CHAPITRE III
L'édifice qui avait abrité la Société eut plus à souffrir que la Société elle-même. Le 27 août I79I, la municipalité avait pris possession de la Bibliothèque, mais sans rien enlever*. En 1796 (décret du 2 germinal aniv), « les tablettes et les corps d'armoires furent attribués à la Bibliothèque créée près du Corps législatif ainsi que les bustes qui en faisaient partie, et les livres dispersés dans les dépôts où il se trouva de la place* ». Quant à la
1 Archiv. nat., Mss, M. 797.
- (' Citoyens, écrivait, le 24 ventôse an iv. Camus, représentant du Peuple, garde des archives de la République, au Directoire, l'article 7 de la loi du 14 ventôse concernant rétablissement d'une Bibliothèque près du Corps législatif porte que l'archiviste, après avoir fait le choix des livres et des tablettes nécessaires à la Bibliothèque dans les dépôts des bibliothèques tant des corps et communautés supprimés que des émigrés, dressera les états nécessaires et les enverra au Directoire exécutif pour qu'il lui en procure la remise. Il n'est pas encore aujourd'hui question de livres, mais des tablettes nécessaires pour les recevoir. Celles qui étaient au Comité d'Instruction publique se trouvant insuffisantes, j'en ai cherché dans les autres dépôts qui pussent convenir, et je n'en ai point trouvé de plus propres à être placées au lieu destiné à la Bibliothèque, que celles de l'ancieime Bibliothèque de Sorbonne, un des dépôts confiés à la garde du citoyen Ameilhon. Je vous prie. Citoyens, de donner les ordres nécessaires pour que ces tablettes, ainsi que des bustes qui les ornent et en font en quelque sorte partie soient mises à ma dispo-
maison, dès 1792 elle était louée sur adjudication, partie au citoyen Bachelart, qui y tailla une soixantaine de petits logements, partie au citoyen Chalier qui y tenait des assemblées de sections.
Au bout de peu de temps, le délabrement était complet. L'herbe poussait à travers les pavés dans la grande cour et dans le promenoir, bonne à faucher, dit un contemporain. Une nuit, un grand fracas mettait en émoi tout le quartier : c'était une partie du dôme de l'église (jui s'écroulait'. Par les fenêtres mal closes on pénétrait dans l'intérieur du monument, on volait les plombs des toitures et les marbres des chapelles'. La place était encombrée de pierres, de gravats, d'immondices. Les habitants adressaient réclamations sur réclamations; les uns avec une confiance qui ne se lassait point % d'autres en ne dissimulant point leur amertume. « Des rixes d'enfants, disaient-ils, éclatent tous les jours, au grand danger des passants sur rjui pleuvent les pierres. Quand les enfants avaient de l'innocence, leurs jeux n'étaient que des jeux d'enfants. Depuis l'immoralité presque totale, ces jeux sont souvent des essais de crimes*. »
silion; je les ferai enlever par les mêmes menuisiers qui les placeront et qui, sachant ce qu'ils doivent en faire, seront plus attentifs à les ménager. 11 faudra nécessairement des voitures, soit pour transporter de la Sorhonne dans d'autres dépôts les livres qui sont maintenant sur les tablettes, soit pour apporter ici les tablettes. Vous n'ignorez pas combien les voilures sont rares et chères. Serait-il possible d'avoir, pour faire ces transports, queliiues caissons de l'armée de l'Intérieur ? Je me prêterais à tous les arrangements nécessaires pour que le service de l'armée n'en souffrît pas. Salut et respect, Camus. » (Archiv. nat., A'' III, ôhl, n' 15G7.)
» Archiv. nat., F^ 6257 et 7709.
2 Id., Fs 7255.
5 Voir notamment la lettre d'un sieur Riquier, demeurant place Sorhonne, n° 415 (Arch. nat., F", 871. n° 5).
* Arch. nat., F", 7255.
Les projets d'utilisation n'avaient pas fait défaut. C'est leur succession même qui avait aggravé le désarroi et précipité la ruine. La loi du 0 brumaire an ni (30 octobre 1794) portait qu'il serait établi à Paris une école normale, où « de toutes les parties de la République des citoyens déjà instruits dans les sciences utiles seraient appelés pour apprendre, sous les professeurs les plus habiles dans tous les genres, l'art d'enseigner* ». Après de longues recherches, on n'avait rien trouvé de mieux, pour recevoir la nouvelle institution, que les bâtiments de la Sorbonne. Lakanal était venu les visiter comme représentant du peuple, Ginguené comme représentantde la Commission de l'instruclion publique. Ils avaient l'un et l'autre approuvé les plans. Un grand amphithéâtre circulaire devait être construit dans l'église, sous le dôme, avec la chaire du professeur dans le chœur et trois grandes tribunes, l'une en face, les deux autres sur les bas côtés. Pour faciliter les abords de la salle, les bas côtés étaient transformés en galeries éclairées par une toiture vitrée*. Les travaux furent commencés, les combles enlevés, les percées faites. Mais tandis que l'architecte pressait les démolitions, la Commission des travaux, à qui seule appartenait le droit de faire procéder à l'exécution, se plaignit que la Commission de l'instruction publique, qui n'avait qu'un avis à donner sur les plans, se fût permis de donner des ordres qui dépassaient ses pouvoirs\ Un désaccord s'en-
• Art. 1 et 2.
2 Arch. nat., F'^, 909.
^ La Commission des travaux faisait valoir que la loi du 1-4 germinal an m, qui avait organisé les douze commissions et fixé leurs attributions respectives, l'avait chargée, à l'exclusion de toute autre, de la direction et de la sui'veillance des travaux. La contestation, ouverte le 21 brumaire, ne prit fin que le 2 pluviôse an m.
suivit. On s'en prit à l'architecte*, et finalement, par esprit de susceptibilité réciproque, on abandonna le projet.
I/idée vint alors, les dégâts étant consommés, de ne pas les réparer. Une proposition fut faite « de raser l'église et de prolonger la rue Neuve-Ricbelieu jusqu'à la rue Jacques, de façon à la mettre en rapport avec la rue de la Harpe :». Du même coup, derrière le chevet de l'église, on devait pratiquer dans le promenoir de la Sorbonne une rue qui, » allant rejoindre celle du cloître Benoist, unirait la rue des Poirées à la rue des Mathurins ». Rien de plus facile alors et de plus avantageux, écrivait l'auteur de la proposition, que de mettre en vente, par lots, l'ensemble des bâtiments devenus de tous côtés accessibles. « En tout cas, ajoutait-il, on se ressouvient du nombre d'espiègleries théologiques qui ont découlé de ce lieu, et malgré soi l'on pense à l'histoire de Pandore et de sa fameuse boîte! Serait-il donc bien déplacé de faire disparaître la cause d'un tel souvenir'? »
Les artistes intervinrent. L'état misérable dans lequel
* Le 9 pluviôse an m, la Commission des travaux pul)lics écrivait au citoyen Hubert, arcliitecte, qui avait ('té cliargé des travaux : « La Commission te prévient, Citoyen, qu'un arrêté du Comité des travaux publics v.n date du 8 pluviôse ordonne que les travaux commencés à la Sorbonne pour rétablissement des Ecoles normales seront suspendus. Le même arrêté porte que la Commission fera lundi procliain un rapport sur les travaux, sur les matériaux qui ont été assemblés, la dépense qui a été faite et celle qu'il faudrait faire encore pour terminer ces travaux. La Commission le recommande expressément de lui donner sur-le-cbamp tous les éclaircissements dont elle a besoin pour satisfaire au désir du Comité, de lui envoyer les plans et devis d'après lesquels les travaux ont été faits, ainsi que toutes les pièces qui y sont relatives, enfin de lui rendre un compte exact de la conduite que lu as tenue dans cette circonstance, attendu que c'est un point sur lequel le Comité des travaux publics demande ég^alement à être éclairé. S. et F. » (Archiv. nat., F*', 1248, n° 66.)
- Extrait du Registre du conseil d'examen des IJàtiments civils en date du 8 germinal an iv (28 mars 1796). Arcb.nat., F»', 909, n" 157.
l.E MlSiE DES ARTS. 199
les travaux commencés pour rétablissement de l'Ecole normale avaient mis l'église et les bâtiments adjacents les avait émus. « Citoyens, écrivait au Directoire l'architecte chargé de la vérification des lieux, je n'ai vu que très suj)erficiellement les travaux exécutés cà la cidevant Sorbonne pour l'École normale, et cependant j'en ai vu malheureusement trop. L'ancienne architecture est détruite; et si l'architecte, qui probablement avait la plus grande envie de démolir le dôme, n'eût pas été averti que, par des tranchées trop profondes dans les piliers qui le supportent, il exposait les ouvriers à périr sous sa chute, il n'en resterait pas le moindre vestige. Les pilastres d'ordre corinthien, les corniches, les arcs doubleaux sont mutilés.... De pareilles destructions et reconstructions ne peuvent qu'affliger les artistes et les protecteurs des arts.... Il serait urgent d'aviser'.... »
On crut pouvoir installer dans ces ruines un établissement de chalcographie. « La gravure, dit le décret du Directoire du 24 frimaire an v (14 décembre 1796), est l'un des arts qui méritent le plus d'intéresser le gouvernement, soit par l'influence qu'il peut avoir sur la morale et l'instruction publique, soit relativement à l'avantage qu'en retirerait le commerce, soit enfin pour la gloire nationale* ». Mais il s'agissait d'une dépense que les finances n'étaient pas en état de supporter. L'idée écartée fit place — singulier contraste — à celle d'un dépositoire « qui pouvait être créé presque sans frais dans l'enceinte de l'église en faveur des morts de la commune de Paris^ ». Le 27 ventôse an vni
1 Arch. nat., F'^ 1248, n° 58.
* Id., AF, III, 420.
5 24 fructidor an iv. — Arch. nat., F'^, 871. — Ces déposîtoires devaient être, pour tout Paris, au nombre de douze.
(18 mars 1800), nomelle proposition, celle-là plus digne et qui pendant quelque temps parut prévaloir. Un membre de l'Institut, l'architecte Peyre, avait émis l'avis départager l'église dans sa hauteur en deux grandes salles : la salle inférieure servirait de « salle pour la distribution des prix aux élèves soit du prytanée, soit des écoles centrales du déparlement de la Seine, soit des autres écoles scientifiques, en même temps que de lieu de réunion pour toute assemblée relative au progrès des sciences et des arts »; la salle supérieure, « déjà toute décorée par les belles fresques de Philippe de Champaigne, serait aménagée en forme de musée pour des expositions de peintures ou de dessins* ». Le ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte, avait agréé la proposition. Seulement l'ensemble des travaux devait coûter une centaine de mille' francs (exactement 92 225 fr.), et l'on n'avait à donner à Peyre que 50000 francs. La somme permeltait du moins d'arrêter les progrès de la dégradation; Peyre l'accepta. 11 était temps : l'écroulement général du dôme était imminent ^
Ainsi réparés et, à partir de ce moment, régulièrement entretenus aux frais de la liste civile, les bâtiments de la Sorbonne ne pouvaient manquer de tenter d'autres ambitions. Le projet du cardinal Maury mérite particulièrement d'être signalé. En 1815, le cardinal Maury, archevêque de Paris, demanda à l'Empereur de rétablir en Sorbonne une Faculté de théologie, sous le nom de
* Arch. nat., F'^, 871. — Par un projet ultérieur Peyre proposait d'installer (( clans le jardin attenant à la ci-devant église de Sorbonne la salle pour la distribution des prix et les conférences », les deux étages aménagés dans l'église devant être consacrés à un musée. (Lettre du 1" prairial an vi!i, Arch. nat., F'^, 1248.)
2 Arch. nat., F', 6257 et 7709.
séminaire national'. C'étail, disait-il, le moyen d'opposer aux préjugés ultramontains un boulevard infranchissable et de rendre aux libertés gallicanes leur crédit. Quelle ressource pour le gouvernement qu'une pépinière oii se formerait l'élite des professeurs destinés à donner à l'enseignement théologique sa direction, l'élite du clergé appelé à gouverner l'Église! Cette reconstitution était d'autant plus opportune qu'elle pouvait se faire sans aggravation de charges pour l'Etat. Les six professeurs de théologie qui étaient rétribués sur le budget et qui avaient retrouvé leur chaire dans les écoles extérieures de la vieille Sorbonne fourniraient des leçons sans qu'il en coûtât rien. Le gouvernement entretenait des bourses dans tous les séminaires de l'empire : « Chaque séminaire enverrait, après une année d'épreuve, trois, deux de ses boursiers, un seul, s'il n'en avait qu'un seul vraiment distingué; car c'est à recueillir les sujets de premier ordre qu'il fallait avant tout s'attacher. » Restait à assurer les traitements du supérieur et des préfets des études, les salaires des domestiques, les frais matériels, etc. Le cardinal Maury avait tout prévu. Il ferait lui-même à la Sorbonne un fonds annuel de 20 000 francs, tant sur les économies qu'il réaliserait dans sa propre administration que sur le produit des chaises louées dans les églises, dont le droit venait d'être relevé. Grâce à cette ressource, la bourse, qui valait environ 400 francs, serait intégralement affectée à la nourriture des élèves. Leur stage durerait cinq ans : trois ans pour les études préparatoires du baccalauréat, deux ans pour la licence. « Ainsi l'on verrait
• Arch. nat., IV, lOiS, 4" d°°, p. 100. — Voir aux Pièces justificatives, pièce n" 58, p. 584.
se rouvrir l'arène ihéologique dans laquelle les é!udiants comparaissaient presque tous les jours de l'année pour attaquer ou se défendre; ainsi jaillirait à nouveau la source des lumières qui avait assuré au clergé français, dans toute l'Église catholique, une si noble prééminence. » Mais, en 1815, l'Empereur avait d'autres soucis. La proposition du cardinal Maury, bien que soutenue avec beaucoup d'ardeur, n'aboutit pas. Elle n'eut d'autre effet que d'en susciter une autre, la dernière, sous la Restauration.
L'abbé de Foucault réclamait la place pour les survivants de la Société de Sorbonne, comme pour les seuls qui fussent dignes de l'occuper. 11 se l'attachait au projet du cardinal Maury, mais pour le combattre. « De quel droit, disait-il, un séminaire viendrait-il s'installer en Sorbonne? Avait-il les traditions de la Maison? Grâce à Dieu et comme par miracle, l'édifice n'avait pas été vendu : n'appartenait-il pas à ces infortunés vieillards dispersés dans le monde, sans ressources et sans asile? » Lorsque Morcllet rappelait, en 1815, la partie déballe pour laquelle lui et ses condisciples devaient se réunir, il écrivait : « Celte partie serait sans doute aujourd'hui moins nombreuse; car, de quatorze ou quinze que nous étions en 1750, la plupart ne sont plus. Elle ne serait pas non plus jouée fort lestement, puisque j'ai mes soixante-dix-huit ans bien faits. » L'abbé de Foucault, plus jeune, comptait encore, en 1818, soixante compagnons, disait-il, tout prêts à renouer avec lui le lien du passé. Ce n'était qu'une élite, mais une élite pénétrée de l'esprit des traditions ininterrompues de Robert Sorbon. Qu'on la convoquât dans la grande salle, la Société se reconstituerait par cooptation, et elle fournirait une nouvelle carrière. « Ce qu'avait fait un
simple clerc de chapelle avec ses faibles moyens, un monarque pieux ne pouvait-il l'entreprendre, alors que, possédant les bâtiments consacrés par leur aiïeclalion six fois séculaire, il n'avait pas à craindre, dans une discussion de budget, la censure de quelques économistes de mauvaise humeur? »
Au cours de ces divers projets tour à tour détruits les uns par les autres, le salut était venu des artistes qui, après avoir défendu le monument, se trouvèrent appelés à l'occuper.
Depuis François I", le Louvre servait d'asile à des artistes ; la République avait maintenu ces traditions généreuses. Mais, le 15 germinal an x (5 avril 1802), le premier Consul ayant décidé l'achèvement du Louvre, tous ceux qui y étaient installés durent chercher un abri, quelques-uns au collège des Grassins, à l'hôtel Yaucanson et aux Jacobins, le plus grand nombre au collège Mazarin et à la Sorbonne *.
De 1801 à 1821, sous le nom de Musée des Arts, la Sorbonne reçut successivement plus de cent familles de sculpteurs, peintres ou graveurs, anciens pension-
• Décret du 16 vendémiaire an x, art. 5. a La Sorbonne sera mise à la disposition du ministre de l'intérieur pour y loger les gens de lettres ainsi que ceux des artistes qui n'auront pas été replacés dans le collège Mazarin. »
naires de Rome pour la plupart et déjà distingués par leurs succès : Lordon, Ansiaux, Norry, Taillasson, Garnier, (iibelin, Lordat, Leslrade, Foucoux, Constant Bourgeois, qui, chaque année, figuraient au Salon; Demarne, Vanderbuch, Vandaël, Mlle Mayer, Yestier, Bosse, Stouf, Bonnet, Hitlorf, dont aujourd'hui encore les œuvres sont recherchées; Tardieu, Cartelier, Pajou, Lesueur, Ramey, Roland, Meunier, Prud'hon, David d'Angers que, dès sa fondation, la cinquième classe de l'Institut avait adoptés ou qu'elle s'était bientôt agrégés.
Les trente-sept logements des socii, quelques autres qui avaient été aménagés pendant la période révolutionnaire dans les salles des Actes ou dans la bibliothèque, permettaient d'admettre quarante ou quarante -cinq hôtes à la fois. Dès qu'une vacance se produisait, longtemps sollicitée à l'avance, elle était aussitôt remplie. Prud'hon occupait la moitié du second étage du corps de logis du midi, la bibliothèque actuelle; l'autre moitié était échue à Lordat*. Au-dessous, dans la salle qui depuis quatre-vingts ans a été affectée au Conseil académique, habitait Bernardin de Saint-Pierre. Cartelier était installé dans le pavillon central de l'est^ Tout le monde n'avait pas eu la même chance d'installation. La règle était d'attribuer à chaque occupant trois chambres de maîtres et trois pièces de service''. Mais pour quelques-uns, comme pour Roland, chambres de maîtres et pièces de service étaient dans lescombles\ Constant Bourgeois ne possédait qu'une seule chambre
' Voir plus loin, p. 225, le plan d'aménagement de la Soibonne en
2 Aich. nat., F«5, 1248.
3 Lettre de Lesueur (21 avril 1820). Arch. nat., F'^, 1248. * Arch. nat., F'^ 1248, lettre du 17 juillet 1816.
La Faculté de droit et les ateliers des artistes
Li: MUSÉE DES ARTS. 207
à coucher pour lui, sa femme et trois enfanls, deux garçons et une fille*. Lesueur n'avait trouvé place que dans les salles d'entre-sol affectées plus tard à la Faculté des lettres et les deux pièces du rez-de-chaussée : encore celles-ci durent-elles lui être retirées pour être données au concierge; mais il y gagna un atelier*.
Ce que les artistes se disputaient surtout, en effet, c'étaient les ateliers, et Là aussi il y avait de grandes inégalités de répartition. Le projet avait été conçu à l'origine d'étahlir, dans le grand jardin en terrasse — le jardin derrière l'église, — huit ateliers superposés les uns aux autres; les fondations légères en ont été retrouvées lorsque fut construite, en 1828, la salle des compositions du Concours général. La proposition ayant été abandonnée, c'est sur l'église qu'on s'était rabattu pour y organiser, d'abord deux ateliers, puis neuf, un dans chaque chapelle, un autre sous le dôme, deux dans la partie supérieure des chapelles du centre ^ Les trois premiers avaient été concédés à Esparcieux, à Roland et à Yandaël, le peintre de fleurs, qui s'était fait donner en outre, derrière le chevet, «un jardin cultivé à la hollandaise, dans lequel il pouvait aller de plainpied peindre d'après nature les fleurs et les feuillages sur leurs tiges aux pleins rayons du soleil ou après les rafraîchissements de la pluie ». Un autre local privilégié était la grande salle des Actes : on l'avait coupée en deux étages. De 1815 à 1820, nous y trouvons réunis : au rez-de-chaussée, les sculpteurs Dumont, Garnier,
» Arch. nat.,F»% 1248, lettre du 20 mai 1816.
- Id., ibid., lettre déjà cit., du 21 avril 1820.
3 Voir ci-contre le plan d'aménagement de l'église, dressé en 1819, rour l'établissement de deux amphithéâtres concédés provisoirement à la Faculté de droit et où est indiquée la disposition des quatre ateliejs.
Raggi, Lesueur et Ramey; au premier étage, Trézel, Ansiaux, Meynier, Lemire jeune et Prud'hon'. Mais il s'en fallait que tout le monde fut aussi à l'aise. Le petit atelier dont jouit M. Stouf, dit un document administratif, est sous un rampant de comble où l'on monte par un escalier de meunier et qui n'est éclairé que par un œil-de-bœuf '. Pajoux a le sien au rez-de-chaussée, sur la rue de la Sorbonne; à peine y peut-il travailler deux heures, à cause de l'ombre portée par les maisons d'en face, sans compter les épais grillages des fenêtres qui laissent à })eine passer la lumière"'. Bridan, qui n'a reçu en partage qu'un coin humide et obscur dans un des angles de l'église, se résigne à faire des esquisses dans sa chambre en attendant mieux*. Petit, un paysagiste en renom, un protégé du sénateur général Caudaux, a tout à la fois pour chambre et pour atelier un logement lambrissé de sept pieds et demi de hauteur (moins de trois mètres) ; impossible d'y développer une toile'.
Pour le plus grand nombre d'ailleurs, sinon pour tous, celte grande hospitalité cachait bien des misères. Les arrêtés d'attribution spécifiaient, comme jadis pour les associés, que le logement seul était donné et que les frais d'appropriation restaient à la charge de celui qui en avait la jouissance. Or les petits revenus sur lesquels on comptait faisaient défaut : on n'avait pas trouvé à vendre telle statue, tel tableau. Pour d'autres, c'étaient
• Arch. nal., F", 12 i8, lettre collective du IT) juin I8!20, signée par Prud'hon, Lemire jeune, Meynier, Ansiaux, Trézel, Dumont, Garnier, Raggi, Lesueur et Ramev.
* Id., ibid., lettre du 24 mai 1820.
5 Id., ibid., lettre du 15 juin 1815.
Ma.,ibid., lettre du 11 avril 1820.
s Id., ibid., lettre du 20 août 1815.
les charges de famille qui avaient auumenlé. Il fallait en venir à solliciter le gouvernement. On obtenait sans trop de peine, quand c'était Carnot ou Montalivet qui administrait les beaux arts': ils avaient tous deux une grande sollicitude pour le Musée. Mais le budget de la Sorbonne était si restreint! Deux ou trois mille francs, et, dans une année où l'extraordinaire s'ajoutait à l'ordinaire, huit mille : tel était le chiffre des ressources attribuées à l'entretien \ Et cependant quel entretien! « Les tuyaux de descente en plomb qui conduisaient les eaux des combles sur le pavé, dit un procès-verbal d'architecte (8 décembre 1819), ont été détruits par ordre supérieur de la guerre en 1795 pour en livrer la matière au bureau de l'artillerie. Aujourd'hui les eaux tombent du haut des gouttières, disjointes ellesmêmes, d'une hauteur de quatre étages; le pied de l'édifice est déchaussé; les murs sont saturés d'humidité; les rez-de-chaussée sont inhabitables. » Et ailleurs (5 novembre 1820) : « Les croisées à coulisse et à croisillons datent de la construction. C'est inraccommodable. » Les dossiers des locataires sont pleins de gémissements. Le vent, la pluie pénètrent partout: pour allumer le feu il faut ouvrir portes et fenêtres ; au moindre orage, c'est une lutte contre l'inondation. Les deux architectes, Vaudoyer et Gisors, s'employaient de toute leur activité à rajuster les solives, à boucher les crevasses, mais à peine arrivaient-ils à faire l'indispensable; et ils le confessent, les commodités les plus élémentaires faisaient défaut, du haut en bas de la maison, de la cuisine à la chambre de maître"'. Au
« Arch. nat., F'^ 1^248, Ictlrc du ô mai 1815.
- Id., ibid., lettre du 15 décembre 1819.
5 Arch. nat., F'5, \US, lettres de Roze du 5 février 1819; de Mlle Maycr,
moment de la reconstruction , un des flatteurs de Richelieu, comparant les humbles cellules de Robert aux appartements aménagés par la munificence du cardinal, les appelait des maisons de Diogène; c'est aux maisons de Diogène qu'on en était revenu.
Cependant jamais peut-être la vie de la Sorbonne n'a été plus animée. Quarante familles ne se trouvent pas rassemblées et serrées les unes autour des autres pendant vingt ans sans que ces rapprochements forcés produisent quelques froissements. Les dossiers de comptes d'architecture, dont nous avons extrait le plus grand- nombre de ces détails, sont sans complaisance. Franchissant le mur de la vie privée par nécessité d'exactitude dans le contrôle, ils révèlent ingénument ce qu'ils ont vu, et leur indifl'érence administrative est la garantie de leur impartialité. Or il est clair que certains caractères se prêtaient moins bien que d'autres aux inconvénients inévitables du voisinage : Vandaël, par exemple, qui, gardant ses parterres comme le dragon du jardin desHespérides, avait fini parles entourerd'un épais buisson d'épines, et Mme Knip, née Pauline de Courcelles, peintre paysagiste — c'est sa signature, — qui se montrait assez fréquemment d'une impatience alticre. Elle avait reçu pour logement et pour atelier une partie des locaux (jui plus tard ont servi à l'administration académique. C'est elle qui, pour diminuer la hauteur de l'ancienne petite salle des Actes, la salle de Robert, fit établir l'espèce d'entresol où ont vécu les bureaux'. Les fresques faciles, représentant les grands
du 6 avril 1811); de Rainey. du 25 mai 18'20; lettre collective de Roland, Cartolier. Stouf, Lcsueur, bourgeois, Dumonl, Ramey, Mme Knip, etc., du 3 août 1815.
» Voir filus loin, p. '2"i5, le plan d'aménagement en 1892.
LE MUSEE DES ARTS. 'ill
lacs OU les frais coteaux, qu'on y voyait encore il y a moins de dix ans, étaient de sa main. Or, devant les fenêtres qui donnaient sur le promenoir, elle s'était fait, comme Vandaël, un petit jardin entouré d'un rempart infranchissable. Mais elle n'avait pu se mettre à l'abri des étages supérieurs, d'oiî tombaient par moments les eaux ménagères mêlées de débris, et alors elle se répandait de vive voix ou par écrit en récriminations violentes. Il se trouvait bien aussi parmi les célibataires quelques irréguliers qu'il fallait protégei' contre eux-mêmes pour empêcher leur talent de se perdre dans l'abus des plaisirs. Enfin la Maison avai parfois ses drames secrets et ses deuils profonds : tel le jour où Mlle Mayer, l'élève de Prud'hon, se coupait la gorge, désespérée de ne pouvoir définitivement associer sa vie à celle du maître qu'elle adorait.
Mais à prendre dans son ensemble celte histoire intime de près d'un quart de siècle, le malheur semble plutôt avoir été écarté de la colonie, et les petites querelles de ménage n'y laissaient pas de trace. La gaieté régnait avec la confiance*. C'était la paix aimable d'une communauté unie par le goût des choses de l'esprit. Les devoirs de famille, les intérêts, les habitudes, les affections y avaient créé comme une règle de vie. S'il arrivait que la vieille horloge que, depuis 1785, même pendant les plus mauvais jours, le fabricant Launay n'avait jamais cessé de monter lui-même, fût dérangée ou arrêtée, toute l'existence de la Maison en était troublée".
• Voir G. Vallier, Auyuslin Dumont : notes sur sa famille, sa vie et SCS ouvrages, '2" édition.
2 Arcli. nat., F»', l'i48, lettre du i24 octobre 1817.
2i'2 NOS ADIEUX A LA VIEILLE SOIIBOME.
Les jeunes garçons se réunissaient dans une salle commune— presque toujours l'atelier de Beauvallet, retenu chez lui par la maladie — pour travailler sous la garde des pères, qui avaient tour à tour leurs heures de surveillance'. Les mères et les jeunes filles se rassemblaient l'après-midi, au cours de la belle saison, soit dans le grand jardin de la terrasse, soit surtout dans le promenoir. Le grand jardin était dominé par les fenêtres des maisons voisines, et Vandaël, qui n'avait que le souci de ses fleurs, en avait fait abattre les plus beaux ombrages; tandis que le promenoir, où s'étendait un large rideau de tilleuls qui a été détruit il y a moins de trente ans, lorsqu'ont été édiiiés les laboratoires de l'Ecole des Hautes Études, offrait une fraîche et agréable retraite. Pendant l'hiver, le soir, les ateliers de Prud'hon et de Roland servaient de rendez-vous pour le travail en famille, les concerts et les danses. L'église môme qui, en ce temps-là, semblait bonne à tout, a été souvent, dans l'atelier de Dumoiit, un théâtre de fêtes. C'est là que se sont nouées quelques-unes des relations qui devaient contribuer à former la noblesse moderne, la noblesse (le la science et des arts ; que Mlles Cartelier ont connu, l'aînée le statuaire Petitot, la plus jeune le peintre Ileim; que Mlle Stouf s'est trouvée ra])prochée de Couder; M. Mihie Edwards, notre illustre doyen, de Mlle Trézel. De ces réunions simples et charmantes il est resté quelques programmes qui témoignent d'un goût délicat et élevé. 11 s'y faisait, sur les incidents du jour, sur les arbres que menaçait l'impitoyable Vandaël, sur un opéra nouveau, sur le livre paru la veille, des vers sans prétention, mais non sans grâce. Une petite
1 Arcli. nat., F'' 1248, lettre du 2 mars 1819.
pièce, dans le ton de la poésie domestique de Ducis, peut donner une idée de ce que l'auteur appelle les Veillées de la Sorbonne.
Autrefois ce lieu mémorable Aux Docteurs était consacré; Aujourd'hui c'est le temple aimable Des Beaux-Arts et de l'Aniitié.
La douce gaîté, la franchise Ont remplacé la gravité Qui souvent masque la sottise :
Ici l'on rit en liberté.
Cha([ue soir, iors(iue la veillée Vient délasser des soins du jour, Nous formons notre gynécée Chez l'une ou l'autre tour à tour.
Tandis que nos maris, nos frères Tiennent le ciseau, les crayons, De l'art dérobent les mystères Et vont éterniser leurs noms.
Autour d'une table rangées.
Les travaux de Minerve en main.
On cause, on lit. Nos assemblées Jamais n'ont médit du prochain.
Souvent la divine harmonie Répand ses charmes si puissants:
Elle a cessé : l'àme ravie Écoute encore ses accents.
Adieu, charmante Polymnie, Trop rare au gré de nos désirs:
Adieu, sensible et tendre amie.
Mais à demain mêmes plaisirs.
Une autre composition du môme genre représente les artistes à leur chevalet, dès que l'aube leur avait
rendu le soleil, leur premier instrument de travail. On travaillait en effet beaucoup, comme autrefois, dans la Maison. Celait plus qu'un avantage, c'était un honneur d'y recevoir l'hospitalité. Quand l'atelier de David d'Angers fut transporté du couvent de Cluny, où il avait d'abord été installé — c'est là qu'il reçut, en 1808, la visite de l'Empereur*, — dans l'église de la Sorbonne, où il remplaçait Roland, il considéra ce changement comme une sorte de promotion. On se faisait gloire de signer : de la Sorbonne ou de la ci-devant Sorbonne, comme on signait autrefois : du Louvre. Les lettres de ces nouveaux socii sont pénétrées d'un grand sentiment de dignité. Lorsqu'ils réclament quelque amélioration de bien-être nécessaire, il est clair qu'il leur en coûte et que le cœur est haut.
11 ne peut nous être indifférent non plus de constater que bon nombre des œuvres exécutées dans ces salles font l'ornement de nos musées. C'est ici que David a achevé sa stiitue du Grand Condé, et Dumont son Colbert; que Stouf a fait Âbel expirant et Androclès pansant les blessures d'un lion; Bridan, Vulcain présentant à Vénus les armes quil a forgées pour Enée; Roland, Calond'Vtique mourant et Homère chantant sur la lyre. C'est ici que Calley a tracé les esquisses du plafond de St-Sulpice; que Yestié a peint le portrait de Latude^ Garnier la Désolation de la famille de Priam, Pajoux Marie- Antoinette séparée de sa fille et de Mme Elisabeth ; ici que Prud'hon a rêvé sa merveilleuse légende : — VEnlèvement, le Sommeil et lejiéveil de Psyché — et composé son chef-
1 Le Peintre Louis David, t880, p. 452.
Plan de la Salle
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d'œuvro : la Justice et la Vengeance divine poursuivant le crime \
Peu s'en est fallu qu'il ne nous reslât un gage particulier de son séjour. Le grand amphithéâtre, connu sous le nom d'amphithéâtre du Concours général, ne date, on le sait, que de 1822. Les premières distrihulions de prix (de 1747 à la Révolution) avaient eu lieu dans les Écoles extérieures de la Sorbonne*. Lorsque l'usage en fut rétabli, la fête universitaire fut célébrée tour à tour au Panthéon, à Sainte-Geneviève, à l'Institut. Ce n'est qu'en 1822 qu'elle rentra à la Sorbonne, ou, comme on disait, au chef-lieu de l'Académie. Tous ceux qui assistent pour la première fois à nos solennités se demandent à qui sont dues les décorations murales de la salle qui y a été consacrée ; ils le demandent sans grand désir de l'apprendre : tant elles sont misérables ! Ce qu'il n'est pas sans intérêt de savoir, c'est que Prud'hon fut chargé de faire le plafond de cette salle. Il avait conçu uae vaste composition allégorique, rimmortalité, dont heureusement le dessin nous a été conservé^ Au premier plan, Minerve soulève le voile qui couvre la ^\1ture appuyée sur le sphinx; à gauche, l'Astronomie entourée de Newton, de Descartes, de Galilée, d'Archimède; à droite, un peu en arrière, les poètes erotiques ; dans le fond, les poètes épiques et tragiques : d'une part, Homère, Virgile, Euripide, Sophocle, Corneille, Racine; d'autre part, les peintres, Michel-Ange, Raphaël, le Corrège, le Poussin. L'ensemble est d'une élégance imposante.
* Voir Prud'hon, sa vie, ses œuvres et sa correspondance, par Ch. Clément, I87'i.
=* Voir le plan ci-conlre.
"• Ce dessin fait partie des collections de Mgr le duc d'Aumale.
Combien n'est-il pas regrettable qu'une mort prématurée ail empêché le maître qui disait si volontiers de la Sorbonne qu'on n'y pouvait faire que de grandes choses, de nous laisser comme couronnement de son œuvre ce que les ancêtres de la Maison auraient aimé à appeler sa Sorbonique !