‹ Nos amis les canadiensChapitre 55 sur 109 · Roman d'Auzias-Turenne, 1896, chez Calmann-Lévy, p · texte numérisé non relu

Roman d'Auzias-Turenne, 1896, chez Calmann-Lévy, p

Ils entrent communément le chapeau sur la tête et le cigare aux lèvres dans un bureau ou une étude de notaire où des jeunes filles, comme c'est l'usage, sont employées à travailler.

Le sans-gêne de la plupart des étudiants est un renaissant sujet de stupéfaction pour les professeurs qui viennent de France. Habitant toute la journée dans l'université, ils y causent, y fument, y crachent, y rient, y crient, même à la porte des salles de cours, et vivent dans les couloirs avec leur chapeau sur la tête, sans que ce couvre-chef se soulève jamais quand un professeur passe, et, si celui-ci en marque quelque surprise aux débonnaires administrateurs de l'université, ils lui répondent sérieusement que les étudiants sont chez eux et que c'est aux professeurs à passer chapeau bas^.

Quand ils viennent aux cours, ces messieurs, qui s'entendent si bien, à certains jours solennels, pour faire une ovation au maître, ne se gênent pas pour parler, rire, faire tout haut des réflexions, partir bruyamment en bande avant la fin, interpeller au besoin le conférencier et le forcer parfois à renoncer à la parole 2, et cela, non point, comme il se voit en

1. J'ai interrogé un étudiant eu médecine français pour vérifier par lui mes propres souvenirs d'étudiant et mon expérience actuelle de professeur. Appartenant à une école qui se livre, certains jours, à toute espèce de folies de jeunes gens, il m'affirmait que jamais ses camarades ne manquaient à saluer un de leurs professeurs, quel qu'il fût, passant parmi eux.

2. Je me hâte d'ajouter que pareille extrémité ne m'est jamais arrivée au Canada, mais c'est la première chose dont m'avaient

France, dans des moments d'âpres luttes didées, mais en temps normal.

Au milieu d'une des grandes villes, lorsque la «retraite S) annuelle est prêchée aux étudiants canadiens dans leur chapelle, ils accourent nombreux pour le commencement de chaque instruction, mais sitôt que l'orateur a eu fini d'annoncer son sujet, beaucoup se détachent de partout, du haut même ou du milieu de la chapelle, et tout bonnement s'en vont.

Le plus beau tumulte auquel il m'ait été donné d'assister en ma vie, ce fut le concert annuel et payant, donné dans une université et sous son patronage, par les étudiants d'une de ses facultés : chaque entrée de professeur, seul ou avec sa femme, était saluée, selon le degré de popularité de chacun, par une bordée d'acclamations ou de sifflets ; l'arrivée des étudiants avec leur famille, leurs sœurs ou leur siveei-heart, par toute espèce de cris d'animaux et de plaisanteries; de gros appels étaient rugis d'une tribune à l'autre, et cela recommençait à propos de chaque morceau du concert, en formant un tumulte grandissant, que je ne quittai que lorsque je ne me sentis plus la force de le supporter. Invraisemblable antithèse que ce « chahut » sauvage devant tant d'habits noirs et de brillantes toilettes de soirée, sous l'étincelleraent des feux électriques.

Une semblable influence atteint la jeunesse anglaise

prévenu charitablement les chefs de l'université, en m'informant que le cas s'était produit peu de temps avant mon arrivée.

du Canada, et plus profondément encore : on le voit bien dans la même ville où, sur ses traditions britanniques de si haute correction, elle a greffé des coutumes de saccage annuel de théâtre et, entre camarades, de plaisanteries dangereuses.

Nous devons reconnaître que le public canadien, pourtant si bon enfant, s'impatiente souvent de ce sans-gène de ses étudiants, qui, à l'université, nuit à ses propres plaisirs littéraires et pourrait arriver, il le craint, à compromettre en France la bonne renommée du Canada. Mais il ne s'aperçoit peutêtre pas que son propre exemple est souvent, sur ce point, une médiocre école pour la jeunesse.

Le Canadien est plus affable que poli, du moins au sens français et un peu raffiné du mot : nous n'ignorons pas, d'ailleurs, que rien n'est conventionnel comme une pareille matière.

L'emploi des vocatifs est l'une des choses qui étonnent le plus le Français qui débarque : ou bien le Canadien n'en emploie pas du tout : « Bonjour — ou — Au revoir », ce qui nous paraît en général, à nous un peu sec, ou bien, s'il connaît votre nom, il se croit obligé, à la manière anglaise, de le répéter à chaque phrase : « Bonjour, monsieur Durand. Comment aimez-vous notre paj's, monsieur Durand ? » ce qui du coup nous transporte en pleine rue de village français.

La France a, entre autres, deux dogmes de politesse qui sont presque toujours observés et qui n'existent pas ou plus au Canada ; le premier : quoi

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que ce soit que vous ayez reçu dans votre courrier, d'une autre personne, vous êtes tenu d'en accuser réception, ne fût-ce que par l'envoi d'une simple carte de visite. — Le second : toutes les fois que vous avez pris un repas chez quelqu'un, vous lui devez une visite, appelée, avec un malicieux réalisme, visite de digestion. Voici quelques chiffres précis sur ces deux points au Canada : un conférencier avait envoyé un jour à une centaine de personnes le tirage à part d'un discours imprimé pour elles, accompagné d'une carte de visite ou même d'une dédicace : il reçut deux accusés de réception. — Après avoir banqueté une fois avec deux cents personnes chez une des plus hautes autorités de la ville, je fus, paraît-il, le seul à faire une visite de digestion, et Dieu sait si je croyais montrer du zèle !

D'ailleurs, les hommes font là-bas beaucoup moins de visites qu'on n'en fait en France, du moins dans le monde des fonctionnaires, et il court au Canada un dicton justifié : « Il n'y a que les Français qui font des visites. » D'où il résulte que nos compatriotes revenant de la Nouvelle-France ont vu fatalement beaucoup plus de Canadiennes que de Canadiens.

Quelques autres traits : à fort peu d'exceptions près, un publiciste ne reçoit aucun signe de vie des hommes qu'il croit devoir aider en anah'sant ou en louant leurs œuvres, même au prix de quelques horions. Les commerçants ne reconduisent jamais à la porte de leur magasin. La vie est de la sorte partout simplifiée.

Il est cependant un point sur lequel les Canadiens nous sont supérieurs en politesse ou si l'on veut en galanterie, ils se lèvent immédiatement dans un tramway, comme les Américains d'ailleurs, pour céder leur place à une dame debout : toujours le respect extérieur de la femme ; cet usage bien français tend à se perdre malheureusement en France. Nous étions encore Canadiens sur ce point... vers 1880.

En revanche, il n'est pas rare là-bas de voir des hommes bien élevés parler, même à des dames, la pipe ou le cure-dents de bois à la bouche, tandis qu'un Français éduqué, saluant même un homme passant dans la rue, prendra immédiatement sa cigarette à la main, et quelquefois même la jettera à terre. Ces deux menus faits mesurent la différence.

Ce qui nuit peut-être le plus à la perfection de la politesse canadienne, est l'abus du tabac et de la plus humide de ses conséquences : cracher y est une institution. Le beau sol neigeux des villes canadiennes en est indignement souillé durant l'hiver. Telle église contient entre les agenouilloirs et les bancs à dossiers de longues auges pleines de son : en leur absence le sol même des sanctuaires est infecté, et nous avons entendu un sermon de grande fête, dans l'église d'une petite ville où le curé, qui parlait de la table de communion, se retournait rapidement, de temps à autre, en conspuant le pied de l'autel.

Les Canadiens rejettent cette si peu sjaupathique habitude sur les nécessités du climat : la raison ne paraît guère valable, puisque les Français vivant au

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Canada ne sont nullement démangés du même besoin. Il y a là en réalité une habitude de sans-gêne américain qui les a gagnés et contre lequel les Etats-Unis eux-mêmes commencent, par mesure hygiénique, à réagir : ainsi, à Boston, la chose est à présent interdite dans les escaliers et gares de tramways, à peine d'une amende de 40 dollars (200 francs). Les Canadiens feraient sagement de se réformer eux-mêmes sur ce point : la distinction de leurs manières y gagnerait autant que la santé publique.

O fleur exquise de la politesse française, ne pourrais-tu, tel Vedehueiss de nos glaciers, fleurir d'un charme de plus les belles neiges du Canada français

Nous aurons fini, je pense, avec les principales invasions américaines si nous signalons l'invasion, dans le Dominion, des distractions des Etats-Unis : nous voulons parler d'abord de la presse, catalogue d'annonces plus voyantes et excentriques les unes que les autres, qui recèlent dans leurs plis les nouvelles politiques importantes perdues elles-mêmes au milieu de mille faits divers dramatisés par une exagération voulue et illustrés de multiples et inévitables portraits, portrait de la victime ou de la personne qui a failli l'être, de ses parents, de ses enfants, etc., véritable école quotidienne de faux, de mauvais goût et aussi de vanité naïve : les reporters percent les murailles avec une activité et une hardiesse incroyable et transforment l'existence moderne au sein des villes en une vie de forum, toute transparente, où apparaît

tout ce que vous faites, avec vos déplacements, vos allées et venues et vos retours, tout ce que vous dites, presque tout ce que vous pensez. Vous allez dîner chez des amis, et, le lendemain matin, en ouvrant la gazette, vous lisez la relation du dîner, avec le nom de tous les convives. Voulez-vous donner des conférences au Canada ? Il est indispensable à votre succès que la presse, vaste potinière, soit remplie de vous pendant quelques jours, de votre portrait, de vos goûts, de vos impressions sur toute espèce de sujets que vous ne connaissez pas encore, de votre famille elle-même : l'on ne peut avoir aucune idée par avance de la gravité des indiscrétions auxquelles un nouveau venu se trouve ainsi exposé ^ .

Plus grand encore que ce mal réel est le plaisir passionné des Canadiens, à savoir le spectacle de la lutte, lutte à main plate ou pugilat. Nous avons dit plus haut que leur plaisir de choix semblait être la conférence littéraire, nous voulions parler surtout des Canadiennes. Celui des Canadiens est évidemment le spectacle de la lutte, et cette différence caractérise bien le très sensible écart de culture qui se marque entre les deux sexes chez nos cousins

1. Au même goût appartiennent les affiches de théâtres, en général anglais ou américains, couvrant des mètres de murailles et figurant des scènes de mélodrames en personnages plus grands que nature. La pruderie est beaucoup moindre sur les atîiches, comme aussi dans certaines vitrines, que parmi les passants, et l'on ne sait pas ce qu'il est pénible pour nous de voir ainsi collées aux murs des scènes légères auxquelles sont mêlés des oiHciers français de six pieds de haut en uniforme, sorte de débauche géaote en papier de couleur.

transatlantiques. Du haut en bas de l'échelle, la passion pour la lutte est la même : dans les « chantiers » d'hiver qui abattent les arbres des forêts vierges, la distraction suprême est de faire lutter, ordinairement pour de bon, deux des bûcherons qui ne s'aiment pas ; au milieu même des pièces françaises, jouées dans les grandes villes, certains théâtres ont soin d'insérer des intermèdes de lutte, qui excitent l'enthousiasme du {)arterre bien plus que la pièce ellemême : dans un de ces entractes, j'ai vu un lutteur, ayant reçu un mauvais coup, soudain, le bras ballant, pâle et chancelant, quitter la scène ; le régisseur vint annoncer au public, avide de pareilles émotions, que l'artiste s'était désarticulé le coude '.

Il y a mieux : chaque soir, dans les grandes villes, les hommes courent voir les engagements qui ont été annoncés depuis le matin dans tous les journaux, sur tous les tramways, dans tous les magasins. L'entrée coûte 25 sous : il n'est pas si petite bourse qui ne les trouve, hommes d'affaires, étudiants, employés de commerce. J'ai vu 4.000 hommes (les femmes n'ont pas encore le droit d'entrer), enfermés dans une salle basse, obscurcie de tabagie, applaudir, acclamer, plaisanter, siffler des lutteurs qui se tordaient, comme deux vers enlacés, sur une étroite estrade. On ne voit que de très loin, et l'on envie les

1 . Il ne semble pas exister de service médical dans les théâtres : c'est pourquoi de petites affiches prient instamment les médecins qui assistent au spectacle de se faire connaître chaque fois à l'Administration du théâtre.

gros hommes d'affaires cossus qui, ayant payé une piastre, entourent, de trois côtés, sur la scène même et le cigare à la bouche, l'étroit rectangle où se débat cette chair humaine ; ceux-là du moins savourent le détail des « prises», contemplent la sueur et les faces convulsées, entendent les grincements de dents, sentent l'odeur humaine. J'ai assisté à une reprise qui a duré 32 minutes, pendant lesquelles se traînait sur le tapis une sorte d'animal à huit pattes, qui se renversait subitement de temps à autre, tantôt une croupe, tantôt 1 autre frénétiquement serrée par deux bras qui tentaient de la faire chavirer. Peu à peu, les 4.000 étaient debout, tous les regards tendus vers la bête fantastique ; les bouches en oubliaient de tirer la bouffée de la pipe ou du cigare ; des rires brefs, des cris haletants coupaient seuls le silence de mort.

Tout à coup, par une torsion de pieds effroyable, un « half nelson » (saluons ici le grand amiral) et « un ciseau de jambes », le Canadien a « tombé » l'Américain. Aussitôt, comme par un ressort, la respiration comprimée s'échappe de ces 4.000 poitrines : au milieu de cris assourdissants, chapeaux, manteaux, cigares volent au plafond. Toute cette foule chauvine, debout, acclame le Canadien. Le Canada est sauvé. Il a vaincu « 1' Amérique » .

Deux spectateurs, partisans de chacun des lutteurs, se précipitent l'un sur l'autre, à coups de poing? Les nombreux « policemen », très attentifs, accourent instantanément les séparer au milieu d'un cercle vivement intéressé par cette lutte nouvelle.

Je m'échappe et je gagne la rue, où, touetté au visage par la bise pure et froide d'une vraie nuit canadienne, sous les étoiles immobiles qui ne luttent pas, je songe au spectacle que je viens de voir, à cette excitation forcenée de la sensation, qui exclut tout sentiment et toute idée, à cette exaltation de la bête humaine, et je me dis : « Non, en vérité, le Canada n"a pas vaincu l'Amérique, même ce soir. Il se pourrait bien que l'Amérique fût en train de triompher du Canada ! »

Nous ne parlons même pas des parties de boxe, de celles, entre autres, appelées Knockout, où les adversaires cherchent à se brutaliser et à se faire perdre connaissance. Quelquefois la mort s'ensuit. Voici comment la Presse, de Montréal, le 10 septembre 1908, terminait le compte rendu d'une partie de boxe entre un blanc et un nègre :

« La figure de Gans présentait un terrible spectacle, après la rencontre. Elle avait l'aspect d'un ballon extrêmement gonflé. L'œil droit était bouché, et le gauche l'était à demi ; les lèvres et le nez étaient fendus. »

Plusieurs journaux, telle la vaillante Vérité, de Québec, ont entrepris une méritoire campagne contre cette barbarie.

Conclusion.

L'ordre chronologique des influences nous a fait malheureusement finir par quelques ombres dont nos chers amis les Canadiens ne pourront pas nier

l'existence et qu'ils trouveront, s'ils sont de bonne foi, à peine trop accusées (j'en ai entendu plus d'un beaucoup plus sévères encore poureux-mêmes). Mais il ne faudrait pas que ce léger crépuscule fît oublier cette incomparable lumière du Canada, la plus éclatante et douce lumière du monde, qui a versé depuis trois cents ans et verse chaque jour dans l'àme canadienne tant de qualités fortes ou charmantes et, en somme, une beauté morale si exquisement jeune. Quelque reflet n'en a-t-il donc pas éclairé les premières pages de cette étude ?

Nous voudrions qu'après tant de souvenirs, de documents recueillis, de réflexions vécues, de touches et retouches, apparût enfin au lecteur le portrait, tout au moins l'esquisse de l'àme canadienne avec tous ses traits variés et, au besoin, ses apparents contrastes, ainsi qu'il arrive pour toute àme vraiment vivante : chaudement cordiale et sans politesse raflînée, généreuse et même prodigue, enthousiaste, manquant de discernement et de critique, incroyablement gaie, aimante et familiale, adorant et gâtant les enfants, et les laissant de bonne heure prendre leur complète indépendance, placer leur cœur et se marier par eux-mêmes, — tenant beaucoup au décorum extérieur, à l'honnêteté des mœurs et très peu à celle de l'argent dans les affaires et en politique, disciplinée quoique peu déférente, grisée de démocratie et loj^aliste avec la monarchie anglaise, possédant l'esprit de liberté et d'association et dénuée de celui d'économie, profondément.

ingénuement religieuse et en même temps tolérante, sociable ainsi que nous l'étions au 17^ siècle, bien douée naturellement, mais travaillant peu ses dons, passionnément éprise du beau sous toutes ses formes, surtout l'esprit, la malice bon enfant, la clarté, la variété, les idées générales et les développements oratoires, faisant son meilleur régal des conférences françaises, littéraires ou religieuses et aussi des sauvages spectacles de la lutte, — race qui est en même temps, de par les trois influences subies, idéaliste, parlementaire et réaliste, — jeune, naïve, même enfant par certains côtés et, suivant un développement historique fort inégal, très avancée par d'autres ; — mélange curieux, d'une rare saveur et qui forme un incomparable sujet d'étude pour un Français, un Anglais ou un Américain.

Avec des formules verbales de modestie, les Canadiens, et ce sera leur dernier trait, sont collectivement contents d'eux-mêmes, et c'est pour eux sans doute une grande force, une vive tlamme nationale, soigneusement attisée par leurs hommes politiques ; ils se montrent avec attendrissement reconnaissants pour ceux qui disent ou écrivent du bien d'eux, et incroyablement animés contre ceux qui font la moindre réserve (puissé-je ne pas en faire trop l'expérience!), surtout quand on paraît les prendre pour un peuple un peu « primitif d et qu'on a la maladresse de confondre Canadiens et Indiens : c'est sur leur épiderme sensible le point particulier d'irritation. J'en aurais dix traits à fournir, mais je ne les ai pas

VUS plus indignés que contre une image de l'Almanach Hachette, représentant le Canada sous la forme d'un pays de sauvages, couverts de fourrures, au milieu des ours blancs. L'on juge à quel point ils sont éloignés de ce doux scepticisme des individus et des peuples qui ont beaucoup vécu et qui s'en remettent à la réalité du présent mieux connue ou à celle de l'avenir ou à rien du tout de répondre à leurs détracteurs, leur étant même, au fond peut-être, reconnaissants de parler d'eux, parce qu'ils savent que dans la vie moderne, toute de publicité, rien n'est pis que la conspiration du silence.

II m'était arrivé naguère de noter, à la fin d'un article, comme le principal trait de caractère des Canadiens, cette susceptibilité de leur chauvinisme, et j'avais ajouté innocemment : « Les Canadiens veulent être pris avec... du sirop d'érable i. » Je ne compte point les éclaboussures de ce sirop, les réfutations orales ou écrites de mon affirmation, faites par des gens qui me disaient avec ardeur : « Ce n'est pas vrai que nous sommes susceptibles 1 » à quoi je n'avais qu'à répondre doucement : « En voici la meilleure preuve. »

Pour nous, à tout prendre, l'àme canadienne est, en définitive, comme un ambigu des principaux caractères et des qualités primordiales de l'ancienne France et de l'Angleterre, un vieux et sain rameau

1. « L'Organisation de l'Eglise au Canada », dans le Correspondant du 25 octobre 19U6.

de chez nous portant une greffe britannique, mais le produit rare qui en sort, tend de plus en plus à s'adultérer par la grande invasion qui monte du Sud. On sait que les Etats-Unis échouèrent par deux fois dans leur tentative de conquête du Canada. Mais il est plus d'une manière de conquérir un peuple. Horace observait en un vers célèbre : « La Grèce vaincue vainquit son farouche vainqueur. » « L'Amérique», cette vivante antithèse delà civilisation athénienne, a lancé par-dessus sa frontière nord, à l'assaut du Canada, ces bataillons plus redoutables que les autres, qui se nomment, — outre hardiesse, énergie^ respectabilité, — amour du lucre, réalisme pratique, vanité grosse, relâchement de la famille, excitation de la sensation, corruption politique et sans-gêne. La lutte est engagée : les saines et séculaires traditions françaises et anglaises résisteront-elles au formidable assaut ? Notre vieux ferment national en particulier réussira-t-il encore une fois à triompher du microbe étranger? L'originalité de la race canadienne et du Canada est à ce prix. Nous autres Français, nous assistons à ce duel émouvant avec une sorte d'angoisse personnelle : d'abord nous nous demandons si cette petite France de l'Amérique (un pays ne se mesure point au chiffre des arpents, mais à celui des âmes) en sortira sauve, et puis nous sentons bien que l'américanisme commence, sur divers points, à miner notre patrie elle-même.

En mettant résolument de côté toute sj'mpathie pour tels ou tels hommes politiques de chacun des

partis, en saluant surtout la belle figure du grand vaincu d'hier sir Wilfrid Laurier, qui fut le premier Canadien à la tête de son pays et qui sera peut-être, hélas ! d'ici longtemps le dernier, les amis français du Canada ne peuvent que se réjouir, d'une façon générale, du virage exécuté par la politique canadienne en 1911 ; celui-là par extraordinaire s'est fait sur une idée très précise : le Canada veut-il abaisser les barrières économiques (ce sont à peu près les seules) qui le séparent, sur une frontière de 5.Û00kilomètres, de son unique voisin, les Etats-Unis ? et le peuple, au Canada, avec ce sourd bon sens qui, en tous lieux, lui fait trouver si souvent les véritables vues de sa destinée nationale, a répondu en majorité : Non '. La réponse paraît prudente, à l'heure où certains hommes politiques de l'autre côté de la frontière canadienne, ne craignent point de parler librement de « l'annexion du Canada ». Celui-ci commence à se reprendre : il résiste à l'invasion économique de ses absorbants voisins du Sud : c'est déjà un point. Puisse-t-il résister de plus en plus à leur envahissement moral !

P. -S. — On lira un Appendice sur l'Ame canadienne, à la fin du volume.

1. Commeut le peuple canadien, toujours simpliste comme l'est partout le peuple, a exagéré la « réciprocité » mitigée avec les Etats-Unis, que lui demandait M. Laurier, on le verra dans un article plein de nuances et de courtoisie, écrit par M. A. Kleczkowski, ministi-e plénipotentiaire, ancien consul général de France au Canada : Sir W. Laurier et la question de Réciprocité, dans la revue France-Amérique, supplément du Canada, et dans la Canadienne, numéros de novembre 1911.

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