‹ Nos amis les canadiensChapitre 61 sur 109 · M. André Siegfried, ouvrage déjà cité · texte numérisé non relu

M. André Siegfried, ouvrage déjà cité

fait et ce que fait le clergé catholique pour la cause de l'instruction.

L'on ne nous raconte point les efforts qu'il dut réaliser en 1841 et en 1850 pour faire accepter et pour faire maintenir la loi sur l'éducation primaire.

L'on n'ajoute pas que la compagnie de Saint- Sulpice, qui créait en 1668 à Montréal une école publique pour les garçons, et qui a conservé, malgré les siècles d'établissement au pays de la neige, le cœur le plus chaudement français, distribue annuellement aujourd'hui plus de 300.000 francs pour l'éducation et la charité, et qu'elle entretient seule deux écoles primaires à Montréal (nous les nommons : l'une sur la paroisse Saint-Jacques et l'autre dans la rue Coté), sans parler des nombreuses demi-bourses fondées par elle au « collège de Montréal ».

L'on dit bien que l'université de Montréal, grâce aux Sulpiciens, fait venir, chaque année, de France un professeur de littérature française, mais sans avoir l'air de leur tenir compte de ce sacrifice. Il est évidemment regrettable que celle de Québec ait renoncé à une telle adjonction, en 1906, et il faut espérer qu'elle saura renouer la tradition, mais on ne peut évidemment regarder comme un signe d'esprit réactionnaire pour l'université de Montréal d'avoir choisi, plus d'une fois, des professeurs de l'Université de France *.

1. Les titulaires de cette chaire ont éfé jusqu'à présent par ordre, MM. Labriolle, François Laurentie, Augustin Léger, Louis Arnould, Louis Gillet, René du Roure.

Ce que l'on ne dit point parce qu'on ne le sait pas encore, c'est que la même université a créé depuis peu, grâce à des générosités combinées de la France et du Canada, une bibliothèque générale d'étude, au courant de la science actuelle et munie de l'outlilage le plus moderne.

Ce que l'on ne dit guère, quand on parle de l'université Laval de Montréal, c'est que l'Ecole polytechnique, qui lui est adjointe, se trouve aux mains de professeurs venus de France, qui y enseignent nos meilleures méthodes mathématiques, ce qui n'empêche point tous les jeunes gens qui en sortent de trouver aussitôt une situation avantageuse dans les plus vastes entreprises industrielles du Nouveau Monde.

Ce que l'on devrait bien dire, parce que c'est peutêtre le fait le plus frappant au Canada pour le Français qui y voyage, c'est l'extraordinaire ouverture du couvent canadien. Il ne laisse point passer dans les grandes villes un étranger ou une étrangère occupés des choses de l'esprit sans les presser de venir, accompagnés de leur famille et de leurs amis, prendre la parole dans ses murs, en leur préparant une charmante petite fête littéraire ou musicale. M. Doumic, M™^ Bentzon et tant d'autres le savent bien, et nous connaissons tel grand couvent montréalais, qui, par sa réception régulière de quinzaine, assure le perpétuel contact entre les jeunes pensionnaires et « le monde » avec ses principaux courants intellectuels français. En dehors de ces réunions,

les divertissements, au lieu de consister dans la représentation de pièces niaises applaudies uniquement par des mères, sont réglés de manière à faire connaître deux musiciens, par exemple, étudiés tour à tour devant un large public, dans leur biographie et dans leurs principales œuvres, à la fois analysées et exécutées. Une élève désire-t-elle se faire conduire à un cours littéraire de l'université, elle l'obtient très facilement, et telle bibliothèque de couvent, fort intelligemment composée, rend service aux plus sérieux travailleurs de la ville et pourrait, sans doute, rivaliser avec celle de plus d'un de nos 13'cées de jeunes filles. L'intelligence et la largeur de ce régime se sentent bien à la remarquable ouverture d'esprit chez les femmes catholiques du Canada, que l'on rencontre à la tête de toutes les initiatives dans les domaines littéraire, artistique ou social, et qui sont appelées, selon nous, à jouer un grand rôle dans l'éducation générale du pays.

Ces résultats sont dus au salutaire vent de réforme pédagogique qui souffle depuis quelques années sur les couvents canadiens, et c'est pourquoi l'on devrait enfin, en bonne justice, le mentionner, à moins que l'on ne veuille pas en tenir compte parce que la réforme, au lieu d'être s3'non3'^me d'agitation et de destruction, l'est d'esprit de suite et de persévérance ardente. Les religieuses, qui se tiennent au courant par des livres et par des revues, suivent, pendant les vacances, des conférences pédagogiques qui leur sont faites par des spécialistes indigènes sur toutes

les matières qu'elles enseignent. Durant l'année scolaire, à Montréal, elles s'adressent au professeur agrégé venu de France et lui demandent, depuis plusieurs années, non point de brillantes conférences littéraires, mais des séries de cours pédagogiques, aussi solides, précis et pratiques que possible, pour pouvoir toujours progresser dans leurs méthodes d'enseignement. En 1908 elles ont réussi à fonder, avec le concours d'un certain nombre de professeurs hommes, et à affilier à l'Université Laval une Ecole d'Enseignement supérieur pour les jeunes filles^ qui continue à fonctionner, en ses spacieux bâtiments de la rue Sherbrooke, dans les conditions les plus sérieuses.

Les collèges de garçons ont suivi le mouvement, quoique avec un peu plus de lenteur, et les professeurs de France, modernes missi dominici, vont promener dans les divers évêchés, d'un « séminaire » à l'autre, en retour d'une cordiale et généreuse hospitalité, les vues et les pratiques de l'enseignement secondaire français.

Sont-ce donc là les signes d'une instruction fermée aux améliorations et aux progrès modernes ? et quel est l'esprit libre qui n'en sera point frappé, et comme touché ? C'est ce qui ne manque pas d'avoir lieu ; veut-on connaître l'opinion émise par l'un des doyens de nos Facultés quand il apprenait l'organisation de telles conférences pédagogiques dans l'intérieur des maisons d'instruction secondaire du Canada ?

... Ceux qui ont la responsabilité d'organiser renseignement au Canada, me semblent avoir trouvé le moyen le plus intelligent et le plus pratique de faire agir la science, telle qu'elle s'élabore dans les universités, sur la formation des professeurs de l'étage immédiatement inférieur. En France, nous parlons beaucoup de la pénétration, les uns par les autres, des divers ordres d'enseignement. Si elle se fait, c'est bien malgré ceux qui en bénéficient ; et pour aboutir il lui faut dissimuler ses procédés et n'exercer son influence qu'en laissant parler ses apôtres de loin, sans les aventurer personnellement dans les écoles. Il ferait beau voir le plus compétent, le plus expérimenté, le plus éminent des maîtres de l'enseignement supérieur s'en aller en mission dans des congrès ou de professeurs secondaires ou d'instituteurs, pour y enseigner la méthode et orienter la pédagogie, s'appelât-il Lanson, Croiset ou Boissier. Aussi les universitaires, surtout à l'heure qu'il est, ne songent guère qu'à rester dans leur tour d'ivoira pour garder la sécurité de leurs travaux...

Ainsi parle l'expérience universitaire française.

L'on doit voir tout l'intérêt que présente le tableau d'ensemble de l'organisation religieuse au Canada mise au point par le dernier siècle et demi, durant lequel l'Eglise canadienne n'eut à compter absolument que sur elle seule ; et n'y aurait-il point telle ou telle pièce de cette machine bien montée qu'il serait possible d'emprunter et d'adapter chez nous?

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