‹ Nos amis les canadiensChapitre 48 sur 109 · LA SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE DE QUÉBEC · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE DE QUÉBEC

Les vainqueurs, malheureusement, ne purent forcer les portes de Québec : l'honneur était vengé, mais le Canada était perdu.

Tout le monde sait la suite. En 1763 était signé l'un des traités les plus désastreux de notre histoire, le traité de Paris, qui ratifiait, en même temps que celle des Indes, la perte du Canada.

Il sera bien permis à qui a vécu et revécu cette dramatique histoire sur place d'en tirer, sans la moindre prétention, deux conclusions évidentes, deux leçons dont nous pouvons profiter :

La première, c'est que, cette fois encore, le cou-

rage français a manqué de sang-froid, qu'il est toujours bon pour un Montcalm d'avoir un Lévis à côté de soi, meilleur encore de le porter en soi-même.

La seconde, qui a été conGrmée par l'histoire militaire de la Révolution, vient de recevoir, il y a peu d'années, un éclatant témoignage de la conquête d'un nouveau peuple indépendant par l'Angleterre, c'est que les plus beaux héroïsmes ne peuvent rien sans des troupes régulières assez nombreuses, que la bonne volonté des milices ne peut suffire et que l'habitant est impuissant à se défendre sans le soldat.

A cause de la formidable puissance de sa position Québec est-il à jamais perdu pour nous ? et en raison de cette puissance plus sûre encore, la flotte anglaise, qui peut en quelques heures être aux bouches du Saint-Laurent, en remonter le chenal et croiser sous Québec, nous verrons flotter, longtemps encore, sans doute, là où jadis éclatait en pleine lumière le drapeau blanc fleurdelisé que l'ancienne monarchie française n'a pas su y maintenir, — le pavillon rouge étoile de bleu, gardé par la gueule des canons, à 130 mètres au-dessus du fleuve.

Mais il y a des manières toutes modernes de prendre ou de reprendre un paj^s, et la principale est la colonisation.

Les immenses espaces du Dominion tendant naturellement à se disjoindre en deux parties, VOuest, de plus en plus anglais et américain et que semblent guetter les Etats-Unis ; VEsl ou Bas-Canada, le vrai

foyer de la race canadienne-française, dont Québec est le centre, nous mesurerons plus loin quels précieux avantages retireront ensemble et le Canada et la France, d'un courant plus accentué d'émigration française dans la province de Québec, où semblent nous appeler sans trêve les souvenirs pathétiques de «l'année terrible» et le fin sourire immortel du marquis de Montcalm.

P. -S. — La première conférence que je fis sur ce beau sujet, ce fut en revenant du Canada, en 1907, à l'Ecole spéciale militaire d'infanterie de Saint- Maixent, sur la demande de M. le lieutenant-colonel Lavisse, commandantlEcole ; je me rappellerai toute ma vie l'impression profonde que je ressentis en évoquant la noble figure de Montcalm , — mitraillé que j'étais par le jeune regard martial de ces 300 élèvesofficiers, encadrés par l'état-major de leurs maîtres. La conférence s'acheva suivant la règle de l'Ecole militaire, dans le silence le plus profond. Deux jours après M. le colonel Lavisse m'écrivait :

Vous eussiez été heureux comme moi, si vous aviez pu entendre comment vos auditeurs parlaient de votre conférence. Vous les avez émus.

Vous n'aurez point de déplaisir non pUis en apprenant que l'Ecole militaire d'infanterie enverra demain sa quotepart au Comité de Vauvert pour l'érection de la statue de Montcalm.

Telle est encore la vivante action de Montcalm sur notre jeunesse militaire française.

Importance et complexité de la question.

1. L'influence française. — La cordialité canadienne. — La générosité. — La gaieté. — L'esprit de famille et la fécondité. — La manière d'envisager la mort, les cartes de Messes. — La foi.

Amour des belles choses : goût de la parole. — Manque de

nuances, d'esprit critique et de travail. En somme les Canadiens ont le cœur français.

2. L'influence anglaise. — Goût politique pour l'Angleterre: la tolérance, l'esprit d'association. — Le respect de l'autorité. Loyalisme anglais. — L'alcoolisme.

3. L'influence «américaine». — L'honnêteté delà rue. — L'indépendance des jeunes filles : le flirt américain. — La facilité de la morale financière. — La corruption politique. — La prodigalité. — La crise du service. — Le sentiment démocratique. — La politesse canadienne.

Invasion de la presse américaine et des sports brutaux. Conclusion GÉNÉRALE. — Sur le caractère canadien. — Le Canada semble vouloir résister à l'invasion américaine.

Jamais, sans doute, même en 1763, l'année où elle l'a perdu, la France ne s'était occupée autant du Canada que ces dernières années. L'opinion publique française a, si l'on peut dire, découvert de nouveau le Canada, comme elle est en train, par un mouvement incessamment varié qui lui plaît, de découvrir, depuis, la République argentine.

L'existence de notre ancienne colonie a été attestée avec éclat en 1908 aux hommes d'affaires par la discussion du traité de commerce franco-canadien,

au grand public par les fêtes du tricentenaire de Québec, si àprement controversées là-bas, si unanimement applaudies chez nous, au monde catholique par le splendide Congrès eucharistique de 1910; si bien que le changement intérieur de la politique canadienne en 1911 a particulièrement intéressé et intrigué tous ceux en France, et ils sont de plus en plus nombreux, qui ne se contentent point d'avoir l'attention fixée sur leur nation.

Cartier, Champlain, Montcalm, littérature, foi, langue, émigration, colonisation, l'on a touché à tout dans nos journaux et dans nos revues, et nous essaierons plus loin nous-même de dire notre avis motivé sur quelques-uns de ces grands problèmes.

Mais ceux qui aiment à ne pas s'en tenir à l'écorce des choses, posent souvent cette question : Qu'est-ce que l'âme canadienne ? estimant avec raison que la réponse éclairerait par l'intérieur même tous les autres sujets.

Les réponses fournies oralement sont singulièrement différentes, selon qu'elles émanent de Français qui ont souffert au Canada ou d'autres qui n'ont fait (et ce n'est pas très difficile) que de le traverser plus ou moins triomphalement : ceux-ci, tout chauds de leurs succès, affirment que c'est une âme merveilleuse, les autres répondent crûment qu'elle est un ramassis des défauts des deux races, française et anglaise.

Cherchons, après deux ans d'observations, mûries par trois ans de réflexions, à éclairer ce problème

très épineux, qui, trop rapidement effleuré, conduit, chaque jour, à de grossières méprises et, consciencieusement étudié, peut encore laisser passer bien des erreurs, par la généralisation excessive de faits particuliers.

Sans se réclamer de la fameuse école du moyen âge, qui prétendait que « l'homme » n'existe pas, qu'il n'y a que « des hommes », on devine la difficulté, après avoir lu ou cru lire dans bien des ômes canadiennes, de tirer d'elles une àme moyenne, qui sera comme la résultante de celles-là, sans représenter peut-être une seule d'entre elles au complet, et tout en tenant compte des multiples différences d'éducation, de milieu, de conditions d'existence qui séparent, par exemple, l'habitant des cabanes perdues en forêt du citadin des grands centres populeux.

L'âme humaine est dans son fond toujours et partout la même : c'est l'unique raison pour laquelle la grande occupation qui nous intéresse en ce monde, pour ne pas dire la seule, est de regarder ceux que nous appelons si justement nos « semblables ». Cependant « nos semblables » offrent entre eux et avec nous de menues différences, dont l'intérêt vient précisément de ce que nous savons que le fond demeure identique, et une âme espagnole n'est pas, à tout prendre, exactement une âme japonaise ni même une âme italienne.

Nous allons donc tenter, en parcourant ce qui nous est apparu des caractères et des mœurs de la

Nouvelle-France, d'en extraire 1 ame canadienne : nous ne parlons, bien entendu, que des hommes qui étaient exclusivement désignés par le nom de Canadiensjusqu'à ces dernières années, c'est-à-dire des 2 millions de Canadiens-Français qui occupent le Dominion, surtout dans ses provinces orientales '. Leur psj'chologie, dune complexité extrême, est spécialement malaisée à établir, tout au moins dans ses facteurs, car, si deux races coexistent sans fusion au Canada, trois influences se sont évidemment amalgamées dans l'àme canadienne, puisque, née française, elle est travaillée lentement et patiemment par l'Angleterre depuis cent cinquante ans, fortement et brutalement par les Etats-Unis, par « l'Amérique », comme on dithi-bas, depuis un demi-siècle. Je vais m'appliquer à distinguer, en suivant l'ordre chronologique, chacune de ces trois sources qui viennent former, par un mélange intime, le lac transparent de l'àme canadienne.

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