COMMENT SAINT LOUIS A SERVI LA FRANCE
Ces beaux sentiments patriotiques, saint Louis ne les a pas seulement exprimés en paroles : il les a traduits en actes aussi bien pendant la paix que pendant la guerre.
Roi pacifique mais non pacifiste.
Certes, Louis IX était un roi pacifique. Guillaume de Chartres lui donne ce nom qui est celui de Salomon et du Christ dans l'Ecriture. Join ville dit : « Ce fut l'homme du monde qui travailla le plus à mettre la paix entre ses sujets, et particulièrement entre les princes. » Le pape Urbain IV le remercia et le félicita de ce qu'il avait fait pour pacifier son royaume et la chrétienté. Enfin, citons de lui cette belle parole qu'on lit dans une de ses ordonnances : « Nous voulons du fond du cœur la paix de nos sujets : c'est dans leur repos que nous nous reposons ; in quorum quiète quiescimus. »
Mais s'il est un paciûque il n'est pas pacifiste au sens où on l'entend aujourd'hui. L'amour de la paix
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malgré tout, au-dessus de tout, n'était pas connu de son temps, et il eût vu de mauvais œil qu'on osât lui en parler ; il l'eût regardé comme une lâcheté. Certes, avec un prince ou un peuple honnête on peut avoir un malentendu politique, mais il est d'ordinaire aisé de régler le différend à l'amiable, on doit en tout cas épuiser tous les moyens de conciliation avant d'en venir à Viiltima ratio de l'épée.
Mais il arrive parfois qu'un peuple querelleur, ambitieux, cupide, se rue sur un voisin dans un accès de névrose sanguinaire : faut-il se laisser dépouiller et écraser par lui ? Non, ce ne serait pas l'attendrir et le désarmer, ce serait au contraire exciter sa convoitise et s'attirer son mépris ; ce serait donc une folie et une couardise. Un peuple a son honneur à garder.
Avertissement à l'Allemagne.
Or, saint Louis est particulièrement jaloux et chatouilleux sur l'honneur de la France. Il n'aurait pas reculé devant une guerre avec l'Allemagne pour maintenir notre droit. Il apprend un jour que Frédéric II a arrêté et jeté en prison des Français allant à Rome pour leur extorquer une rançon. Indigné, il écrit à l'empereur d'avoir à relâcher immédiatement les prisonniers et il ajoute ce fier avertissement : « Que Votre Majesté impériale y réfléchisse bien, car le royaume de France n'est pas si affaibli qu'il se soumette à être déchii'é par vos éperons. » Frédéric II réfléchit et trouva que, devant un homme aussi énergique, le plus prudent pour lui était de s'incliner.
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Avec les Anglais.
Les Anglais étaient encore loin d'avoir pour nous l'amitié loyale dont ils nous donnent aujourd'hui la preuve. Saint Louis était tout prêt à leur tendre une main cordiale, s'ils voulaient vivre en paix avec nous, ou à leur faire sentir son épée, s'ils nous attaquaient. Il leur fit sentir son épée, lorsqu'ils envahirent la Guyenne : les victoires de Saintes et de Taillebourg vengèrent le droit et l'honneur de la France. Il leur tendit généreusement la main, lorsque, choisi pour arbitre par Henri III et ses barons, il les réconcilia en obligeant le roi à respecter la Grande Charte, base des libertés anglaises, et les barons à renoncer aux statuts d'Oxford, incompatibles avec la dignité royale.
La Croisade.
Mais ce fut surtout à la Croisade que Louis IX se montra un grand roi vraiment chrétien et vraiment français. Son cœur était toujours tourné du côté de l'Orient : là était la mission chevaleresque de la France du moyen âge. Les papes ne cessaient d'ailleurs de rappeler aux princes de sa trempe ce qu'ils considéraient comme le devoir capital de leur temps, l'offensive des expéditions d'outre-mer, pour défendre la chrétienté de la fureur des musulmans. Là en effet était le danger pour l'Europe.
Ce serait une ingratitude de ne pas reconnaître le service qu'ils ont rendu à la civilisation. J'ajoute : ce
serait une erreur de prétendre qu'ils n'ont pas réussi. Sans doute les Croisés n'ont pas atteint le but immédiat qu'ils poursuivaient : l'anéantissement de la puissance politique de l'Islam et l'établissement d'un empire chrétien dans le Levant, mais ils ont obtenu l'effet général et essentiel qui était le plus désirable, l'arrêt de l'avance mahométane contre l'Occident. Les invasions des Sarrasins ont été successivement brisées. En portant l'attaque au siège de leur domination, saint Louis et ses prédécesseurs ont affaibli leur empire, et ils ont frayé la voie où se sont illustrés plus tard les héros de Lépante et de Vienne. C'est grâce à eux que l'Europe n'est pas devenue barbare.
Le fier guerrier.
Saint Louis disait à ses gens en débarquant à Damiette qu'ils couvriraient de gloire Dieu, la France et la chrétienté, s'ils étaient vainqueurs. On ne peut pas dire, malgré des succès partiels, qu'ils aient été vainqueurs, et cependant ils se sont couverts de gloire. L'admiration qu'ils excitèrent chez leurs ennemis eux-mêmes le prouve abondamment. Les Musulmans ont répété cent fois depuis des siècles qu'ils ne craignaient que les Frangi, les Français.
Nos pères étaient de fiers guerriers, et Louis IX était le plus beau de tous. On le représente souvent les mains jointes en prière ou bien penché sur un pauvre à qui il fait l'aumône. Ces images sont exactes, mais en voici d'autres qui ne le sont pas moins. Joinville, son ami, un témoin oculaire, nous a laissé de lui un portrait en pied de grande allure. Il nous le décrit
mince, élancé, dominant de sa taille la plupart de ses compagnons, magnifique à cheval. « A la journée de Mansourah, écrit-il, je vis le roi s'avancer avec son corps de bataille, à grands cris et à grand bruit de trompettes et de timbales. Onques de ma vie, je ne vis plus beau chevalier, car il paraissait au-dessus de tous ses gens, les dépassant des épaules, un heaume doré sur la tête, une épée d'Allemagne à la main. »
La France et l'Allemagne en Orient.
Cette épée, je crois bien que c'est tout ce que saint Louis avait de l'Allemagne, et il s'en servait contre les alliés du souverain allemand. Tandis, en effet, que le roi très chrétien combattait les ennemis de la croix, Frédéric II s'était lié avec eux. Le Sultan ou, comme on disait alors, le Soudan était un grand massacreur de peuples ; le Kaiser en était un autre, son histoire est remplie d'atrocités. Qui se ressemble s'assemble. Notre époque devait revoir cette honteuse promiscuité de faux chrétiens et d'infidèles. Le successeur de Frédéric II s'est allié avec le Sultan Rouge tout d'abord, puis avec la Jeune Turquie : il a ainsi encouragé les massacres de l'Arménie et de la Macédoine. La France au contraire en combattant le Croissant est rentrée dans son rôle séculaire. Et c'est là un singulier spectacle, terrible et consolant tour à tour, que ce recommencement atavique de l'histoire de l'honneur et du déshonneur.
Amour du Roi pour ses soldats.
La croisade fit éclater l'amour que saint Louis avait pour son armée. Là-bas, sur la terre étrangère, loin, très loin de la grande patrie, c'était pour lui comme une petite France : elle lui représentait le menu peuple de Dieu. Sans doute, il n'hésitait pas à exposer ses gens au danger, comme il s'y exposait lui-même, quand le devoir le commandait, mais, autrement, il était avare de leur sang. C'est la grande tradition française. Ce fut plus tard celle de Jeanne d'Arc qui frémissait en voyant couler le sang de France ; et c'est celle des généraux de nos jours. Libre à l'Allemagne de sacrifier inutilement ses fils dans d'immenses hécatombes et de monter sur leurs cadavres amoncelés pour mieux viser ou mieux avancer, c'est son affaire et nous ne l'en empêcherons pas, au contraire ! La France sait qu'elle peut tout demander à ses enfants, mais précisément parce qu'ils sont prêts à lui tout donner, elle veille sur eux, comme le faisait saint Louis, avec une tendi'e solhcitude : leur sang est trop précieux à ses yeux pour qu'elle le gaspille.
Après la bataille de Mansourah, le roi fit mettre les malades et les blessés dans des barques : il était malade lui-même, mais il voulut rester à cheval à l'arrière-garde pour protéger la retraite. Les chevaliers et son frère le comte d'Anjou le supplièrent de monter dans une barque, craignant qu'il ne succombât ou ne fût pris par l'ennemi. Mais il refusa et, comme son frère insistait, il lui dit tout ému : « Comte d'Anjou, comte d'Anjou, si je vous suis à charge, abandonnez-
moi ; mais moi, je n'abandonnerai pas mon peuple. » Quand il quitta Chypre pour retourner en France, son vaisseau heurta un rocher et une voie d'eau se produisit. On supplia le roi de partir sur un autre bateau, mais il répondit en montrant ses cinq cents soldats : « Ces braves gens tiennent autant à leur vie que moi à la mienne ; je ne veux pas les abandonner. » Il fit faire des réparations hâtives, mais ne se sépara jamais de ses gens.
Quant aux soldats morts pendant la croisade, il tient à les honorer d'autant plus qu'il voit en eux des martyrs. Il avait dit à ses troupes devant Damiette : « Vaincus, nous serons martyrs et nous irons au ciel... » On sait que l'Eglise considérait la Croisade comme une sorte de martyre et promettait le paradis à ceux qui y mouraient. Cette pensée enthousiasmait l'homme de foi qu'était saint Louis et lui inspirait de la vénération pour ses soldats morts en Orient. Il avait le même sentiment pour les chrétiens massacrés par les Sarrasins. Il enterrait leurs corps de ses mains royales. Un jour que ses chevaliers montraient quelque répugnance à l'aider dans cette besogne, il leur dit : « Ce sont des reliques de saints ; leurs âmes sont en paradis. »
Son patriotisme au ciel.
Voilà quel était le cœur de ce grand Français ; voilà comment il a aimé à servir la France sur la terre. Or tous les sentiments généreux dici-bas, les élus les gardent dans le ciel. Il n'y a pas de rupture entre leur vie et leur éternité. Ils ne brûlent pas làhaut ce qu'ils ont adoré sur la terre ; ils n'oublient
pas ceux qu'ils ont aimés jadis ; leur cœur reste constant avec lui-même et fidèle à ses amitiés.
Or, l'amitié de la France est très bien portée au ciel. Jésus en donne lui-même l'exemple, puisqu'il est toujours Christus qui diligit Francos. Marie en donne l'exemple, puisqu'elle est toujours Regina Galliae. Mille saints en donnent l'exemple, puisqu'ils ont les liens les plus doux et les plus forts avec notre pays.
Saint Louis est un de ces amis dévoués sur qui nous pouvons compter. Jeanne d'Arc nous dit qu'elle le vit au ciel avec saint Gharlemagne intercédant pour la France. Il me semble le voir toujoui's dans cette attitude, puisque notre patrie est encore plus menacée qu'elle ne l'était au xv^ siècle. Son ennemi est plus haineux, plus cruel, et c'est une guerre d'extermination qu'il nous a déclarée. Redescendez donc parmi nous, ô héros de la croisade, car c'est une nouvelle croisade que fait votre France bien-aimée. Revenez, ô vainqueur de Saintes et de Taillebourg, car c'est un envahisseur plus dangereux que celui d'autrefois qui occupe notre terre. Revenez avec l'oriflamme de saint Denis et la chape de saint Martin, car la victoire est dans leurs plis, et pour le grand geste de Dieu qui se prépare, il faut que vous soyez là, avec toutes nos vieilles gloires et tous nos chers alliés du ciel.
Ainsi soit-il.
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Mes bibn chers Frères,
Si vous demandez à un enfant, à un paysan, à un soldat, aussi bien qu'à un académicien ou à un général, quelle est la fleur la plus pure, la plus embaumée du patriotisme français, tous vous répondront avec un sourire aux lèvres ou un attendrissement dans la voix : C'est Jeanne d'Arc ! C'est la figure la plus populaire et la plus glorieuse de notre histoire. C'est la sainte la plus française du ciel. Personne n'a plus aimé ni mieux servi notre pays. Elle l'a arraché à la servitude et à la mort au xv® siècle.
Mais nous avons le sentiment profond que son rôle patriotique n'est pas terminé, qu'une nouvelle carrière s'ouvre devant elle dans la grande crise que nous traversons. La guerre c'est son élément à elle, c'est là qu'elle peut déployer toutes ses puissances et se montrer vraiment Jeanne d'Arc. Déjà il nous semble qu'elle n'a pas été absente de nos champs de bataille, qu'elle parcourt notre front pour soutenir nos soldats, qu'elle est bien le généralissime invisible de igiS, mais qu'elle va surtout se montrer dès que l'heure aura sonné des grandes offensives. Libératrice d'hier, elle
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ndus apparaît comme la libératrice de demain (i).
Loin d'être jaloux de ce rôle prééminent que lui attribue notre cœur, il me semble que nos autres alliés du ciel l'en félicitent et l'y encouragent. C'est ainsi qu'ils agissaient déjà de son vivant, quand ils lui disaient : « Va, fille de Dieu, va, fille au grand cœur ! » Ils l'excitent aujourd'hui encore à nous secourir. « Allons, Jeanne, c'est à toi de marcher ! A nous de prier sur la sainte montagne, à toi de combattre dans la plaine ! Tu es le soldat de la France et son meilleur capitaine. En avant, Jeanne, à la bannière, à la victoire et vive la France ! »
Voyons comment Jeanne a été la libératrice du XV* siècle et comme elle doit être la libératrice du xx"".