L'Influence française
La France éclate dès la première rencontre avec un Canadien, et surtout une Canadienne. Nous sommes sociables, ils sont cordiaux : ce mot, s'il n'existait pas, devrait être inventé pour eux. Là-bas,
1. Nous adoptons le chiffre indiqué par la Chambre de Commerce française de Montréal dans sa belle publication de luxe si documentée, éditée à l'occasion de ses noces d'argent, le Cnnada et la France, 1SS6-ÎDU.
la personne à qui vous êtes présenté pour la première fois, ne profère pas notre habituelle formule si souvent démentie par la glace du ton : « Enchanté de faire votre connaissance », mais cet enchantement se marque réellement sur la figure et dans toute la façon d'être du Canadien. Pour lui, qui que vous soyez, vous êtes comme un parent éloigné qu'il
toujours attendu et qu'il voit arriver enfin. Il ne ait pas votre connaissance, il vous reconnaît. Sa joie, qui vient du coeur, fuse dans ses yeux, dans ses rires, dans ses paroles. Et comme vous vous apercevez vite que cette chaleur d'accueil, il la réserve surtout aux Français, vous l'aimez aussitôt de vous donner ce double sentiment, à savoir à quel point il est Français, et à quel point vous-même vous l'êtes aussi.
Jadis tous les Français indistinctement étaient l'objet d'une réception pareille, mais nos cousins d'outre-mer apprirent à leurs dépens que tous les Français qui passent l'Océan ne sont point également recommandables, et ils tâchent à présent de n'ouvrir les bras qu'à ceux qui leur offrent quelque garantie. Dans ce cas, vous êtes étonné de l'accueil : à peine êtes-vous débarqué que, suivant un gracieux usage, l'on vient spontanément vous voir.
L'hospitalité est, dès le premier jour, complète : la table d'une famille canadienne devient dès l'abord votre table, l'on se met en frais pour vous faire, par tous les moyens, plaisir, et, pour peu que vous ne résistiez pas, l'on vous fait pénétrer dans cinquante
maisons. Il n'est point de pays où il soit plus facile dètre reçu : manifestement, il ne s'agit point de réceptions banales. C'est vraiment l'amitié, lamitié sincère et durable, qui vous est offerte dans la plupart de ces milieux, sans que l'on connaisse ces différentes nuances qui forment comme les stages étiquetés de ce sentiment dans nos vieux paj's : se rencontrer, s'observer, se montrer de la sj'mpathie, nouer des relations, être amis, être intimes. L'on croirait que les Canadiens, malgré leur amour de la poésie, n'effeuillent jamais la marguerite pour savoir s'ils aiment un nouveau venu « un peu, beaucoup, passablement, passionnément, pas du tout » ; ils ne connaissent qu'une seule manière, l'intimité, dans laquelle généreusement se partage tout, occupations et idées.
Si vous êtes de ces âmes froides et distinguées, qui font principalement consister la civilisation dans le passage correct et méthodique d'une étape du cœur à l'autre, vous serez choqué, trouvant que ces étrangers se jettent bien à votre tète. Si le ciel vous a donné l'une de ces âmes naïves et aimantes que touche l'affection sous toutes ses formes, — au sortir de 5.000 kilomètres de vagues et au bout de la froide traversée des Etats-Unis, vous trouverez incomparable ce charme de l'accueil canadien, qui explose, tel leur printemps au lendemain même de la dernière gelée : leur cœur, pas plus que leur climat, ne connaît de demi-saison.
Cela, c'est de la France, mais, hélas! de l'ancienne
France, alors que la confiance réciproque régnait chez nous, avant la Révolution , avant l'affaire Dreyfus, avant le déchaînement de tant de querelles intestines, politiques et religieuses, dont la lassitude commence d'ailleurs use faire chez nous heureusement sentir.
Dès le débarquement, l'on s'aperçoit que ce peuple jeune (les Canadiens aiment à s'intituler de la sorte) a conservé toute sa jeunesse de cœur et ne songe pas à se plaindre comme le jeune poète désabusé du vieux monde :
Je suis venu trop tard, dans un monde trop vieux '.
L'enthousiasme suit : ils ont l'applaudissement prompt, l'admiration facile, l'éloge à bout portant. Il n'est point de pays où le succès s'empresse plus au-devant de quiconque, prêtre ou laïc, possède une once de talent, surtout s'il est Français.
Les questions de sentiment, comme il fut de tout temps en France, mais là plus encore, les intéressent au plus haut point : ils s'en informent sur chacun, voire un peu indiscrètement. Ils aiment qu'on aime ou qu'on ait aimé. De leur côté, ils aimect l'amour, et les jeunes gens le cultivent franchement, ardemment, à face ouverte, sans rien craindre. Ce pays aux larges horizons, à la puissante nature, au long hiver lumineux ou étoile qui fouette le sang et anime les teints, crée une atmosphère de sentiment,