Approuvez-vous les massacres que l’on en fait? Pour
quoi ?
HIPpopoTtaAMUS AMPHIBIUS
Cet hippopotame baille affreusement. Notez les petites oreilles et les yeux demi-clos.
L’étymologie est une science bien fantaisiste! Nous en avons une preuve avec le nom du colosse qui nous occupe ici, car son nom, Vhippopotame, vient de deux mots grecs qui signifient « cheval de fleuve. »
s Et je vous demande si vous pouvez découvrir une ressemblance entre la monstrueuse créature et le noble animal dont un poéte a dit qu’il était la plus belle conquéte de Vhomme !
Je ne vais pas perdre votre temps et le mien 4 vous
ro décrire un hippopotame. Méme si vous n’avez pas eu Voccasion d’en voir un (vivant ou naturalisé) les photographies qui sont souvent reproduites vous renseigneront plus rapidement, et surtout plus exactement, que tout ce que je pourrais en dire.
Quelques informations compléteront son portrait. La longueur du personnage est de quatre métres. Sa peau, complétement dépourvue de poils, est d’un gris d’ardoise ; et elle offre une telle épaisseur qu’elle brave non seulement fléches, javelots et lances, mais aussi le plomb des fusils 5 ordinaires.
La téte est, pour ainsi dire, tout en machoires. Le crane est d’une petitesse disproportionnée avec la masse du corps, et le médiocre volume de la cervelle qui s’y loge indique que l’animal est d’une stupidité démesurée. 10
Jen aurai terminé avec la présentation de ce soi-disant cheval en notant que ses machoires, actionnées par des muscles d’une grande puissance, sont armées de dents énormes qui peuvent infliger des blessures terribles.
La description ne s’applique qu’a la grande espéce, qui 15 passa longtemps pour étre unique. Mais, il y a une vingtaine d’années, on découvrit, dans les régions marécageuses de la Libérie (Afrique occidentale), une espéce naine, dont la téte est proportionnellement plus fine, et qui n’atteint qu’une longueur d’un métre et demi. 20
La grande espéce est répandue dans une bonne partie de PAfrique: on la rencontre dans les eaux du Nil et on la retrouve dans le Sud du continent, soit dans le Natal.
Elle est exclusivement africaine. Tandis que l’éléphant et le rhinocéros habitent aussi bien l’Asie tropicale que le 25 continent noir, Vhippopotame ne parait pas avoir jamais émigré hors de sa patrie actuelle.
Nous avons eu, en France, nos éléphants et nos rhinocéros, que nos trés lointains ancétres connurent et chassérent. Mais, jusqu’ici, nous n’avons point découvert 30 dans notre sol des ossements fossiles d’hippopotame.
Apres cette excursion dans le domaine de la paléontologie (science qui s’occupe des espéces animales disparues) étudions les moeurs et habitudes de notre gigantesque amphibie.
J’ai fait observer qu’il est stupide, et, sous peine de passer pour un calomniateur, il me faut apporter mes preuves. Les voici:
Observons d’abord que ces géants peuvent se passer
5d’intelligence. Quels ennemis ont-ils 4 redouter? Ce n’est ni le lion ni le crocodile qui oserait s’attaquer 4 une pareille masse, que précédent des machoires formidables : d’un seul coup, elles peuvent broyer une barque ou couper un négre . . . en deux parties plus ou moins égales!
to Ils n’ont pas a se lancer dans des calculs compliqués pour se procurer de la nourriture: les lacs et riviéres ot ils passent le plus clair de leur temps abondent en herbes aquatiques qwils broutent nonchalamment, entre deux sommeils.
15 La nuit venue, ils s’aventurent sur la rive, y savourent Vherbe tendre et les feuilles des arbustes, poussent trés rarement laudace jusqu’a pénétrer dans les plantations des indigénes, qu’ils dévastent comme vous pouvez l’imaginer !
En fait d’ennemis, ils n’ont 4 redouter que les hommes, et
2oc’est la que se manifeste leur imbécillité. Les piéges les plus grossiers les attrapent !
Mais, avant de parler des diverses facons dont on les chasse, continuons l’étude de leurs mceurs. A terre, ils marchent pesamment. Encombrés par leur carapace gon-
25 flée de graisse, pourvus de jambes trop courtes pour leur poids, ils n’avancent que péniblement, et en soufflant d’une maniere si bruyante qu’on les entend de trés loin.
Encore, s’ils allaient seuls ou par couples visiter de nuit les plantations environnantes! Mais, d’humeur craintive,
3oils se réunissent alors par bandes de quinze a vingt tétes, et ce sont autant de soufflets de forge dont les sifflements retentissent a des kilometres a la ronde!
Par contre, ils ne connaissent pas de rivaux comme nageurs. Aucun amphibie ne peut rester sous l’eau aussi
longtemps qu’eux, et c’est un jeu pour ’hippopotame que de marcher sur le lit d’un lac profond d’une quinzaine de métres, et de ne remonter a la surface que toutes les dix ou douze minutes pour remplir d’air frais ses poumons.
Peu leur importe de peser plusieurs milliers de kilogrammes! Ils nagent avec une telle rapidité quils dépassent, comme en se jouant, une barque manceuvrée par de vigoureux rameurs. Un explorateur affirme avoir calculé, chronométre en main, qu’ils peuvent, lorsqu’ils sont poursuivis, nager a la vitesse de 35 kilométres a l’heure! 10
La nature ne les a pas comblés de ses dons. Ils sont affreusement myopes, et, 4 la distance d’une vingtaine de métres, prendraient facilement un arbre pour un homme.
Ils sont un peu mieux favorisés quant 4 louie: leurs oreilles, ridiculement petites, enregistrent assez nettement 15 le bruit des rames 4 deux cents métres de distance.
Un seul sens est bien développé chez ces pesantes bétes : Vodorat. Quand la direction du vent s’y préte, ils sentent Vodeur de Vhomme de fort loin. Si leurs larges naseaux Venregistrent durant une expédition terrestre et nocturne, 20 toute la bande, prise d’une terreur panique, rebrousse brusquement chemin a travers les hautes herbes en renversant tous les obstacles.
Les indigénes ont de nombreuses raisons pour chasser ces colosses. Et, d’abord, ils sont friands de leur chair, bien 25 qu'elle soit trop musquée pour le palais d’un Européen.
Puis, ils tirent grand parti de sa peau, dont ils font des boucliers, impénétrables pour les armes blanches.
Les dents ont une grande valeur commerciale. Leur ivoire est beaucoup plus fin que celui des défenses d’élé- 30 phant, et, pendant deux siécles, on s’en servit exclusivement pour fabriquer de fausses dents — humaines!
Enfin, les hippopotames prennent 4 l’occasion tant de libertés avec les champs de millet des malheureux négres
que ceux-ci organisent contre ceux-la des guerres d’extermination. Et, de fait, les hippopotames ont disparu totalement de plusieurs régions ow ils abondaient encore il y a cinquante ans.
s Deux sortes de piéges sont employées par les négres. Tantdét, ils disposent, au fond de la riviere ou du lac, de grosses lianes tordues en nceud coulant; et, si ’hippopotame a la mauvaise idée d’engager sa téte dans la boucle, c’en est fait de lui! Il périt d’asphyxie.
ro Tantdt, ils creusent une profonde fosse dans la sente que suit une bande, au cours de ses promenades nocturnes, et, naturellement, ils ont soin de dissimuler le trou sous une couverture de feuillage.
Et Vanimal qui tombe dans la trappe y est recu par un
t5épieu qui vous l’éventre proprement — livrant ainsi a Vheureux chasseur assez de viande pour nourrir sa famille pendant des mois!
Les chasseurs européens s’attaquent rarement a ces animaux dont la poursuite est considérée comme un exploit
20 de bien douteuse gloire.
I suffit a un bon tireur d’avoir un bon fusil pour ne point revenir bredouille. Installé sur la rive du lac, il n’a plus qu’a attendre le moment ot l’animal vient respirer a la surface.
25 Et, durant ce méme moment, le gibier offre aux balles (généralement munies d’une pointe d’acier) toutes les parties réellement vulnérables de sa volumineuse personne : les naseaux, les yeux, les oreilles.
En terminant, je poserai cette question, aprés bien
30d’autres auteurs: l’hippopotame peut-il étre considéré comme une béte féroce ?
La réponse est que, d’une facon générale, il est dépourvu d’humeur agressive. J’ai dit que l’odeur humaine le met en fuite, S’il la sent tandis qu’il somnole en bande 4 la
surface de l’eau, il se laisse aussitét couler 4 pic, et ne réapparait que dix ou douze minutes plus tard, et en un point trés éloigné de son plongeon.
Mais on l’a vu s’attaquer 4 Vhomme sans que celui-ci
Vait provoqué. Alors que l’on construisait un pont sur le s
Zambéze, prés des célebres chutes de Victoria (découvertes par Livingstone), il arriva trés fréquemment que des barques, transportant des ouvriers noirs, furent attaquées par des hippopotames qui broyérent et les esquifs et les passagers.
Et, tout récemment, un ingénieur anglais, qui se baignait dans un lac de la Rhodésie, fut coupé en deux par les machoires d’un de ces monstres, sous les yeux de sa femme et de ses amis qui suivaient ses évolutions.
QUESTIONS