COMMENT SAINT LOUIS AIME LA FRANCE
Le menu peuple de Dieu.
Saint Louis aime la France comme chrétien et comme Français. Gomme chrétien, il est tenu par le précepte de la charité d'aimer tous les hommes, mais non pas indistinctement. Il doit avoir une préférence pour ceux qui le touchent de plus près. Or, c'est un peuple que Dieu lui a confié, qu'il doit nourrir et défendre de tout mal : c'est le peuple de France. lien est vraiment le père. Il ne veut pas qu'on moleste ces artisans des villes et ces habitants des campagnes qu'il appelle, dans son naïf et doux langage, le menu peuple de Dieu. Malheur à qui touche au menu peuple de Dieu ! Il inflige un jour une amende évaluée à un million de notre monnaie au sire Enguerrand de Coucy qui s'est montré injuste et cruel envers de pauvres paysans. Il châtie sévèrement un crime qu'il appelle « la perturbation des charrues, caj^ruca/'um pei'tiirbationeni », le trouble ou le dommage apporté aux travaux des champs ou à la charrue qui en est l'instrument et le symbole. Respect à la charrue qui fait vivre le menu peuple de Dieu !
Ce qu'il veut.
Il veut que la bonne terre de France respire largement, librement, au soleil du bon Dieu ; qu'elle soit bien labourée, bien ensemencée et se couvre de belles vendanges et de riches moissons ; il veut qu'on y mange de bon pain blanc ; il eût pleuré de voir ses peuples réduits à ces pains innommables que fabrique de nos jours la science allemande aux abois ; il veut qu'on y boive le bon vin de nos coteaux ou le bon cidre de nos prairies, les doux nectars qui, ainsi que l'Écriture le dit de l'un d'eux, réjouissent le cœur de l'homme, lœtijicat cor hominum ; il souhaite certainement, comme son petit-fils Henri IV en exprimera le vœu, que le paysan puisse mettre la poule au pot tous les dimanches. En un mot il veut que le menu peuple de Dieu vive dans la paix et dans l'abondance.
S'il revenait sur la terre !
Aussi quelle ne serait pas sa douleur, s'il revenait sur la terre, de voir ce qu'on a fait de cette douce terre de France, déchirée par les obus, éventrée par d'affreuses tranchées d'importation allemande, ensanglantée par le sang de nos soldats ! Quelle douleur de voir le crime qu'il détestait, « la perturbation des charrues », les travaux agricoles arrêtés, les moissons ruinées, les forêts dévastées, les villes détruites, les femmes et les enfants massacrés ! Quelle ne serait pas
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son indignation contre les profanateurs du sol sacré, contre les bourreaux du menu peuple de Dieu ! Lui qui infligea une amende d'un million pour un seul crime, combien de milliards n'exigerait-il pas rien que pour réparer les ruines matérielles ? Mais la revanche du droit, de l'honneur, du sang versé, comme il supplierait Dieu de l'accorder éclatante et définitive ! « Seigneur, s'écrierait-il, vengez le sang de France, vengez mon peuple bien-aimé, faites-lui justice et rendez-lui la paix par la victoire. »
L'idée qu'il a de la France.
Mais il y a dans l'âme de saint Louis un autre motif d'aimer la France, c'est qu'elle est sa patrie et, fût-il le dernier des Français au lieu d'en être le premier, il l'aimerait encore passionnément.
La première condition du patriotisme est d'avoir une haute idée de son pays. Un pays qu'on n'estimerait pas, on ne l'aimerait guère. Plus on l'admire, plus on est fier de lui et plus on lui est attaché. Or, pour saint Louis, la France est une grande nation, avec ses beautés, ses richesses, son passé glorieux et surtout avec la mission splendide que Dieu lui a donnée, comme fille aînée de l'Église, champion de la justice et de la foi dans le monde. Ce n'est pas un mirage d'orgueil qui le fascine, c'est une fierté légitime fondée sur la vérité, et c'est un acte de reconnaissance envers Dieu. Il a entendu des Papes donner ces beaux titres à son pays. Il a lui-même reçu une lettre de Grégoire IX qu'il conserve précieusement : ce pape y décrit magnifiquement le rôle de la France et la compare au
carquois d'où le Christ tire ses flèches d'élection quand il veut abattre les ennemis de son Église.
Ce qu'il voit dans l'histoire de France.
Il a lu l'histoire de Glovis et l'intervention miraculeuse du Dieu de Glotilde à Tolbiac contre les Allemands : que craindrait-il ? Est-ce que le Dieu de Glotilde ne garde pas toujours la frontière du Rhin et ne peut-il nous susciter d'autres Glovis ?
Il a lu l'histoire de Gharles-Martel et sa victoire de Poitiers sur les Sarrasins : n'est-ce pas de bon augure pour les croisades qu'il rêve d'entreprendre ?
Il a lu l'histoire de Gharlemagne allant combattre les Lombards : comment le Ghrist abandonnerait-il la race qui a ainsi défendu son Église ?
Il a lu l'histoire d'Angleterre et il a vu qu'une princesse royale de France, Berthe, descendante de sainte Glotilde, a converti le roi Ethelbert, et que la foi est descendue du Gœur de Dieu au cœur de l'Angleterre en passant par le cœur de la France.
Il a lu l'histoire de la première croisade que le moine Guibert de Nogent a écrite sous ce titre si patriotique et si fier : Gesta Dei per Francos. Il demande à Dieu de pouvoir continuer ces beaux gestes, que l'honneur de la France ne pèse pas trop à ses mains, que le prestige de la France ne pâlisse pas sous son règne.
Il a lu l'histoire de Bouvines, la bataille incomparable qui fait écho à Tolbiac, et que son grand-père, Philippe-Auguste, a gagnée sur l'Allemagne et sur
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l'Europe coalisée : et il comprend que Dieu ne veut pas que la France périsse.
Sa fierté patriotique.
Ces sentiments, il les exprime avec fierté. Dans une lettre qu'il adressa de Palestine à son royaume pour obtenir des renforts, il disait : « Chevaliers du Christ, armez-vous, montrez que vous êtes capables de châtier ces infidèles. Imitez vos pères qui, entre toutes les nations, ont montré leur zèle pourl'exaltation de la foi et rempli l'univers du bruit de leurs exploits. »
En arrivant sur la terre d'Egypte, il dit aux soldats qui vont bientôt s'emparer de Damiette : « Vaincus, nous serons martyrs et nous irons au ciel; vainqueurs, nous couvrirons de gloire Dieu, la France et la chrétienté, »
France au-dessus de tout.
Il met la France au-dessus de tout dans son cœur. Au-dessus de lui-même tout d'abord, oui, cent mille fois, car cent mille fois il est prêt à mourir pour elle ; mais aussi au-dessus des êtres qui lui sont le plus chers. Il aime tendrement ses enfants, et cependant, il préfère les voir déchus de leurs droits à la couronne que d'exposer la France à souffrir par leur faute. Il le dit à son héritier, à celui qui sera un jour Philippe le Hardi : « Beau fils, j'aimerais mieux qu'un Ecossais d'Ecosse gouvernât ce royaume bien et loyalement
que de te voir le mal gouverner. » Quelle généreuse abnégation ! C'était dire : « Périsse ma dynastie plutôt que de causer par elle le moindre tort à mon pays ! » Combien de princes seraient capables de parler ainsi?
La vie de saint Louis nous montre par des traits délicats le profond amour qu'il avait pour la reine Marguerite, sa femme. Pourtant, remarquez la place qu'elle occupe sur l'anneau d'or qu'il porte toujours à son doigt : il y a fait graver ces mots : « Dieu, France et Marguerite ; hors cet annel n'ai point d'amour. » Ainsi donc, après Dieu, c'est toujours la France qui est au-dessus de tout dans son cœur.
Faut-il ajouter : France, au-dessus de tout dans le monde ! Nos ennemis le disent de leur pays : Deutschland ûher ailes ! Personne ne songerait à leur reprocher cette formule, en elle-même fort légitime, si le sens qu'ils lui donnent et qui nous est connu par leurs actes comme par leurs déclarations catégoriques, n'était exorbitant. Tout homme peut et doit désirer la gloire et la grandeur pour sa nation, pourvu qu'il n'entende pas par là qu'elle peut violer toutes les lois et exercer toutes les violences pour atteindre à la suprématie. C'est là ce que signifie cependant cette théorie allemande que la force prime le droit ou celle-ci, plus subtile et plus venimeuse, que la force crée le droit, que tout ce qui sert à la grandeur teutonne est par là même moral, légitime et sacré.
Ce n'est pas ainsi que nous l'entendons quand nous souhaitons pour la France toutes les prééminences. Qu'elle périsse plutôt que de s'accroître par la félonie et par le crime ! Mais, comme elle a horreur de toute injustice, qu'elle s'élève donc. Seigneur, qu'elle grandisse au-dessus de tout, non pour écraser mais pour élever avec elle-même les autres nations et faire
rayonner son bonheur sur toute la terre ! Au-dessous de vous, mon Dieu, mais au-dessus de tout, mettez votre France chi'étienne, c'est notre désir ardent et innocent, comme c'était celui de saint Louis.