‹ Nos alliés du cielChapitre 44 sur 47 · LA PREPARATION · texte numérisé non relu

LA PREPARATION

La France a ses défauts : vive et légère, elle se laisse parfois égarer par des mirages de bonheur et de liberté qui l'éloignent des sources vives. Mais le cœur est meilleur chez elle que la tête, et, quand on a touché son cœur, on en obtient les sacrifices les plus généreux. C'est par le cœur que Dieu la reconquiert et la ramène au devoir. Et c'est pour cela qu'il lui a révélé son propre Cœur et qu'il l'a prédestinée à son culte.

La Gaule.

Dès l'origine du Christianisme, ce divin Cœur apparaît à notre pays dans une lumière d'abord faible et discrète, mais qui grandit bientôt comme celle d'un astre, chassant les ténèbres et dissipant les brumes de l'atmosphère. C'est comme une immense et longue aurore messianique avec ses prophètes et ses précurseurs. Ils annoncent, ils saluent de loin l'Orient, la Splendeur, l'Amour infini qui viendra, dans la plénitude des temps nouveaux, éclairer et réchaufTer le monde refroidi par l'égoïsme.

Le Sacré-Cœur rayonne d'abord sur la Gaule.

Un des plus anciens monuments de l'épigraphie chrétienne, datant du second siècle, mentionne en toutes lettres le nom du Sacré-Cœur, et c'est justement à Autun que le cardinal Pitra l'a retrouvé en i83g, c'est-à-dire au chef-lieu du diocèse où ce Cœur s'est révélé (i).

Les Francs.

Le Sacré-Cœur rayonne sur le berceau de la France.

Dès que la jeune nation a reçu le baptême, elle se

(i) Voici cette inscription qui ornait la tombe d'un chrétien : « Sïilut, race divine du céleste Poisson au Cœur sacré ! » On sait que, dans les trois premiers siècles, le mot « poisson » désignait Jésus, parce que, ses lettres en grec étant les initiales des attributs de « Jésus-Christ, fils de Dieu, Sauveur », les chrétiens y ont vu un moyen de se comprendre entre eux sans être compris de leurs persécuteurs.

a/JO NOS ALLIÉS DU CIEL

tourne de tout son cœur vers le Cœur du Christ. La phrase la plus célèbre de la loi salique est : « Vive le Christ qui aime les Francs ! » Ce qui émeut nos pères, ce qui leur arrache ce cri d'amour, ce n'est pas la puissance ou la majesté du Sauveur, c'est son ardente charité ; ce n'est pas le Christ docteur, illuminateur, thaumaturge, juge des vivants et des morts, qu'ils acclament, c'est le Christ qui aime, donc le Christ avec son amour ou avec son Cœur, puisque le cœur est le symbole de l'amour ; c'est donc le Sacré-Cœur. Oh ! je le sais, le mot n'y est pas, il n'était même pas connu alors, mais la chose y est. On dirait que nos pères ont eu comme une vague intuition de la dévotion qui devait un joui' nous être si chère.

Le moyen âge.

Le Sacré-Cœur rayonne sur notre moyen âge.

La France des croisades s'oriente de plus en plus vers le Calvaire ; elle y découvre, dans le côté du Crucifié, son Cœur percé de la lance ; elle le trouve, suivant le mot de saint Bernard, « comme une perle précieuse, en fouillant le champ de son Corps ».

Ce grand saint, qui a si parfaitement incarné le clair génie et le cœur affectueux de sa patrie, parle ouvertement du Cœur de Jésus. N'est-ce pas la France qui semble s'écrier par sa bouche : « Oh ! qu'il est bon et qu'il est doux d'habiter dans ce Cœur. Trésor précieux, votre Cœur, ô miséricordieux Jésus... Et moi aussi, j'ai trouvé le Cœur de mon roi, de mon frère, de mon tendre ami, Jésus. Je l'invoquerai avec ferveur... Attirez-moi tout entier dans votre Cœur. »

Nombreux sont les livres où nos écrivains ont

PATRIOTISME DE LA B^'^ MARGUERITE-MARIE ^^l

nommé le Cœur du Christ. Sans doute ils n'en font pas l'objet d'un culte distinct, et ils pensent surtout à l'amour, à la bonté, à toutes les vertus qu'il symbolise. Mais ce que nous ajoutons à ce concept ne change pas au fond la nature de son objet. Un contemporain de saint Bernard, Richard de Saint-Victor, écrit dans son traité L'Emmanuel : « Rien n'est plus doux, rien n'est plus miséricordieux que le Cœur de Jésus-Christ. Jamais créature ne lui fut et ne lui sera comparable en douceur. Quoi de plus suave que ce Cœiu* ! »

Le Sacré-Cœur rayonne sur la famille française.

Saint Elzéar de Sabran, comte d'Arian, en Provence, écrit à sainte Delphine, son épouse : « Si vous voulez me voir, cherchez-moi dans la plaie du côté de notre doux Jésus. »

L'Eucharistie,

Le Sacré-Cœur rayonne dans l'Eucharistie si chère à nos pères.

La France était renommée au moyen âge pour son amour et son culte de l'Eucharistie. C'est pour cette raison que saint François d'Assise l'aimait tant, comme il nous le dit lui-même. Un pape français, Urbain IV, institua la fête du Corpus Domini, notre belle Fête-Dieu. Notre pays inaugura les processions du Saint-Sacrement. Mais qui ne connaît les relations intimes de ces deux dévotions, l'Eucharistie et le Sacré-Cœur ? Le Sacré-Cœur n'est-il pas le Cœur Eucharistique, ne bat-il pas dans la sainte Hostie? Comment la France aurait-elle aimé l'Hostie sans aimer ce divin Cœur? D'ailleurs la dévotion révélée à Marguerite-Marie semble avoir pour but principal

NOS ALLIÉS DU CIEL. — l8

24a NOS ALLIÉS DU CIEL

de raviver l'amour de l'Eucharistie, et de combattre l'erreur anti-eucharistique du Jansénisme en attirant les âmes à la communion.

Saint François de Sales et sainte Chantai.

Le Sacré-Cœur rayonne de plus en plus à mesure qu'on se rapproche des grandes révélations de Parayle-Monial.

Pendant le siècle qui précède Marguerite-Marie, un grand nombre d'âmes dans notre pays invoquent le Sacré-Cœur et plusieurs même sont favorisées de ses apparitions.

Un des phénomènes mystiques les plus intéressants de cette époque est l'intuition, ou plutôt la claire vision, que le fondateur et la fondatrice de la Visitation, saint François de Sales et sainte Chantai, ont des rapports que Dieu veut établir entre leur Ordre et le Gœm* de Jésus. Ils en parlent exactement comme leur illustre fille de Paray en parlera une soixantaine d'années plus tard.

Le 10 juin 1611, saint François écrit à sainte Chantai : « J'ai pensé qu'il nous faut prendre pour armes un unique Cœur percé de deux flèches, enfermé dans une couronne d'épines, ce pauvre Cœur servant d'enclavure à une croix qui le surmontera et sera gravé des sacrés noms de Jésus et de Marie. Ma fille, je vous dirai, à notre première entrevue, mille petites pensées qui me sont venues à ce sujet; car vraiment notre petite congrégation est un ouvrage du Cœur de Jésus et de Marne. Le Sauveur nioui^ant nous a enfantés par Vouverture de son Sacré-Cœur. » Coïncidence remar-

quable, le lo juin 1611, où ces mots furent écrits, était le vendredi après l'octave du Saint-Sacrement, jour que Notre-Seigneur, soixante-quatre ans plus tard, choisira pour la fête de son Cœur.

Saint François écrit en septembre 161 7 : « Gomme notre bonne Mère me le disait hier : « Si les Sœurs « de la Visitation sont bien humbles et fidèles à Dieu, « elles auront le Gœm^ de Jésus pour demeure. »

Voici mieux encore : le Saint baptise son Ordre de son vrai nom : « Les religieuses de la Visitation, qui seront si heureuses que de bien observer leurs règles, pourront porter le nom de Filles évangéliques, établies en ce dernier siècle pour être les imitatrices du Cœur de Jésus dans la douceur et l'humilité, base et fondement de leur Ordre, qui leur donnera le privilège et la grâce incomparable de porter la qualité de Filles du Sacré-Cœur de Jésus. »

Sainte Chantai fait écho à ces paroles et n'est pas moins expHcite : « Le Sauveur nous oblige spécialement, nous autres de la Visitation, par le don et faveur qu'il a faits à notre Ordre et à chacune de nous en particulier de son Cœur... Nous aurons V honneur de porter le titre de Filles du Cœur de Jésus... O mon Sauveur, qu'açons-nous fait à votre bonté de nous avoir destiné ce trésor de toute éternité en ces derniers siècles ? »

Les précurseurs immédiats.

Le i5 juin i6i5, Notre-Seigneur apparaît à une pieuse femme du Limousin, M"* de Neuvillars, et lui dit : « Voilà mon Cœur que je t'avais promis ; tu y

trouveras abondamment tout ce que tu saurais désirer (i). »

En 1643, l'année où le jansénisme remporte son premier triomphe et où paraît le livre hérétique d'Arnaud, De la fréquente Communion, M'"* d'Herculais, à qui son confesseur, imbu des idées nouvelles, a défendu de communier pendant six mois, a trois apparitions de Notre-Seigneur qui lui montre son divin Cœur avide de s'unir à notre cœur (2).

Le Sacré-Cœur rayonne plus encore dans l'apostolat du Bienheureux Père Eudes.

Ce célèbre et saint missionnaire prêche partout, avec un zèle et un succès prodigieux, la dévotion aux Très Saints Cœurs de Jésus et de Marie et fonde leur culte liturgique. On lui doit la première fête en l'honneur du Sacré-Cœur de Jésus qu'il fait célébrer en 1643 ; le premier autel dédié aux Cœurs de Jésus et de Marie, à Saint-Sauveur-le- Vicomte, en 1644 ; le premier hommage rendu par l'autorité suprême de l'Eglise à ces Saints Cœurs, c'est-à-dire l'approbation en 1666 de la Confrérie établie à Morlaix sous leur vocable.

C'est ainsi que, pendant plus de quinze siècles, le Cœur du Christ préparait et élargissait peu à peu la place qu'il devait occuper dans notre cœur. C'est une aube dont la clarté luit doucement sur les hauteurs des âmes privilégiées, en attendant que le grand soleil surgisse pour tous les yeux à l'horizon. Et voici que l'heure royale de son lever est arrivée ; l'âme française est prête pour la divine apparition.

(i) Vie de ISI^^ de Neuvillars, par le marquis de Brémond d'Ars. Migré, Nantes, 1889.

(2) Vie de Madame d'Herculais, par l'abbé F. Tournœr. Paris, Lecoffre, 1903.

Page 1