LA RÉVÉLATION
L'âme française de Marguerite-Marie.
L'àme française est ici représentée par une humble enfant que Dieu va chercher dans son village de Verosvres, comme il avait jadis été chercher Jeanne d'Arc à Domremy. Toute la piété, toute la tendresse, toute la pureté d'une longue série de générations chrétiennes nourries de l'Eucharistie s'épanouissent dans cette fleur du Val d'Or Gharolais. Aussi Dieu la transplante du monde dans le cloître de Paray-le- Monial, pour mieux garder son parfum virginal.
Mais ne croyez pas qu'il étouffe en elle les généreux sentiments dont il l'a ornée. Elle n'est pas perdue jîour son pays ; au contraire, elle va prier et mériter pour lui. Elle reste « bonne Française », titre que ses sœurs, les religieuses de Paray, revendiqueront quelques années plus tard pour elles-mêmes. Lorsque Notre- Seigneur lui annonce que la dévotion à son Cœur Sacré sera pour la France une source prodigieuse de bienfaits spirituels et temporels, elle s'en réjouit, elle s'empresse d'en faire part aux saintes âmes qui partagent ses sentiments.
Elle écrit, le 23 février 1689, à la Mère de Saumaise : « Ah ! que de bonheur pour vous et pour ceux qui contribuent à faire connaître et aimer le Sacré-Cœur! Car ils s'attirent par là l'amitié et les bénédictions éternelles de cet aimable Cœur de Jésus et un puissant protecteur pour notre patrie ! »
Le i5 septembre de la même année, elle écrit au
a/JS NOS ALLIÉS DU CIEL
Père Croîset : « Il me semble, je vous l'avoue, que cette dévotion servirait d'une grande protection à la personne de notre roi. Elle pourrait bien donner d'heureux succès à ses armes et lui procurer de grandes victoires. » Comme on sent bien qu'elle souhaite ces victoires du roi, c'est-à-dire de la France ! Elle y revient, en effet, bientôt dans la même lettre : « ... Si ce divin Cœur voulait manifester sa puissance en ce temps de calamité et de désolation, tant pour le soutien de la foi que pour le rétablissement de la paix en faisant triompher notre roi de ses ennemis, que de bonheur si cela était ! »
La calamité et la désolation de la France retentissent donc profondément dans le cœur de la douce moniale. N'est-ce pas un écho delà grande pitié du royaume qui faisait pleurer Jeanne d'Arc ? N'est-ce pas le plus pur patriotisme qui vibre dans ces pages ?
Dévotion universelle.
Certes, la dévotion au Sacré-Cœur regarde l'Eglise universelle et par conséquent toutes les nations. Ce serait une erreur théologique et une intolérable outrecuidance d'en faire une sorte de monopole pour notre patrie, et cette prétention est à cent lieues de notre pensée. Ce serait introduire le chauvinisme dans la religion, ce serait retourner à la conception païenne, philistine et moabite, du dieu national et xénophobe. Il est donc bien entendu que Notre-Seigneur ouvre les trésors de son Cœur adorable à tous les peuples de la terre, qu'il les appelle tous à jouir de son amour
et de ses bienfaits, qu'il les bénit tous dans la proportion où il les trouve fidèles à sa grâce.
Côtés français de cette dévotion.
Gela dit, il n'en est pas moins certain, historiquement certain, que la dévotion au Sacré-Cœur a des côtés français qui font grand honneur à notre patrie, mais demandent d'elle une plus grande fidélité avec une plus humble reconnaissance. Nous en avons pour garant le pape Léon XIII. Il écrivait, le 6 juillet 1899, à l'évêque de Marseille : « Si l'on considère les choses et les événements qui se déroulent sous nos yeux, on peut bien dire, sans crainte de se tromper, qu'î7 a été dans les desseins de la divine Providence d'unir la France au Sacré-Cœur par les liens d'une affection privilégiée. Elle vous appartient, en efl"et, cette admirable et sainte femme que Jésus- Christ a choisie tout spécialement pour propager au loin le culte de son Cœur par sa parole et par ses œuvres. » Nous ne dirons jamais rien de i)lus fort et de plus consolant pour notre patriotisme chrétien. C'est une nouvelle affirmation de cette prédilection du Christ pour la France, si souvent proclamée, comme nous l'avons vu, par le Saint-Siège.
Vierge française. Cité française.
C'est déjà une grande gloire pour nous que Notre- Seigneur se soit servi d'une vierge française pour révéler au monde languissant la dévotion de son
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Sacré-Cœur. C'est le premier titre que fait valoir Léon XIII en notre faveur. Ce beau fleuve qui va régénérer le monde a sa source dans notre pays, au cloître de Paray. Nous sommes fiers des rayons de science qu'ont émis nos génies, des révélations de la nature qu'ils ont jetées au monde. Mais que sont-elles ces révélations, au regard de celles qui nous découvrent les secrets de l'Amour infini !
Et combien nous devons aimer notre Paray-le-Monial et en être fiers ! Léon XIII l'appelait « la cité chérie du ciel, cœlo gratissima civitas ! » C'est le Bethléem où est apparue la bénignité de son Cœur, le berceau de sa dévotion bien-aimée. C'est le Nazareth où cette dévotion a grandi dans l'ombre. C'est la Jérusalem où il nous a fait entendre un écho plus attendri, semblet-il, des sublimes enseignements qu'il donnait jadis sur les parvis du Temple. C'est le Thabor, où il s'est montré à l'âme extasiée de Marguerite-Marie dans le rayonnement de sa tendresse.
Le Roi-prophète s'écriait : « Nous adorerons le Seigneur dans le lieu où ont reposé ses pieds. » Mais Jésus a visité ce coin de terre bourguignonne et française ; son regard en a béni les horizons ; ses pas en ont sanctifié le sol ; sa parole en a fait vibrer l'air. Voilà pourquoi nous allons en pèlerinage à Paray. Voilà pourquoi toutes les nations y sont venues adorer le divin Cœur, en se disant et en nous disant bien souvent : « Combien nous serions fières que Dieu nous eût ainsi visitées ! »
Il faut qu'il règne !
Mais la Révélation de Paray nous touche plus encore par les grâces qu'elle nous apporte. Bossuet a dit que
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Jésus, en mourant pour tout le monde, a cependant eu un regard particulier pour sa patrie. De même on peut dire que, en révélant son Coeur pour toutes les nations, il a eu un regard particulier pour la France. Il lui déclare qu'il veut régner sur elle et par elle sur le monde. C'est ce que Jeanne d'Arc faisait entendre à nos pères, c'est ce que Marguerite-Marie répète avec une solennelle insistance. C'est par là surtout que ces deux grandes âmes françaisej se rejoignent et fraternisent dans l'amour du Christ qui aime les Francs.
La royauté de Jésus-Christ, c'est l'idéal de saint Paul. Entendez-le s'écrier : « Oportet illiiin regnare, il faut que le Christ règne ! » Ne peut-on dire que c'est l'idéal de la France, que, si elle a mis cent fois son épée et son verbe au service de la Papauté, des chrétiens d'Orient, de toutes les saintes causes, c'était pour multiplier partout les trônes du Rédempteur ? Ce cri de l'Apôtre et de nos pères a eu un écho profond dans l'âme de nos deux libératrices.
La libératrice du xv'^ siècle nous enseigne que Jésus veut régner sur la France et par elle sur le monde ; sur la France, car il est son vrai roi dont Charles VII n'est que le lieutenant ; sur le monde ensuite, et c'était la grande idée de Jeanne d'aller, à la tête d'une armée franco-anglaise, soumettre les « hérites (hérétiques) de vie orde » en Allemagne, puis les infidèles en Orient.
La libératrice du xvii* siècle pense d'abord à l'Église universelle, et ensuite à la France. C'est la marche inverse, mais le même idéal. Elle s'écrie : « Ce divin Cœur régnera !... Il régnera malgré Satan!... Il régnera malgré ses ennemis f... » Mais elle veut aussi qu'il règne tout particulièrement sur sa patrie. Lui-même manifeste le désir qu'il en a et la manière dont nous pouvons et devons le satisfaire.
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La Fête du Sacré-Cœur.
La France fera régner le Sacré-Cœur, en répandant sa dévotion dans le monde, et en obtenant de l'Église l'institution d'une fête en son honneur. Dans la fameuse apparition de 16^5 où Jésus dit à la Bienheureuse : « Voici ce Cœur qui a tant aimé les hommes ! » il ajoute : « C'est pour cela que je te demande que le premier vendredi après l'octave du Saint-Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer mon Cœur. » En 1689, la sainte voyante écrit : « Ce divin Cœur a choisi le roi comme son fidèle ami pour faire autoriser la messe en son honneur par le Saint-Siège apostolique, et obtenir tous les autres privilèges dont il veut accompagner cette dévotion. »
Cette fête, si c'est la France qui doit la demander, c'est Rome qui doit l'accorder, et c'est l'Eglise universelle qui doit la célébrer. Mais il y a trois autres demandes qui regardent exclusivement notre pays, trois gages d'amour que le Christ lui réclame et en échange desquels il lui promet les plus grands bienfaits. Ces trois gages sont un Temple, un Hommage et un Etendard.
Demande d'un Temple national.
Un Temple d'abord. Marguerite-Marie écrit en août 1689 à la Mère de Saumaise : « Le Père éternel voulant réparer les amertumes et angoisses que l'adorable Cœur de son divin Fils a reçues dans la
maison des princes de la terre, iDarmi les humiliations et outrages de sa Passion, veut établir son empire dans le cœur de notre grand monarque, duquel il se veut servir pour l'exécution de ce dessein qu'il désire voir s'accomplir en cette manière, qui est de faire faire un édifice où serait le tableau de ce divin Cœur, pour y recevoir la consécration et les hommages du Roi et de toute la Cour. »
On voit, à la solennité du langage, l'importance que la messagère attache à ce message ; il ne s'agit pas là d'une petite chapelle privée, pour la dévotion personnelle du monarque, mais d'un édifice public où la nation, représentée par le roi entouré de toute sa Cour, viendrait honorer le Sacré-Cœur, il s'agit d'un temple national. Le Sacré-Cœur est Roi, il lui faut un palais. Louis XIV, le grand bâtisseur de Versailles, s'entendait à faire les choses royalement. C'est à lui tout d'abord que le Sauveur a pensé.
Il n'y a que deux peuples, si je ne me trompe, à qui Dieu a ainsi demandé directement un temple : ce sont Israël et la France. Chose curieuse, il veut que son Cœur demeure dans chacun d'eux. Il déclare dans la Bible que son Cœur sera dans le temple de Jérusalem tous les jours : « Et cor meum ibi cunctis diebus. » Combien plus réellement est-il présent dans nos tabernacles ! Et combien cette belle inscription est-elle mieux appropriée au temple qu'il nous réclame ! Soyez béni, ô mon Dieu, de cette grâce et de cet honneur, soyez- en béni au nom de toutes les générations passées et futures de votre France !
Demande d'un Hommage national.
Dans ce temple national, le Sacré-Cœur veut recevoir, nous venons de l'entendre, « la consécration et les hommages du roi et de sa cour ». Déjà, dans une lettre du 17 juin 1689, la Bienheureuse avait parlé de cette consécration. Elle rapporte que Jésus lui a dit ces paroles :
« Fais savoir au Fils aîné de mon Sacré-Cœur, — parlant de notre roi, — que, comme sa naissance temporelle a été obtenue par la dévotion aux mérites de ma sainte enfance, de même il obtiendra sa naissance de grâce et de gloire éternelle par la consécration qu'il fera de lui-même à mon Cœur adorable, qui veut triompher du sien, et, par son entremise, de celui des grands de la terre... »
Le roi représentait la nation tout entière. C'est donc une consécration nationale, c'est un hommage national que Jésus attend du souverain et de sa cour. Cet hommage c'est la reconnaissance publique, officielle, solennelle, des droits de son Sacré-Cœur, de sa royauté sur le monde et sur notre pays.
Lorsque le Sauveur appelle Louis XIV « le Fils aîné de mon Cœur », c'est comme s'il avait dit : « la France fille aînée de mon Cœur». L'expression dont il se sert ne se comprend en effet que par référence au droit d'aînesse de la France chrétienne. La France est la fille aînée de l'Eglise, qui est l'épouse du Christ : elle est donc la fille aînée de Jésus et de son Cœur. Et si le roi mérite ce titre splendide qui lui est accordé, c'est comme le suprême représentant de la nation. Notre-Seigneur nous montre par là qu'il n'oublie pas
nos origines. Il renouvelle ainsi le pacte de Reims, et quelle douceur, quelle tendresse dans ce titre qu'il n'aurait donné à aucun autre roi ni à aucun autre peuple de la terre !
Ah ! cet hommage que vous daignez nous demander, combien vous y avez droit, ô Roi des rois ! Votre Père vous a donné les nations en héritage, et, déjà, vous les possédiez par droit de naissance ; mais vous les possédez aussi par droit de conquête, puisque vous les avez rachetées par votre sang. Mais quels droits particuliers n'avez-vous pas sur la Fille aînée de votre Cœur, sur la nation à qui vous avez toujours témoigné tant d'amour ! Régnez donc sur elle, ô vous que Jeanne d'Arc proclamait le vrai Roi de France, régnez sur ses familles et ses cités, sur ses mœurs et sur ses lois, régnez sur son cœur par votre Cœur !
Demande d'un Étendard national.
Le Sauveur nous demande aussi un étendard orné de l'image de son Cœur. La France a souvent timbré ses drapeaux de divers emblèmes, lis, couronnes et soleils, qui rehaussaient leur symbolisme patriotique. Mais quel emblème plus glorieux et plus touchant que le Cœur royal de Jésus ! Et quel est le dessein du Christ en nous faisant cette troisième demande ? Il va nous le dire lui-même. Ce fameux message où il appelle le roi « le fils aîné de son Sacré-Cœur », se continue ainsi : « Mon Cœur adorable veut régner dans son palais, être peint dans ses étendards et gravé dans ses armes, pour les rendre victorieuses de ses ennemis.»
Ainsi donc, Dieu s'est toujours intéressé aux dra-
peaux de la France ! C'est lui qui donnait leur vertu victorieuse à la chape bleue de saint Martin, à l'oriflamme rouge de saint Denis, à la blanche bannière de Jeanne d'Arc. C'est lui qui avait tout particulièrement inspiré et comme dessiné ce dernier étendard, celui qui fut à la peine à Orléans et à Patay et à l'honneur au sacre de Reims. Et voilà que la sœur de Jeanne d'Arc reçoit elle aussi un étendard qui sera un signe de victoire.
Rôle de la Bienheureuse.
Un temple national, un hommage national, un étendard national, voilà donc les trois gages d'amour que nous demande le Sacré-Cœur. Rien qu'en nous les demandant, c'est un prodigieux honneur qu'il nous fait et un prodigieux amour qu'il nous témoigne. Mais de quels bienfaits il veut récompenser notre réponse à ses désirs ! Vous le voyez, nulle part ses adorables tendresses pour notre patrie ne se montrent avec plus d'éclat que dans les écrits et la mission de la Bienheureuse Marguerite-Marie. Aucune vie, avec celle de Jeanne d'Arc, n'intéresse plus notre patriotisme.
Le rôle de la pieuse Visitandine ne s'est pas borné à répéter les demandes et les promesses de son Dieu. Elle a travaillé comme un apôtre, elle a prié comme un séraphin, elle a souffert comme un martyr pour faire régner le Sacré-Cœur sur le monde et sur la France. Elle n'eut pas la mort tragique de la Pucelle, mais elle se consuma lentement sur un bûcher de souffrances dans les flammes de l'amour divin. Quand elle expira en 1690, elle n'avait pas vu ses i)ieux desseins
se réaliser ici-bas. Mais elle allait au ciel demander au Cœur de Jésus d'en hâter l'accomplissement. Soyons sûrs que, là-haut, elle n'oublie pas son pays et qu'elle prie plus que jamais pour qu'il réponde aux désirs du Sacré-Cœur et mérite ses bienfaits. Voyons donc ce que la France a fait et ce qui lui reste à faire pour réaliser le programme de son illustre enfant, ou plutôt le programme de son Dieu.