‹ Nos alliés du cielChapitre 42 sur 47 · LIBÉRATRICE DU XV« SIÈCLE · texte numérisé non relu

LIBÉRATRICE DU XV« SIÈCLE

Pitié libératrice.

Quand on aime quelqu'un, on souffre de ses soulfrances, on pleure avec lui : Jlere ciim Jlentibus. Et comme les nations ont, elles aussi, leurs douleurs, il

(i) Tout le monde a l'impression d'an retour surnaturel de Jeanne d'Arc. Maurice Barrés écrit : « Aujourd'hui les trésors de la race apparaissent, les sources souterraines se sont mises à jaillir, les plus belles vertus refleurissent et toutes les ailes se déploient. Jeanne d'Arc est éternelle. La Vierge d'Orléans, le Phénix des Gaules, renaît de ses cendres. » — Nous avons exposé cette résurrection de la Pucelle dans son panégyrique que nous avons prêché le i4 mai 1899 à Notre-Dame de Paris, sous ce titre : La double mission de Jeanne d'Arc, et que l'on trouvera en tète du volume : L'âme de Jeanne d'Arc.

PATRIOTISME DE JEANNE d'aRC 2x5

s'ensuit que la pitié est une des formes les plus fréquentes du patriotisme. Les pages les plus poignantes sont celles qu'ont inspirées les désastres d'une patrie adorée, sur les bords des fleuves de Babylone, sur les rivages de la Gaule et de la Grande-Bretagne désolés par les barbares, dans les cachots de la Pologne ou sur les monts ensanglantés du Liban.

Or, la France souffrait terriblement au temps de Jeanne. En 1412, l'année où naîL la Pucelle, la guerre de Cent Ans, suspendue depuis la mort de Charles V pendant trois ans, recommence avec son cortège d'horreurs. Les Armagnacs et les Bourguignons se livrent des batailles fratricides et, dans la fureur qui les aveugle, font les uns et les autres appel aux Anglais, visant leurs frères, mais frappant leur mère.

En i4i5, Jeanne a trois ans : l'eflroyable défaite d'Azincourt fait périr sept princes du sang et huit mille chevaliers français. La France est sous la griffe des léopards.

En 1418, Jeanne a six ans : elle entend parler autour d'elle avec épouvante des massacres accomplis à Paris par le duc de Bourgogne Jean sans Peur et les Gabochiens. L'année suivante, c'est le tour de Jean sans Peur qui est égorgé à Montereau.

En 1420, elle a huit ans : elle voit ses parents pleurer de honte en parlant du traité de Troyes, où Isabeau de Bavière, la reine indigne, la mère dénaturée, l'Allemande j)erfide, a renié son fils Charles VII et vendu la France aux Anglais. Elle aussi, la pauvre j)etite Française, elle commence à comprendre et à pleurer.

En 1422, elle a dix ans : elle apprend qu'Henri VI de Lancastre, âgé de dix mois, a été proclamé à Paris roi de France et d'Angleterre et elle frémit d'indignation.

En 1424» elle a douze ans : la défaite de Verneuil rouvre la plaie d'Azincourt et le sang coule aussi de ce cœur d'enfant dévasté, déchiré comme la terre natale.

C'est alors que ses Voix commencent à lui parler et à lui décrire la grande pitié du royaume, et les larmes tombent brûlantes de ses yeux. Ses Voix n'ont pas créé son patriotisme. Elle l'a puisé, comme tous les nobles sentiments qui remplissent son jeune cœur, dans le cœur de ses parents ; elle l'a respiré dans l'air de son village ; elle l'a senti s'exhaler comme l'haleine de la campagne lorraine toujours si française, comme le parfum des bois et des champs ; elle l'a entendu chanter avec les cloches, gémir dans le vent d'Ouest, venant de France, chargé des râles de nos mourants et monter autour d'elle avec toutes les voix de la terre.

Ces voix de la terre ont précédé les Voix du ciel, mais celles-ci, trouvant une âme si bien préparée, y ont magnifiquement développé le patriotisme. Elles lui ont révélé de nouvelles raisons, raisons sublimes, d'aimer sa patrie. « Aime la France, Jeannette, car le bon Dieu l'aime bien et il veut que tu l'aimes. Aime-la, parce qu'elle a fait pour lui de grandes choses et qu'elle doit en faire d'autres plus grandes encore. Aime-la, car elle est le noble et saint royaume, dont Jésus est le vrai roi. »

Et Jeanne écoute, les yeux dilatés par l'extase, par l'amour du Christ et de la France, les paroles si belles et si poignantes que ses Voix lui murmurent avec une infinie douceur. Et ces paroles montrent aussi combien notre France est aimée de ces benoits Saints et Saintes du ciel qui plaident si bien sa cause ; elles prouvent, comme Jeanne le dira un jour, qu'ils forment là-haut le parti de la France. Et cela c'est un fait unique dans l'histoire : le ciel n'a jamais fait

autant pour une autre nation : non fecit taliter omni nationi. Et voilà comment la douleur a, non pas créé, mais exalté le patriotisme dans ce cœur compatissant. Salut à la pitié libératrice !

Générosité libératrice.

Mais la pitié ne serait pas la marque d'un véritable amour, si elle n'allait qu'à faire pleurer et gémir. Elle doit déborder du cœur en actions généreuses. Il n'y a rien de tel que les larmes patriotiques pour tremper l'acier des épées. Aussi les Voix de Jeanne lui demandent de s'armer pour son pays ; elles lui annoncent qu'elle est destinée à le sauver. La conscience de sa faiblesse et sa modestie la font hésiter, mais lorsqu'elle avu clairement que c'est Dieu qui l'appelle, elle accepte résolument la tâche. Oh ! la tâche dure et terrible ! Quitter son village, sa mère ; s'en aller, jeune fille timide, dans la vie des camps et le fracas des batailles ; s'exposer à la haine et aux outrages des ennemis, à la mort et peut-être au supplice, il faut un cœur héroïque pour cela. Mais Jeanne a ce cœur. Ses Voix le savent bien et c'est pourquoi elles lui disent : « Va, fille de Dieu ! Va, fille au grand cœur, va sauver la France ! »

Oh ! oui, elle est la fille au grand cœur. Elle bravera tout pour obéir à Dieu et à l'appel de la France. Elle ira vers le roi, fallût-il user ses jambes jusqu'aux genoux. Elle part. Elle méprise la fatigue et le danger, la neige et les embuscades. La voilà à Ghinon. Elle s'impose au roi, à la cour, à l'armée par le prestige de sa sainteté et de son patriotisme. Elle semble prier et elle commande. Une enfant fait marcher un royaume.

2l8 NOS ALLIÉS DU CIEL

Quand un grand dévouement se déploie ainsi comme un drapeau, il suscite d'autres dévouements ; il rallie tous les courages ; il renverse tous les obstacles. Salut au dévouement libérateur !

Espérance libératrice.

Avant l'apparition de Jeanne, la France était découragée : depuis des années elle n'enregistrait que des désastres. A quoi bon lutter? C'était perdre du terrain en larrosant de sang. On ne luttait plus que machinalement, parce qu'au fond on était encore brave au pays de saint Louis, mais on luttait sans espoir. Or, le vrai patriotisme est fait, comme la religion, de foi, d'espérance et d'amour. Il faut croire au salut et à la victoire de la patrie, il faut croire à son immortalité. Il faut agir comme si le problème était résolu.

Jeanne croit et communique sa foi et son espoir à tous ceux qui l'approchent. Elle dit au roi : « Sire, donnez-moi des hommes et la patrie sera bientôt sauvée, et patria statim alleviata. » Parole importante qui montre que la patrie était bien personnifiée de son temps. Douce parole qu'il fait bon voir éclore sur les lèvres de l'héroïne. Jeanne sera le glaive de la patrie, voilà qu'elle en est le clairon ! L'espérance est dans cette prophétie, elle est dans toutes ses paroles, dans son regard, dans les cantiques qu'elle fait chanter à ses hommes, dans la bannière qui flotte pimpante et joyeuse au soleil d'avril dans sa marche sur Orléans. En leur insufflant sa foi, Jeanne a créé des soldats, elle a ranimé les combattants d'Orléans. Salut à 1" espérance libératrice !

Union libératrice.

Depuis des années, la France était divisée. Ce sera un des buts de la vie de Jeanne de créer l'union sacrée. Mais, Dieu ! que la tâche est donc difficile dans ce cher pays de France ! On dirait vraiment que nous serions trop heureux et trop puissants si nous étions unis, et qu'un démon jaloux nous souffle sans cesse l'esprit de querelle.

Il faudrait réconcilier les Armagnacs et les Bourguignons. Jeanne s'y évertue. Elle écrit un jour au duc de Bourgogne pour l'adjurer de faire bonne paix ferme et qui dure longtemps avec le roi de France : « Pardonnez-vous l'un à l'autre de bon cœur entièrement, ainsi que doivent le faire loyaux chrétiens et, s'il vous plaît de guerroyer, allez contre les Sarrasins. » Allez contre les Sarrasins! Voilà qui est bien français. Braves gens, vous avez un sang qui bout dans vos veines ; il vous faut jeter votre gourme guerrière. De grâce que ce ne soit pas sur vos frères, sur des chrétiens ! Mais voici les Sarrasins, de la racaille, ils ont bon dos, détendez sur eux vos nerfs et frappez dur.

Hélas ! Jeanne échoua de ce côté. Mais il y avait une division plus intime et bien plus pernicieuse, entre les partisans du roi et de la France eux-mêmes. Le duc de la Trémouille et son parti avaient une haine mortelle contre le connétable Arthur de Richemond. Celui-ci vint loyalement, pendant la campagne de la Loire, offrir ses Bretons à l'armée royale. Le duc d'Alençon, endoctriné par la Trémouille, refusa de le recevoir et déclara que si Jeanne l'admettait à l'hon-

aao NOS ALLIES DU CIEL

neur de combattre sous son étendard, il se retirerait avec toutes ses troupes.

Jeanne fut atterrée, indignée. Une pareille division au moment où la France avait besoin de toutes ses forces, en face de l'ennemi, c'était une trahison, un crime de lèse-patrie. Elle le fit comprendre au beau duc qui se rendit à son éloquence patriotique et tendit la main au beau connétable. Le jour même. Français et Bretons réunis prenaient Beaugency et, le lendemain, gagnaient la bataille de Patay. Jeanne avait été l'ange de la réconciliation. Salut à l'union libératrice !

Charité libératrice.

Jeanne est aussi la charité. Elle proclame qu'elle est venue pour délivrer le bon peuple. Ses ennemis lui reprocheront un jour de s'être laissé approcher par les manants ; elle répondra naïvement : « Gomment les aurais-je repoussés ? C'est pour eux que je suis née. » Exquise parole ! Délicate générosité ! Jeanne n'a jamais pensé à elle-même. Elle est née, elle a vécu, elle est morte pour les autres, surtout pour les petits et les humbles. Aussi, le peuple l'aime de tout son cœur; il baise ses mains virginales, ses mains libératrices.

Mains consolatrices aussi ! Regardez-la, la vaillante enfant, à genoux sur le champ de bataille devant un blessé qu'elle panse ou réconforte. Sœurs de charité. Dames de la Croix-Rouge, voilà votre sœur aînée, votre modèle !

Elle ne craint pas d'envoyer ses hommes aux postes les plus dangereux, où d'ailleurs elle leur montre le chemin, quand c'est nécessaire j)our le salut et

riionneur de la France; mais, en dehors de là, elle est économe de leur vie. Vieille tradition française ! Elle déclare qu'elle ne peut voir sans frémir couler le sang de France.

Il n'y a que son sang à elle qu'elle est heureuse de voir couler ]30ur Dieu et pour la patrie. Et cependant, ô Jeanne, ton sang c'est bien aussi le sang de France, et le plus pur et le plus sacré. Trois fois, elle le verse sur le champ de bataille, en attendant de l'offrir tout entier au Seigneur et à la patrie sur le bûcher de Rouen.

On peut discuter pour savoir si Jeanne a été martyre de la foi; mais il est certain qu'elle a été martyre de la charité et du patriotisme. Salut à la charité libératrice !

Action libératrice.

La récompense de ces vertus, c'est la prise d'Orléans et la glorieuse campagne de la Loire. Les Anglais abandonnent la ville qu'ils regardent comme la clef de la France et battent en retraite, semant leurs blessés et leurs morts à Jargeau, Meung, Beaugency et Patay.

Patay, c'est l'apogée des exploits guerriers de Jeanne et c'est une des plus brillantes victoires de la France. D'autres en grand nombre l'ont emporté par l'importance des armées engagées et peut-être par la valeur des combinaisons stratégiques ; beaucoup, la plupart, l'ont égalée par le courage. Mais bien peu ont eu son importance, si on la considère dans l'ensemble des opérations dont elle a été le terme, bouquet de l'admirable feu d'artifice commencé par

les canons d'Orh'ans. Avec les batailles de Tolbiac, de Bouvines, de Denain et de la Marne, elle est un de nos miracles de résurrection ; elle est survenue au moment où la France écrasée semblait sur le point d'expirer.

Plus tard c'est la chevauchée vers Reims, à travers les villes qui rouvrent leurs portes au roi et à la France. C'est la cérémonie grandiose du sacre que Jeanne considère comme l'apogée de sa mission. Il me semble la voir entrer radieuse, sa bannière à la main , dans l'auguste cathédrale. Elle admire l'harmonie de ses lignes, ses voûtes sublimes, la splendeur de ses ogives et de ses rosaces. Elle ne se doute pas qu'un jour des hommes se disant chrétiens auront l'audace de bombarder cette merveille de grâce et de beauté, de profaner cette relique de la France, ce joyau de la chrétienté ! Elle chante au fond de son cœur Noël : Noël à Dieu ! Noël au Roi ! Noël à la France !

Sans doute les ennemis ne sont pas encore dehors ; ils resteront chez nous des années encore, moins malfaisants cependant que ceux de nos jours. Mais Jeanne leur a porté un coup terrible dont ils ne se relèveront pas. De plus en plus affaiblis, ils perdront sans cesse de nouveaux gages en France, à commencer par celui de Paris dont Jeanne prédit la reprise, jusqu'au jour où la répercussion de ses exploits les boutera complètement hors du beau royaume.

Sa mort elle-même, offerte à Dieu en holocauste pour sa patrie, aura une efficacité libératrice. Les ennemis ne la verront plus la bannière à la main s'élancer dans leurs rangs, mais ils la verront planer sur l'armée française. Ils se sont écriés en la voyant si grande et si vaillante dans la mort : Nous avons tué une sainte ! On ne tue pas les saintes, ou du moins

PATRIOTISME DE JEANNE d'ARC 22*3

on ne tue que leur corps. Leur âme continue là-haut l'œuvre à laquelle elle s'était attachée sur la terre et la conduit à sa fm. C'est ce qu'a fait Jeanne : Salut à la libératrice ! C'est bien elle qui a sauvé la France du xV siècle.

Page 1