Presse de Montréal, du 2 mal
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turelle du monde, avec une patience et une longanimité infinies, faites de bonté sans doute, et aussi de la salutaire pensée que, demain peut-èti'e, ils auront besoin pour leur propre troupeau d'une patience égale chez les autres.
Malheureusement, les Canadiens du peuple rappellent aussi nos pères par le défaut d'hjgiène.qui amène encore, en dépit des vaillants efforts des médecins, une considérable mortalité infantile. La façon dont les parents, dans le peuple comme dans la classe cultivée, parlent des enfants qu'ils ont perdus, la manière générale d'envisager la mort, est une des choses les plus déconcertantes pour le Français de nos jours. Il nous faut bien, en dépit de la grande délicatesse de la matière, laborder avec franchise.
L'on saisit couramment de familiers dialogues comme celui-ci : « Combien êtes-vous ? — Neut vivants et trois morts. Et vous ? — Douze vivants et quatre morts ^ »
Je n'ai presque jamais entendu un père ou une mère baisser la voix ou révéler la moindre impression émotive en parlant de tel ou tel enfant qu'ils ont perdu, et, dans un salon ou dans un train, un monsieur ou une dame dit, en contant quelque his-
1. Mon plus vif critique canadien, M. l'abbé H. Filiatraull, dont je citerai certains passages en vue de chercher loj'alement à compléter et corriger mes points de vue, aperçoit dans ces sortes de phrases « une manière de retenir les chers disparus, « de protester qu'ils sont toujours de la famille, que leur ombre « peuple encore le logis ».
toire ou en piquant dans la conversation une réflexion : « C'est Tannée où ma fille X... est morte. — Voilà l'endroit où « j'ai noj^é » [c'est-à-dire perdu dans l'eau] mon fils en prenant un bain. » Nous sommes loin de ce léger voile de deuil qui enveloppe à jamais l'existence des parents français, victimes de pareils malheurs : qui de nous ne connaît, dans la bourgeoisie ou dans le peuple, des pères (je ne parle pas des mères) qui ne peuvent pas nommer un enfant perdu, même après des années écoulées, sans avoir des larmes dans les yeux?
Il règne certaine coutume qui passerait, de ce côtéci de l'Océan, pour un manque de respect vis-à-vis des morts; nous avons vu des Français en être vivement choqués : les cercueils portent au-dessus de la tête découverte du défunt un petit vasistas en verre, dont s'approche chacun des invités à la maison mortuaire, et. ce qui aggrave la chose, c'est que tous les morts décédés en hiver sont nécessairement déposés dans « le charnier », c'est-à-dire dans la petite nécropole provisoire et que, plusieurs mois après, lors de l'inhumation, l'on pourrait apercevoir, par la petite fenêtre, dans quel état sont les restes de ceux que l'on a aimés.
Lorsque des parents montent en voiture au cimetière, portant sur leurs genoux le cadavre de leur petit enfant, dans une boîte de bois ou de carton ficelée, ou que passent au grand trot les corbillards surmontés d'anges emphatiques dans le style du 18^ siècle, emportant le cercueil visible dans
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une caisse vitrée, il est rare de voir se soulever le chapeau d'un passant. Où sont les chapeaux I^ourgeois et les casquettes ouvrières unanimement enlevés dans la foule de France ? Notons que, depuis 1906, existe, le 2 novembre, au poétique cimetière de Montréal et fondée par Mgr Bruchesi, une belle Fête des Morts, où l'archevêque fait descendre la bénédiction sur l'ensemble des tombes et où la foule immense chante à l'unisson un imposant De profiindis. — Pendant ce temps, le jour de la Toussaint et le Jour des Morts, 800.000 visites sont faites spontanément et régulièrement à ses nécropoles par le peuple parisien que l'on croit et qui se croit sceptique ^. Voilà bien les deux rameaux français saisis dans leur diversité propre : d'un côté individualisme avant tout, de l'autre amour de la grandiose manifestation publique et nationale.
En définitive, la mort, là-bas, semble, à des Français, accompagnée d'un peu moins de respect sentimental. Quelles en peuvent être les causes ? Sans doute, l'accoutumance de ces gens qui ont vu, de si bonne heure, tant mourir autour d'eux parmi leurs frères et sœurs, la consolation qui provient fatalement des survivants nombreux, et, en premier lieu, peut-être, la pureté de leur foi qui, loin de leur inspirer un culte très vif pour les dépouilles mor-
1. Chiffres de 1908 : 710.188 (jour de la Toussaint : 523.968, jour des Morts : 246.220). Voir le bel article inspiré par celle affluenceà M- HenriBazire dans le Peuple français du 3 novembre 1908 : De quoi ils ont faim. — Chiffre de 1911 : 804.642.
telles, leur fait réellement envisager leurs morts comme arrivés au terme gloi'ieux de leur destinée. Sur ce point les Canadiens sont bien d'anciens Français, comme ceux de tant de ces vieilles familles qui, mettant au monde un enfant par an, se consolaient d'en perdre en bas âge, par la pensée qu'elles peuplaient ainsi le Paradis.
Dans la France moderne elle-même, un sérieux mouvement de foi s'est dessiné depuis vingt ans par l'abandon quasi universel du luxe des fleurs aux enterrements. Les Canadiens font mieux : suivant un usage que la France chrétienne est en train d'adopter, ils remplacent les fleurs par des offrandes de messes, attestées par les sacristies sur un élégant carton et délicatement déposées dans la maison mortuaire, ce qui permet à la fois d'être réellement utile aux morts et de légitimement témoigner sa sympathie à la famille *.
Le plus grand bien que les Canadiens doivent à la France est évidemment la foi, qu'ils craignent à présent que la France ne leur enlève : foi touchante et complète, le plus souvent foi « du charbonnier »,
1. Cet usage des « Cartes de Messes » dont nous avions touché un mot dans le Correspondant du 10 août 1909, frappa ' quelques évêques du Midi de la F'rance ; après une soigneuse mise au point pour notre paj's, faite pendant un an, la nouvelle institution si chrétienne fut, grâce aux soins de l'Association catholique de la Jeunesse française, approuvée par les cardinaux et une cinquantaine d'évêques de France, et, à la faveur de ce groupement et de la Ligue patriotique des Françaises, elle se répand peu à peu dans les diocèses du « Vieux- Pays » d'où elle est peut-être originaire.
qu'il faut voir exercer quotidiennement son action familiale, morale, sociale, politique dans les « paroisses » de la campagne, mais qui devient aujourd'hui bien insuffisante dans les villes, où elle se trouve en un contact anémiant avec le protestantisme, avec l'indifférence religieuse, avec la francmaçonnerie. Là elle sera éclairée ou elle ne sera plus, et la France chrétienne, que la souffrance a fait, depuis 120 années, tant lutter et tant travailler, peut tout enseigner au Canada *.
L'on doit voir à quel point le caractère des Canadiens est formé de nos vieilles traditions, qu'il a, pour la plupart, conservées si intactes. Leur esprit porte la même empreinte.
Ils sont en effet bien Français encore par leur amour pour les belles choses, pour la beauté physique, la musique, la littérature, la parole, les idées. On court partout, — surtout les Canadiennes, — où l'on pourra goûter le talent et l'applaudir. On 3court ensemble, c'est un agréable moyen de se réunir encore, et entre un diner en ville et une partie de « raquettes » sur la montagne, — une représentation théâtrale, un concert ou un cours public d'université nourrit ce puissant instinct de sociabilité, qui inspire tant de réunions, cercles ou clubs, et qui rappelle d'une façon frappante notre 17^ 'siècle. La mode s'en mêle. On parle de ce que l'on a vu ou en-
1. Voir plus loin notre étude plus approfondie sur le Catholicisme au Canada-
lendu de compagnie, et toutes ces questions d'idées jointes aux enquêtes sur le sentiment, dont on est si friand, donnent à la conversation canadienne des villes, surtout chez les femmes, un tour plus intellectuel que la plupart du temps chez nous et offrent, en définitive, une saveur singulièrement pénétrante '.
Malheureusement, des dons si rares trop souvent sont gâtés ou du moins restent atrophiés par Vinsuffisance de trois choses : les nuances, l'esprit critique et le travail.
Aussi éloignés qu'il est possible de la subtilité, les Canadiens sont trop tentés de penser et de dire : tels hommes sont bons, tels sont mauvais. Quiconque observe la réalité voit bien qu'il n'en est guère ainsi, qu'il n'existe guère d'hommes uniquement bons ou exclusivement mauvais, et qu'il est impossible d'atteindre, même approximativement, la vérité sans introduire le fameux « distinguo » scolastique, dont on s'est tant raillé chez nous, et qui n'est aux mains des modernes que l'instrument rigoureux de toute
1. « Parmi les différents arts il faut tirer à part celui de la « parole : aucun autre n'exerce, à beaucoup près, sur le Cana- « dien un empire aussi universel et aussi souverain. Il y a un « mot fameux de Caton l'ancien sur l'amour du Gaulois pour « les armes et pour la parole : il semble que par un saut « énorme de la vertu héréditaire ce dernier amour soit passé « plus complet aux enfants de la Nouvelle-France qu'à leurs « aînés de la mère-patrie. C'est lui qui emplit l'église de Notre- -« Dame aux dimanches de Carême ; c'est lui qui. aux jours de « luttes électorales, retient de vastes auditoires, sous le soleil « ou sous la pluie, aussi longtemps que descend une parole de « la tribune improvisée. » H. Filiatrailt.
espèce de recherche. Aussi les questions sont-elles infiniment plus complexes et délicates que les Canadiens n'ont communément l'air de s'en douter. Ils se contentent d'idées générales, à peu près comme on le faisait en France vers 1830 : ils seraient gens à demander à leurs professeurs de leur traiteren dix leçons l'hisloire de la civilisation en France ou même en Europe. L'un d'eux a eu quelque peine à leur faire accepter de parcourir, en ce peu de temps, une matière trop mince à leur gré, les cinq volumes de la Légende des siècles ; sa revanche fut d'entendre les plus intelligents de ses auditeurs loyalement lui déclarer, après avoir assisté au commentaire historique, philosophique et littéraire des plus belles pages : « Nous avions bien lu ces pièces, mais nous n'y avions jamais autant réfléchi. » Du côté de la précision, le Canada est donc aux antipodes de la France contemporaine, et il est certain qu'il y a présentement un excès des deux parts : chez nous, au moins dans les sphèresderenseignementofficiel, pendant un an, nous expliquons quelques lignes ou bien nous exposons l'histoire de deux outroisannéesseulement, nous pâlissons sur la recherche des « sources » d'un écrivain et nous préparons son édition, férus que nous sommes avant tout, de faits et encore plus de textes, et, depuis la mort de Brunetière, victimes, tout comme vers 1880, de l'invasion périodique de l'esprit allemand. Le Canada, lui, aime l'idée, mais n'entrant point dans son détail et ne s'occupant pas, pour ainsi dire, de l'évolution historique, qui a renouvelé
toutes les sciences, il ne jure, tout comme nous, de 1830 à 1860, que par le talent et par l'idée générale. Nous avons tout compliqué, nos cousins de là-bas simplifient encore tout à outrance : en ce vingtième siècle commençant nous avons notoirement besoin d'idées générales, eux d'histoire et de philologie.
Leur jugement, qui manque d'extension, pèche aussi du côté de la force parce qu'ils n'ont pas encore assez d'esprit critique. Très impressionnables, et artistes par là, ils se laissent séduire aux apparences, et c'est un des leurs, M. F. -G. Marchand, qui tenta de les guérir de ce défaut mignon, par une célèbre nouvelle intitulée : les Faux -Brillants. Aussi a-t-on pu les tromper souvent sur la valeur des hommes, et on les trompera sûrement encore, mais moins fréquemment, car l'expérience commence à leur apprendre à se défier.
Le dogmatisme de leur formation religieuse les a un peu habitués, comme il arrive, à juger également des choses humaines d'après la méthode d'autorité, et ils ne réaliseront de sérieux progrès intellectuels que le jour où, sans rien abandonner de leur foi (ces choses étant parfaitement conciliables), l'éducation de leur esprit se fera plus personnelle. J'ai assisté durant des mois à une vive discussion qui s'était émue à propos de l'article d'une Française qui avait séjourné au Canada : l'on était très monté contre elle, au point d'en arriver, à son égard, aux aménités personnelles. Des Français, pris à témoins, demandèrent naïvement à voir l'article : personne
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ne le possédait, et la plupart des discutcurs ne l'avaient jamais lu...
Avec une aussi faible vision des nuances et aussi peu de besoin de se rendre compte des choses par soi-même, l'on comprend que la plupart des Canadiens n'aient guère le goût du travail intellectuel. Beaucoup laissent tomber ainsi leurs dons naturels, leurs « talents », comme ils disent, en parlant de leurs heureuses dispositions innées, sans les pousser ou très rarement, jusqu'au talent, à notre beau sens français.
Les professeurs de musique les trouvent bien doués en général : mais leurs élèves ne vont pas très loin, n'ayant pas le courage de consacrer à un instrument une heure ou deux, régulièrement, par jour. C'est au Nouveau monde que l'on se rend compte de toute l'utilité des examens en France, quel qu'en soit l'abus, pour maintenir la valeur des diplômes, l'émulation et l'esprit de labeur. En Canada, le baccalauréat, passé en grande partie dans l'intérieur des collèges, n'est pas difficile : les jeunes gens entrent ensuite à l'Université où, préoccupés de sport, de flirt et de politique, ils viennent à bout, assez péniblement pour la plupart, de leurs faciles examens de carrière. Mais l'espérance commence à luire de ce côté : de nombreux avocats et médecins, appartenant aux dernières générations, montrent un souci, qui est plein de promesses, de travailler plus énergiquement et de se cultiver davantage.
Les jeunes filles, aussitôt échappées de leurs cou-
vents, pourtant riants et ouverts, se précipitent avec ardeur dans la lice des plaisirs du monde et du sport, sans songer à aborder, par la suite, beaucoup de lectures sérieuses. Mais, à Montréal, un nouveau foyer intellectuel a été fondé pour elles en 1908 avec « l'Ecole d'Enseignement supérieur pour les jeunes filles », établissement affilié à l'Université Laval.
Le grand régal d'esprit pour cette race me paraît être la conférence littéraire, non point celle qui fait partie d'une suite de cours approfondissant une même matière, mais celle où un homme éloquent ou spirituel, ou mieux l'un et l'autre, traite en ses grandes lignes un vaste sujet, impose en une brillante synthèse son avis sur un écrivain que le public connaît un peu et qu'il ne cherchera guère à connaître davantage. La conférence de Ferdinand Brunetière sur Bossuet et les cinq conférences de M. René Doumic sur les poètes Ija'iques au 19^ siècle, données à l'université Laval de Montréal, en 1895 et 1896, sont les sujets de conversation qui reviennent le plus volontiers sur le tapis dans les salons canadiens *.
Telle est, si nous ne nous trompons, la parenté
1. Ajoutons aussi comme exemple le plus récent le franc succès remporté au Canada, en 1908, par M. Marcel Dubois, l'éminent professeur de la Sorbonne : « Il parle debout, il a la com- -« pétence professionnelle, il a le style, il a l'esprit, il a le (( mouvement, il a le geste. . » M. H. Filiatrault, qui l'appelle « l'orateur de nos prédilections ». — C'est moi qui ai mis les trois mots en italique.
d'âme, réserves faites, que présente, vis-à-vis de la France, le Canada qui aime chaudement l'amitié, l'amour, le rire, la société, la famille, la foi, les idées générales. 11 s'agit, on le voit, plus particulièrement de l'ancienne France, sans qu'il soit possible de décider entièrement entre celle du 17"^ siècle et celle de 1830, avec, en plus, un enthousiasme pour la manière dinstruire, agréable, élégante et éloignée du pédantisme, inventée par Emile Deschanel et Francisque Sarccy, la « conférence » française de la deuxième moitié du IQ" siècle, celle qui triomphe au 20^ et qui se montre bien la fille du brillant cours public de l'époque romantique.
L'on comprend que les Canadiens se sentent Français par leurs fibres les plus intimes, accueillent ou acclament les Français, pavoisent leurs maisons aux jours de réjouissance, selon leurs affinités politiques, du drapeau tricolore ou du vieux drapeau fleurdelisé de Louis XV accru d'un Sacré-Cœur, rêvent tous enfin d'un voyage en France : il en est, comme un homme dont j'ai entendu parler par un vieux magistrat, qui, aussitôt débarqués à Calais, baisent avec émotion le sol de leur vieille patrie.
Nul ne peut en douter, tout le coeur des Canadiens est tourné vers la France ; mais hàtons-nous d'ajouter, pour prévenir l'ordinaire illusion : leur raison est conquise par l'Angleterre. C'est ce qu'a exprimé très exactement le premier poète canadien, dans l'ordre des dates, Crémazie, en une formule si heureuse qu'elle est à présent de stj'le dans la plu-
part des réunions mixtes : je l'ai enlcndu citer encore par un Anglais au banquet d'adieu francoanglais offert à notre consul général, le jour de son départ, en 1906, et Mgr Bruchesi, l'archevêque de Montréal, n'a pas manqué de la dire devant le Congrès eucharistique de Londres, en 1908 :
Albion notre foi, la France notre cœur '.