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L'influence « américaine

La première chose qui frappe au Canada, c'est l'honnêteté de la rue. La rue anglaise est en général décente, mais comme celle des Etats-Unis, formés par des puritains de tous pays, l'est encore plus, il est probable que cet aspect vient surtout au Canada par le Sud : aucune race latine n'a su donner à sa rue une pareille « respectabilité ». Nous savons qu'il ne s'agit que des apparences, à qui l'on objecte communément qu'elles constituent une hj'pocrisie : pur sophisme, comme s'il n'y avait point une égale hypocrisie à se vanter des vices qu'à se vanter des vertus

que l'on n'a pas, et, en tous cas, il y a un droit certain pour les gens propres, ou qui cherchent à le rester, et pour les faibles, pour les enfants, pour les jeunes gens, pour les femmes à ne point être invités au vice, rien qu'à passer son chemin.

Là-bas, les hommes ont dehors une attitude rigoureusement correcte, et pas le moindre laisser-aller gênant dans leurs démarches, leurs paroles, leurs regards: aussi la rue appartient, pour ainsi dire, en toute liberté aux femmes, qui y circulent, très nombreuses, en pleine sécurité, de 6 heures du matin à 10 heures du soir, quel que soit leur âge : fillettes en tuqiies, véritables chaperons rouges, qui vendent, pendant des heures, les journaux aux coins des rues ; jeunes filles, aux chignons cravatés d'un large ruban ; et jeunes femmes, qui se rendent, le matin, à leurs cours ou à leurs courses, qui se promènent dans les grandes rues, à 5 heures du soir, ou se hâtent, après le dîner, aux sports d'hiver, causant, riant fort, sans coquetterie et uniquement pour le plaisir de vivre et de sentir le beau froid et la belle jeunesse. Les dames en toilettes de soirée, circulent librement à pied ou en tramway, et il leur arrive même, au retour du théâtre ou du toboggan, de demander à un monsieur, même si elles le connaissent fort peu, de les reconduire chez elles, en tout bien, tout honneur: le respect extérieur de la femme est partout, le vrai, pas la galanterie qui. au sens français, n'est souvent qu'un jeu de l'esprit, des sens ou du cœur. Il est d'ailleurs grandement

facilité, par la large part qui est faite aux femmes : restaurants qui leur sont exclusivement réservés, entrée spéciale dont elles disposent à la porte de tout hôtel, salons particuliers sur les bateaux, salles spéciales dans les bibliothèques, etc. Un trait suffira à fixer ce point : pendant mon séjour, le groupe de jeunes filles d'une grande université donna, à l'université même, une représentation où leurs camarades hommes n'étaient point admis ; cependant, deux d'entre eux firent la gaminerie d'y assister, sous un déguisement féminin. L'un d'eux, en sortant, commit l'imprudence de saluer l'une des jeunes filles et de s'en faire reconnaître : grand émoi. Les deux jeunes gens furent immédiatement « exécutés )> par leurs propres camarades et renvoyés par eux de l'association dont ils faisaient partie.

Je reconnais qu'il s'agit d'étudiants anglais, et que les jeunes Canadiens-Français, plus chauds, même en public, ne suivent celte correction que de loin, et qu'ils ne l'observent pas toujours dans les environs de leur université, ce qui ne fait que choquer davantage les femmes habituées , partout ailleurs, à plus de respect.

Pour ce qui est du langage, les Canadiennes sont frappantes par leur absolue correction, leur horreur pour tout mot légèrement cru, pour les plus innocentes plaisanteries gauloises.

L'honnêteté de la rue éclate encore à la confiance générale sur laquelle chacun peut compter. Là ce ne sont pas seulement les fleurs et les massifs qui

sont, comme en certains jardins de France avec plus ou moins de succès, confiés au public, ce sont les gros morceaux de glace qui demeurent pendant la nuit devant chaque seuil pour faire le lendemain l'eau glacée, la boisson ordinaire de toute l'Amérique du Nord; ce sont les vases de lait, les pains frais qui restent pendant plusieurs heures accrochés à certaines portes de rue, ce sont les imprimés qui s'amoncellent en pyramides au-dessus de chaque boîte aux lettres de quartier, attendant le passage du facteur. 11 n'est point jusqu'à l'absence générale de volets de magasins qui ne surprenne le Français : non seulement les gamineries d'iconoclastes sont fort rares, car l'Anglo-Saxon ne gamine pas et ne laisse pas gaminer, mais il faut que les voleurs n'abondent point pour qu'on ne soit pas tenté, derrière la grande vitre, par les marchandises, les « nouveautés », les fleurs de prix, les bijoux exposés à la convoitise publique. Et nous avons entendu de vieux Canadiens se plaindre qu'ils ne reconnaissaient plus leur Canada : la sécurité, sans aucune comparaison, est bien inférieure à ce qu'elle était, il y a trente ans !

La rue au Canada est américaine : la famille l'est un peu, du moins dans les villes. Nous avons montré qu'une tendresse toute française y régnait : complétons à présent le tableau. L'enfant, le « baby » surtout, est roi ; pour lui, les costumes à cachet, les jouets luxueux, les bas bien bourrés à la Noël, à la

« Santa Clause » ainsi que Ton dit là-bas \ les attentions, le silence général s'il parle ou même interrompt, les éloges très souvent, les caresses toujours. En revanche ou, pour dire plus vrai, en conséquence, l'enfant à peine devenu jeune homme ou jeune fille, dès l'adolescence, bat lui-même des ailes et vit sa vie personnelle, détachée en partie de la vie de ses parents, en toute indépendance.

La jeune fille elle-même, qui a été élevée dans des couvents à la porte ouverte (open door), sitôt qu'elle en est sortie, circule seule, reçoit à part, donne des bals sans ses parents, les prévient par téléphone qu'elle reste à déjeuner chez des amis, quelquefois même néglige de les prévenir, de sorte que, ne la voyant pas rentrer, ils téléphonent, sans inquiétude d'ailleurs, chez toutes leurs relations pour avoir des nouvelles de leur enfant.

Ce qui surprend le plus un Français, c'est de voir la jeune fille sortir en tête à tête avec un jeune homme, un chevalier servant, le matin, l'après-midi, la nuit pour les sports de neige. Elle pâtirait même d'une flagrante infériorité si un jeune homme, quelquefois deux, ne lui faisaient pas la cour. Est-il besoin de dire que cette cour est la principale préoccupation du jeune homme ? Il faut voir les étudiants faire queue au téléphone de leur université pour parler chacun à leur « sweet heart » chez elle ou au bureau où elle est employée, lui assigner une

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