SAINT MARTIN DE SON VIVANT
La charité du soldat.
Né en 3i6, dans un village de la Pannonie, d'un légionnaire romain et païen, Martin est consacré, comme son nom l'indique, au dieu Mars et eni'ôlé tout jeune dans la carrière militaire. Mais, ayant rencontré en Italie un évêque catholique, il abandonne le culte des idoles. Il n'a cependant pas encore reçu le baptême quand il est envoyé en Gaule, avec une légion chargée de repousser les barbares qui accourent de Germanie. C'est en arrivant aux portes d'Amiens qu'il rencontre un pauvre avec lequel il partage sa tunique. C'était le Christ, vous le savez, qui se cachait sous les haillons de ce miséreux et, la nuit suivante, dans une célèbre vision, il se montra au jeune soldat revêtu de cet habit et louant devant son Père la charité de Martin le catéchumène. Aucune scène n'est restée plus populaire dans la vie de notre saint et peut-être de tous les saints. Nous verrons bientôt quel a été le sort de la moitié du manteau que Martin garda pour lui.
Sa bravoure.
Il était aussi brave que bon. 11 ne craignait pas de s'exposer à la mort dans les combats. Cependant il entendait une voix qui l'appelait à une milice plus haute que celle de César ; il voulait être bonus miles Ghristi, le bon soldat du Christ. Il demande donc son congé à l'empereur. Celui-ci soupçonne un motif peu honorable, la peur de la guerre et de ses dangers, et il le fait sentir à son légionnaire. Martin ne veut pas rester sous le coup d'un pareil soupçon, qui retomberait plus tard en déshonneur sur son ministère sacré. Il demande d'être placé au premier rang sans casque, sans cuirasse, sans bouclier, dans le prochain combat : il luttera quand même, il entraînera ses camarades et montrera ainsi qu'un chrétien et surtout un prêtre futur est le plus intrépide des soldats. L'empereur accepte la proposition.
Mais le combat que l'on croyait imminent n'eut pas lieu. Les ennemis se retirèrent. C'étaient les Francs. Dieu ne voulait pas sans doute qu'il y eût une hostilité, un nuage, entre l'apôtre de la Gaule et la race qui devait un jour lui montrer tant d'amour. Mais, par sa demande hardie, Martin avait à jamais conquis l'estime de tous les vaillants.
Il se consacre à Dieu.
Avec la permission de l'empereur, il quitte le harnais pour se consacrer à Dieu. Retiré pendant quelque
temps dans la solitude de Ligugé, près de Poitiers, qui devient bientôt une vaste abbaye, il s'y prépare dans les exercices de la piété et de la pénitence à son futur apostolat. En même temps, dans de précieuses et douces conversations avec saint Hilaire, le grand évêque de Poitiers, le docteur de l'Occident, il achève d'approfondir la doctrine catholique.
Élu évêque de Tours, il se consacre à l'évangélisation de son diocèse et même de la Gaule tout entière avec un zèle admirable que Dieu accrédite par de splendides miracles ; il ressuscite trois morts. Entre deux campagnes apostoliques il vient se retremper dans la prière au monastère qu'il a fondé près de Tours et qui deviendra célèbre sous le nom de Marmoutier ou moutier de saint Martin.
Saint Germain, évêque de Paris au vi'' siècle, dans une lettre à sainte Radegonde, nous apprend que le christianisme n'était pas encore très répandu dans la Gaule au temps de saint Martin. Il faisait évidemment allusion aux campagnes, car l'Evangile avait des disciples dans toutes les villes. Mais les populations agricoles, plus séparées de la civilisation, plus inaccessibles dans leurs vallées, leurs forêts ou leurs montagnes, étaient par suite plus réfractaires à un changement de religion.
Apôtre de la Gaule.
Martin entreprend de les convertir. Il parcourt la Touraine et les provinces les plus éloignées de l'Est et du Midi. Il les gagne par son éloquence, que son historien et ami saint Sulpice Sévère nous a vantée, plus
encore pai* ses vertus, par sa sainteté, par ses miracles. Au souffle de sa parole, les idoles tombent dans les villages, au fond des forêts ; les païens, pagani, demandent en foule le baptême. On voit donc que la Gaule doit en grande partie à saint Martin l'achèvement de sa conversion au christianisme.
Mais ce christianisme était menacé d'un grand danger dans les villes. L'arianisme avait infecté de nombreuses contrées dans l'univers et attaqué dans la Gaule les milieux les plus instruits. Il était à craindre que le monde païen en se convertissant n'allât au faux Christ d'Arius, attiré par une erreur qui, comme toutes les erreurs, était plus attrayante pour les passions que la pure vérité. La foi catholique eût été ainsi étouffée dès son berceau.
Dieu avait suscité pour la défendre en Occident un grand docteur, saint Hilaire, une des gloires de notre pays. Or saint Martin avait été formé à l'école du saint évêque de Poitiers ; il avait appris de lui à reconnaître et à réfuter les sophismes de l'arianisme. Mais tandis que le maître était avant tout homme de doctrine, le disciple fut surtout homme d'action. Il rendit populaire la belle et haute théologie de saint Hilaire : il combattit pied à pied l'arianisme, et la Gaule lui dut en grande partie d'être restée catholique.
Apôtre de la France.
Mais ce n'est pas seulement la Gaule, c'est la France elle-même qui est redevable de sa foi à saint Martin. En effet la France a reçu la foi de la Gaule. Si celle-ci était restée païenne ou fût devenue arienne, les Francs
auraient gardé leur paganisme ou, plus probablement, adopté l'arianisme, comme l'avaient fait lesBurgondes et les Visigoths. C'est bien saint Remy qui a converti nos pères, mais l'oeuvre de saint Remy eût été impossible sans celle de saint Martin. 11 n'y eût même peutêtre jamais eu d'évêque catholique à Reims, mais des prélats ariens, comme il en foisonnait alors dans certaines de nos provinces occupées par les Barbares originaires de la Germanie.
L'influence de l'évêque de Tours semble même avoir été plus directe sur la conversion de Clovis. En effet, d'après une lettre adressée par saint Nizier, évêque de Trêves, à une princesse franque, petite fille de Clovis, il semble que celui-ci, même après la bataille de Tolbiac, aurait hésité quelque temps entre l'arianisme et le catholicisme et que ce fut au tombeau de saint Martin, où il était venu prier le vénérable patriarche, que son doute fut levé à la vue des miracles qui s'y faisaient.
Le coeur de saint Martin.
Le grand secret de l'apostolat de saint Martin ce fut sa sainteté, et surtout, parmi toutes ses vertus, son éclatante charité. Nous avons admiré celle du soldat. Celle de l'évêque fut plus grande encore. Ce n'est pas la moitié de son manteau, c'est son manteau épiscopal tout entier qu'il donne un jour à un pauvre, au grand désespoir de son économe qui craint de le voir un jour sur la paille. Mais le bon Dieu ne jugeait pas ainsi, puisqu'il fit paraître sur la tête du généreux donateur un globe de feu.
On ne saura jamais ce qu'il y avait de tendresse dans le cœur des saints. Ces hommes morts à euxmêmes ne vivaient que pour Dieu et poui* leur prochain. Ils secouraient les pauvres. Ils pleuraient avec les affligés. Mais ils avaient un amour particulier pour leur peuple. Ils suppliaient Dieu de le garder dans la foi et la piété, sachant qu'elle est pour les nations le principe de la grandeur. Ah! dans ses courses apostoliques à travers nos campagnes, quand il bénissait les foules accourues sur son passage, guérissait les malades et ressuscitait les morts, il pensait certainement à d'autres foules, d'autres malades, d'autres morts; il suppliait Dieu de bénir et de garder toujours grande, toujours heureuse, la Gaule de l'avenir. Tous ces paysages qui reposaient son regard, ces horizons aux lignes douces et pures, ces bois, ces landes fleuries, ces campagnes ensoleillées, il les a sanctifiés de sa présence ; ce sol qu'il a si longtemps foulé, il la consacré par son amour et par sa prière.
Arrivé au terme de sa longue vie, âgé de plus de quatre-vingts ans, il donne une touchante preuve d'amour à la Gaule. Il dit à Dieu : « Seigneur, si je suis encore utile à votre peuple, je ne refuse pas le labeur ! » Travailler pour son cher peuple, quelle tentation pour ce généreux cœur ! Je ne puis m'empêcher de penser à un autre mot d'un cœur non moins dévoué que le sien envers notre patrie. Jeanne d'Arc, livrée à ses ennemis et vouée à la mort, ne regrettait qu'une chose dans la vie et la liberté : c'était de ne plus pouvoir servir le noble royaume de France. O âmes admirables, toutes pétries de dévouement et d'amour ! Que ne doit pas la France à ceux qui ont si bien travaillé pour elle !
l3o NOS ALLIÉS DU CIEL