NOTRE ALLIÉ DANS LA GUERRE ACTUELLE
Mais si saint Michel nous a protégés dans le passé, je dis qu'il a des raisons toutes particulières de nous protéger dans la guerre actuelle.
Au premier abord, cela peut sembler étrange et il ne manque pas d'objections et d'apparences contraires.
Première objection.
Vous direz peut-être : Mais la France n'a plus ce tempérament généreux et chevaleresque qui créait une affinité entre elle et l'Archange, un courant de sympathie entre leurs cœurs. Elle est devenue moins sentimentale, moins mystique et plus réaliste. Elle a renoncé aux belles chimères de son idéal religieux pour s'attacher à des réalités positives et substantielles. Elle ne songe plus aux Gesta Dei.
Sans doute, mes Frères, la France a plus d'une fois failli à sa mission. Mais, comme je vous l'ai déjà dit, et comme l'affirmait Léon XIII, c'est plutôt une minorité tyrannique qui, à différentes époques, a usurpé son nom, sa signature, sa puissance, qui lui a lié les mains et l'a bâillonnée. La vraie France gémissait, mais elle gardait ses souvenirs, ses aspirations, son idéal, son âme chevaleresque, et elle l'a bien montré partout où elle gardait encore un peu de liberté.
N'est-ce pas elle qui soutient les grandes œuvres de l'Eglise, par sa générosité : le Denier de Saint-Pierre, la Propagation de la Foi, la Sainte-Enfance ? N'est-ce pas elle qui a donné les plus nombreux et les plus illustres zouaves à la Papauté ? N'est-ce pas elle qui envoie chaque année les plus vaillants missionnaires aux peuples païens pour les convertir ? N'est-ce pas elle qui, avec le cardinal Lavigerie et le cardinal Perraud, s'est mise à la tête de la Croisade anti-esclavagiste ? N'a-t-elle pas eu au XIX® siècle des hommes qui, comme Ozanam, Melun, Veuillot et Montalembert, furent les Croisés de la plume, et d'autres qui, comme Lamoricière, Pimodan, Sonis et Charette, furent les Croisés de l'épée ?
Oui, son cœur vibre toujours pour les grandes
causes : il cric toujours : Dieu le veut ! ou Çais ut Deiis? Tout Français a dans un coin de son âme un champ clos où il fait des rêves mystiques et chevaleresques, où il frémit contre l'injustice, rompt des lances pour les grandes causes, juge et châtie les mécréants, joue les Gharlcmagne et les saint Louis et continue à lui seul les vieilles traditions de la chevalerie. Délivrez la France et elle s'élancera de nouveau au cri de Dieu le veut ! ou Qiiis ut Deiis ? Est-ce que cette guerre elle-même ne nous apparaît pas comme une croisade ? Nous défendons sans doute notre droit violé, notre territoire envahi, et donc notre intérêt ; mais aussi le droit des autres, celui des peuples faibles, de laBelgique indignement attaquée par l'Allemagne, celui de la Serbie indignement humiliée par l'Autriche, la liberté du monde et la civilisation chrétienne. Il me semble qu'à tous ces traits saint Michel doit se reconnaître encore.
Deuxième objection.
Mais, direz-vous, la France a péché, elle s'est révoltée contre Dieu et contre son Christ ; en se séparant de l'Église elle a dit : Non serviam !
La France a péché, oui, sans doute. Mais, dites-moi quelle est donc, non seulement pai'mi les nations infidèles, hérétiques ou schismatiques, mais parmi les plus catholiques, celle qui n'a rien à se reprocher, et qui, par conséquent, aurait le droit de nous accuser et de nous condamner ? Si quelqu'une avait l'audace de le faire, il me semble que le Ghi'ist s'élèverait contre elle et lui dirait, comme jadis aux Pharisiens : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ! » Et il se baisserait, et il écrirait par terre les péchés des accusateurs.
Seulement, si la France est coupable, elle le reconnaît, elle s'en repent, elle se frappe la j)oitrme en disant mea culpa. Quelle est la nation qui a élevé un monument d'expiation nationale comme le Sacré-Cœur de Montmartre, et par là donné un exemple insigne d'humilité nationale, de repentir national ? Quelle est la nation qui s'est appelée eWe-mèrcLe pénitente : Gallia poenitens et devota? Or, Dieu, mes Frères, et par conséquent saint Michel, aime autant les humbles qu'il déteste les orgueilleux, il exalte les uns et disperse les autres. Il pardonne donc à la France et saint Michel ne se détournera pas de nous.
L'orgueil de l'Allemagne.
Or, c'est justement la plus orgueilleuse des nations qui s'est dressée contre nous, celle qui menace la terre entière de son glaive et le ciel lui-même, dirait-on, de son casque à pointe symbolique.
L'orgueil, c'est le péché de Satan, c'est le plus odieux au Seigneur. C'est celui que saint Michel a combattu dans les mauvais anges et qui l'irrite le plus chez les hommes.
Or, depuis le commencement du monde, depuis la révolte de Lucifer, je ne sais pas si l'on a jamais vu sur la terre un déchaînement d'orgueil pareil à celui qui emporte nos ennemis.
Attila disait : « Je suis le /îéau de Dieu : flagellum Dei. )) Il y a une certaine humihté dans ce mot. Le fléau, c'est le fouet, l'instrument vil et servile dont le maître se sert contre le criminel, mais qu'il rejette ensuite, teint de sang, avec mépris. L' Attila moderne.
celui qui a lancé ses hordes contre l'Europe presque entière, a osé dire : « Je suis le glaive de Dieu. » Le glaive, c'est l'instrument noble et loyal, associé comme Joyeuse et Durandal à la gloire du héros qui s'en sert. Et c'est bien ce qu'a voulu dire celui qui se prétend l'ami et le conseiller du Père Éternel.
Le nouveau Nabuchodonosor.
Nabuchodonosor avait passé jusqu'ici pour le plus orgueilleux et le plus ambitieux des mortels. Il avait entrepris, comme il le disait au grand État-Major babylonien, de subjuguer toute la terre : ut oinuem terrain suo suhjugaret imperio. Mais toute la terre, c'était pour lui la Syrie, l'Egypte et la Grèce, tout au plus. Aujourd'hui il est bien dépassé.
Le Nabuchodonosor moderne est d'une bien autre envergure. C'est vraiment toute la terre, au sens absolu du mot, qu'il veut soumettre à son impérialisme.
Écoutez un de ses discours :
« Je suis placé au-dessus de la censure des hommes et des critiques publiques. Je ne suis responsable de mes actes qu'envers le Seigneur...
« L'Allemagne au-dessus de tout, oui, au-dessus de tout ! La première puissance sur terre, aussi bien en temps de paix qu'en temps de guerre! Voilà la place que Dieu m'a commandé de conquérir pour elle avec l'aide de sa toute-puissance. Telle est ma décision irrévocable.
« Une fois la Grande-Bretagne et la France battues, une fois la Russie et les États-Unis tombés à ma merci,
SAINT MICHEL, ANGE GARDIEN DE LA FRANCE g3
je donnerai une nouvelle direction aux destinées du monde, direction qui assurera en tout temps à l'Allemagne la suprématie sur toutes les nations du globe. »
Mégalomanie luciférienne.
Et cette mégalomanie se retrouve du haut en bas de l'échelle allemande, chez les intellectuels surtout. Rappelez-vous ce qu'écrivait le professeur Adolf Lasson, professeur à l'Université de Berlin :
« On ne saurait rester neutre vis-à-vis de nous. Ou bien on considère l'Allemagne comme la création politique la plus parfaite que l'histoire ait connue, ou bien on approuve son extermination. Un homme qui n'est pas Allemand ne sait rien de l'Allemagne. Nous sommes moralement et intellectuellement supérieurs à tous, hors de pair. 11 en est de même de nos organisations et de nos institutions.
« Nous devons sacrifier les meilleurs et les plus nobles d'entre nous dans une guerre contre les brutes russes, les mercenaires anglais et les fanatiques belges. Les Français sont ceux qui se rapprochent le plus de nous. (Voilà un éloge dont nous nous serions bien passés ! )
« Nous n'avons point d'amis. Tous nous craignent et nous regardent comme dangereux : mais c'est la preuve que nous sommes intelligents, actifs et moralement supérieurs... Notre loi est la raison, notre force est la force de l'esprit, notre victoire est la victoire de la pensée. Dans un monde de méchanceté, nous représentons l'amour, et Dieu est avec nous !
« L'Allemagne est acharnée dans la paix à la poursuite de son œuvre civilisatrice.
« L'humanité, la douceur, la conscience, les vertus chrétiennes sont des vertus spécilîquement allemandes.
« Enfin Guillaume II est les délices du genre humain : dellciae generis humani. »
Il me semble que tous les commentaires affaibliraient cette page.
* Excommunication
du monde entier.
Un autre professeur. Von Lejyden, vient, ces jours derniers, dans la Gazette de Francfort^ de lancer des excommunications à tous les peuples de la terre. On dirait Isaïe jetant à Babylone, à Moab, à l'Egypte, ses fameuses imprécations : Omis Babjdonis...
Excommunication contre les Anglais : « Ils se sont placés en dehors de l'humanité, en déployant la bannière de la brutalité et du crime... Nous devons leur jurer une vendetta nationale et détruire pour l'éternité jusqu'à la dernière trace de leur puissance. »
Excommunication contre la Russie : « Ce sont les barbares, les barbares de l'Est, comme les Anglais les barbares de l'Ouest : ils doivent être bannis de la société policée. »
« Quant aux Français, dit-il, nous ne ressentons peut-être pas contre eux cette haine violente. (C'est dommage et c'est vexant d'être ainsi poursuivis par leur pitié : heureusement, elle ne va pas bien loin.)
« Ils doivent cependant avoir leur part du mépris que nous font éprouver leurs alliés Russes et Anglais.
SAINT MICHEL, ANGE GARDIEN DE LA FRANCE g5
Tout Français doit être exilé lui aussi des cercles où se meuvent des hommes et des femmes respectables ! » Vous le voyez ce n'est qu'une excommunication mineure, mais, grâce à Dieu, nous sommes aussi frappés.
Enfin, et le plus fort, c'est aussi une excommunication mineure contre toutes les nations neutres, «Nous n'avons pas besoin d'elles, ni pour notre bonheur moral, ni pour notre prospérité matérielle. Que leurs citoyens soient également bannis de nos foyers, qu'ils sachent que nous les méprisons ! »
Que restera-t-il ? L'Allemagne toute seule qui constituera l'humanité civilisée :
« L'Allemagne doit et veut rester seule. Les Allemands sont le peuple élu de la terre. Ils accompliront leur destinée qui est de gouverner le monde et de diriger les autres nations pour le bonheur de l'humanité. »
La Kultur.
Et comment fera-t-elle le bonheur de l'humanité? Par la Kultur. La Kultur c'est l'essence même du germanisme, et c'est le flambeau de l'humanité. La Germanie seule a le droit de porter le flambeau. Et ici un rapprochement s'impose. Est-ce que Satan ne s'appelait pas Lucifer, le porte-flambeau ? N'a-t-il pas voulu substituer ce flambeau aux étoiles et éclipser le soleil. Dieu lui-même? N'est-ce pas cette fausse lumière que saint Michel a combattue ?
La Kultur germanique, mais il y a longtemps que nous la connaissons. Est-ce que le premier qui a parlé en son nom n'est pas Luther? Est-ce que Fichte et les autres intellectuels ne le reconnaissent pas comme le porte-flambeau de la civilisation allemande, c'est-à-
dire comme le vainqueur de la civilisation latine ou romaine? Est-ce qu'ils ne l'appellent pas le plus grand et le plus pur des Allemands, l'incarnation authentique du génie et du. caractère de sa race?
Est-ce qu'il n'a pas été lui aussi orgueilleux comme Lucifer, se vantant de terrasser la Papauté et de soumettre le monde à la pensée germanique ? Telle fut la grande apparition de la Kultur au xvi° siècle.
Au commencement duxix^ siècle, avec Kant, Fichte,
Hegel, Schelling, nouvelle explosion de la même
Kultur, et c'est de leurs systèmes nuageux, d'un
pédantisme et d'un orgueil incommensurables, que sont
nés les matérialismes, les athcïsmes et les modernismes
de nos jours.
Le Kulturkampf.
Après la guerre de 1870, nouvelle explosion de Kultur. Cette fois elle donne son nom à un mouvement formidable dirigé par Bismarck et que le chancelier de fer a lui-même appelé le Kulturkampf, le combat de la culture contre la religion catholique. Voilà un nom qui rendra éternellement odieux le nom de Kultur.
Aujourd'hui c'est un nouveau Kulturkampf d'un autre genre. Lucifer s'est relevé, il s'avance le flambeau d'une fausse science en main : et ce flambeau est devenu la torche incendiaire d'une barbarie savante. Le nouveau Lucifer pousse son ci'i de révolte : il écrivait un jour à la landgrave de Hesse, récemment convertie à la religion catholique : « Tu te rallies à une superstition dont la destruction est la tâche principale de ma vie. » Et de fait sa victoire serait le triomphe de la pensée hérétique, luthérienne, kantienne, athée, matérialiste, contre la pensée chrétienne. C'est le Non serviam qui retentit dans les bas-fonds de la Germanie.
Saint Michel est pour nous.
Dès lors saint Michel ne peut hésiter ; il doit relever son étendard de fidélité et d'amour : Quis ut Deas? et combattre avec la France contre Lucifer. Il le vaincra, soyez-en sûrs ; il dira bientôt avec Isaïe : « Quomodo cecidisti de caelo, Lucifer? Te voilà tombé ; te voilà au fond de l'abîme. »
Par là même il relèvera la France et il lui dira comme jadis à la Pucelle : « Va, fille de Dieu, va, fille au grand cœur, je combattrai avec toi. Ne te chaille de ton martyre, car tu en auras bientôt la récompense ; ni de la mort de tes fils, car ils vont au ciel recevoir la couronne. Et là-haut ils demandent à Dieu pour toi la couronne temporelle dont tu as besoin pour continuer avec moi ta mission. »
Saint Michel protège nos soldats.
Au mois d'octobre 1870, trente bons chrétiens, qui allaient partir pour la guerre, allèrent, à la suite de Mgr Bravard, évêque de Goutances, au Mont Saint- Michel, se mettre, comme jadis Duguesclin, sous la protection de l'Archange. Le pieux prélat, subitement inspiré, leur dit ces paroles étranges : « Messieurs, je me crois autorisé à vous donner rendez-vous à tous, sans qu'il en manque un seul, ici, après la guerre. »
Ces hommes endurèrent toutes les fatigues, s'exposèrent à tous les dangers, notamment à la défense de
la forêt d'Orléans et à Beaune-la-Rolande. Ils restèrent constamment aux avant-postes sans jamais reculer. Ils essuyèrent partout le feu meurtrier de l'ennemi qui fauchait leurs camarades. Au plus fort du péril, ils criaient : « A nous, saint Michel ! » Et pas un ne fut tué, pas un ne fut blessé. L'explique qui pourra ! Tous revinrent au Mont Saint-Michel. Pie IX fut très impressionné par ce fait dont il examina les témoignages et il crut à l'intervention miraculeuse de l'Archange. De là est née la Pieuse Union qui, en 1880, est devenue l'Archiconfrérie du Scapulaire de Saint- Michel, dont le siège est à Rome.
Ce n'est pas trente soldats, c'est toute notre armée dont nous devons demander à notre Protecteur le salut et le retour victorieux. Rappelons-nous que le Mont ne fut jamais pris ni endommagé par l'ennemi. C'est toute la France qui est devenue aujourd'hui un Mont Saint-Michel par la prière qui monte de tous nos cœurs et elle le sera surtout par la protection de son ange gardien.
Ainsi soit-il.
Mes bien chers Frères,
Il est un nom prestigieux qui symbolise la protection dont saint Denis a toujours couvert notre pays, c'est l'oriflamme.
Rouge ou vermeille, avec sa hampe d'or qui étincelait au soleil, la sainte bannière méritait bien sou nom : c'était l'oriflamme, auri Jlamma, la flamme d'or. C'était le plus populaire de nos vieux drapeaux.
Mais il est un autre bienfait que nous devons à saint Denis, une autre flamme d'or qu'il alluma sur les hauteurs de cette ville de Paris, et qui rayonna au loin sur la nation ; c'est la foi qui déchira pour nos pères la nuit du paganisme.
Nous allons considérer ces deux bienfaits : ils ne nous sont pas moins nécessaires aujourd'hui qu'autrefois, et ils sont d'ailleurs intimement liés, car l'un est la condition de l'autre. Si nous sommes fidèles à l'oriflamme de la foi, si nous l'arborons bravement dans notre vie privée comme dans notre vie publique, saint Denis ne manquera pas de déployer sur nous l'oriflamme de la victoire dans la grande guerre où nous sommes engages, et par là se montrera un de nos plus puissants alliés du ciel.