CASTOR CANADENSIS
Un merveilleux ingénieur des eaux et foréts. Il se connait en construction de canaux, aqueducs, et exploitation de bois. Le castor nage comme un poisson, mais sur la terre et surtout sous les arbres il est plus ou moins maladroit. Ainsi on a pu prendre cette photographie prés du Lac Calédonie au Canada.
INGENIEURS ET ARCHITECTES
Le castor, que nos ancétres appelaient biévre (d’ot le nom du petit affluent de la Seine qui traverse plusieurs quartiers de Paris), fut jadis trés répandu dans toute |’Europe occidentale, ot il n’a survécu qu’en Camargue et dans la vallée de l’Elbe, grace a la protection des propriétaires riverains.
Dans ces deux régions, il a renoncé aux habitudes de son espéce, ne vit plus en colonies, et se contente de creuser des terriers dont les issues débouchent sous le niveau de l’eau par des plans inclinés. On ne peut étudier les moeurs de ce gros rongeur que dans les régions ot il a conservé une liberté d’allures qu’il a perdue depuis des siécles en Europe.
on
go NOS AMIS LES BETES
C’est surtout au Canada qu’il est facile d’observer les faits et gestes de cet animal, dont on ne saurait trop vanter Vintelligence. Une difficulté se présente: il est noctambule par principe. Mais il se montre parfois en plein midi
sdans les districts ot il n’est pas pourchassé a outrance, notamment quand son dévouement a la chose publique — j’entends dire: aux intéréts d’une communauté composée de plusieurs familles — le porte a s’élancer hors de sa hutte pour courir consolider une digue qui vient de céder sous la ropoussée des eaux.
Cet esprit de dévouement est exploité par les trappeurs, qui recherchent sa précieuse fourrure. Ils font un trou dans le barrage édifié par les castors pour créer un lac artificiel autour de leur village. L’eau baissant aussitdt de
rsniveau, les rongeurs se précipitent hors de leurs huttes semi-souterraines pour constater la cause de accident et procéder a des réparations. Hélas! Les pauvres ouvriers sont massacrés par les inhumains chasseurs aux aguets.
Tant d’études ont été publiées sur Vintelligence du cas-
2zotor, sur son admirable entente de l’architecture et des « travaux publics » que nous nous contenterons d’effleurer ici le sujet. Les joies de la famille lui sont si chéres que les enfants s’attardent aux cétés de leurs parents longtemps apres leur complet développement. C’est a croire que la
25 gent castor a ses vieux garcons et ses vieilles filles qui ne se décident pas a dire adieu aux auteurs de leurs jours! Un fait certain, c’est que les trappeurs canadiens trouvent parfois dans la méme /oge un couple de vieux castors et des individus provenant de plusieurs portées déja anciennes.
30 =Lorsqu’ils se voient contraints a fonder une nouvelle colonie, ils font choix d’un lac aux eaux profondes, communiquant avec d’autres lacs par des canaux naturels, ou encore d’une région plate et boisée que traversent les multiples bras d’une riviere. Le voisinage immédiat des
INGENIEURS ET ARCHITECTES QI
foréts les préoccupe moins que la possibilité de régler le niveau de Veau au « rez-de-chaussée )» de leurs demeures.
Aussi, avant d’élever leurs loges circulaires, s’attellent-ils ala construction du barrage qui régulisera l’écoulement des eaux grace a louverture plus ou moins large qui le perce 5 en son milieu et qui fait office d’écluse. La longueur de cet ouvrage peut atteindre deux cents metres, et c’est un véritable monument édifié pour durer pendant des générations. Large de trois métres a trois métres et demi a la base, de trente 4 quatre-vingt-dix centimétres a la créte, 10 haut de plus de deux métres, il est construit de branches solidement fixées dans le lit du lac, et un enduit de boue et de gravier fortement comprimés le rend tout a fait imperméable.
Le cas du castor illustre admirablement la délicate ques- 15 tion de Vinstinct et de l’intelligence: des habitudes acquises par l’espéce et des habitudes conquises par l’individu. On a plusieurs fois observé que des castors, émigrés dans une région peu boisée, trouvent plus profitable de construire leurs digues avec des pierres, quwils entassent convenable- 20 ment et qu’ils mac¢onnent d’un mortier fait de feuilles et de boue. On connait un de ces barrages de pierres, long de plus de deux cents métres, qui sert a des colonies depuis un siécle !
Considérons maintenant la construction de la loge, et notre admiration deviendra de Venthousiasme. Si la digue, ouvrage de défense commune, est édifiée une fois pour toutes, la hutte, ouvrage de confort individuel ou familial, est reconstruite chaque année. Ce n’est pas qu’elle soit hors d’état de durer plusieurs années ; mais la 30 propreté proverbiale de ses habitants ne s’accommode pas des amas de détritus et d’ordures accumulés pendant les longs mois de Vhiver; et, calculant sans doute qu’un nettoyage a fond lui cotiterait plus de travail qu’une recon-
bo mn
struction, le rongeur entreprend l’édification d’un nouveau logis dés les premiers jours de septembre.
Ses dimensions varient. Un jeune ménage se contentera d’un diameétre de deux métres, alors qu’un vieux couple s chargé de famille donnera a sa loge une largeur de quatre a cing métres. L’épaisseur des murs est communément de soixante centimetres ; comme les digues, ils sont construits de branches cimentées avec de la boue laborieusement pétrie et comprimée, que les premiers froids rendent aussi rodure et résistante que la pierre. La hauteur extérieure, mesurée au-dessus du niveau de l’eau, varie entre un et deux métres.
Chaque hutte posséde généralement deux portes donnant sur des plans inclinés qui permettent aux locataires de 1s gagner sans bruit, et rapidement, le fond du lac ou de la riviere. Les ouvriers ont eu soin de prendre au méme endroit, juste au pied de la maison, la boue dont ils en ont bétonné la votite, et excavation ainsi produite forme une cuvette spacieuse qui, par sa profondeur méme, facilite 2oleurs ébats quand Vhiver a épaissi la surface congelée. En outre, ils amorcent sur cette cavité une tranchée, creusée dans le lit du lac, longue de quarante a cinquante metres, et qui leur permet, lorsque la glace menacerait de les emmurer dans la loge, de gagner les profondeurs de l’eau pour en 2s5rapporter les racines aquatiques dont ils se nourrissent. Quand les circonstances l’exigent, la colonie entreprend des travaux gigantesques. Si deux lacs sont séparés par un terrain plat et dénudé, nos ingénieux rongeurs les relieront par un canal qui pourra mesurer un metre de largeur, 30un demi-métre de profondeur, et de cinquante a soixante métres de longueur. On cite des cas authentiques de castors qui creusérent des tunnels entre deux lacs séparés par un terrain accidenté! Et voici qui apparait encore plus merveilleux comme trait d intelligence: quand des castors
INGENIEURS ET ARCHITECTES 93
trouvent que la forét qui leur fournit subsistance et matériaux est trop éloignée, ils creusent un canal entre la rive du lac et l’orée du bois pour lui faire charrier troncs et branchages !
Dans lVintérieur de la hutte, sur des plates-formes aménagées contre le mur circulaire, les habitants s’arrangent des lits de fibres de bois ou d’herbes. Ils renouvellent fréquemment ces matelas, car ils ont fait provision de matiéres premieres, et prennent soin, durant la belle saison, de transporter dehors les matériaux souillés. L’existence doit étre douce dans ces loges, ot l’atmosphére conserve une agréable tiédeur pendant les plus rudes hivers.
Outre les travaux que nous venons d’énumérer, les castors ont soin de creuser sous les rives du lac une bonne douzaine de tunnels qui conduisent par un plan incliné a autant de chambres souterraines ot la colonie se réfugie en cas de danger. En somme, grace a sa prudence et a son intelligence, le castor n’aurait aucun ennemi a redouter, si la beauté de sa fourrure ne lui valait pas Vhostilité de Vhomme. Les murs de sa demeure résistent presque toujours aux pesées de Vours, et le lynx qui surprend un castor en promenade ne remporte pas souvent l’avantage, car ces vigoureux rongeurs se défendent avec la ténacité du bouledogue, et se font tuer plutdt que de desserrer les dents, quand elles se sont enfoncées dans la chair d’un ennemi.
Essayons de reconstituer en ses grandes lignes l’existence du sympathique rongeur. Dés que les riviéres, aprés la débacle des glaces, reprennent leur cours, les vieux males entreprennent des excursions qui, par les chaines de lacs, si nombreuses au Canada, les conduisent a plusieurs lieues du village, cependant que les méres et les petits restent au logis, et ne s’en éloignent que pour de courtes promenades.
Les chefs de famille reviennent bientdt, inspectent les barrages, en consolident les points faibles, réparent les dé-
iS}
ie)
gats, songent déja a rassembler les provisions d’écorce pour Vhiver. Mais le soleil de l’été canadien est ardent, et les castors, qui n’aiment pas la chaleur, ne s’aventurent hors de leurs huttes que tard dans l’aprés-midi. Le lac se transsforme alors en cour de récréation, et lon peut voir les meres et les jeunes grimper sur les démes de leurs demeures pour faire une partie de toboggan, se laisser glisser dans Veau, et s’y ébattre.
Puis, la joyeuse colonie se répand sur la rive, broute les rotendres pousses des arbres, s’attaque aux peupliers, aux mérisiers et aux érables. C’est toujours un male qui se charge de la besogne: en deux minutes, ses dents actives ont jeté a bas un arbre large de huit a dix centimetres 4 la base, et, a lui seul, il triomphe en moins d’une heure d’un ts tronc trois fois plus gros, dont les femelles et les petits dévoreront les feuilles.
Et nous en avons assez dit, sans épuiser le sujet, pour montrer que le castor est une créature intelligente et sociable, digne de nos sympathies.
QUESTIONS