AMOUR DE LA FRANCE POUR MARIE
Les Sanctuaires de Marie.
La France a toujours aimé Marie. Elle semblait prédestinée à cette dévotion par la grande place qu'occupait dans ses vieilles traditions et dans son cœiu*, avant même l'aurore du christianisme, la Vierge qui devait enfanter, — Virg-o paritura. Ce culte d'une puissance douce et pure, virginale et maternelle, avait pour foyer la ville de Chartres, et il imprima à l'âme de nos pères ce cachet de bonté compatissante et d'honneur qui devait embellir toute leur histoire.
Dès sa conversion au christianisme, la Gaule se tourne avec la même confiance vers le Christ et vers sa Mère. Elle donne à Marie le nom chevaleresque et brillant de Notre-Dame. Elle lui élève de nombreux sanctuaires où les pèlerins affluent de toutes les parties du monde, à Chartres, au Puy, à Rocamadour, à Fourvière, en attendant Lourdes et La Salette.
Elle met sous le vocable de Notre-Dame trente-six de ses plus splendides cathédrales, entre autres celles de Paris, d'Amiens, de Rouen et de Reims, chefsd'œuvre de beauté et de grâce, gloires du génie latin, que tous les peuples du monde admh'ent et vénèrent excepté un seul qui, par dépit, semble-t-il, de n'avoir pu égaler ces merveilles, les a toutes insultées en bombardant l'une d'elles, la reine de nos églises,
celle qui incarne nos plus chères traditions nationales (i).
Marie et les Croisades.
Lorsque nos pères inaugurent au Concile de Glermont, en 1096, les grandes expéditions d'Orient qui seront l'éternel honneur de notre moyen âge, ils les mettent sous le patronage de Marie. En même temps qu'ils s'écrient : « Dieu le veut ! » ils entonnent le Salçe Regina. C'est en France, au Puy, que retentit pour la première fois cette noble prière qui proclame la royauté de Marie, composée par un évêque de cette ville, Adhémar de Monteil, légat de la première croisade, chant si poétique et si touchant (2). Lorsqu'ils voguaient sur la Méditerranée, lorsqu'ils chevauchaient sur les bords du Nil ou à travers les montagnes de Juda jadis sanctifiées par les pas de la Vierge, de quel cœur nos chevaliers ne chantaient-ils pas : « Salut, ô Reine, mère de miséricorde, notre vie, notre douceur et notre espérance : Salve, Regina. »
Marie est en effet la reine et l'inspiratrice des Croi-
(i) Sauf erreur, voici les cathédrales de France que nous croyons consacrées à Notre-Dame : Ajaccio, Annecy, Amiens, Arras, Auch, Avignon, Bayeux, Bayonne, Boulogne, Chartres, Coutances, Dax, Digne, Évreux, Gap, Grenoble, Luçon, Marseille, Mende, Montauban, Moulins, Nancy, Orange, Paris, Le Puy, Reims, Rodez, Rouen, Séez, Senlis, Soissons, Tarbes, Toul, Toulon, Verdun. Nous pouvons y joindre la cathédrale de Strasbourg : n'est-elle pas française à tous les titres ?
(a) Trithème attribue le Salve Regina à Hermann Contract, abbé bénédictin de Reiehenau, qui mourut vers le milieu du xie siècle, cinquante ans avant Adhémar de Monteil. Mais Trithème mourut en i5i6 et il est renommé pour ses fantaisies souvent burlesques.
sades. Elle domine le fracas des batailles ; elle exalte le courage des combattants; elle réconforte les prisonniers. Bien souvent ceux-ci lui attribuent leur délivrance. De retour chez eux, ils restaurent et embellissent ses sanctuaires ou lui en élèvent de nouveaux, comme à Liesse, à Saint-Dié, à Mauriac ; et parfois ils ont la joie de suspendre à ses autels leurs fers qu'elle a fait tomber et qu'ils ont rapportés comme les trophées de leur captivité et les souvenirs de sa miraculeuse protection.
Le plus illustre des serviteurs de Marie, le Docteur de l'Eglise qui en a parlé avec le plus de tendresse et de suavité, est un Français, saint Bernard, le grand prédicateur de la seconde Croisade. Et il ne sépare pas son culte pour Marie de son amour pour la France, car c'est à lui qu'on attribue ce dicton populaire : Regniim Galliae, regniim Mariae.
L'Immaculée Conception.
La France a toujours eu une dévotion particulière envers l'Immaculée Conception. Elle professait ce dogme longtemps avant que l'Eglise en eût fait un article de foi. Les docteurs de l'Université de Paris faisaient le vœu de l'enseigner et de le défendre envers et contre tous. On a célébré la fête de la Conception de Marie à Lyon, à Rouen, à Caen, à Paris et dans beaucoup d'autres villes, dès le x*^ siècle et surtout à partir du xii\
Marie patronne du royaume.
Le roi Louis XIII, par un acte célèbre du lo février i638, a solennellement consacré son royaume à la Sainte Vierge : il l'a choisie pour la protectrice de la France. Il ordonne que chaque année, en la fête de l'Assomption, cette consécration soit renouvelée par tous les évêques dans leurs cathédrales, par les curés dans leurs paroisses, par les supérieurs ou les abbés dans leurs monastères, et qu'elle soit rehaussée par une procession solennelle. Un siècle plus tard en i^SS Louis XV renouvelle cette consécration officielle. C'est ainsi que la fête de l'Assomption est devenue notre grande fête religieuse nationale. Il est à souhaiter qu'on ne l'oublie pas.
On travaille beaucoup depuis quelques années pour que la fête de Jeanne d'Arc soit décrétée fête nationale. Personne ne souhaite plus ardemment que nous de voir ce projet se réaliser. Mais il ne faut pas que l'une de ces solennités nous fasse abandonner l'autre. Jeanne ne voudrait jamais éclipser Notre-Dame. La fête de Jeanne aura un caractère plus militaire, celle de Notre-Dame sera plus pieuse et plus intime. L'une sera un hymne guerrier, appuyé par la voix des canons, l'autre un cantique accompagné par la voix des cloches, mais toutes deux se compléteront et auront le même écho profond dans nos cœurs.
Qui ne se rappelle, parmi les hommes de nos jours qui ont dépassé la cinquantaine, avec quelle splendeur la fête nationale de Marie était jadis célébrée dans notre cher pays ? Combien parmi nous, petits enfants de chœur en aube blanche avec une ceinture bleue et
une couronne de roses d'or sur la tête, ont jeté des fleurs autour de la statue de la Madone que l'on promenait en triomphe à travers nos villes et nos campagnes ! Souvenirs attendrissants de notre enfance qui nous rappellent et notre Mère du ciel et notre mère de la terre !
C'était l'époque où l'image de Marie était arborée sur le vaisseau-amiral partant pour la Grimée. C'était l'époque où un ministre de l'Instruction publique et des Cultes ne craignait pas, dans un document officiel, d'appeler Marie la Patronne de la France, et demandait aux évêques et aux préfets de se concerter pour donner plus d'éclat à sa fête (i).
(i) Voici celte lettre telle qu'elle a paru au Moniteur :
Paris, 4 août i854.
Monseigneur,
La fête de l'Empereur emprunte celte année une solennité nouvelle aux événements dans lesquels le pays a retrouvé avec orgueil le sentiment de son influence sur ies destinées du monde. En ce jour consacré par une coutume séculaire à la Patronne de la France, la reconnaissance publique confondra dans ses vœux le Prince et la Patrie. Les prières qui s'élèveront vers le Ciel associeront ainsi au nom de l'Empereur, gardien de l'honneur et des destinées de la nation, le nom de l'Impératrice qui, de tous les privilèges de la Couronne, semble n'ambitionner que celui de soulager le malheur.
Veuillez donc, monseigneur, inviter le clergé de votre diocèse à prier Dieu pour la France et pour Leurs Majestés Impériales, pour nos armées et nos escadres qui soutiennent au loin, avec les droits de nos alliés, la gloire de notre drapeau.
J'invite aujourd'hui M. le préfet à se concerter avec Votre Grandeur, afin de prendre les mesures nécessaires pour cette cérémonie religieuse qui consistera, comme les années précédentes, dans le Te Deum, chanté à l'issue de l'office divin.
Agréez, monseigneur, l'assurance de ma haute et respectueuse considération.
Le ministre de l'instruction publique
et des cultes,
(Signé) : H. Fortoul.
Les triomphes de Marie en France.
Plus tard, à défaut d'hommages officiels, Marie a eu au pied de nos Pyrénées des triomphes comme elle n'en avait jamais connus dans les siècles passés. Certes l'enthousiasme qui éclata à Ephèse après la proclamation de sa maternité divine fut extraordinaire et il est resté célèbre dans l'histoire : mais combien il a été dépassé par celui des foules de Lourdes, non pas un seul jour mais des milliers de fois ! Qui ne se rappelle ces interminables processions aux flambeaux qui étoilent la terre autour de la grotte et sur l'esplanade et en font comme une voie lactée plus brillante que celle du firmament ! Oh ! comme Marie a été aimée, priée, chantée et glorifiée en ce coin de sa chère France ! Avec quelle ferveur les Ai>e et les Magnificat se sont envolés de myriades de poitrines vers son trône ! Toutes les douleurs humaines, mais aussi toutes les ferveurs, toutes les confiances, toutes les reconnaissances ont passé devant elle et coulé à ses pieds comme les flots d'un gave sacré, en lui murmurant un cantique d'amour.
Jamais notre antique devise ne s'est mieux réalisée : jamais Marie n'a dû se sentir plus reine de France qu'en ce lieu béni où toutes les pierres, tous les brins d'herbe et toutes les âmes lui crient : Salve, Regina. Avec leurs neiges et leurs cimes radieuses, combien nos Pyrénées sont belles ! Mais elles le sont devenues bien davantage depuis que le pied de l'Immaculée les a foulées. Quel trône elle s'est choisi sur la roche Massabielle ! De là elle embrasse d'un regard maternel
6o NOS ALLIÉS DU CIEL
notre patrie tout entière. Aucune de nos provinces n'échappe à sa bénédiction.
Et, à côté de la France de la terre, agenouillée au loin les yeux tournés vers sa Reine, il me semble voir la France du ciel, tous ceux surtout qui ont le plus aimé et glorifié Marie, tel qu'Adhémar de Monteil, saint Bernard et nos plus illustres saints, à genoux eux aussi et suppliant Marie de sauver son royaume : Regniim Galliae, regnum Mariae.
L'Allemagne contre la Sainte Vierge.
On ne saurait en dire autant de l'Allemagne, du moins depuis qu'elle est luthérienne. A la suite de Luther, elle a déclaré la guerre à Marie en même temps qu'à l'Eglise. Elle nous accuse de Mariolâtrie, c'est-à-dire d'idolâtrie envers la Vierge. Elle a nié ses principales prérogatives. Elle a outragé sa virginité et son immaculée conception.
Depuis quelques années, de nombreux écrivains d'outre-Rhin s'acharnent avec une fureur inouïe contre Notre-Dame de Lourdes. Ils prétendent que nos médecins, en authentiquant, comme ils l'ont fait en grand nombre, les miracles du célèbre sanctuaire, ont fait preuve d'ignorance, et que la critique française s'est déshonorée.
Oh! la critique allemande, elle, n'est pas tombée dans le piège tendu par la Mariolâtrie romaine à notre naïveté ! Elle est trop perspicace ! Elle est la seule profonde et infaillible. A travers ses lunettes d'or, elle a découvert la confusion que nous faisions entre les maladies nerveuses qui ne comptent pas et
NOTRE-DAME DE FRANCE 6l
dont la guérison même subite, ai'firme-t-elle, est toujours naturelle, et les maladies organiques, dont la guérison instantanée et définitive pourrait seule, si elle était prouvée, passer pour un miracle. Pourtant nous n'avions pas attendu les lunettes allemandes pour faire cette distinction ; nous l'avions lue de nos yeux bien latins et bien clairs dans l'ouvrage de Benoît XIV sur la Canonisation des Saints, écrit au xvni® siècle, et elle préside depuis des années à tous les travaux de la clinique catholique de Lourdes.
La veille de la déclaration de la guerre, un journaliste allemand écrivait cette plaisanterie bien tudesque : « La Sainte Mère de Dieu de Lourdes aura fort à faire si elle, la miraculeuse, doit guérir tous les os que nos soldats casseront aux pauvres gens de l'autre côté des Vosges. »
Gela veut être spirituel, et c'est lourd, colossalement lourd, comme un canon de 420. Mais c'est une machine qui ne part pas, ou du moins ne porte pas. Il y a là une déclaration de guerre à la fois à la France et à la Vierge. D'où je conclus que la cause de la France se confond ici avec celle de la Vierge, et que Marie doit venger en même temps son honneur et le nôtre.
Vous l'avez entendu, ô Notre-Dame de Lourdes, ce grossier blasphème qui est en même temps un orgueilleux défi à votre puissance et à votre bonté. Il nous a fait frémir. Est-ce qu'il vous laissera indifférente ? Est-ce que vous n'allez pas le relever, et montrer que, si vous ne guérissez pas tous les os cassés, parce que le miracle n'est pas le régime ordinaire de la Providence, mais un régime exceptionnel, du moins vous aimez les pauvres gens de ce côté des Vosges, et vous pouvez leur donner la victoire.
De ce côté des Vosges, ô Marie, vous êtes reine.
De ce côté des Vosges, on vous aime et on vous honore.
De ce côté des Vosges, toutes les pierres de nos églises, toutes les pages de notre littérature, tous les battements de nos cœurs vous chantent ce beau cantique : Salve, Regina! Salut, ô notre Reine, ô Mère de miséricorde, notre vie, notre douceur et notre espérance !