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L'Influence anglaise

Le Canada a foi dans l'Angleterre, dans sa puissance, dans sa grandeur (la France lui inspirerait de ce côté pareille confiance), mais aussi dans son sens politique et, en premier lieu, dans son esprit de liberté. Les hommes éclairés, de l'autre côté de l'eau, n'ont point la naïveté de croire que c'est la Révolution française qui a donné au monde la liberté politique : ils saventque, plus d'un siècle auparavant, l'Angleterre la pratiquait déjà. Ils lui sont reconnaissants de leur garder la leur, sans ignorer d'ailleurs les luttes que leurs pères ont soutenues pour la défendre. Ils ont confiance dans le pavillon de la Grande-Bretagne pour protéger la liberté de leur religion à laquelle ils tiennent tant. Sous le rapport politique et social, et là seulement sans doute.

1. Les Canadiens ont une façon familière, singulièrement française, d'exprimer la même idée. Ils déclarent qu'ils reconnaissent la F"rance pour leur mère, l'Angleterre pour leur bellemère ! L'on prête le mot à sir Wilfrid Laurier, qui ne se montra certainement jjas un gendre trop dur.

les Canadiens sont manifestement pétris d'esprit anglais : il apparaît clairement que leur idéal, celui des hommes politiques comme du public qui réfléchit, est le parlementarisme britannique dans sa pureté. Avec cela, ils résistent à l'impérialisme, et ils n'ont pas voulu fournir de bonne grâce de secours contre les Boers : l'Angleterre, en dépit de sa pression officielle, dut se contenter d'un départ de volontaires. De même, sir Wilfrid Laurier les amena, non sans peine, à décider la construction de quelques « dreadnoughls ».

Ces prédilections anglaises apparaissent dans l'exercice de la tolérance, si rarement pratiquée ailleurs, et qui est là une absolue nécessité. Les deux religions se coudoient sans rien entreprendre en général l'une sur l'autre, catholiques et protestants se voient tous les jours et souvent dans une même famille, les membres d'un clergé eux-mêmes se trouvent amenés à fraj'er avec les fidèles, voire même avec leurs collègues de l'autre religion; dans une grande cité comme Montréal, les membres de l'Armée du Salut des deux sexes font leur prêche en pleine rue, ious les samedis soirs, avec leur accompagnement '? trombone et de grosse caisse, et, au mois de juin, .j. procession catholique de la Saint-Jean-Baptiste se déploie avec une pompe magnifique dans les principales voies, durant que les Anglais se rendent tranquillement à leurs affaires. Le jour de la fête de la Garnison, les soldats se partagent pour leurs offices entre l'église catholique et les temples angli-

cans ou mélhodisles sans la plus légère difficulté.

Les mœurs de la liberté s'affirment encore par l'esprit d'association, qui est si développé naturellement dans la race anglo-saxonne. Qu'il s'agisse de politique, de plaisirs mondains ou de sports, les Canadiens, comme les Anglais, savent s'entendre et faire force de leur nombre pour défendre avec fermeté et persévérance leurs jouissances ou leurs idées, et chaque membre d'une ligue s'abstiendra avec soin de créer des embarras par quelque caprice ou divergence personnelle, dont il saura faire le sacrifice à l'intérêt général. L'individualisme (nous ne disons pas l'énergie individuelle) est beaucoup moins exalté que chez nous, qui semblons d'ailleurs nous calmer sur ce point. Cette remarquable habitude chez ces émules des Anglais nous garantit qu'ils sauront se maintenir, eux et leurs droits, à l'encontre d'une majorité toujours plus enveloppante, et résister à la pression anglaise par les armes même des Anglais.

Est-ce à l'école de l'Angleterre ou au souvenir des vieilles traditions monarchiques et religieuses que les Canadiens doivent le respect de l'autorité ? En tous cas, ils ne souffrent point, comme nous, de la fatale crise du respect, déchaînée par Voltaire. On le voit en tout, jusque dans les si nombreux banquets, toujours munis, même les plus familiers, d'un président, qui donne son tour de parole à chacun. On le voit surtout dans leurs sentiments ouvertement lo^'alisles pour la ds-nastie anglaise, qui se

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font jour toutes les fois qu'un membre de la famille royale traverse le Canada, comme aux fêtes du Tricentenaire de Québec ; aussi rien ne pouvait sans doute resserrer mieux le lien qui rattache le Canada à l'Angleterre que la nomination du duc de Connaught comme vice-roi du Dominion.

Les Canadiens-Français, nous devons le savoir, se félicitent d étrecitoyens anglais : ils pensent avoir évité ainsi les contre-coups de la Terreur révolutionnaire, de notre instabilité gouvernementale au 19^ siècle, ils calculent qu'ils ont fait ainsi l'économie d'une demi-douzaine de révolutions, et surtout ils affirment avec quelque raison qu'aucun gouvernement au monde ne leur aurait consenti autant de liberté, particulièrement de liberté religieuse, celle à laquelle ils sont attachés par-dessus tout. Ils aiment à rappeler que deux fois déjà, en 1776 et en 1812. ils ont gardé, contre les convoitises des Etats-Unis, le Canada à l'Angleterre, et le plus Français de leurs hommes politiques, M. Henri Bourassa, n'a pas craint d'affirmer que, le cas échéant, ses compatriotes lutteraient même contre la France. Cette parole peut sonner durement à nos oreilles, mais j'estime que nous ne pouvons en France rien comprendre au Canada à moins de la savoir dans sa crudité : «... Si un conflit, a-t-il écrit, éclatait entre les deux puissances, on pourrait compter sur la loyale neutralité des Canadiens-Français. Si. par le plus improbable des hasards de la guerre, la flotte française attaquait la

côte du Canada, alors on pourrait compter sur les Canadiens pour la défense du pays » *.

Au total, quelle nécessaire complication dans le patriotisme de ce peuple et dans cette àme qui a l'air, au premier abord, naïve et bonnement enfantine ! Quelle subtilité fatale, dont on ne retrouverait sans doute l'équivalent, toutes proportions gardées, que dans un seul cas en Europe î l'ancienne patrie dont on a été arraché avec violence, l'aimer avec enthousiasme et mélancolie, et estimer cependant la nouvelle au point que la résignation sest changée en une obéissance consciente.

L'un des plus grands maux du Canada, Valcoo- Zisme répandu dans les diverses classes de la société, semble malheureusement avoir été importé par les amateurs de « gin ». Contre ce fléau, une vigoureuse croisade appelée celle de la Croix noire, est heureusement entreprise, depuis 1906, par le clergé.

Il ne serait point difficile de trouver quelques autres traits anglais dans la psychologie canadienne, tels l'honorabilité de la rue, le desserrement des liens de la famille française et la liberté d'allures de la jeune fille, Mais ils sont tellement accrus par l'influence « américaine » que nous avons hâte don

1. Henri Bourassa, d The Fiench Cauadian in ihe Brilish Empire », Monthly Review, octobre 1902, cité par M. André Siegfried, p. 140, dans son livre sur le Canada, les deux- Races, où il explique avec bonheur dans le détail, les sentiments politiques des Canadiens. Nous revenons sur cet ouvrage dans l'étude suivante.

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venir à celle-ci, la dernière des trois qui composent l'âme canadienne.

Le Canadien aime à se dire Français, il consent à se dire Anglais, il s'indigne d'être appelé Américain ; il en a la phobie, et pourtant, à son corps défendant, il l'est dans une certaine mesure, qui ne fera sans doute qu'augmenter, s'il n'oppose une résistance énergique, et cette progression ne se fera pas toujours au profit de ses précieuses qualités naturelles. Personne ne nous en voudra, je pense, même au Canada, si les devoirs de la vérité nous amènent à projeter à présent quelques ombres sur le tableau presque uniquement lumineux que nous venons de tracer avec amour. Nous entendons faire de la psjchologie sociale, non point du panégyrique.

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