol. in-f% 1724-1756.

pas moins de soixante chefs d'accusation, subdivisés eux-mêmes en erreurs de premier ou de second ordre et développés en cent trente-sept colonnes in-folio. « Le livre, disait le rapporteur, est d'autant plus criminel que nos petits-maîtres et nos demi-savants en font leurs délices; chacun veut l'avoir avec soi, la nuit comme le jour, à la promenade comme dans son cabinet, à la campagne comme à la ville : point d'école aujourd'hui plus fréquentée que celle de ce prétendu philosophe. » Et l'arrêt, entassant les métaphores, compare tour à tour l'auteur à Diogène, le maître du cynisme et du libertinage, à Erostrato, l'incendiaire sacrilège, à Catilina, à Néron; et il appelle sur sa tête les foudres des pouvoirs publics '. Singulière ironie, ou plutôt singulière leçon des choses humaines : moins de cent ans après, dans la même salle, sous les mêmes voûtes, Villemain et après lui Saint- Marc Cirardin prenaient Rousseau pour sujet de leur cours, scrutaient en tout sens le Traité de l'éducation, y dégageaient la vérité du |)aradoxe et en faisaient applaudir par un public enthousiaste les nouveautés généreuses.

Mais quelle est la part qui, dans ces jugements, revient proprement à la Société de Sorbonne?

Nous avons montré tout à l'heure comment, vivant en termes corrects avec l'Université, elle se maintenait en dehors de son action. Son existence était beaucoup plus mêlée à celle de la Faculté de théologie; elles avaient des intérêts communs. Et jamais, à ce qu'il semble, elles n'ont été plus souvent confondues dans le langage courant qu'au xvif et au xviu'" siècle.

• Tlieologiiï cursus coniplctiis, t. II, Appendices, p. IMl et suiv.

Mais jamais non [)lus peut-être on n'a mis plus de soin à les distinguer*.

La Faculté ne souffrait pas plus que la Société qu'on s'y trompât. Si l'une ne laissait point entamer son indépendance, l'autre ne mettait pas moins d'ardeur à défendre sa maîtrise. La Faculté taisait sonner très haut qu'elle avait ses revenus% rappelait fastueusement ses titres et en célébrait elle-même l'antiquité". Tout ce qui était attribué à la Sorbonnc lui semblait un détournement à son préjudice. Elle avait trouvé mauvais que Mazarin, suivant l'exemple de Richelieu, eût confié aux douze plus anciens docteurs de Sorbonne la garde et la direction du collège des Quatre-Nations* ; elle s'était

* C'est par al)us, dit le Dictionnaire de Trévoux, où la iias.>ion n'a pas de place, qu'on les prend l'une pour l'autre. — Sorboua siimilur pro loin FacuHdte Theoloijiiv.

■^ Archiv. nat., S. Gl'J.j-G ID'J. — Cf. H. 2598-2025. On possède la suite des comptes annuels depuis la moitié du xvi' siècle jusqu'en IT'JO. Voir aux Pièces jusiidcatives, pièce n° 56, p. 509.

5 » On ne finirait pas si l'on voulait faire une énuméi-ation exacte de toutes les occasions dans lesquelles l'Université et la Faculté de théologie de Paris ont été consultées par le Roi et par le Parlement. Elles le furent en 1505 par Philippe le Bel au sujet du différend avec le pape Boniface VIII : — en 1507, par le même sur les erreurs des Templiers: — en 1596 et autres par Charles VI en plusieurs renconties au sujet de la paix de l'tplise; — en 1598, par le Parlement au sujet d'un livre intitulé Epistola Tholosana , sur la doctrine de Jean Petit; en 1458, par Charles Vil sur le même sujet; — en 1498, par Charles VIII sur plusieurs questions concernant la paix de l'Église; — en 1512, par Louis XII sur la doctrine du livre de Cajetan; — en 1555 par François I" pour dresser une instruction pour les Luthériens d'Angleterre; — en 1545, au sujet de Luther; — en 1554, par le Parlement, au sujet des lettres patentes concernant l'institution des Jésuites; — en 1610, par le Parlement, au sujet de la souveraineté du Roi; — en 1685, par le Parlement, au sujet de la doctrine de l'archevêque de Strigonie. On omet un grand nombre d'exemples. Les derniers temps n'en présentent pas moins que les premiers.... » {Mémoire sur le droit de la Faculté de théologie de Paris d'être entendue sur les décisions de doctrine proposées pour servir de loi dans le Roijaume, Bulle Unigenifus, 1759.) Bihlioth. Univers., U. 46, in-4".

* La fondation du collège .Mazarin, Paris, in-f°. — Cf. Félihien, Histoire de Paris, t. IV, p. 195 et suiv.

révoltée à la pensée qu'on eût conçu pour la Maison, qu'elle eût conçu publiquement elle-même le dessein de faire transporter dans sa grande salle la cérémonie de l'ouverture des Paranymphes, c'est-à-dire de dépouiller le chapitre de Notre-Dame d'un droit héréditaire*; elle déclarait ces prétentions « indiscrètes, injustifiables, intolérables »,

La seule idée d'une comparaison avec la Sorbonne l'indignait. « Il ne faut pas confondre le collège de Sorbonne avec la Faculté de théologie, comme fait le vulgaire, écrivait-elle avec arrogance % sous prétexte que la situation et la commodité des bâtiments de ce collège ont engagé la Faculté à y tenir ses assemblées, pas plus qu'on ne confond l'Université avec le couvent des Pères iMathurins, parce qu'elle y convoque ses assemblées, et qu'elle en date ses délibérations. Il n'y a pas plus de docteur de Sorbonne qu'il n'y a de docteur de Navarre; il n'y a que des docteurs de la Faculté, élèves de la Maison de Sorbonne ou de la Maison de Navarre. La Sorbonne n'est qu'un collège; et le berceau de tous les collèges, c'est la Faculté. Faut-il rappeler à celui de Sorbonne qu'il a été longtemps misérable en hommes comme en revenus, qu'il a dû emprunter aux Cholets de l'argent pour nourrir ses boursiers, et des bacheliers à Navarre pour avoir des Prieurs ^ Depuis ce

1 Mémoire pour la Faculté de théologie do Paris au sujet des Paranymphes avec la cousultalion des avocats du 15 juillet 1747 (Biblioth. Universil. l', 25).

* Mémoire pour les Prieur, Doyens et Bacheliers en théologie de la Faculté de théologie (1721)... déjà cit. — Cf. Mémoire pour la Faculté do théologie de Paris au sujet des Paranymphes, déjà cit., p. 22 et 24.

s La Maison de Navarre qui avait prêté ses Bacheliers s'en souvenait et ne manquait pas de le rappeler : jSavarra ab aniio MD usqiie ad anninn MDLXXIY Sorbonœ collegio suppedilat Priorcs quatuor.... Tune Sorboiia carebat Baccalaurcis qui Piioris munus sustinerent. Ad hsec, Sorbonse

LA SORHONNE DE RICHELIEU. Vo5

temps, Richelieu l'a privilégié : ce n'est pas une raison pour se montrer ingrat et rebelle envers la commune mère. Que le chef de ces Messieurs, le Prieur, règne en son collège, soit. Mais le collège qui est le théâtre de son autorité en est aussi le tombeau. Dès qu'il s'agit des examens ou des jugements, bien que rendus dans la salle des Actes qui appartient à la Société, la Faculté seule domine. »

Et la Faculté dominait en effet. La Sorbonne avait conservé son tribunal particulier de cas de conscience établi par Robert, et la Faculté s'en montrait jalouse parce que la justice de la Sorbonne était en ces matières très recherchée*. Mais pour les jugements de censure proprement dits, s'ils avaient été plus particulièrement confiés, à l'origine, à des docteurs appartenant à la Maison, le pouvoir royal les avait, dans la suite, remis à une sorte de jury mixte où tous les collèges étaient représentés et que présidait la Faculté. Dès 1058, quand Richelieu veut stimuler le zèle des censeurs, c'est la Faculté, non la Sorbonne, qu'il interpelle". C'est à la Faculté que les évêques font parvenir leurs plaintes; c'est elle qu'ils remercient". La formule des condam-

collegio, cum anno 1541 e Juobus mngistris qui jiixUi senaliis consnlliim docerenl Iheolocjiam deesset unus, Navarra Franciscum Picartutii commodat. Launov, déjà cit., pars secund., I. 1. c. 5, p. 451.

' Registr. IVior., déjà cit., MM. Til, 174IÎ, f" 575. — Cf. 1759, f' 20. (( Les cas de conscience qui sont adressés à la Faculté sont presque toujours décidés jiar la Maison de Sorbonne. Il v a plusieurs décisions que la Faculté n'avouerait pas; aussi est-elle dans le dessein d'établir un Tribunal pour les cas de conscience. Elle s'acquittera par ce moyen de ce qu'elle doit à la confiance du public, au maintien des rèj^les et à l'honneur de son institution. ») (Mémoire pour la Faculté de théologie de Paris au sujet des Paranijmphes, déjà cit.)

- Lettre du 9 mai, Avenel, Yl, 40.

^ Archiv. nat., M. 75. — C'est la Faculté qui fut consultée en 1789 par les catholiques anglais sur leurs devoirs envers l'autorité monarchique. (Arch. nat., M. 72.) >

nations relevées par d'Argentré ne laisse aucun doute : Censura sacrx Facultatis..., Conclusiones sacrx Facultatis..., Sacra Facilitas rejicit, etc. Messieurs de Sorbonne n'avaient, dans ces délibérations, que leurs voix, généralement deux sur six, le nombre des jurés ayant été augmenté d'un tiers '.

C'est assez pour qu'ils partagent la responsabilité des jugements. Mais, à considérer le rôle qu'ils y jouaient d'ordinaire, il n'est pas douteux qu'ils travaillaient à faire prévaloir le parti de la modération et de la sagesse.

Les discussions de censure étaient tumultueuses*. Parfois elles ne réunissaient pas moins de mille personnes, qui se passaient toute sorte de vivacités ^ ce Vous vous figurez peut-être nos Assemblées comme celles des Parlements, raconte un témoin, des séances dans lesquelles on écoule avec gravité un conseiller qui rapporte ou qui opine. — Il est vrai, je l'ai toujours cru ainsi, à cause du rang que vous tenez, que vous êtes prêtres, et que vous traitez d'affaires de religion, qui sont généralement plus sérieuses que celles qu'on traite dans les tribunaux séculiers. — Oh bien ! vous vous êtes trompé. Rien n'est plus libre et plus agréable que ces assemblées où vous avez cru jusqu'ici qu'on s'ennuyait. C'est une comédie. On fait ce qu'on veut, on se promène, on change de place, on cause, on

' « Les députés furent M. Boileau, de la Maison de Sorbonne; M. Rouliand. uliiquiste; M. leFèvrc. professeur de Navarre; le pcreMalIet, canne; M. du Pin, uhiquiste; M. Vitasse, professeur de Sorbonne. » [Journal hislorique des assemblées leniies en Sorbonne pour condamner les Mémoires de la Chine. 1703, par le P. Jacqies-Pimluppe Lallemam, jt'SH//e, V lettre, p. 5. Bibliotb. Arsen., 17109 ter, D, n'^ 68.)

- 11 en était de même parfois des séances de Sorboniques. « On i-aconlait qu'à la soutenance du prince de Conti, un jésuite, dans la chaleur de l'argumentation, avait jeté son bonnet à la tête d'un adversaire, et que le bonnet avait été gardé pendant quelque temps comme un trophée. )> (.\melot de la Houssaye, Mémoires historiques, etc., 1. 1, p. 50.)

' Voltaire, le Tombeau de la Sorbonne.

LA SORBON'NE LE lUeilELIEU. Iû7

rit, on s'injurie'. » On se battait môme, « à la façon des gymnasiens et des polissons des basses classes' ». « Je sors de l'enfer, écrivait Petitpied à son frère le jour de l'ouverture de la discussion de la bulle Unigenitus ; la salle de la Sorbonne était aujourd'hui l'enfer". » Pendant les délibérations, les passants s'assemblaient aux portes. Ordre était donné de les tenir closes; la cour n'était ouverte qu'aux familiers, et on les empêchait d'approcher de la salle \

Or, s'il faut en croire un pamphlet publié après un jugement rendu contre un libelle des Jésuites sur les missionnaires du Japon, Messieurs de Sorbonne refusaient manifestement de participer à ces violences. Et, hors de la salle, ils n'allaient à rien moins qu'à dire — tel est du moins le langage que le pamphlet prête à un associé — « que nul ne pouvait se faire juge de la conscience d'autrui ». « Ce fut une chose bien singulière, écrit l'auteur avec insistance, que, quittant un Jésuite qui ne craignait pas la censure, je retrouvasse deux heures après un Docteur qui la craignait

très sincèrement C'est un des plus anciens Socius,

que j'allai voir. Comme je lui eus dit après les compliments ordinaires : Eh! bien. Monsieur, voilà la Fa-

* Journal historique des assemblées de Sorbonne pour condamner les iMémoiros de la Chine, déjà cit., 4' lettre, p. 24-26. — Cf. le Tombeau de la Sorbonne, déjà cit.

- Relation nouvelle et très exacte de ce qui s'est passé de plus remarquable dans la dernière assemblée tenue en Sorbonne le premier de ce présent mois d'aoïjt 1722. (Arch. nat., M. 74, n° 53.)

^ Arch. d'Amerstoorf (boîte R). Passage cité par M. Albert Le Rov, dans la France et Rome de 1701 à 1715, histoire de la bulle Unigenitus jusqu'à la mort de Louis XIV d'après des documents inédits, p. 577.

* Kègloment sur les offices et fonctions des portiers de Sorbonne (Archiv. nat., MM. 277). — Voir aux Pièces justificatives, pièce n" 27, p. ô.jO.

culte en grand mouvement. — Je voudrais bien, me répondit-il, que la Faculté se mît en repos, et qu'elle nous y laissât tous. — Eh! pourquoi, repris-je? La Compagnie ne vaut-elle pas bien la peine d'occuper vos soins? — Vous voulez rire, dit-il : et moi je vous déclare que je ne saurais rire, quand je vois ce que je vois; en un mot, la Faculté se fait tort. — Mais, Monsieur, repris-je en le prenant sur un ton plus sérieux, quel mal après tout peut-il arriver à la Faculté d'avoir condamné les Jésuites? Car un grand nombre de personnes ne sauront rien de cette affaire, sinon que les Jésuites vous ont été dénoncés, et que vous les aurez condamnés : et tous prononceront que c'est bien fait. — Et cela veut dire, repartit le Docteur toujours chagrin, que la canaille qui ne sait pas de quoi il est question dira que nous avons raison, et que les honnêtes gens, qui le savent et qui ont des yeux, diront que nous avons tort : car à quel homme dans Paris persuaderonsnous que le P. Le Comte ait eu les sentiments impies, scandaleux, hérétiques, que nos députés lui attribuent'? » Ce qui donne du prix à ces déclarations — quel que fût le sentiment qui les inspirât, — c'est qu'elles confirment ce que nous savons de l'esprit qui régnait au sein de la Société. Dans les questions d'interprétation de dogme, tant (jue la soumission n'était pas devenue inévitable, elle discutait. Lorsque la volonté du Roi unie à celle du Pape s'était imposée, alors, seulement alors, elle cédait. Encore ne fallait-il rien moins que l'autorité des plus anciens pour contraindre la jeunesse; et, même parmi les anciens, l'obéissance com-

' Journal historique des assemblées de Sorhonne, etc., déjà cit., 1"^° lettre, p. 24-26. — Voir aussi 2' lettre, p. 22; 7° lettre, p. 21, etc.

miinc ne pacifiait complètement ni les esprits ni les cœurs. A prendre la Maison dans la suite et l'ensemble de son histoire, elle était profondément janséniste et gallicane. Divers épisodes relatifs aux propositions de Jansénius et à l'enregistrement de la bulle Unifjenitus mirent ces sentiments en pleine lumière.

Les règlements n'avaient point permis tout d'abord d'admettre Antoine Arnauld au titre de Socim : il ne remplissait pas les conditions du stage philosophique. Mais la Société, en l'écartant, avait exprimé pour son talent et son caractère une admiration qui l'engageait. Par une exception dont personne n'avait encore été l'objet, après avoir été refusé, il fut reyu. Déjà les hardiesses de sa doctrine sur la Grâce le désignaient aux violences de ses adversaires. Moins de six mois après qu'il appartenait à la Sorbonne, la guerre éclatait. La Société se porta résolument à son aide, s'adressa au duc d'Orléans, à Condé, à Mazarin, pour obtenir que le grand docteur ne fût pas abandonné sans défense, se déclara prête à partager sa disgrâce; et, le coup infligé, nombre de Sorbonistes en eflet se laissèrent frapper avec lui*. Douze ans après, il fallait renouveler l'ordre de ne plus recevoir dans la Maison quiconque n'aurait pas souscrit à la censure, et la signature du formulaire était exigée en même temps que le serment de respecter les coutumes de la Société. Grâce à ces mesures rigoureuses, pendant quelque temps, les esprits parurent s'apaiser. Mais à la fin du xvn" siècle et au commencement du xvni% quand la discussion se réveilla, la Maison se retrouva dans le même esprit. Ceux que touche, aux jours de crise, l'excommunica-

* Ch. Perrault, Mémoires, liv. I. — Cf. Saiute-Beuve, Porl-Roijal, liv. III et IV.

lion royale, Petitpied, Sardes, Mareuil, De Lan, sonl ceux-là mômes qu'elle a particulièrement investis de sa confiance : Petitpied, Mareuil et De Lan étaient professeurs, Sarlres, Prieur. Or le Roi n'exigeait pas seulement qu'ils fussent déchus de leur titre : ils devaient être rayés de la Société, comme ils l'avaient été de la Faculté. La Société n'ignorait pas le jugement de la Faculté : comment se fût-elle méprise sur les sentiments de ceux qu'elle s'était associés, après l'enquête approfondie qui précédait toute élection? Mais elle voulait se faire forcer la main, subissant le commandement, ne le prévenant point. La condamnation prononcée, elle cherchait à en atténuer les rigueurs. Petitpied fut longtemps conservé sur la liste des membres de la Maison, Petitpied felicis memorix, disent les registres; et il ne fallut rien moins qu'une sorte de trahison d'un Prieur trop empressé pour provoquer, vingt-cinq ans après, sa radiation définitive*. La Société tenait à honneur de rester fidèle à ceux qu'elle avait une fois adoptés. Elle les soutenait de son crédit et de ses deniers, poursuivait leur réhabilitation, et, dès qu'elle le pouvait, leur rouvrait ses rangs \

Ajoutons qu'elle trouvait dans ceux qu'elle défendait, sans parvenir à les sauver, une hauteur de sentiments dignes de son patronage. En 17^4, De Lan, invité à abjurer certaines propositions considérées comme contraires à la saine doctrine, répondait de la Sorbonne à M. de Maurepas chargé de lui notifier l'ordre : « Mon-

' Voir aux Pièces justificatives, pièces n° 25, p. 322 ; n° 26, p. 529.

- Voir notamment l'afl'aire du professeur lloockes, Registr. Prior., déjà cit., MM. 270, 29 mars 1752, f^ 481, 5 mai 1772, f 412; —MM. 277, 15 août 1782, i" 57, 29 octobre 1765, f° 65.

I,A SORDONNE DE RICHELIEU. 161

seigneur, la lellre que vous m'avez fail l'honneur de m'écrire m'a trouvé à la campagne et m'a tiélerminé à y reslei" la plus grande partie du temps que Sa Majesté a la honlé de me donner pour piendre ma dernière résolution. Là, sous les yeux de Dieu, seul, je serai peut-être plus à portée de voir si je me suis trompé dans mes écrits; car jusqu'ici j'ai cru n'avoir rien dit que de vrai. Je ne sais s'il ne m'ai-rivera point, à la vue de la peine (|ue vous avez la bonté de m'annoncer, ce que jai vu airiver moi-même à tant de criminels aux approches des derniei's supj)lices. Dieu s'est servi de

moi pour leur faire ouvrir les yeux Je demande à ce

Dieu de lumière et de vérité de me faire la même grâce, si j'ai eu le malheur de me ti'omper, et je vous proteste, Monseigneur, qu'aucune considération humaine ne sera capable de m'empêcher de le dire. Je ne suis point de ces hommes qui mettent leur gloire à soutenir opiniâtrement ce qu'ils ont avancé : j'ai donné quchjuefois sur cela des preuves éclatantes de mes dispositions; mais je ne suis pas non plus de ceux qui disent par crainte ou par espérance ce ({u'ils ne [)ensent pas, si pénible que soit la perspective d'être privé d'une place où bien des gens disent que j'îii fait mon devoir. Il faudra donc, Monseigneur, que je revienne de tout le cœur de mes premières idées, idées fortifiées par de longues études et par des réflexions que j'ai crues sérieuses'. » Puis dans un langage qu'Arnauld n'aurait pas désavoué, il discutait pied à pied les thèses qui lui étaient reprochées; et finalement il déclarait « qu'en son âme et conscience il ne pouvait que s'y maintenir ». L'enregistrement de la bulle JJnigemtm ne donna

' liililiitlli. aat., Msslr., 1SO27, 1° -417 (L'mversilé et Sorboiiiifi.

pas lieu à moins de sacrifices volontaires. Parmi ceux auxquels il coula la perte de leurs biens et l'exil, la Sorbonne comptait Habert, Yitasse, Lambert, Léger, et bien d'autres. Ils savaient que le Roi avait manifesté la résolution de détruire les libertés gallicanes plutôt que de laisser éclater la révolte contre la Constitution qu'il en était venu à considérer comme la base même de la religion'. Et ils tinrent pour les libertés aussi longtemps qu'ils purent. Tous les stratagèmes de discussion leur parurent bons pour mettre d'accord leur devoir et leur conscience. Yitasse entassa les difficultés de forme contre l'enregistrement. Ilabert se confessa prêt à l'admettre, à condition que la Bulle ne ferait loi ni pour le dogme, ni pour la discipline, ni pour les mœurs. Lambert et Léger proposèrent d'insérer à la suite l'un de l'autre le texte de la Bulle et celui de la missive royale qui ordonnait l'inscription, à peine de lettres de cachet. Ce qu'ils se déclaraient tous prêts à voter, c'était l'appel à un Concile'. Les lettres de cachet eurent le dernier mot, sans qu'il échappât à ceux d'entre eux qui se senlaient particulièrement visés aucun regret, aucune plainte. Le greffier avait reçu l'ordre de partager le registre en deux colonnes : celle des fidèles et celle des ennemis du Roi ; ils s'inscrivirent silencieusement sur la seconde".

> Regisir. Prior., déjà cit., MM. 272, 1718, f° 71.

- Liber Conclus, aukc Sorbonic.c, déjà cit., MM. 274, f" 71.

"• Voir les opuscules intitulés : lîelalion fidèle des assemblées de Sorbonne, Paris, 17U), 1vol. in-lG; — Uelation des délibérations de la Faculté de théologie de Paris au sujet du prétendu décret du 5 mars 1714 pour l'acceptation de la Constitution Vnigenilus, Paris, 1716, 2 vol. in-16 (Biblioth. Univ., U, 128) : — Relation de ce qui s'est passé en Sorbonne à l'occasion de la Constitution Uniyenilus en 1714. Paris. 1714, 1 vol. in-10 (Biblioth. nat., L4 d 712). — Voir aussi le livre si riche en documents de M. Albert Le Roy, déjà cité.

LA SOnnONNE DE RICHELIEU. 1G5

Si telles n'étaient pas les conséquences ordinaires des jugements de censure, la plupart n'en suscitaient pas moins dans les esprits des luttes douloureuses. Plus d'une fois, la sentence où la force des choses et la majorité des sufl'rages entraînaient les représentants de la Société fut en désaccord avec les idées qu'elle professait. Elle se rachetait de ses sévérités par ses inconséquences. I,a Maison possédait, paraît-il, un huste de Descartes : j'ai ouï dire que ce fut longtemps pour Y. Cousin une })réoccupation passionnée de le retrouver. Malgré l'arrêt dont ils avaient été frappés, Fénelon y conservait des admirateurs fervents, Rousseau des disciples fidèles'.

Ce qui préservait la Société des emportements de conduite et des exagérations de doctrine, c'étaient les relations qu'elle entretenait au dehors et l'éducation qu'elle se donnait.

L'attrait qu'elle exerçait jadis autour d'elle par son savoir et ses vertus s'était perpétué. La rue des Maçons était plus que jamais une rue de magistrats, ses locataires et souvent ses commensaux ^ Xous avons trouvé dans les baux de la Maison les noms de Le Vayer, de Catinat, de Versigny, de Ferrières, de Le Tellier, de La Saulçaie, de Pasquier, qui se succédaient de père en iils.

1 Morcllet, Mémoires, déjà cit., chap. i, p. 14.

s Registr. Prior., déjà cit., MM. 271. 272, 276 et 277; 1067, f° 80: 1757, r 255; 1758, f 255; 1758, f° 252; 1770, P 125; 1775, t 141; 1780, P 171; etc.

Les questions d'aménagements et de réparations mettaient parfois les locataires aux prises avec les propriétaires. Messieurs de Sorbonne ne cédaient pas volontiers sur leurs intérêts ; mais ils appréciaient le commerce des gens de robe et le recherchaient. « J'ai passé cet aprèsdîner avec nos voisins, écrivait un Sorboniste en 1754, et nous avons causé librement de toute chose : ils m'ont reconduit jusque dans le promenoir, où l'entretien s'est poursuivi. Quand je suis rentré dans ma chambre, le soir, je m'y suis trouvé plus au large : il me semblait que l'air et la lumière y avaient passé. »

Les habitudes de travail formées par plusieurs siècles de tradition persévérante leur avaient d'elles-mêmes ouvert les horizons. La bibliothèque était restée le trésor de la Maison'. Les legs de Richelieu, de Lemasle et de Ladvocat en avaient fait une colloclion d'une abondance rare. Elle était très diligemment tenue au courant ^ Chaque année on consacrait aux acquisitions un fonds de cinq cents livres'; des dons nombreux et parfois importants s'y ajoutaient. A la suite de leur visite, l'empereur de Russie, les rois de Lorraine, de Suède et de Danemark avaient envoyé à la Société les publica-

* On conservait avec une f^i'atituflo particnlièro le nom des hililiothécaircs. Les comptes de t7I5;i 1764 (I5il)li()lli. Maz., Mss, i'ITjl, anc. ,'17(1) indiquent les noms des six Inbliothécaires qui se sont succédé dans la même période : Chevillier, 100(3 à 1700; lieillie, 1700 à 1715; Salmon, 1715 à 1750; Saint-Aubin, 175() à 17i'i; Ladvdcat, I7iiJ à 1705.

- Epistola plurium doclorum c Sociclalc Sorbonica ad Marcheoncm Scipiûuein Maffcum de rntionc indicis Sorbonici qucm adornnrunt de epistolis St Aitgustini nuperrhne cl inveiilis et edilix, Paris, 1754. (Biblioth. Maz., 12180. p. 5i)G.) — Voir les comptes de 1715 à 1704, déjà cii. — Aous donnons aux Pièces justificatives, pièce n° 51, p. 551), comme spécimen, le compte de l'année 1755-1750.

5 Registr. Prior., déjà cit., MM. 272, 1710, f° 545. Richelieu avait demandé dans bou testament qu « il fût employé la somme de mille livres jiour chacun an en un achat de livres w.

LA SORBONNE DE RICHELIEU. 16ô

lions de leur pnys qui se rapportaient le plus directement à ses éludes'. Le Pape lui réservait un exemplaire de toules les éditions savantes qui se faisaient en Italie*. Louis XIV et Louis XV se j)iquaient de la même munificence pour les colleclions éditées sous leurs auspices, et les Académies suivaient leur exemple ^ Les armoires étaient devenues trop étroites, les rayons insuffisants. En 1761, on avait construit dans le promenoir un second dé[)(jl, minor bibllotliera, pour les ouvrages rares et les manuscrits*. A la veille de la Révolution, les catalogues ne mentionnaient pas moins de 30 000 volumes ^ « L'entrée de la bibliothèque était toujours libre aux curieux et aux étrangers », dit un document de 1787 \ Mais elle servait surtout aux étudiants de la Maison.

Or veut-on savoir les ressources qui, vers le milieu du xviif siècle, étaient mises à la disposition d'un bachelier de la Société de Sorbonne courant la licence? A côté des maîtres, tels que Bossuet et Massillon, dont c'était naturellement la place, ou de quelques inconnus comme Leclerc, Tournely et Morin, on y trouve Ludworlh, Marsham, Clarke, Locke, Leibniz, Bayle, Spinosa, Voltaire ^ Tels étaient les livres de chevet. Les doctrines en étaient discutées dans les chambrées

1 Registr. Prior., déjà cit., MM. 277, 177:), f^ 149.

2 Id., ibid.. t780, f" 208.

5 Id., ibid., t765, i" 60.

* Id., ibid., 1761, f" 52; 1766, f"' 90 et 91. — Le projet avait étércconnu nécessaire dès 1750. (Id., MM. 270, f" 144 et 154.)

^ >'ous possét'ons plusieurs catalogues manuscrits, généraux ou partiels,, du wn" et du wm' siècle. (HibliothJIaz., 4204 (5286) — 4219 (5260) — 4220 (5259) — 4221 (5192) — 4222 (5166) — 4225 (5107) — 4224 (5168) —4225 (51G9).

6 Thiéry, Guide des omaleurs et des étrangers a Paris, t. II, p. 541. " Morellet, déjà cit., chap. i, p. 20.

avec une ardeur que le signal du couvre-feu avait peine à éteindre.

Dès que l'esprit critique s'est frayé la voie, tout concourt à lui ouvrir la carrière. En 1751, sollicité par un certain nombre de membres de la Société, le duc d'Orléans avait créé une chaire d'hébreu sous la condition que le professeur ne dicterait point de cours ex cathedra, que ses leçons consisteraient en explications des livres saints, accompagnées, sous forme d'entretien, d'un commentaire aussi riche et aussi varié que le comporterait le texte'. Quelque temps auparavant la Société avait discuté la question de savoir si elle pouvait s'engager dans ces voies d'enseignement. Une telle méthode n'allait-elle pas susciter des ambitions d'esprit bien dangereuses? Dans une première délibération, dixsept membres avaient voté pour l'innovation, quinze contre, cinq s'étaient abstenus. Le Prieur, un des opposants, s'étant retiré, la présidence avait passé à Ladvocat, qui réunit en faveur de la proposition l'unanimité des suiTrages*; et c'est lui qui, par un privilège spécial, joignant les fonctions de professeur à celles de bibliothécaire, occupa le premier la chaire, avec une autorité à laquelle ses contradicteurs de la veille rendaient eux-mêmes hommage.

La réforme des examens avait suivi de près celle des cours. Même au xvii^ siècle, on le sait, une thèse ne représentait que l'assemblage de cinq ou six questions sur l'interprétation d'un article de dogme. La Société n'était pas libre de modifier les épreuves communes subies devant la Faculté. Mais, maîtresse souveraine

1 Voir aux Piùcos justificatives, pièce 28, p. 355.

2 Liljer Conclusionum aulae Sorbonicae. déjà cit.. MM. 274, 1755, f° 113.

dans l'organisation des examens spéciaux destinés à assurer son recrutement, elle en avait profondément modifié le caractère. Le stage du cours de philosophie exigé de ceux qui prétendaient au titre de Sociétaire était devenu une garantie insuffisante. La Sorbonne avait longtemps lutté pour la luaiiitenir en la fortifiant. Il n'est peut-être pas de sujet (jui revienne plus fréquemment en délibération au \\i\f siècle \ Mais la philosophie n'était presque plus enseignée ; là oli elle l'était encore, elle s'écartait de plus en plus de la morale pour s'apj)liquer à la physi(jLie. En organisant les études du Plessis, les Sorbonistcs avaient cherché à élargir la base des études % et ils avaient été des premiers à applaudir aux réfoi'ines du président Rolland. La Société avait le sentiment très net que c'était dans la solidité des connaissances générales que la théologie devait chercher son renouvellement. Sur un rapport très étudié de Riballier% au stage philosophique on avait substitué une épreuve spéciale appelée la seconde Robertine. ^ous avons retrouvé la collection manuscrite des secondes Robertines ^ro^o^ées pour l'année 1789\ Dans tous les sujets, le point de départ de l'examen est l'explication littérale d'un texte hébreu, grec ou latin ; à cette explication se rattachait l'élucidation des questions d'authenticité, d'exégèse, de critique philo-

» Registr. Prior., déjà cit., MM. 209, 1625, fMOl : 1650, f° loô: — MM. 276, 1752, f° 176: 1755, f- 482 et 196; 1759, f" 269; 17-iO, f' 272; 1741, f'^ 299; 1746, f" 574 ; 1748, f" 41 1 ; 1755, f" 505, etc. — Cf. Lad- Yocaf, déjà cit.

2 Regist. Prior., déjà cit., MM. 277, 1779, 1^ 187. — Cf. MM. 276, 1766, f 95.

5 Voir aux Pièces justificatives, pièce n" 29, p. 540.

* Archiv. nat., M. 75, n" 6. Le nom de ceux qui devaient soutenir l'épreuve est indiqué pour chacune d'elles.

168 NOS ADIEUX A LA VIEILLE SOlUiOMNE.

logique, d'examen de fond, que le sujet suggérait; et les professeurs étaient expressément invités à ne rien omettre de ce programme. \ l'appui de ces nouveautés, on n'invoquait rien moins que l'autorité de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Kiballier aurait voulu que la connaissance de l'hébreu fut imposée à tous les candidats. La majorité de la Commission, par prudence et pour ménager la transition, avait décidé que l'épreuve ne serait obligatoire que pour l'élite; mais peu à peu cette élite avait grossi. Nous sommes loin du temps où un arrêt du Parlement interdisait, « sous peine de la vie, de tenir aucune maxime contre les auteurs anciens ou approuvés' », plus loin encore de celui où l'on ofiVait la thèse pour l'image*. C'était l'esprit môme de la Maison qui avait changé. Les représentants des grandes familles, les Belbeuf, les Boisgelin, les Molteville, se retrouvaient, comme jadis, d'année en année, sur la liste des récipiendaires ^ Mais, à partir du xviii'' siècle, dans les listes d'élection on rencontre surtout des noms nouveaux, des noms qui s'élèvent*. En 1750, la Société comptait, entre autres personnages destinés à prendre place dans l'histoire à des titres divers, Turgot, Loménie de Brienne et Morellet^

• 4 septembre 1624.

* MolicTo, le Malade iiiuuiinairc, acte Ht, scèn»; vr.

3 Regisli'. Prior., déjà cil.. MM. 270, 17ô5. P -471, etc.

■* Diins les gravures du leinps, les liàlitnents eux-mêmes ont comme un air de rajeunissement. Voir ci-conire un plan de la Sorbonne et de ses environs vers le milieu du xviif siècle d'après le plan général dit de Turgot. (llist. gén. de Paris, déjà cil., Allas. |.l. WVII.)

5 Turgot sollicita Vliusiiilalilr le 50 octobre 1748 et l'obtint le 2.") décembre suivant; il fut élu associé le ,">() octobre 1749. — Moreilet fut reçu hôte le même jour (|ue Turgot et associé le 15 août 1750 : c'est Turgot qui, en qualité de Prieur, lui délivra sa lellre d'admission (50 octobre). (Registr. Prior., déjà cit., MM. 276.)

Turgot était alors âgé de vingt-trois ans. Un de ses condisciples l'a peint à ce moment de sa vie avec sa science précoce, sa profondeur naissante, sa pudeur déjeune fille jointe à une gravité qui lui attirait le respect de ses maîtres, le charme de son caractère et la fermeté de son jugement, sa curiosité toujours en éveil : à la fois hardi et naïf, soutenant chez Mme de Glatigny, sa tante, les entretiens les plus inattendus, et tout à coup, embarrassé de ses audaces, quittant le cercle pour aller dans le jardin jouer au volant avec Manette, une grande et belle jeune fille de vingt ans, Mlle de Ligneville, la future Mme Helvétius, qui raillait sa gaucherie. Parmi ses condisciples, il passait pour lent et musard. Mais, tandis qu'il semblait perdre son temps à tailler ses plumes, et à faire le ménage de son bureau, ce musard réfléchissait; et un jour ses réflexions éclataient en propositions qui allumaient les controverses ^ Aucune étude ne lui était étrangère, histoire naturelle, astronomie, mathématiques. Il possédait le grec et le latin, écrivait l'anglais, parlait l'allemand et l'italien, apprenait l'hébreu et l'espagnol. A vingt ans, les réflexions philosophiques de Maupertuis sur l'origine des langues l'avaient séduit. Il aimait les grandes synthèses. La première fois qu'il eut à prendre la parole devant la Société, en qualité de Prieur, il choisit pour sujet le tableau des bienfaits du Christianisme : écartant la question de dogme, il s'attacha à mettre en lumière les principes de la morale naturelle. Son second discours portait sur les progrès de l'esprit humain à travers les âges. « Les signes multipliés du langage et de l'écriture, en donnant aux hommes le moyen de s'assurer

' Morellet, déjà cit., chap. i, p. 15.

la possession de leurs idées et de les communiquer aux autres, disait-il, ont formé de toutes les connaissances particulières un trésor commun qu'une génération transmet à l'autre ainsi qu'un héritage augmenté d'âge en âge. Et le genre humain considéré depuis son origine paraît aux yeux d'un philosophe un tout immense qui lui-même a, comme tout individu, son expansion et ses développements. «

Non moins ardent se montrait l'ahbé de Brienne, ardent et tenace, « étudiant la théologie comme un Ili- Lernois et les Mémoires du cardinal de lletz en homme d'État, grand seigneur par nature, quoique fort peu riche, mais, ainsi que tous les abbés de condition destinés aux bénéfices, se tenant pour assuré de payer un jour ses dettes par son mariage avec une église bien dotée ». Pour s'assurer l'avenir, il n'était pas d'effort qui lui coûtât. « H avait la passion de se distinguer. » La veille du jour où il devait soutenir sa Majeure, pris d'une congestion subite, « il se fit tirer trois palettes de sang et se mit le lendemain sur les bancs, tout pâle, à sept heures du matin pour n'en sortir (ju'à six heures du soir, après avoir répondu à tout venant et fort bien ».

Morellet, le bon Morellet, ainsi qu'on l'appelait, ne se fût point avisé d'un tel héroïsme. Mais, judicieux, réfléchi, dévorant les livres, adorant la dispute, il bataillait sur tous les sujets ; et nul ne s'étonnait qu'au sortir de la Sorbonne il se trouvât prêt à entrer de plain-pied dans le salon de Mme Geoffrin, à fréquenter d'Alembert et Diderot, à fournir des articles à V Encyclopédie.

ce On ne sait point communément, disait-il, ce que sontles études de théologie. D'abord l'usage de l'argumentation est une pratique excellente pour former l'esprit

l\ SOlUiONNE DE laCIIKLIEU. 175

et lui donner de la justesse, lorsqu'il en est susceptible. M. Turgot me répétait souvent : Mon cher abbé, il n'y a que nous, qui avons fait notre licence, qui sachions raisonner exactement — Et l'on raisonnait sur tout : au travers des lutililés dont les livres de théologie sont pleins se trouvent discutés les plus hauts problèmes de la métaphysique, de la morale et même de la politi(|ue — La raison, obscurcie par l'éducation des collèges et dos séminaires, reprend bien vile ses droits sur les bons esprits — Il n'est pas de discussion qui nous ait occupés plus fortement, xM. Turgot, l'abbé de Brienne et moi, que la grande question de la tolérance civile et de la tolérance ecclésiastique. Par la première, nous entendions la conduite d'un gouvernement (|ui, faisant abstraction de la vérité ou de la fausseté des diverses opinions religieuses, permet à chacun d'enseigner paisiblement ses dogmes et de prati(juer son culte et tout ce qui n'est pas contraire aux principes de la morale publique et au repos des sociétés. Par la tolérance ecclésiastique, nous entendions l'indifférence professée entre toutes les religions, l'opinion que toutes sont également bonnes ou également fausses. Mais nous prétendions que cette indifférence et cette opinion antireligieuse n'étaient point du tout liées avec les maximes de la tolérance civile ; qu'un souverain et tous les magistrats pouvaient être parfaitement convaincus que la religion chrétienne et catholique est la seule vraie, que hors de l'Église il n'y a point de salut, et cependant tolérer civilement toutes les sectes paisibles, leur laisser exercer leur culte publiquement, les admettre môme aux magistratures et aux emplois, en un mot, n'admettre aucune différence entre un janséniste, un luthérien, un calviniste, un juif même et un catholique, pour tous les

avantages, devoirs, charges et effets purement civils de la Société. Telle était notre doctrine, et nous l'établissions jusque dans nos thèses, non sans quelque résistance ou improbation des vieux docteurs, mais sans inconvénient pour nous. »

Les vieux docteurs eux-mêmes ne résistaient pas toujours à l'entraînement. Quand l'abbé de Prades fut condamné, par un arrêt du Parlement, pour avoir discuté l'authenticité des livres de Moïse et la chronologie de la Bible, il n'y eut dans la Société qu'un cri. On n'admettait pas qu'il ne fut point permis de se rendre compte, alors surtout que la discussion avait pour effet d'armer les croyants contre les incrédules'. C'est encore Morellet qui nous apporte ce témoignage. Dira-t-oii que, lorsqu'il l'exprimait, l'esprit de 1789 avait pénétré la société française? Mais les Sorbonistes reconnaissaient eux-mêmes ces principes, au jour le jour, dans leurs délibérations. Ils répudiaient les argumentations dépure scolastique qui ne pouvaient que fausser l'intelligence des textes et détourner de remonter aux sources'. Ils ne se montraient pas moins contraires aux élroitesses du fanatisme. La Société avait ses missionnaires dans l'extrême Orient ; elle les soutenait de ses subsides, se faisait gloire d'avoir ouvert au peuple de

» Moirllct. fléjii cit., [, 2.

- Regist. Prior., dojà cit., MM. 270, mars 1779, f" Ifit) : « aMegalis qu.-Bslionibus scholasticis qune... pro exoticis alienisqne reputari ilebent. » — Cf. \o I{a]ipoit (le lîibaliicr déjà cité : Procul eliinhiaLv siuit quncstioties aul fnlUex, nul iiiuliles, in theologiam a veteri pliilosopliia inveclœ. yon jain (liri)ininliir (iiiœslioncs — ilc saviori tlieolu(jin loquor — subtilibiis avçiiDiienlis, a'giilis ralioiiibus, acutis diffiKjus, scd auclorilale sacrée Sciiptnnc, Ecclc'si;e et Iradiliotiis. IS'on spermuittir eqtiiflem ralioncs theoloçiiCcB, sed uUimum in aruiamentario locum liabent, ex quo non miid nisi cnm judicio, cum deleclu, cum moderationc depromendse.

Siam les portes de la loi', mais elle se refusait aux propagandes violentes. Les lettres de Turgot sur la Tolérance datent de 1755', et c'est de la plume de Morellet que sortit, en ITG^, l'un des livres les plus caractéristi(jues de l'esprit du xvni'" siècle, le Manuel de l'inquisition.

Cette évolution dans les idées est d'autant plus remarquable que, pour le reste, la Maison se maintenait dans sa discipline héréditaire. Tout s'était depuis longtemps relâché au collège de Navarre et dans les autres maisons". Les traditions de Robert étaient restées en pleine vigueur. Son nom, rappelé dans chaque l'ète, n'avait jamais été plus respecté; sa « coutume » régnait, avec son souvenir et son esprit, dans le palais de Richelieu ^

Lorsqu'en 1740, on s'était décidé à codifier les usages de la Société, c'était dans la pensée de les mettre plus aisément à la poi'tée de tout le monde. On donnait cette espèce de formulaire à lire à tout bachelier admis; on en faisait une lecture commune au renouvellement de l'année scolaire; les principales prescriptions étaient

» Regist. Prior., déjà cit., MM. 271, 1G85, f"571.

- Le Mémoire adressé à Louis XVI sur le inèine sujet est de 1775.

^ Le Mercure ijalant, août 17U9.

* Regist. Prier., déjà cit., MM. 272, 1701, i" 228; —MM. 270, 17ôo. P 207; 1745, f^ ."53; 1745, f° 504; 1740. V 509. — MM. 277, 1765, f" 00; 1779, f^ 118; 1782, i" 190: 1790, f' 240. — Voir aux Pièces justilicatives, pièce n° 21, p. 517, le jugement rendu par un Proviseur contre un associé en 1722.

affichées à la bibliothèque. D'autre part, en tête du registre des délibérations ouvert en 1757 — le dernier de tous, — le texte du serment prêté par les associés était reproduit; dès 1656, il avait été transcrit sur un parchemin dont on remettait une copie aux élus le jour de leur installation. Mais, comme le dit l'abbé de Foucault, c'est dans le cœur même des membres de la Société que vivaient les règles'. Si ])ar le détail des procès-verbaux, qui ne cachent rien de ce qui touche à l'existence intime de la Maison, on voit que certains esprits se montraient parfois ])lus froids pour l'étude, moins empressés aux exercices religieux, s'il avait fallu créer des jetons de présence pour assurer l'assistance régulière aux Robertines, s'il arrivait même que le goût des distractions du monde et des spectacles dût être prévenu ou puni, il est clair, à la façon dont le Conseil rappelle les habitudes nécessaires de simplicité, de modestie, de tenue, que le mal n'avait pas pénétré bien loin\ De génération en génération, les Prieurs maintenaient les anciens principes, vita)n Sorbonicam, Sorbo}iicos mores'' : à la table où, après le repas, se traitaient fraternellement les affaires de la communauté, dans les chambres d'où étaient rigoureusement proscrits les visites, les chants, les jeux qui pouvaient troubler le

* (( Le règlement sul)sistail au inomeiil où la Soihoniie avait été fermée, comme au temps de liobert Sorbon.... 11 était sans doute déposé dans les archives de la Société, mais bien mieux dans le cœur de ceux qui la composaient, et qui se portaient avec un zèle tout ]iarticHlier à conserver l'institution intacte. » P. 40 et suivantes.

- Ilegislr. l*rior.,déjà cit., JIM. 270, août 1777. f" \l)h; décembre 1779, P 104 ; 1782, f' 188 ; 1786, P 20(3. Le procès-verbal de mai 1777 contient l'énumération complète des relâchements qu'on s'efforçait de réprimer.

5 Registr. Prior.. déjà cit., MM. 272, 1720, f' 484;— MM. 276, 1758, f° 249; 1746, f" ô75; — MM. 277, 1768, f 113; 1787, f» 225; 1788, P 229.

travail commun, dans les préaux où se promenait la méditation solitaire. Les jours où il n'y avait dans la Maison ni soutenance de thèse, ni jugement de censure, tout respirait le calme d'une retraite qu'animait seule l'activité de l'étude'. Comme au temps d'IIéméré, c'étaient les cloches de Saint-Séverin qui réglaient le lever et les exercices de la journée; c'étaient celles de la Sorbonne qui donnaient le signal du couvre-feu ; on les entendait jusque dans la Cité.

Les corporations rivales qui supportaient malaisément cette persistance de fortune reprochaient à la Société d'avoir rompu avec ses maximes. Richelieu, il est vrai, dans sa restauration, n'avait point conservé la place des écoliers, les secours pour l'étude, grâce aux collèges particuliers, ne leur manquant plus. Mais il n'y avait toujours que les pauvres maîtres qui fussent hospitalisés. Pour entrer dans la Maison, Morellet avait du emprunter mille francs à un cousin, lils d'un vieux marin, qui venait de faire un petit héritage; et si, après avoir couru heureusement sa licence, il n'avait pu prendre le bonnet de docteur, c'est qu'il s'agissait d'une dépense nouvelle de sept à huit cents francs qu'il n'était pas en état de supporter. Les frais des examens étant devenus trop onéreux pour le plus grand nombre des associés, le taux en avait été abaissé ^ Nous ne sommes point faits pour les riches, répètent incessamment les procès-verbaux % et la renonciation était plus rigoureusement que jamais imposée au boursier à qui venait à échoir quelque faveur inattendue*.

1 Registr. Prior., déjà cit., MM. 272, 1755, P 208.

s M., MM. 277, 1786, f° 211 ; 1787, f" 219; 1788, f" 256.

3 Id.,MM. 271, 1687, f" 597.

♦ Id., ibid., 1688, P 285 ; — MM. 276, 1722, f^ 11 ; 1752, f- 459.

178 NOS ADIEIX A LA VIEILLE SORBOXNE.

Le régime intérieur avait conservé sa simplicité. La table commune était frugalement servie, ad necesaitatem, 7ion ad deliciaa^ En 1671, le feu prit dans l'aile du midi et faillit détruire la bibliothèque : le lendemain, on boucha toutes les cheminées de la bibliothèque, et depuis ce moment elles ne furent jamais remises en état*. Quand le roi de Suède vint visiter la Maison, on craignit (ju'il ne soullVît du froid et l'on avisa aux moyens de lui permettre de se chauffer : mention en fut faite au registre du Procureur\ Les changements dans la valeur de la monnaie, si fréquents dans les dernières années de Louis XIV, l'aggravation de l'impôt, les contributions de guerre, une année de sécheresse ou de disette, jetaient la Société, comme autrefois, dans le trouble et la détresse. Faute de ressources au moment d'une levée extraordinaire, le Prieur portait au trésor les cadeaux faits à la Maison, un crucifix d'argent, une boîte en métal précieux, les chandeliers de l'autel*. Seule la part des pauvres, des « bénéficiaires » des paroisses voisines, ne fut jamais atteinte, et elle alla même toujours en augmentant \ La dernière délibération de la Maison a pour objet la constitution de leur budget annuel. Lorsqu'on ne j)0uvait mieux faire, on leur consacrait le produit des contributions recueillies pour les banquets.

Il fallait aussi pourvoir aux bâtiments. Les prévisions d'autrefois ne s'étaient que trop réalisées. Pour les

» Registr. Prior.. déjà cit., MM. 272, 1705, T 2G0. 2 Id., MM. 271, mars 1671, P 155.

^ Liber Conclus, aulae Sorbonicse, déjà cit., MM. 274, 1768, f" 141. * Registr. Prior., déjà cit., MM. 277, 1759, t' 51 ; 1788. f" 251. 5 Id., MM. 271, 1665, f" 545, 1686, f» 576; —MM. 277, 1760, f-118; 1768, f» 155; 1791, ^245; 1792,^245.

LA SUiUiONNE DE lUCllKLlEU. 179

chambres, on en laissait les frais, quand on pouvait, à ceux qui les occupaient. Mais la grande salle, la bibliothèque, les écoles, Téglise, au bout de deux siècles avaient besoin de réparations incessantes. On ne faisait que le strict nécessaire. La pensée du luxe n'était admise (|ue pour rendre le séjour de la Maison plus agréable. Et quel luxe ! Ce n'est qu'après plusieurs années d'économie (|u'on se résolut à renouveler les parterres du jardin et à regarnir d'arbres à fruits le petit verger du promenoir'. On n'arriva qu'en deux fois à substituer la vaisselle de faïence aux plats d'élain ■. L'éclairage des sept grands escaliers des bâtiments de la cour centrale fut salué comme un événement''.

Au surplus, pour répondreaux altaijucs dont elle était l'objet, la Maison n'aurait eu qu'à produire ses registres de comptes si régulièrement tenus depuis le xvi" siècle. A la lin de chaque exercice — l'exercice était clos le 50 septembre, — (quelques jours avant la réunion de la commission chargée de la vérification, le compte annuel était déposé à la bibliothèque et mis à la disposition de tous les membres de la Société'. De plus, chacun des commissaires recevait une expédition certifiée et sig■née^ Les procédés de comptabilité, fort simples — une comptabilité d'honnêtes gens qui n'avaient à satisfaire (|u'eux-mèmes, — s'étaient peu à peu perfectionnés.

« RegisU-. IVior., iléjà cilé, MM. -JTT, 1770, f°l'25.

* Id.,ibid., 1764. f° 78 ; I7G7, P 101. 5 Id.,MM. i>7(i, 1755, M 16.

* Id., MM. 27-2, 1698, M65.

^ Archiv. nat., il. 2654 — 2755. Les expéditions portaient le titre de : [)io scniore depuloio, c'esl-à-dire du délé;^rué de la Société président, pro seniore Normano, pro seniorc Gallo, pro scniore Gcrmano, pro seniovc Picardo, représentant les quatre nations.

sans se compliquer*. On ménageait, tant qu'on pouvait, jamais cependant jusqu'à la complète remise de l'arriéré, le Procureur dont la gestion n'avait pas été heureuse; on était sans pitié pour celui dont la bonne foi paraissait suspecte^ — cas bien rare ; — on félicitait ceux qui avaient suivi diligemment les créances % ce qui était l'ordinaire. Mais les revenus ne s'augmentaient pas à beaucoup près en raison des charges. Nous avons vu qu'en 1655 ils s'élevaient à 65 071 livres. Ils étaient de 91567 en 1700, de 110 821 en 1750, de 146107 en 1791. Encore cette progression avait-elle été fort irrégulière*, la recette d'une année à l'autre croissant ou décroissant suivant que les rentrées avaient été plus ou moins exactes, et aussi suivant les dons que recevait la Maison ^ Le grand effort de l'administration économique consistait non seulement à ne pas dépasser le chiffre des ressources réelles, mais à se ménager un reliquat: celui du compte de 1791, le dernier, était de près de 50 000 livres®. L'épargne, tel avait été de tout temps, tel était resté le secret de cette soli-

• Regislr. Prior., déjà cit., MM. 272, 1699, f" 190.

2 Id.; MM. 271, 1679, f 239.

3 Id., MM. 276,1746, f° 578.

* Voir aux Pièces justificatives, pièce n<>55, p. 567, la série des receltes et des dépenses de 1695 à 1791.

^ Certains dons, assez rares, il est vrai, s'élevaient à 5 000, à 10 000, à 20 000 livres.

s Voici comment s'établissait le compte du 1" octobre 1790 au 50 septembre 1791. Les receltes avaient été de 146107 livres 15 sous 9 deniers; mais on comprenait dans ce total des revenus qui n'étaient pas touchés, des créances non recouvrées, même des créances irrécouvrables, dont l'ensemble montait à 41368 livres 10 sous 1 denier; et pour faire la balance, on portait la somme des ressources non réalisées tout à la fois en dépense et en recette. En réalité, la recette avait été de 104 759 livres 5 sols 9 deniers, la dépense s'était élevée à 65205 livres 15 sous 2 deniers; et il était resté pour l'épargne 29445 livres 11 sous 11 deniers.

dite qui pendant six cents ans s'était intlexiblement refusée à toute aide — rente ou bénéfice — dont aurait pu soutïVir l'indépendance ou simplement le caractère de la Société. liobert se fut reconnu dans la sage conduite de ses descendants. Il aurait signé, la conscience libre et satisfaite, « l'état des biens de la ci-devant Maison de Sorbonne relevé au nom de la Commune en 1795 par les délégués de la commission des biens nationaux' ».

Il eût également certifié avec une sorte d'orgueil l'inventaire de la bibliotbèque établi en 1791. Il aurait reconnu dans les notes qui y étaient jointes ses principes d'ordre et ses babitudes de prévoyance, ses expédients d'économie et son goût des petits gains. Pour assurer les rentrées, l'usage d'un inventaire annuel avait été établi ^ et le registre des emprunts devait faire mention des moindres feuilles dont la sortie élait autorisée". Pour accroître les ressources, un procureur intelligent avait imaginé d'ajouter aux contrats de location passés avec un libraire cette clause spéciale que, pendant toute la durée de son bail, le libraire devrait gratuitement remettre à la Maison un exemplaire de chacun des livres qu'il éditerait \ Si la bibliothèque avait trouvé de grands bienfaiteurs, elle continuait de s'enrichir des dons les plus humbles. ce Je souhaiterais d'être en état de témoigner à la Société de Sorbonne la parfaite reconnaissance que j'ai de toutes les faveurs dont elle m'a comblé, écrivait un

' Archiv. nat., M. 715, n° 5. — Voir aux Pièces justificatives, pièco n° 37, p. 570.

' Registr. Prior., déjà cit., MM. 277, 1781, f" 186.

5 Id.,ibid., 1788, ï" 229.

* Id., MM. 276, 1722, f" 11. — Cf. Disciplina domus, déjà îit., p. 110.

vieil associé, à la veille de mourir; mais comme cela m'est impossible et que son esprit est un esprit de pauvreté chrétienne et d'entier désintéressement, j'espère qu'elle voudra bien se contenter de ma disposition à son égard, et agréer pour marque de ma bonne volonté mon Josèphe, de l'édition d'Angleterre, qui n'est pas dans sa bibliothèque ; si elle me fait la grâce de l'accepter, mon légataire universel le fera relier proprement afin qu'il puisse y être mis. » A l'ouverture du testament, il se trouva que le Josèphe d'Angleterre était incomplet. Le légataire universel y substitua (juelques autres petits livres « qui n'étaient pas à la bibliothèque », notamment les « lettres de M. Arnault'». Parmi les humbles donateurs il y avait toujours des inconnus'. Leurs présents étaient reçus avec la même reconnaissance que les autres et leur souvenir s'ajoutait à tous ceux qu'une fois par an la Société honorait dans une fête commune — sa fèLe, comme elle disait, de tous les saints '\

Les revenus de la Société se fussent-ils augmentés, on peut croire que sa vie n'en aurait pas été modifiée. Bien loin de chercher à développer ses cadres, tandis que le nombre des demandes s'augmentait, celui des admissions tendait à se restreindre. A la fin du xviif siècle, les sociétaires étaient au plus cent soixante*. On ne visait qu'à former une élite de vrais Sorbonistcs, reri Sorhonici". Et bien mal inspirés étaient ceux qui essayaient d'usurper le titre : poursuivis par l'opi-

• Archiv. nat., M. 75.

- Registr. l'nor.,déjà cit.. MM. 277, 1770, MSO.

s 1(1., ibid., 1787, f^222.

> L'abl)é de Foucault, déjà cit.

3 Voir Pièces juslificalives la conclusion du rapport de Riballier déjà cit.

nion, sans que la Maison eût besoin d'inlervenif, ils en élaient bientôt ivdiiils à faire publiquement amende lionorable.

Qu'était-ce donc (jue le vrai Sorboniste à la veille de 1789? On peut en trouver l'image dans une sorte d'oraison funèbre de Ladvocat (|u'un procès-verbal du livre du Procureur nous a conservée. Après avoir loué sa piété exacte et élevée, sa science aussi étendue que profonde, sa passion pour les lettres, « je voudrais surtout, dit l'orateur, montrer les vertus dont il a fait jouir notre Société, son goût pour la jeunesse, son respect pour la vieillesse, ses égards pour tous, la façon aimable et gaie dont il s'entretenait avec les uns et les autres, sa tendre compassion pour les pauvres, comment dans son bumblo situation il savait venir en aide aux plus petits, s'oublier lui-même, faire admirer la pureté de son àme, et aimer sa simplicité' ». A six siècles d'intervalle cet éloge anonyme définissait admirablement l'œuvre de Robert. Au dehors la Société n'avait renoncé à aucune des missions de charité — sermons, visites des prisonniers, assistance des condamnés, — dont elle était investie; comme autrefois, on la prenait pour dépositaire ou pour intermédiaire des actes de bienfaisance dont on voulait cacher la main. Au dedans jamais elle n'avait été plus unie^ Egaux, ainsi qu'aux premiers jours de la fondation, les associés étaient, ainsi qu'aux premiers jours aussi, indissolublement liés les uns aux autres ^ En tète de chaque registre de délibération et au moment de l'ouvrir, on rappelait par une

* Liber Conclus, aulse Sorbonicse, déjà cit., M.M. 274, 1700, f' 159. - Reiiistr. Prior., déjà cit., MM. 277, 1780. f^ 175. Md.^ MM. 271, 1085, f' 544; — MM. 270, 1740, P 272; 1755. f^ 84, etc.

note destinée à être présentée à tous les Sociétaires nouveaux que nul ne pouvait appartenir à une autre corporation. La prescription n'était pas nécessaire. La Maison, nous l'avons vu, défendait ardemment les membres qu'elle s'était agrégés; ils étaient siens : elle n'admettait pas qu'il fût permis d'appeler un étranger à une des chaires dont elle disposait, quand il se trouvait parmi eux un professeur en mesure de l'occuper, et elle suivait ceux qui la quittaient partout où la vie les dispersait. En retour, chacun se faisait honneur de lui rester fidèle. L'une des premières pensées de l'évêque de Limoges, devenu le précepteur du jeune Louis XM, fut de se reporter vers la Société qui l'avait élevé. Il ne se produisait point d'événements heureux ou malheureux dans la vie de la Maison sans que, si loin qu'ils fussent, d'Allemagne, de Turquie, du Canada, les anciens Sociétaires lui adressassent un signe de leur attachement. Les lettres étaient lues dans les repas de fêtes, transcrites au ])rocès-verbal des séances; et ces témoignages, destinés à rester intimes, mais d'autant plus touchants, répandent sur ces vieux documents comme un frais souffle de vie.

« Le mélange d'une jeunesse choisie, après deux années d'épreuve, à une vieillesse que les leçons de l'expérience rendaient indulgente pour les autres en conservant pour elle la sévérité des principes, écrivait l'abbé de Foucault*, des docteurs d'un âge moyen, tenant aux vieillards par des maximes exactes, à la jeunesse par des agréments auxquels l'instruction et un grand usage donnaient encore du relief, tout cela faisait un tout vraiment admirable, une société très

* Notice déjà cit.

sagement balancée dans toutes ses parties. » Qu'on fût appelé à vieillir dans la Maison — plus d'un professeur n'était descendu librement de sa chaire qu'après trente ans et plus d'exercice' — ou qu'on y eût simplement passé comme hôte et associé, le souvenir qu'on en conservait était profond et doux. « Je suis resté à la Sorbonne — c'est Morellet qui parle environ cinquante années après en être sorti — toujours très pauvre et toujours très content. J'étais logé sous le comble avec une tapisserie de Bergame et des chaises de paille. Je vivais dans la bibliothèque, qui était belle et bien fournie. Je ne la quittais que pour aller aux thèses et dans la salle commune. Je ne connaissais personne que mes confrères. Je n'allais point aux fêtes, faute d'argent, et puis pour ne pas violer les lois, ou plutôt les coutumes et les mœurs de la Maison.... A la fin de notre licence, plusieurs d'entre nous partant pour leurs diverses destinations, nous dinâmes ensemble chez l'abbé de Brienne, et nous nous donnâmes rendezvous en Sorbonne en l'année 1800 pour jouer une partie de balle derrière l'église comme nous faisions souvent après dîner ^ »

Le rendez-vous ne devait pas tenir. Le 17 octobre 1791, un décret du directoire du département avait fermé les écoles de la Sorbonne. Le 5 avril suivant, la Société était supprimée.

1 Registr. Prior., déjà cit., MM. 277, 1767, f" 105. - Mémoires, chap. i, p. '20.

On accusait, nous le savons, son intolérance; on lui reprochait en outre de s'isoler de la vie nationale. C'étaient les deux griefs soulevés par les passions du temps.

Il est vrai qu'à parcourir superficiellement les délibérations de la Société, il paraît étrange au premier abord que l'histoire générale, une histoire de six cents ans, y tienne si peu de place. Mais les pouvoirs publics l'eussent-ils laissée sortir du domaine que lui avait sagement assigné son fondateur'? « Ceux qui se sont assemblés tant pour enseigner que pour apprendre, disait l'Ordonnance royale de 151(S, se doivent totalement dédier et employer à l'estude, sans prendre occasion de vacquer ny empescher leur entendement ailleurs, ni auscunement soy entremêler ou implicquer au faict de l'Etat, gouvernement et police de la chose publi(|ue pour le gros désordre et confusion qui en pourroit advenir. » Le Parlement lui-même ne vit-il pas plus d'une fois rayés ou arrachés de ses registres les procèsverbaux des discussions dont le gouvernement ne croyait pas utile de conserver le souvenir*? A y regarder de près d'ailleurs, ce qui fiappe bien plus (jue ce silence imposé, c'est la vigueur avec laquelle le sentiment des choses du dehors perce parfois et se répand dans ces sèches analyses de l'existence jouriuilière de la Maison. Les malheurs publics y ont leur retentissement discret, mais profond. Aucun mémoire du temps n'a peint avec autant d'exactitude saisissante la « malice persistante « de la guerre de Cent Ans, les « an-

» Regist. Prior., MM. 272, 1718, f" 466; — MM. 276, ■1742, f" 508.

2 Inventaires et documents publiés sous la directiou de M. le comte de Laborde, Directeur général des Archives, membre de l'Institut, Actes du Parlement de Paris, t. I, Préface, p. 8-4.

LA SOnBONNE DE RICHELIEU. 187

goisses de l'année de Corbie' » ou les misères de la guerre de la succession d'Espagne. Contre l'invasion anglaise nous avons entendu la protestation éloquente d'IIéméré. En 165(3, alors que les impériaux s'avancent, à marches forcées, sur Paris et déjà menacent Amiens, les procès-verbaux nous montrent la Société armant la Maison pour se défendre. De 1705 à 1710, les levées d'impôts prescrites par Louis XIV, les cbangemenls dans la valeur des monnaies, la rigueur des saisons, la cherté du bois et du froment, la famine qui vient aggraver les désastres, se traduisent çà et là dans la vie intérieure de la Maison par un détail où éclate comme un écho du sentiment public'. Et quel empressement à partager tous les sacridces! La Société y met son honneur''. Xu\ approches de 1789, le ton des procès-verbaux s'élève. On y suit le mouvement chaquejour grandissant des préoccupations qui ont gagné tout le pays : les élections des notables, les premières assemblées de la noblesse et du tiers état. Ce ne sont pas seulement les événements qui transpirent à travers les délibérations, c'est la pensée dont ils sont l'expression. L'esprit })hilanthropique du xvm" siècle s'était répandu en Sorbonne. C'est d'un ancien Prieur, du Prieur de 1750, que Louis XYI disait : « Il n'y a que M. de Tui'got et moi qui aimons le peuple ». La science économicjue était devenue dans la Maison un objet favori de réflexion et d'étude. Turgot n'avait pas encore quitté les bancs quand il écrivait à l'abbé de Cicé sa lettre sur le papiermonnaie. D'autres en étaient à peine sortis qu'ils se

^ Liber Conclus, aulœ Sorboiiiccr, déjà cit., MM. 270, 7 août 1636, f" 22. - Regist. Prior., déjà cit , MM. 272, 1705 à 1710, ^ Liber Conclus, aulse Sorbonicae, déjà cit., MM. 274, 22 août 1701, f" 59.

188 NOS ADIEUX A LA VIEILLE SORBOî^NE.

lançaient dans les discussions les plus nouvelles sur « la nécessité de pratiquer les échanges de nation à nation afin de donner au paysan le moyen de s'habiller et de se meubler h bon marché' ». En présence de ces témoignages, il y aurait quelque injustice à regarder la Société de Sorbonne comme une corporation aveuglément fermée. Rien ne ressemble moins à une vie de contemplation solitaire et oisive que cette existence pénétrée par toutes les idées contemporaines, vaillante et militante. Fondée « dans le siècle », selon l'expression de Robert, jamais la Sorbonne n'a rompu avec le siècle.

R lui eût été plus difficile de se défendre contre l'accusation d'intolérance dans laquelle elle était enveloppée. Et cependant, sans méconnaître la part qui lui revient dans les jugements de censure, nous espérons l'avoir montré, dans ce tribunal de passion elle représentait la sagesse; et, alors que les assemblées s'emportaient aux partis extrêmes, elle travaillait à les ramener à la mesure. Ce qui lui a manqué, c'est d'avoir établi elle-même ses doctrines, et laissé un témoignage irrécusable de son esprit.

Chose singulière qu'une Société faite pour l'étude et vivant de l'étude n'ait point parmi ses maîtres suscité un écrivain, ni produit une œuvre"! L'esprit de détachement de Port-Royal ne l'a pas empêché de rédiger ses méthodes par la main de ses meilleurs pédagogues. La Sorbonne avait la maîtrise incontestée de la théologie. Sorhonicum nomen Theologlcum est, disait Riballier\

* Morcllet, déjà cit., chap. ii, p. 44.

- D'après la compilation de Mauduison (voir Introduction, p. ni, noté 1) on sait que la Maison de Sorbonne, du xiii" au xviii"' siècle, comptait près de trois cent membres qui avaient écrit.

^ Rapport déjà cité de Riballier.

Où trouver plus de compétence et d'autorité pour mettre en lumière ce qu'avait été l'enseignement théologique pendant le moyen âge, alors qu'il était tout; au xvii* siècle qui en avait fait sortir tant de controverses passionnées; au xviii* qui, par ses attaques, l'avait indirectement servi en l'obligeant à se transformer? Par Riballier, par Turgot, par Morellet, nous savons ce que, pour les esprits éclairés, il recouvrait de fonds solide, de raison libre et même de hardiesse généreuse. Mais on s'étonne que, dans cette poignée d'hommes d'élite que voulait être et qu'était la Compagnie — virorum maniis délecta^ strenua, exercitaia\ — il ne s'en soit pas rencontré un seul pour rassembler, ne fût-ce que dans une pensée de satisfaction personnelle, soit les principes de cet enseignement, soit les observations de morale pratique qui y étaient rattachées et qui les fécondaient. Le monde entier venait en Sorbonne chercher la lumière sur les plus délicates questions de conscience ou de foi, et nulle part il n'est resté trace de cette direction. C'est en 1746 que pour la première ibis on se préoccupa de rassembler les leçons du professeur chargé de l'examen des cas de conscience. Des clercs rédigèrent un premier volume, puis un second, puis un troisième; et l'entreprise fut abandonnée, si bien qu'il n'en subsiste rien\ A défaut d'une œuvre individuelle, il semble que la Sorbonne aurait dû être l'atelier de quelque publication commune poursuivie de génération en génération, d'une savante collection comparable aux travaux des Bénédictins ou des Genovéfains. A aucun moment

* Rapport de Riballier déjà cité.

- Liber Conclus, a ulœ Sorbonicie, déjà cit., MM. 276, 174:6,^575; 1750, f^ 429; — MM. 277, 1759, f" 26.

de sa longue existence, l'idée ne paraît en avoir été conçue. L'impression qui se dégage de la lecture suivie des procès-verbaux de la communauté, c'est qu'elle a vécu pendant six siècles tout entière à sa tâche quotidienne, à son propos d'éducation ihéologique, prêchant d'exemple. L'exemple d'une force morale organisée, tel est en effet le seul legs de la Maison de Sorbonne, legs insuflisant, mais dont le caractère ne laisse pas d'avoir une certaine grandeur.

De l'effort de quelques esprits généreux et clairvoyants une Société est née au milieu du trouble et de la confusion des idées du moyen âge, qui, dès l'origine ne cherchant sa force qu'en elle, n'acceptant aucun subside qui l'engage, aucune autorité qui la subordonne, se recrutant par un libre choix, n'admettant pas les vœux et repoussant les privilèges, ne promettant à ceux qui recherchent l'éducation dont elle dispose ni honneurs ni bénéfices, n'usant de son crédit auprès des puissances que pour servir les humbles, plus souvent dans la détresse que dans l'aisance, prête à tous les sacrifices, hormis à ceux qui porteraient atteinte à son indépendance, traverse les siècles, fidèle à elle-même, par la seule force de la coutume, attachée aux doctrines religieuses les plus libérales et pénétrée du sentiment national, mais étrangère à toute ingérence politique, retenue par l'élévation de ses principes sur la pente des entraînements dangereux et ouverte aux idées de perfectionnement social et de progrès, profondément humaine en un mot, simple et aimable, laissant dans le cœur de ceux qui ont goûté l'intimité de son commerce une gratitude impérissable, dans l'esprit de tous le sentiment d'une autorité justement acquise, et, le jour où s'ouvrait un monde nouveau, se retirant

LA SORBONNE DE RICHELIEU. iOZ

avec honneur : n'est-ce pas là un souvenir qui porte en lui-même sa moralité et sa noblesse?

C'est l'hommage que lui rendait la Convention en la frappant'. Hôtes et associés avaient refusé le serment civique, sans éclat, uniquement soucieux de leur dignité\ Ils furent traités, comme ils méritaientdel'ètre, sans violence, presque avec respect. Nul ne fut inquiété. Chacun demeura libre de sorlii-, dit l'abbé de Foucault, ou de se faire transporter".

* Voir ci-contrc le plan de la Sorbonne et de ses environs à la veille de la Révolution, plan de Lagrive. (Bibliolh. nat., Va 425, f" 5.)

2 Regist. Prier., MM. 277, ô décembre 1791, f» 245. — Cf. la Lettre des professeurs en théologie de Sorbonne et de Navarre à MM. les adminislralours ou directeurs du déjiaitement de Paris, 1791. in-8°. (Biblioth nat., L 59, B5561.)

^ Notice déjà cit.

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