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Caractères de la foi canadienne

Nous voudrions à présent essayer de toucher à un point plus intime, à l'un des plus intimes qui

soient en tous pays, en esquissant, tels qu'ils nous sont apparus, les caractères mêmes de la foi canadienne. Nous sommes certain d'étonner plus d'un au Canada : nous aspirons à ne blesser personne. L'enquête bienveillante, mais impartiale que nous avons menée au Dominion, et dont nous entreprenons de rendre compte, serait incomplète, si nous n'abordions au moins brièvement cette matière essentielle et, nous le sentons, infiniment délicate.

A. — Chez « r habitant ».

Allons d'abord à la campagne. Faisons-nous transporter dans un traîneau, dans une « sleigh », par « une belle route », c'est-à-dire sur un matelas durci de 3 pieds de neige à l'un de ces villages des environs de Montréal, de Québec ou de Joliette, — qui portent si souvent quelque nom de saint ou de sainte, saint Thomas ou sainte Agathe, sainte Thérèse ou saint Henrj^ et heurtons, sur le bord de la roule, à lune de ces maisons de bois, très confortables, où loge « l'habitant » : la première chose qui frappe, dés que l'on a franchi la double porte, en pénétrant dans la chaude atmosphère du home, c'est Félégance soignée, nous ne disons pas le goût, des murs parés de cadres, qui enferment presque tous des images pieuses en chromos voyantes : le pape actuel et ses deux prédécesseurs, la Sainte Famille, les Sacrés-Cœurs, Notre-Dame de Lourdes, Sainte- Anne de Beaupré, but des grands pèlerinages au Canada.

Si VOUS demandez au brave « habitant » si bon, joyeux et profondément S3'mpalhique le nom de ses enfants, dont le nombre va généralement de 8 à 30, vous rencontrerez souvent, en l'honneur du Pape Pie IX, le nom de Mastaï pour un garçon ou de Mastaia pour une fille. Nous ne savons si l'on a commencé de donner naïvement aux enfants les noms de Sarto et de Sarta.

Quelques instants de conversation avec ces excellentes gens suffisent pour vous convaincre à quel point la religion est le principal élément de leur vie, comme la leur est sincère et patriarcale, le père étant le premier à y tenir, à en parler, à en favoriser la pratique et à en donner l'exemple dans l'intérieur de sa famille. Dès qu'ils vous savent Français, ils exaltent aussitôt leurs inquiétudes sur la France qu'on leur représente toujours comme un pays perdu en raison de la politique antireligieuse de son gouvernement. L'un de mes amis, excellent catholique, un hiver qu'il « faisait chantier », reçut un soir Ihospitalité dans une famille du peuple, où la femme lui dit naïvement : « Vous êtes bien sûr un mécréant : on sait bien que tous les Françâs sont des mécréants. »

Dans le village canadien, l'autorité du curé est prépondérante ; elle était autrefois absolue, et, de même que la maison oîi ses ouailles l'ont installé est l'une des plus belles de la paroisse, l'on sent bien qu'il est le premier citoyen du bourg, et, pour toutes les choses importantes, une manière de chef et de protecteur.

Cette situation privilégiée, les curés canadiens la doivent sans doute à la vivacité de la foi des habitants, mais aussi à leur propre rôle historique, la race canadienne-française sachant très bien que seuls ils ne l'ont point abandonnée au moment de l'annexion anglaise, en 1763, et que si elle a pu se maintenir, prospérer et arracher peu à peu aux vainqueurs la reconnaissance de ses droits, c'est en se groupant autour de ses vaillants pasteurs. Nous avons vu, de plus, à quel point les prêtres canadiens sont mêlés à la vie non seulement religieuse et morale, mais même matérielle de leurs fidèles. Tout cela se devine à l'allure générale des prêtres canadiens, élite d'une race saine et riche en sève, qui, avec leur belle mine, leur petit col romain, sans rabat, marchent la tête haute, foulant à grands pas ce sol qu'ils sentent bien leur.

Dire qu'il ne leur arrive jamais d'abuser un peu de cette condition brillante serait évidemment embellir le tableau et ne point compter avec la nature humaine, et il serait encore possible, dans quelques coins du Canada, d'assister à une messe du dimanche, où le curé monte en chaire et nomme sans ménagement un tel qui n'a point encore pa^é sa (( dîme » et qui, la prochaine semaine, se verra refuser l'entrée de l'église. Ne nous récrions pas trop vite devant ce petit pilori paroissial : y aurait-il là un abus beaucoup pire que celui qui se produit, en d'autres pays, dans des conseils de hauts fonctionnaires, où tel de leurs justiciables sera dénoncé et

arrêté dans sa carrière parce qu'il va à la messe ?

Toujours est-il que ratraosphère générale au Canada, surtout dans les campagnes, est nettement religieuse et influe naturellement, si elle n'est point accompagnée d'abus d'autorité, sur les Français qui s'établissent en ce pays ; j'ai vu, parmi les colons français, un ancien palefrenier de Saône-et-Loire et un ex-t3'pographe du Petit Parisien, qui n'étaient pas, j'imagine, des paroissiens exemplaires en France et qui se retrouvèrent là-bas, très naturellement et sans la moindre bypocrisie. d'excellents chrétiens : tant il est vrai que le peuple qui n'étudie point par lui-même, subit fatalement l'impression ambiante et que le peuple français, le jour où on lui aura refait par la vraie liberté et la presse un air religieux, reviendra à la foi presque entier.

J'ai tenu néanmoins à interroger un certain nombre de curés d'une région de colonisation et leur évêque sur ce point précis : « Est-il possible à un Français sincère, qui ne pratique pas, de vivre dans votre pays ? » Ils m'ont unanimement répondu : ft Un colon peut venir ici avec n'importe quelles idées et les garder. Tout ce que nous lui demandons, et n'est-ce pas naturel ? c'est de ne pas combattre notre influence sur nos paroissiens ou diocésains. » De fait, après une enquête de huit jours, je n'avais découvert dans cette région qu'un seul Français qui n'avait pas réussi à s'entendre avec le clergé : je le connaissais bien, c'est une espèce de fou, réfugié à présent à Montréal, où il m'envoya spontanément

un certain nombre de caries postales injurieuses après plusieurs de mes cours publics.

De ce peuple religieux, pris dans son ensemble, "la moralité proprement dite paraît, spécialement aux champs, excellente ; son péché mignon, qui a sans doute de plus graves conséquences encore pour la santé que pour la conscience, est l'alcoolisme, qui ruine cette race jeune et arrive à faucher en pleine force bien des hommes entre quarante et quarante-cinq ans. Les gens du peuple, trop généreux les uns avec les autres, ont le tort de s'offrir entre eux indéfiniment « la traite », ce que nous appelons « une tournée », et infailliblement ils aboutissent à s'enivrer, à « prendre », comme ils disent, « une brosse » ^. Aussi, le clergé a-t-il fort bien fait de se mettre ardemment, depuis 1906, à la tête d'une campagne antialcoolique, dune croisade qui fonde en tous lieux des groupes, dont l'emblème est la croix noire.

Une anecdote éclairera et égaiera peut-être en même temps ce grave sujet. Un dominicain français, venu pour la grande prédication du Carême à Notre- Dame de Montréal, était enthousiaste des Canadiens- Français et il exhalait un jour ses sentiments à la table de l'archevêque, où il prenait ses repas en compagnie d'une dizaine de prêtres canadiens : « Figurez-vous, disait-il à Monseigneur, que je viens

1. Y aurait-il quelque rapport eutre cette expression capillaire et la nôtre : « avoir mal aux cheveux » ?

de voir en particulier l'un de vos braves gens du peuple qui m'a confié aussitôt : « Mon père, j'ai pris une brosse.» — Mon ami, lui répondis-je, au moins, l'avez-vous rendue ? — Oh ! certes, mon Père, et cela n'a pas été long ! — Ah 1 Monseigneur, le brave peuple que vous avez ! Quelles consciences délicates ! » Et toute l'ecclésiastique tablée de rire à cœur-joie de la divertissante méprise du bon Père et de lui expliquer le sens des mots de la « langue verte » du Canada.

B. — A la ville.

Montons maintenant dans « les chars », comme disent les Canadiens du peuple, qui ont eu bien raison d'appeler dun mot français ce que nous nommons du dur mot wagon emprunté à leurs maîtres, et rendons-nous dans la grande ville.

Là, le chef et presque le maître absolu, du moins selon les apparences, est lévêque, qui est d'une activité universelle, incroyable et dune absolue simplicité qui nous étonne autant, mais à laquelle les nouveaux évêques de France commencent à nous habituer : là, pas de solennelle demande d'audience ni de longue attente dans les antichambres. Vous pouvez le voir toujours, à toute heure : que vous soyez le premier ministre de la Confédération ou le dernier des gueux du port, l'on peut dire que vous êtes reçu de même, avec la même bonté souriante et rapide, avec le même élan du cœur qui ne distingue pas entre les classes sociales.

Vrai disciple du Christ et de saint Paul, l'évèque canadien est dans la réalité « tout à tous ».

Il fait une visite ou traite une affaire importante en une rapide conversation téléphonique, dans ce pays où triomphe le téléphone sans attente, mieux qu'en aucun lieu du monde, et, le plus souvent privé de voiture particulière, il va à ses affaires ou aux offices qu'il préside, en tramway, dans la classe unique des vo^-ageurs.

Non seulement il paraît fréquemment dans les églises et les nombreux couvents, mais il visite les hôpitaux, les prisons, les cimetières, parle dans les assemblées de citojens, dans les meetings sociaux et les congrès de colonisation, etc., etc. L'on est habitué à le voir ou à le savoir grâce auxjournaux, partout, et c'est à se demander s'il n'a pas reçu l'enviable don d'ubiquité.

Il croit de sa mission d'exercer une surveillance universelle sur toutes les manifestations de la vie publique ; il intervient dans l'orientation de la presse par des conseils particuliers ou des remontrances publiques, et, si un journal effrontément anticlérical se dresse contre l'Eglise, il en interdit la lecture aux fidèles, et le journal tombe.

Le théâtre n'échappe point à ses yeux d'Argus, et c'est une cause de conflits incessants, le répertoire français moderne étant, comme on sait, loin d'être toujours édifiant, et les directeurs de tel théâtre important passent leur temps à faire de belles pro-

messes à Monseigneur et, au bout de très peu de temps, à les violer.

Pendant notre séjour, M""^ Sarah Bernhardt vint faire sa seconde tournée au Canada, donnant partout une semaine entière de représentations différentes : tous les billets sont enlevés. L'archevêque, qui assistait au loin à une réunion importante, apprend tout à coup l'événement et improvise en route une lettre pastorale faisant à ses diocésains un devoir de s'abstenir de pareilles représentations, sans distinguer d'ailleurs entre un gros drame antireligieux tel que la Sorcière, et un chef-d'œuvre de psj'chologie comme la Phèdre de Racine. Une pluie de billets abandonnés s'abat sur l'archevêché, envoyée avec plus ou moins de goût par les plus zélés, ce qui n'empêcha point, je ne sais comment, le théâtre d'être comble pendant toute la semaine, rempli par des gens dont les grands journaux se donnèrent le malin plaisir de citer les noms ^.

La danse, sans être aujourd'hui complètement défendue, est surveillée assez rigoureusement par l'épiscopat. Nous avons su une œuvre de charité qui, pour sa réunion annuelle, avait annoncé offi-

1. A Québec M^'= Sarah Bernhardt fut sifflée et assaillie de projectiles par un groupe de jeunes gens indignés du mépris qu'elle avait marqué pour le Canada en recevant les journalistes, à qui elle avait dit que l'on se croirait en Turquie. Une agence anglaise, en télégraphiant Vintervieiv à tout le Canada, oublia par malheur la majuscule de « Turkey », ce qui faisait dire à l'illustre comédienne que l'on se croirait parmi les dindons (turkey) : l'incident en fiU encore aggravé s'il est possible.

cieuseraent, ce qui est bien canadien, que la lecture des comptes serait suivie d'une « sauterie » : Icrèque l'apprend et, au milieu même de la lecture des rapports financiers, interdit la « sauterie » par téléphone. L'on devine, à cette annonce, la mine des dames et des jeunes filles qui attendaient la fin des lectures avec tant d'impatience.

Pour être franc, il faut dire que ces interventions multipliées n'ont point toujours l'effet escompté par leurs auteurs, et l'épiscopat canadien m'a paru fréquemment se faire des illusions profondes sur leur efficacité. Le Canadien est foncièrement « bon enfant », et, dans de telles occasions, il ne résiste pas en face, mais il murmure souvent, en particulier, notamment lorsqu'il trouve déplacée une intrusion d'en haut dans sa vie et dans ses plaisirs. Ces murmures n'arrivent pas jusqu'aux oreilles des évêques, mais qu'ils soient convaincus qu'il leur faudra, de plus en plus, une très grande somme de tact et de discrétion, s'ils veulent continuer à mener avec succès leur peuple dans ces belles routes qu'ils leur proposent, de l'idéal moral et de l'honneur chrétien.

Il est un point sur lequel les Canadiens éclairés des villes m'ont paru en général ne point suivre leurs évêques, c'est dans la manière dont ceux-ci, sauf un petit nombre d'exceptions, parlent de la France. Je ne m'occupe même pas de l'effet produit sur les Français proprement dits qui trouvent la chose intolérable. Le haut clergé, en général, affec-

tant de ne pas distinguer la France officielle de l'autre, se sert de nous tout comme les Spartiates se servaient des Ilotes, ainsi que d'une perpétuelle leçon de choses, pour montrer à ses compatriotes ce qu'ils deviendraient s'ils abandonnaient la bonne voie religieuse. Les Canadiens cultivés, qui entendent toujours cette note unique, sans qu'on leur parle jamais de la France chrétienne, ne trouvent pas que ces discours répondent à la réalité ; lisant avec passion nos grandes revues et nos romans, ils savent bien que l'élite intellectuelle de la France est, en ce moment, contrairement à ce qu'elle était il y a cinquante ans, en partie chrétienne par la profession de la doctrine ou par la sympathie. Quand ils font le voyage classique de France, ils tombent de surprise après ce qu'on leur a dit (beaucoup me l'ont confié), de trouver les églises de Paris encore pleines, et, quand ils se rendent à Lourdes (ce que leurs évèques ne manquent pas de faire d'ailleurs), ils comptent avec une extrême surprise dans les foules mondiales qui s'y rendent chaque année, une majorité de Français, dont beaucoup appartiennent au peuple. On leur parle des Associations de 100.000 jeunes gens chrétiens fortement organisées chez nous, des autres manifestations religieuses, et alors, quand ils rentrent dans leur paj's pour n'entendre parler que d'une France athée, ils se montrent à bon droit assez sceptiques.

Ils surprennent même quelquefois leurs prélats en flagrant délit de contradiction ; un évêque, qui

appelait régulièrement chaque mois un professeur français à faire des conférences pédagogiques au personnel enseignant du collège de sa ville épiscopale, un jour, en revenant d'Europe, donna, comme c'est l'habitude, ses impressions de voj'age du haut de la chaire d'une cathédrale, il afQrma et s'efforça de démontrer que la France n'était plus « une nation catholique » et, comme conclusion, adjura son immense auditoire de ne rien accepter de ce qui venait d'elle. L'on devine les réflexions du professeur qui entendait le discours dans un coin de la cathédrale et des nombreux amis canadiens qui se trouvaient avec lui.

La vérité serait de parler aux Canadiens des deux Frances militantes, l'ofOcielle et la chrétienne, qui se disputent la foule apathique, dont les membres se portent, au gré des circonstances, suivant l'intérêt, hélas 1 très souvent et quelquefois les dégoûts, tantôt vers l'une, tantôt vers l'autre.

Quelque peu intransigeants dans leur rigueur pour la France, les évêques du Canada vivent en revanche dans la meilleure harmonie avec les protestants qui les entourent et qui sont vraiement là « les frères séparés », d'aprésce beau vocable qui devrait partout être d'usage. L'on sent une émulation un peu jalouse du bien entre les deux confessions, mais dans ce pays de religions si étroitement mêlées la force des choses impose la double conviction qu'il n'y a pas grand'chose à tenter pour entamer les

uns sur les autres, et que le mieux est d'entretenir les rapports mutuels les plus courtois. Il arrive aux évêques catholiques et aux évêques anglicans de se rencontrer à la même table. Bien des Anglais sont d'une coquette correction avec « le Papisme » ; nous avons vu que plusieurs d'entre eux payaient bénévolement « la dîme », et beaucoup ont largement contribué, ce qui paraît presque incroyable, à la splendeur du Congrès Eucharistique de Montréal en 1910. Aussi l'archevêque de cette ville Mgr Bruchesi, les mentionna-t-il avec gratitude, par trois fois, dans la Lettre pastorale qu'il publia après les fêtes du Congrès. Les Canadiens trouvent que « l'entente cordiale » a grandement facilité les relations entre les deux éléments de la population, et c'est d'eux qu'est partie cette initiative qui surprend de loin, d'élever une statue à Québec même, en l'honneur d'Edouard VII, le fondateur de « l'Entente » qui a beaucoup favorisé la tolérance religieuse.

Après avoir exprimé très franchement notre admiration mêlée de réserves, pour l'épiscopat canadien, il ne nous reste qu'à dire en quelques mots l'impression que nous a produite la foi des fidèles au Canada.

D'abord, elle est loin d'être unanime comme elle le semble au premier aspect, et il n'est pas rare de recevoir, au fumoir ou ailleurs, certaines confi-

dences d'hommes assez douloureuses sur ce point: l'on y voit que partout existe donc un certain nombre de gens timorés qui imitent sans conviction les gestes qui se font autour d'eux, là-bas les gestes religieux, comme chez nous les gestes athées.

La grande majorité de ceux qui pratiquent est, bien entendu, sincère, et la plénitude, la franchise, et la bonhomie de leur foi sont touchantes, particulièrement à la campagne. Mais, dans les classes éclairées des villes, une telle foi nous. a paru insuffisante : la foi canadienne est une foi de campagne ou, si l'on veut, une foi de « charbonnier », qui n'est plus de mise chez les hommes instruits du temps présent.

Le Canada passe souvent pour « le paj-s idéal de la foi catholique », et une mère française venait me confier un jour qu'elle s'apprêtait à envoj-er son grand fils au Canada, pour qu'il vécut parmi des jeunes gens qui « bien sûr, disait-elle, se nourrissaient quotidiennement de la forte lecture des Pères». Je fus dans la nécessité de la détromper. J'ai connu aussi un ménage de parents français qui décidèrent de s'installer au Canada en grande partie afin de faire faire à leur fille sa première communion dans un pays aussi catholique. Après une expérience de quelques mois ils profitèrent d'un séjour en France pour accomplir la cérémonie dans un village poitevin, jugeant avec raison que rien ne vaut le clergé français pour donner toute sa valeur à ce grand acte.

Là-bas les offices sont suivis, les églises sont pleines, chaque Carême 4.000 hommes viennent goûter et admirer le prédicateur français, un dominicain en général, que les Sulpiciens font venir à Téglise Notre-Dame. Mais on est frappé de voir comme ces hommes des classes dirigeantes, ouvertement catholiques et vivant dans ce paj's catholique, font peu de lecture pour nourrir, éclairer et fortifier leur foi : ils s'endorment trop complaisamment sur cet oreiller de leur enfance. De ce côté leurs correligionnaires français aguerris par la lutte perpétuelle ont tout à leur apprendre.

Un jour, un évèque clôturait une retraite de plusieurs centaines d'étudiants par une homélie fort touchante où il leur recommandait de vivre en bons chrétiens, leur indiquant en deux points ce qu'ils devaient faire et ne pas lire. Ce fut une révélation pour un professeur français qui y assistait et ne craignit point de s'en ouvrir au plus proche entourage de l'évêque : comment n"indiquait-on point à ces jeunes gens ce qu'il fallait lire, et la magnifique floraison d'apologétique qui s'est épanouie en France depuis quatre-vingts ans n'avait donc point encore pénétré au Canada } — Le désir du bien est tel parmi les chefs religieux canadiens que le professeur lui-même fut chargé de rapporter à son retour les Lacordaire, et les Gratry, les Montalembert et les Perrej've, les Didon et les Fouard, les Monsabré et les d'Hulst, les Guéranger, les Girodon elles J. Guibert... à la Bibliothèque

d'étude de l'université canadienne-française, et ce ■ fut lui encore qui. prié par quelques jeunes gens à qui il en avait parlé oralement, expliqua dans un article à la jeunesse comment tous leurs contemporains de France, qui voulaient sérieusement rester chrétiens, ne manquaient point défaire chaque jour, matin ousoir,unelectureàleurgrédansrEvangile ou dans un livre de piété, afin d'accroître leur foi et de ne point, en insensés, rester, dans cette matière la plus nécessaire de toutes, sur leurs notions sommaires de la douzième année '. Ainsi, et le fait est caractéristique, ce fut un agrégé de l'Université de France, (Université d'ailleurs moins honnie à présent par le haut clergé canadien que par son confrère français en général), à qui la Providence réservait le grand honneur de faire pénétrer les principaux livres d'apologétique dans la jeunesse universitaire du Canada.

A la réflexion l'on comprend que les Canadiens, à peu près unanimes dans leurfoi, s'ils ont eu à la faire respecter en bloc par les Anglais, n'aient pas senti la nécessité de la défendre individuellement en euxmêmes contre les influences du dehors. Mais cette belle tranquillité n'est plus de saison. Il est fatal que la vague d'irréligion, qui secoue les vieux pays, leur arrive, et sans beaucoup tarder. Plus d'un indice déjà l'annonce. Sans compter les nombreux indifi"érents qui se dissimulent encore, une loge maçonnique

1 . Voir les Dix Minutes, dans le Semeur (mars et avril 1907).

« rEmancipation » est établie à Montréal, comptant environ 1500 membres, qui font preuve, en un tel milieu, d'une résolution assez audacieuse : ils ont pour correspondants et pour appuis plusieurs des journaux avancés de Paris, et, s'ils n'ont pas réussi à faire manquer le Congrès eucharistique de 1910, c'est que l'on est parvenu à déjouer leurs machinations à temps.

Comment le Canada résistera-t-il à la menaçante tempête antichrétienne? Ses amis sont très loin d'être rassurés sur ce point, trop éclairés qu'ils sont par la facilité bien connue avec laquelle tant de jeunes étudiants canadiens abandonnent, à Paris, leur foi traditionnelle, à la première contradiction.

Le Canada ne peut manifestement sauver le trésor de sa foi, qu'à une seule condition : c'est que, les yeux fixés sur l'exemple de sa mère-patrie, par un effort énorme et rapide, il rende sa croyance moins superficielle, extérieure et routinière, plus éclairée, plus forte et plus intime, et tire sa vitalité religieuse moins de l'ambiance extérieure qui berce que des convictions personnelles les mieux raisonnées et les plus solidement assises. Cette oeuvre est d'une importance à mériter que s'y attachent sans retard toutes les forces vives de l'Eglise canadienne.

A vrai dire, je crains fort que les Canadiens ne trouvent mes critiques trop crues, mes hardiesses exemptes de douceur ; et que je manque décidément

avec eux de ce sirop d'érable dont j'ai si bien recommandé l'usage à mes compatriotes K Et cependant, j'en ai conscience, il est impossible que parmi eux les âmes sincères ne sentent point sous toutes mes lignes un profond amour du Canada.

Nous l'avons vu, certains Canadiens nous jugent trop sévèrement, et les Français d'ordinaire sont de loin trop indulgents à l'égard des Canadiens, puis, par un revirement attendu, deviennent trop sévères, comme tant de gens pour être partis de trop d'optimisme, tombent au fond du pessimisme. Il est temps de sortir de ces fâcheux excès de rigueur ou d'effusion et de s'aimer sans se flatter, comme entre ceux qui s'aiment avec profondeur. Nos cousins transatlantiques et nous, nous gagnerons à nous regarder vivre mutuellement avec S3fmpathie et aussi avec clairvoyance, en cherchant à nous assimiler, quand les circonstances le permettent, les heureuses idées et institutions de nos parents séparés, sans prétendre faire à personne la leçon; car il serait, à notre avis, bien malaisé de décidersur quelle rive de l'immense océan sont établis le plus de mérites. Profitons donc simplement de cette rare chance historique, par laquelle Dieu apermis à deux rameaux, nourris d'une commune sève, la plus généreuse du monde, de grandir et de se développer l'un en face de l'autre, — en raison de la variété des sols, des atmosphères et des conjonctures, — suivant une double et diverse évolution.

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