‹ Nos amis les canadiensChapitre 54 sur 109 · Abréviation de Saint-Nicolas · texte numérisé non relu

Abréviation de Saint-Nicolas

heure de rendez-vous pour le soir ou lui rappeler, en riant, la réunion de la veille.

Nous ne nous dissimulons point les inconvénients, parfois graves, qu'entraîne une pareille liberté; les avantages nous paraissent inappréciables : le développement, de chaque côté, du sentiment de la responsabiKté personnelle, et aussi la mutuelle connaissance très complète que l'on a l'un de l'autre et qui amène des mariages faits réellement en connaissance de cause.

Quand une jeune fille donne sa main à l'un des jeunes gens qu'elle admettait à lui faire la cour, elle ne croit d'ailleurs pas le moins du monde léser celui qu'elle écarte de son choix.

La cérémonie du mariage est beaucoup moins solennelle qu'en France : elle se fait d'ordinaire à 7 heures du matin, en toilette de voyage, en présence de la famille la plus proche, sans lettre d'invitation ; les amis sont à peine conviés, et les jeunes mariés se hâtent de prendre, à 9 heures du matin, l'un des trains en partance pour New-York, Boston ou le Niagara.

Les femmes se marient sans dot, c'est-à-dire lorsqu'elles ont trouvé un homme qui leur plaît et dont la position est capable de fournir aux dépenses de la vie commune ; on reconnaît là l'exaltation américaine de l'énergie masculine en affaires. Malheur à l'homme qui, par suite de circonstances, apporte en définitive dans le ménage une moindre part que sa femme ; on le lui fera toute sa vie quelque peu

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sentir : cette situation, qui est parfois assez gênante en France, peu s'en faut qu'elle ne soit considérée là-bas comme peu honorable. Les jeunes gens sont donc fatalement voués à se marier assez tard, et la plupart doivent attendre de longues années avant de pouvoir épouser la jeune fille de leur choix. : encore heureux si celle-ci consent à les attendre.

La foi du Canada l'a sauvé jusqu'à présent de la plaie du divorce américain et il faut s'en réjouir, car cette extrême liberté d'allures entre les deux sexes est à double effet : elle est apte à préparer des mariages sérieux, tout comme à détruire des unions les unes après les autres, quand elle n'est point contenue après le mariage par le respect du principe de l'indissolubilité ^ .

Un Canadien, fin observateur, me disait un jour : « Avez-vous remarqué comme, en ce qui regarde les deux honnêtetés, celle des mœurs et celle de l'argent, le nouveau monde et l'ancien sont aux antipodes ? En Amérique l'on est aussi facile sur la question d'argent qu'en France sur la question de mœurs. L'on ne tiendra pas la moindre rigueur au monsieur qui a fait faillite, même dans des circonstances frauduleuses ; mais en revanche on tournera le dos à celui qui a divorcé ou qui se conduit mal. »

Il ne faudrait pas pousser trop loin cette affirma-

1. Lorsque j'étais au Canada, une jeune Américaine de New- York présentait son fiancé à des Canadiennes et leur annonçait allègrement qu'ils avaient l'intention de s'aller marier de l'autre côté du grand port, sur la rive de New-Jerse}', parce que « le divorce y était plus facile » ! Touchante précaution.

tion, car divorcés et irréguliers sont assez mal vus encore dans l'ensemble de notre France, mais elle m'a paru, même au Canada, pleinement conGrmée par les faits : l'on y serre la main, sans hésiter un instant, à qui a fait faillite deux ou trois fois et qui a trouvé moj'en de rouvrir une maison à côté de l'ancienne, et, si l'on éprouve pour lui un sentiment particulier, c'est plutôt une secrète admiration pour l'homme qui sait aussi bien « retomber sur ses pieds », même au prix de combinaisons louches et de créanciers lésés. Nous avons aperçu un homme, qui avait fait jadis, disait-on, des affaires assez suspectes et qui maintenant, vénérable vieillard, dirigeait un des périodiques les plus moraux de l'Amérique.

L'idéal des Etats-Unis, qui malheureusement a, en partie, franchi la frontière, consiste donc à gagner toujours plus d'argent et, si l'on en a perdu, à en regagner. De là beaucoup plus d'audace chez l'Américain et même chez le Canadien que chez le Français : les deux premiers vont hardiment de l'avant, profitant, sans manquer, des occasions, formant d'habiles combinaisons, perdant couramment 1 million, mais en regagnant souvent 2 et plus : nos compatriotes, même transplantés au delà des mers, cherchent toujours, en affaires, des revenus assurés, des affaires stables, et là encore, l'éternel « placement de père de famille ». Ils aiment voir clair à leur budget et présentent cette notable infériorité en affaires de ne dépenser que ce qu'ils possèdent.

Dans un milieu canadien nous avons ouï railler

un prêtre français qui était allé demander une cure à un évèque américain : « Justement je crée une paroisse à tel endroit, je vous en nomme curé. — Mais, Monseigneur, je n'ai pas d'avances pour construire église et presbytère. — Faites comme tout le monde, construisez d'abord, et vous trouverez l'argent ensuite. » Notre pauvre compatriote ne se sentit pas l'àme assez américaine : il végète actuellement, comme vicaire, dans une paroisse delà province de Québec.

L'on devine qu'une pareille recherche exclusive de l'argent domine la politique. La politique canadienne, comme M. André Siegfried en a fait la démonstration, est dans son fond surtout une politique d'intérêts individuels, une politique de clientèles à satisfaire à tour de rôle, la clientèle «libérale» et la clientèle « conservatrice », tout en gardant un certain caractère général de bon sens pratique^. La tentative « nationaliste » offre cette attachante innovation de montrer un groupe politique plus désintéressé, qui place hautement les avantages nationaux avant tous les autres -.

1. Les libéraux, arrivant au pouvoir en 1896, reprirent pour une bonne part l'attitude religieuse et le programme économique des conservateurs, et sir Wilfrid Laurier, tombé du pouvoir, pouvait à son tour railler les conservateurs victorieux, dans son discours du 13 mars 1912, à la Chambre des Communes, de ce qu'ils prenaient dans l'affaire du Keewatin 1 altitude que lui-même avait prise en 1897 pour les écoles du Manitoba et qui lui avait été toujours et si amèrement reprochée par ses adversaires.

2. Voir plus loin à ce propos : la Politique canadienne d'émigration française.

Une politique d'intérêts risque fort de ne point reculer devant la corruption. On connaît les « bourgs pourris » de l'Angleterre, la légendaire corruption électorale des Etats-Unis : celle du Canada ne paraît guère avoir rien à leur envier, et, pour dire toute la vérité, le plus grand mal de lame canadienne semble être, avec l'alcoolisme, la corruption politique.

Bien que présidé pendant quinze ans par l'homme le plus désintéressé et personnellement le plus intègre, le gouvernement canadien use de l'achat des votes comme d'un moyen d'action très naturel, que Ton ne crie pas sur les toits (dernier vestige de pudeur), mais dont on s'entretient couramment. Un soir, au fumoir, j'entendais un parlementaire de la majorité, interrogé par un jeune homme sur la raison pour laquelle on avait acheté les échevins d'une ville, répondre sans un sourire : « Cela nous coûte moins cher d'acheter une dizaine d'échevins que 20.000 électeurs. Au fond nous y gagnons. — Mais alors, répliqua le jeune homme encore naïf, comment sont-ce les mêmes hommes qui font fermer les maisons de jeu dans cette ville ? » Un significatif haussement d'épaules fut toute la réponse.

Dans le même milieu politique nous entendions vanter les « Américains » qui vont achever le percement du canal de Panama, avec accompagnement de beaucoup plus de « pots-de-vin » que ceux où se no3'a l'entreprise française : seulement, me disait-on, personne ne soulèvera de scandale ; les Français,

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éternels Ratons, auront fait le plus dur. et les Etats- Unis-Bertrands vont récolter.

La conclusion évidente, c'est que, en dépit du progrès, chez nous, de la politique réaliste et de l'utilitarisme, nous demeurons, malgré tout, en morale financière et en politique, beaucoup plus idéalistes que nos cousins d'outre-mer : la preuve est que nous passons le meilleur de notre temps à nous battre les uns contre les autres... pour des idées, réalisables ou utopiques : l'afl'aire Drej^fus, en dehors de ses dessous honteux, fut une grande guerre civile, j'allais dire religieuse, entre l'amour da patriolismc et l'instinct de lajiislice. Des meneurs n'ont pu organiser la sanglante émeute Ferrer à Paris qu'en persuadant à la foule que l'Espagne avait tué un apôtre de l'idée. Ce sont des idées de bon sens qui ont balayé le bureau socialiste du Conseil municipal de Paris, et c'est la notion de justice qui a inspiré le grand mouvement pour la Représentation proportionnelle, où se rencontre une élite de tous les partis, etc. Que les Canadiens ne se trompent pas sur ce qu'ils aperçoivent ou ce qu'on leur dit de notre politique : la France demeure, surtout dans les villes, une des nations les plus idéalistes.

Au Canada, l'argent se gagne àprement et assez rapidement : aussi se dépense-t-il de même. Nous avons relevé, à l'éloge des Canadiens-Français, leur admirable générosité : nous devons à la vérité de dire qu'elle est facilitée par leur prodigalité. Si cela est bien français, ceci l'est bien peu : l'une des qua-

lités de notre race, et qui semble aller en grandissant malgré les apparences, c'est l'esprit d'épargne et de prévoyance, que les hommes politiques du Canada voudraient tant insuffler à leurs justiciables. Que Ion songe que nous gardons ou plaçons dans les caisses d'épargne ordinaires environ 3.500 millions dans une année, et ce n'est là qu'une part de l'étonnant « bas de laine » français, qui s'ouvre successivement avec plus ou moins de bonheur, pour le canal de Panama ou pour la Russie et qui, trompé ou récompensé, se reforme toujours avec une inlassable patience, faisant de notre peuple, on l'a encore vu dans la crise financière de 1908, le plus sûr banquier du monde. Il n'est pas de pays comme le nôtre où la majorité des familles équilibrent aussi exactement leurs recettes et leurs dépenses, et ne dépensent que ce qu'elles possèdent : faiblesse en affaires, dit-on, mais force en morale, sans aucun doute. En Amérique sévit un incroj'able entraînement de dépenses, un peu pour les bonnes causes, beaucoup pour le plaisir. J'ai entendu des Français transatlantiques me dire que s'ils avaient su résister au courant, ils seraient riches ; d'autres s'étaient dégoûtés du pays parce que, cherchant à vivre raisonnablement, ils étaient taxés par leurs voisins de pingrerie et d'avarice. Les choses sont au point que bien des ouvriers, chargés de famille, gagnent largement leur vie en été et tombent, en hiver, à la charge du public : je pourrais nommer la Conférence de Saint- Vincent de Paul de Montréal, qui est obligée, à

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l'automne, pour commencer à secourir ses « pauvres », d'attendre qu'ils soient tous revenus de leur villégiature ou des bains de racr.

C'est probablement l'esprit d'épargne de notre race qui nous a, jusqu'à présent, fournis de domestiques de carrière : avoir le présent assuré et faire lentement, mais sûrement, des économies pour l'avenir, voilà qui invite bien des jeunes gens en France, et encore plus de jeunes filles à se mettre en place, quoique le recrutement s'en montre plus difficile d'année en année. Il semble qu'il y ait là un sort qui devrait tenter bien des jeunes dans les nombreuses familles canadiennes. Il n'en est rien, et la terrible crise du service qui sévit aux Etats-Unis, a atteint largement le Canada, où nulle sorte de Français ne pourrait actuellement mieux réussir que des domestiques.

Les Canadiens, en effet, ne veulent pas être domestiques de profession. Un jeune homme ou une jeune fille consent seulement à vous servir quelques semaines, moyennant de gros gages (100 francs par mois environ), en général pour gagner ou achever de gagner de quoi acquérir un objet dont ils ont envie, ordinairement un objet de luxe, un bijou, un joli complet, une jaquette ou un manteau de fourrures coûtant jusqu'à 2.000 francs. Ces « demoiselles », comme elles se font appeler, traitent avec vous d'égal à égal, et, outre le prix, elles exigent certaines conditions, par exemple, recevoir librement

leurs amies et leurs amis, quelquefois même dans votre salon, avoir la liberté de toutes leurs aprèsmidi du dimanche et de toutes leurs soirées à partir de neuf heures, quelquefois de sept heures et demie, faire leurs exercices de piano, etc. Nous savons une jeune femme, soucieuse de moralité, qui a gratifié sa cuisinière d'un coûteux abonnement à son propre Skating Ring, le 1" de la ville, afin que celleci, qui sort tous les soirs, passe son temps à patiner dans un lieu bien fréquenté. L'on est le plus souvent servi au Canada par de brillantes personnes aux corsages brodes, aux bras nus, aux coiffures en échafaudage, et dont la toilette le dispute en éclat à celle de la maîtresse de maison, quand elle ne la surpasse point, et elles vous laissent entendre ou vous disent même franchement, en servant votre dîner à certains soirs : « Il faut vous dépêcher, car ce soir, je vais au théâtre ou je reçois mon ami. » Flirt et prétentions, tels sont, trop souvent, les caractères de la servante américaine ou même canadienne et qui la font si complètement différer de la majorité des « bonnes » de France.

La cause profonde de cette crise du service en Amérique, c'est le vif sentiment démocratique qui y règne : nul citoyen ne veut être, pour toute sa vie ou une notable partie de sa vie, au service d'un autre. Pour la même raison, il y entrera très volontiers pour un peu de temps : par exemple, les étudiants canadiens sans fortune ont le courage de monter chaque

soir, leurs cours terminés, dans les tramways de Montréal, comme conducteurs, de six heures à minuit.

Le même sentiment empêche la déférence, du moins dans les manières, et cette même nation, respectueuse de l'autorité dans le fond, n'est pas, dans la forme, déférente pour les autorités : cette déférence lui paraît un joug qu'elle secoue le plus possible, non pas du tout par voltairianisme français, mais par sentiment démocratique anglais, et, en même temps, par sans-gêne américain. Nous abordons ainsi la question de la politesse canadienne, qui marque peut-être la plus grande différence apparente entre ces Français et ceux de la France.

A un Français les jeunes gens canadiens, il faut le dire franchement, ne paraissent pas polis ; encore moins que leurs contemporains de France, ils savent se présenter. Se vantant d'avoir « des manières démocratiques », ils ne savent pas, en général, et ne veulent pas dire une phrase aimable pour aborder quelqu'un ; ils se plaisent à être abordés brusquement et gaiement par une question, et congédiés de même par un simple : « Bonjour — Bonsoir I » Ils parleraient volontiers comme le « général » américain du célèbre roman vécu Cow-boy, qui disait à un jeune Français pénétrant dans son bureau : a Une autre fois, entrez sans frapper, comme un homme libre, et gardez votre chapeau ! que Dieu damne les coutumes serviles d'Europe ' I »

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